I
Si l'Académie des sciences morales et politiques n'avait pas pris sur
elle de mettre au concours saint Thomas d'Aquin et sa doctrine, quel
livre ou quel journal, avec la superficialité de nos moeurs
littéraires, eût osé jamais parler d'un tel sujet? Aucun sans nul
doute. Quoi! saint Thomas d'Aquin! un saint et un scolastique! Oh!
certes, il ne fallait rien moins que la prépondérance de l'Académie
des sciences morales et politiques sur l'opinion pour faire de saint
Thomas d'Aquin une _actualité_. Son livre immense--qui s'appelle _la
Somme_, et qui assomme,--sifflotait un voltairien au siècle dernier,
serait majestueusement resté dans cette gloire rongée d'oubli où le
nom de l'homme se voit encore, mais où ses idées ne se voient plus.
[1] _La Philosophie de saint Thomas d'Aquin_, par Charles Jourdain,
ouvrage couronné par l'Académie; _La Somme théologique de saint Thomas
d'Aquin_, traduite en français et annotée par Lachat, avec le texte
latin (_Pays_, 19 avril 1859).
Des idées de ce grand homme d'idées, qui s'en occupe, en effet, depuis
deux siècles? Qui en a pris souci depuis que Descartes et Bacon ont
saisi le monde moderne et l'ont confisqué? Qui en parle? Qui voudrait
en parler? Pour en parler, il faudrait être prêtre et entre prêtres.
Mais entre laïques, instruits, positifs, de leur temps, allons donc!
C'est matière de bréviaire, aurait dit Rabelais. On n'en dit mot ou
l'on s'en moque. Tout au plus peut-être, parmi les moqueurs, quelqu'un
de poli et d'indulgent pour les stupidités du moyen âge se
risquerait-il à rappeler le mot du bon Leibnitz (qui voyait tout en
beau d'ailleurs) sur cette scolastique dont le fumier a des parcelles
d'or. Ce serait là tout. On n'est pas Hercule. On ne tracasserait pas
ce fumier davantage et l'or s'y morfondrait, en attendant les coqs qui
trouvent des perles... dans les fables, si l'Académie n'y avait
bravement lâché les siens.
Grâces soient donc rendues à l'Académie! Le silence gardé, deux
siècles durant, sur l'un des plus fiers livres qu'ait produits non le
génie d'un homme, mais le génie des hommes, était en vérité par trop
honteux, et c'est être délivré de la honte que d'être autorisé à en
parler aujourd'hui sans qu'on vous jette une soutane sur la tête pour
mieux enterrer vos admirations arriérées! En plaçant l'examen de la
doctrine de saint Thomas d'Aquin parmi les examens de son programme,
l'Académie a obéi, volontairement ou involontairement, à cet esprit
historique qui est la force de cette époque sans invention et livrée à
tous les rabâchages de la vieillesse.
Quand le génie de l'invention s'éteint, le génie de l'histoire
s'éveille, et c'est ce génie de l'histoire qui devra, dans un temps
donné, ramener avec respect les yeux des philosophes officiels sur les
idées et les systèmes honorés le plus longtemps de leur mépris. Quoi
qu'il en puisse être, du reste, réjouissons-nous de ce qui arrive.
Réjouissons-nous de ce que, grâce à l'initiative de l'Académie, nous
puissions parler, sans être moine et à d'autres qu'à des moines, d'un
des plus grands esprits du temps passé, qui eut le malheur moderne
d'être moine. En d'autres termes, disons qu'il est heureux que saint
Thomas d'Aquin rentre par cette petite porte dans le monde qu'il a
autrefois rempli de sa renommée,--et par cela seul qu'il s'est trouvé
à Paris, en l'an de grâce 1858, un monsieur Jourdain à couronner!
Et ce n'est point une ironie. N'allez pas croire que nous voulions
rire de ce monsieur Jourdain, qui fait de la prose, mais qui le
sait...
N'allez pas vous imaginer que nous nous inscrivions en faux contre sa
couronne. Non pas! Il la mérite, et il l'a méritée si bien qu'on
s'étonne, quand on connaît le train infortuné de tous les mérites, que
l'Académie la lui ait donnée. Ce que nous voulions seulement poser
aujourd'hui, c'est l'incroyable singularité, bien honorable pour notre
siècle, qui exige que le nom de saint Thomas d'Aquin soit couvert par
celui de Charles Jourdain pour qu'on se permette d'en occuper
l'opinion. Et nous ne déclamons pas. Nous n'exagérons pas. Ceci est un
fait.
Bien avant que Charles Jourdain eût été mis au monde par l'Académie
des sciences morales et politiques, il se faisait, depuis 1854, une
traduction de _la Somme_[2] de saint Thomas, texte latin en regard,
avec notes, commentaires, éclaircissements et toute l'armature
nécessaires à un pareil vaisseau en matière de livre. Et qui l'a
annoncée? Personne. Quel est le lettré de ce temps, où les _Mémoires
de mademoiselle Céleste Mogador_ trouvent des plumes galantes qui en
écrivent, quel est le lettré qui, par un mot, ait seulement donné une
idée juste de ce beau et utile travail de bénédictin que Lachat a
entrepris et qui devrait honorer la littérature du pays où il s'est
produit?... Qui, excepté les clercs, comme on disait au moyen âge,
sait quelque chose de cette édition _princeps_ dont il a déjà paru
plus de dix volumes en quatre ans?
Et qui saurait sans moi que Cotin a prêché?
disait Boileau, avec un orgueil qui n'en devait guères donner au
pauvre Cotin! «Et qui saurait sans moi qu'après tout saint Thomas
d'Aquin n'était pas un cuistre?» peut se dire l'Académie, avec un
orgueil moins cruel, elle qui, aujourd'hui, la main étendue sur la
tête de Jourdain, son lauréat et l'interprète de sa pensée, nous
assure solennellement que saint Thomas d'Aquin, toute réflexion faite,
avait vraiment de la philosophie dans la tête, quoiqu'il fût... un
théologien!
[2] Louis Vivès.