Nous l'avons dit déjà, du reste, le défaut du programme de l'Académie
était d'être par trop exclusivement philosophique quand il s'agissait
d'apprécier un homme qui, comme saint Thomas, était un grand
théologien bien avant d'être un grand philosophe. La gloire de celui
qui fut appelé l'Ange de l'École, son influence inouïe sur un temps où
la foi primait encore la raison, sa préoccupation perpétuelle et
absorbante des intérêts de l'Église, et jusqu'à son genre de génie,
qui ne fut vraiment original que par sa souveraine certitude et la
toute-puissante clarté de son orthodoxie, furent une gloire, une
influence, une préoccupation et un génie essentiellement théologiques.
Si saint Thomas d'Aquin n'avait été qu'un philosophe, il nous aurait
décalqué Aristote avec une telle exactitude qu'on aurait dit qu'ils
n'étaient deux, ces immenses Ménechmes cérébraux, que parce qu'entre
eux on aurait pu compter les siècles. Saint Thomas d'Aquin, c'est la
Nature se faisant écho à elle-même à travers les temps, recommençant
un homme comme une création, et remoulant un Aristote sur l'exemplaire
qu'elle avait gardé du premier. Phénomène étrange dont elle donne
rarement le spectacle! Saint Thomas d'Aquin ne serait donc qu'un tome
second d'Aristote, si le théologien, l'homme de la science
surnaturelle, ne le frappait pas tout à coup d'une différence
sublime,--empreinte éternelle qui empêchera désormais les siècles de
confondre cette tête rase de moine avec la tête aux cheveux courts de
la médaille du Stagyrite.
Ce qui marque la personnalité de saint Thomas d'Aquin avec une
incroyable profondeur, ce n'est pas l'invention. Saint Thomas d'Aquin
n'a presque rien inventé. Il semble, lui qui avait fait voeu de
pauvreté dans la vie, avoir fait voeu aussi de pauvreté en invention.
Mais ce qu'il possède, c'est justement le bien des pauvres, c'est la
tradition de l'Église, et, par l'étude théologique dont il a reporté
les habitudes sur les choses de la philosophie, la précision et le
génie de la formule,--tellement claire, dit très heureusement Charles
Jourdain, qu'elle peut se passer de démonstration. Les qualités de cet
esprit, pour lequel on pouvait inventer, mieux que pour personne, le
mot d'esprit fort, sont l'énormité de la puissance dans la nuance, la
force d'équilibre, la statique, la froideur du front. Croirait-on, si
ses oeuvres ne l'attestaient, qu'il n'a jamais versé dans le
mysticisme de Malebranche au XVIIe siècle, lui, l'homme du XIIIe et le
saint? N'est-ce pas merveilleux de force et de pouvoir sur soi?
Du haut des sommets de la métaphysique, saint Thomas d'Aquin peut
regarder impunément dans tous les gouffres: le vertige lui est
inconnu; il reste impassible. Aussi sa gloire, sa gloire réelle, est
bien moins de s'être élevé que de n'être jamais tombé. Un moment
peut-être, au commencement de son enseignement, il inclina vers le
côté qui est devenu la pente moderne et même la chute. Il alla du
connu à l'inconnu, de l'homme à l'ange et à Dieu. Mais bientôt il
redressa ce faux pli de méthode, il se ressouvint qu'il était
théologien, et il commença son système par la question théologique des
attributs de Dieu. Alors la théologie, comme un aigle qui a enfin
toute la poussée de ses ailes, l'emporta vers le monde d'où il n'est
jamais descendu. Pendant que la philosophie cherchait à le retenir en
bas, il monta, et telle fut l'indéfectible sécurité, le maître aplomb
de cet homme,--que les analogies, ou, pour mieux parler, les identités
de sa pensée avec celle d'Aristote, entraînaient vers les erreurs du
péripatétisme,--qu'il s'arrêta toujours à temps pour les éviter.
Eh bien, voilà le théologien dans l'oeuvre duquel l'Académie des
sciences morales et politiques, qui bat, en ce moment, le ban et
l'arrière-ban de la philosophie en détresse, a donné l'ordre d'aller
chercher un philosophe, et Charles Jourdain, ce terre-neuve de
l'Académie, l'a rapporté! Il nous a donné une analyse très exacte de
la théodicée, de la métaphysique et de la morale de l'illustre auteur
de _la Somme_. Il a tourné, en homme qui comprend ces questions et ces
langages, dans ce rond d'idées qui ne s'est pas élargi d'Aristote à
saint Thomas d'Aquin et de saint Thomas d'Aquin à Kant lui-même.
Impossible de suivre, dans un seul chapitre d'un livre comme celui-ci,
le détail infini d'un travail exposé à grand'peine en deux volumes;
mais ce qui résulte de ce travail, c'est l'inutilité démontrée de la
peine qu'on a prise au point de vue des acquêts et des accroissements
de la philosophie. Que gagnera-t-elle, en effet, à déclarer l'_Ange de
l'École_ un philosophe?... Elle lui aura ôté ses ailes. Même saint
Thomas, dans le problème humain, dans l'ordre des connaissances
naturelles, ne peut rien quand il s'agit d'ajouter une certitude à
celles que l'esprit de l'homme craint de ne pas avoir. Pour être le
docteur des docteurs, la lumière et la loi des esprits, l'autorité
irréfragable, il faut à saint Thomas d'Aquin--le second
Aristote--l'Église, la révélation et l'histoire, c'est-à-dire tout ce
que Jourdain aperçoit très bien dans tout le cours de son ouvrage,
mais dont il se détourne pour ne pas contrarier l'Académie et...
manquer son prix!