Voici le premier volume d'un ouvrage qui doit en avoir beaucoup
d'autres si la vie, avec ses ironies et ses trahisons ordinaires,
permet à l'auteur de réaliser, au moins en partie, l'idée qu'il a en
lui depuis longtemps. Cette idée serait de dresser, dans un cadre qui
prendrait chaque année plus de profondeur et d'espace, l'inventaire
intellectuel du XIXe siècle. Ce serait, en un mot, de faire pour la
littérature du XIXe siècle ce que La Harpe, plus ambitieux que
puissant, essaya de faire pour la littérature française tout entière
et pour les deux littératures dont elle est issue. Malheureusement il
fallait, pour réaliser l'idée de La Harpe, être un géant de critique
et d'érudition, et cette plante-là ne pousse guères dans le pot à
fleurs de rhétorique d'un Athénée... Je ne veux pas dire du mal de La
Harpe. On n'en a que _trop_ dit... Le _petit pédant_ de Gilbert a
grandi depuis que nous avons vu ses successeurs. Les mépris qu'on a
étendus sur son nom ne l'ont pas effacé. Salive humaine bientôt
séchée! Mais enfin La Harpe a manqué, avec talent, ce qu'il voulait
faire, et il fallait réussir.
L'auteur des _Oeuvres et des Hommes_ réussira-t-il?... Il a _détriplé_
l'idée de La Harpe, et ce qu'il en a pris, il l'a exécuté déjà et
continuera de l'exécuter sous une forme à lui et qui ne rappellera
nullement celle de La Harpe. La Harpe fut un professeur, qui, pour la
première fois en France, fit entrer l'éloquence dans la critique.
C'est là son mérite le plus net. L'auteur des _Oeuvres et des Hommes_
n'a jamais eu à subir, comme les orateurs de métier, la tyrannie
toujours abaissante d'un auditoire qu'ils croient mener et qui les
domine, même les plus fiers! Quoique journaliste, il n'a jamais écrit
que dans l'indépendance de sa pensée. Et d'un autre côté, précisément
parce qu'il est journaliste, il ne se meurt d'amour ni d'estime pour
le journalisme tel qu'il est constitué, si on peut dire ce mot-là du
journalisme, cette fonction toute moderne, qui aurait pu être si
grande et qui sera si petite devant la postérité! Mais il reconnaît
cependant que, dans la somme des acquisitions littéraires de ce temps,
le journalisme, pernicieux ailleurs, n'aura pas été entièrement
stérile puisqu'il a introduit dans la littérature une forme de
plus,--une forme svelte, rapide, retroussée, presque militaire, et que
cette traîneuse de robe à longs plis, dans les livres, ne connaissait
pas. Au lieu de deux ailes qu'elle avait, il en a donc donné quatre à
la pensée... Eh bien, c'est sous cette forme concentrée et
particulière, appelée _articles de journal_ par la vulgarité qui
déshonore tout quand elle parle de quelque chose, que les divers
chapitres de ce livre ont été écrits! Les changements qu'on y
trouverait, si la curiosité retournait à ces feuilles qui s'en vont
chaque jour, sans être des oracles, où s'en allaient les feuilles
sibyllines, et les rattrapait dans le vent, les changements seraient
des accroissements plutôt que des changements réels. Ce serait, en
effet, de temps en temps, un mot, ou un jugement, ou même un chapitre
intégral devant lequel la rédaction en chef, cette héroïne, a eu froid
dans le dos, et qu'avec cette grâce qui n'appartient qu'à elle elle a
lestement supprimé!
Ainsi, un livre dans lequel la forme de l'écrivain (quelle qu'elle
soit: ce n'est pas la question!) est maîtresse chez elle, quand elle
ne l'est pas dans les journaux, où, comme partout, la forme emporte le
fond (ou l'empâte), tel est ce premier volume des _Oeuvres et des
Hommes_. C'est de la critique qui peut se tromper, mais qui, du moins,
ne trompera pas. C'est de la critique sans mitaines, sans souliers
feutrés, sans cache-nez et sans les trente-six attirails de la
prudence,--de cette prudence qui est si contente d'elle quand elle a
pu parvenir, en se tortillant, à se faire appeler la finesse. L'auteur
de ceci n'accepte pas l'immense platitude, devenue lieu commun, qui
fait encore législation à cette heure, à savoir «qu'on doit aux
vivants des égards et qu'on ne doit qu'aux morts la vérité». Il pense,
lui, qu'on doit la vérité à tous,--sur tout,--en tout lieu et à tout
moment,--et qu'on doit couper la main à ceux qui, l'ayant dans cette
main, la ferment. Il ne croit qu'à la critique personnelle,
irrévérente et indiscrète, qui ne s'arrête pas à faire de
l'esthétique, frivole ou imbécille, à la porte de la conscience de
l'écrivain dont elle examine l'oeuvre, mais qui y pénètre, et
quelquefois le fouet à la main, pour voir ce qu'il y a dedans... Il ne
pense pas qu'il y ait plus à se vanter d'être impersonnel que d'être
incolore, deux qualités aussi vivantes l'une que l'autre, et qu'en
littérature il faut renvoyer aux Albinos! Enfin, il n'a, certes! pas
intitulé son livre les _Oeuvres et les Hommes_ pour parler des oeuvres
et laisser les hommes de côté. Et, d'ailleurs, il n'imagine pas que
cela soit possible. Tout livre est l'homme qui l'a écrit, tête, coeur,
foie et entrailles. La Critique doit donc traverser le livre pour
arriver à l'homme ou l'homme pour arriver au livre, et clouer toujours
l'un sur l'autre, ou bien c'est... qu'elle manquerait de clous!
Quant aux principes sur lesquels elle s'appuie... pour clouer... cette
Critique,--qui n'est, telle que nous la concevons, ni la description,
ni l'analyse, ni la nomenclature, ni la sensation morbide ou bien
portante, innocente ou dépravée, ni la conscience de l'homme de goût,
c'est-à-dire le plus souvent la conscience du sentiment des autres,
toutes choses qu'on nous a données successivement pour la
Critique,--elle les exposera certainement dans leur généralité la plus
précise, mais lorsque l'auteur des _Oeuvres et des Hommes_ arrivera à
cette partie de son inventaire intellectuel intitulée: _Les Juges
jugés ou la critique de la Critique_... Seulement, d'ici-là, sans les
formuler, ces principes auront rayonné assez dru dans tout ce qu'il
aura écrit pour qu'on ne puisse pas s'y tromper.
Le livre des _Oeuvres et des Hommes_ sera, en effet, distribué en
autant de catégories qu'il y a de fonctions spéciales et de vocations
dans l'esprit humain, et chaque série de fonctions aura autant de
volumes que le nécessiteront le nombre des écrivains et la valeur de
leurs travaux. On y observera l'ordre hiérarchique des connaissances
et des génies, et c'est pour cela qu'on commence aujourd'hui par ce
qu'il y a de plus _général_ dans la pensée: les Philosophes et les
Écrivains religieux. Après les Philosophes, viendront les Historiens;
après les Historiens, les Poètes; après les Poètes, les Romanciers;
après les Romanciers, les Femmes (les Bas-Bleus du XIXe siècle); après
les Femmes, les Voyageurs; après les Voyageurs, les Critiques; et
ainsi de suite, de série en série, jusqu'à ce que le zodiaque de
l'esprit humain ait été entièrement parcouru.
Enfin un mot encore, et le dernier.
L'auteur des _Oeuvres et des Hommes_ ne faisant pas une histoire
littéraire, mais un résumé critique des travaux contemporains, ne
s'est point astreint à l'ordre chronologique. Son livre, qui
embrassera tout le XIXe siècle, ne s'ouvrira point cependant à 1800
pour s'avancer ainsi, d'année en année, jusqu'à l'époque où nous voilà
parvenus. Il a cru mieux faire, et attirer sur son oeuvre un intérêt
plus grand, en commençant la publication qu'il prépare par l'examen
des livres les plus actuels, quitte à se replier plus tard sur les
plus anciens, les éditions nouvelles offrant une occasion toute
naturelle d'en parler. Toute lacune dans l'examen des oeuvres et des
hommes qui se sont fait une place quelconque au soleil de la
publicité, ou qui l'ont usurpée, ne sera donc jamais que provisoire.
Un jour, le compte différé aura lieu. On se croit bien obligé de dire
cela à ceux qui s'étonneraient de voir aujourd'hui, dans ce premier
volume consacré aux Philosophes du XIXe siècle, M. Cousin, par
exemple, qui fut si longtemps le chef officiel de la philosophie
française, ne briller que par son absence et par quelques-uns de ses
élèves. C'est que, de fait, Cousin le philosophe n'existe plus
maintenant; son talent est tombé en quenouille. Sans être un Hercule,
il file aux pieds d'une Omphale qui ne lui permettrait même pas de s'y
asseoir si elle était vivante; mais nous n'en aurons pas moins
probablement l'occasion de nous replier sur ses anciens travaux à
propos de quelque édition de ses oeuvres, et alors il aura le jugement
auquel il a droit, comme Lamennais, Royer-Collard, Ballanche et tant
d'autres, qui--à quatre pas dans le passé--semblent déjà s'enfoncer
dans l'ombre d'un siècle.
J. B. d'A.
Novembre 1860.