Nº 5.--LE PRINCE DE TALLEYRAND AU ROI LOUIS XVIII.

Vienne, le 13 octobre 1814.

Sire,

J'ai envoyé, dans la dépêche adressée au département, la déclaration

telle qu'elle a été publiée hier matin[236]. Elle ajourne l'ouverture

du congrès au 1er novembre. Il y a été fait quelques changements, mais

d'expressions seulement, sur lesquels les ministres se sont entendus

sans se réunir, et par l'intermédiaire de M. de Gentz. Nous n'avons

point eu de conférences depuis le 8, ni, par conséquent, de ces

discussions dont je crains bien d'avoir fatigué Votre Majesté dans mes

deux dernières lettres.

[236] Variante: _ce_ matin.

Le ministre de Prusse à Londres, le vieux Jacobi Kloest[237] a été

appelé ici au secours de M. de Humboldt. C'est un des aigles de la

diplomatie prussienne. Il m'est venu voir; c'est une ancienne

connaissance. La conversation l'a mené promptement à me parler des

grandes difficultés qui se présentaient, et dont la plus grande, selon

lui, venait de l'empereur Alexandre, qui voulait avoir le duché de

Varsovie. Je lui dis que si l'empereur Alexandre voulait avoir le

duché, il se présenterait probablement avec une cession du roi de

Saxe, et qu'alors on verrait. «Pourquoi du roi de Saxe, reprit-il tout

étonné.--C'est, répondis-je, que le duché lui appartient en vertu des

cessions que vous et l'Autriche lui avez faites, et de traités que

vous, l'Autriche et la Russie avez signés.» Alors, de l'air d'un

homme qui vient de faire une découverte et à qui l'on révèle une chose

tout à fait inattendue: «C'est parbleu vrai, dit-il, le duché lui

appartient.» Du moins, M. de Jacobi n'est pas de ceux qui croient que

la souveraineté se perd et s'acquiert par le seul fait de la conquête.

[237] Le baron de Jacobi Kloest, diplomate prussien, né en 1745,

ambassadeur de Prusse à Vienne en 1790, puis à Londres (1792), où

il resta jusqu'en 1816. En 1799, il représenta la Prusse au congrès

de Rastadt et prit hautement la défense des plénipotentiaires

français assassinés par les hussards autrichiens. Il mourut en

1817.

J'ai lieu de croire que nous obtiendrons pour le roi d'Étrurie Parme,

Plaisance et Guastalla; mais, dans ce cas, il ne faut plus penser à la

Toscane, à laquelle cependant il aurait des droits. L'empereur

d'Autriche a déjà fait pressentir à l'archiduchesse Marie-Louise qu'il

avait peu d'espoir de lui conserver Parme.

On demande souvent autour de moi, et lord Castlereagh m'en a parlé

directement, si le traité du 11 avril[238] reçoit son exécution. Le

silence du budget à cet égard a été remarqué par l'empereur de Russie.

M. de Metternich dit que l'Autriche ne peut être tenue d'acquitter ce

qui est affecté sur le Mont de Milan[239], si la France n'exécute

point les clauses du traité qui sont à sa charge. En tout, cette

affaire se reproduit sous différentes formes, et presque toujours

d'une manière désagréable. Quelque pénible qu'il soit d'arrêter son

esprit sur ce genre d'affaires, je ne puis m'empêcher de dire à Votre

Majesté qu'il est à désirer que quelque chose soit fait à cet égard.

Une lettre de M. de Jaucourt qui, par ordre de Votre Majesté, me

l'apprendrait, serait certainement d'un bon effet.

[238] Le traité du 11 avril 1814, signé entre la Prusse, l'Autriche

et la Russie, avec accession de l'Angleterre, d'une part, et

Napoléon, de l'autre, avait pour but de déterminer la situation de

l'empereur et de sa famille (voir t. II, p. 166). On se rappelle

qu'une dotation de deux millions cinq cent mille francs lui était

promise.

[239] Banque d'État créée à Milan par Napoléon sous le nom de Mont

Napoléon. L'empereur et les membres de sa famille y avaient des

fonds déposés, et l'Autriche, d'après l'article XIII du traité du

11 avril, s'était engagée à en payer les arrérages.

On montre ici une intention assez arrêtée d'éloigner Bonaparte de

l'île d'Elbe. Personne n'a encore d'idée fixe sur le lieu où on

pourrait le mettre. J'ai proposé l'une des Açores. C'est à cinq cents

lieues d'aucune terre. Lord Castlereagh ne paraît pas éloigné de

croire que les Portugais pourraient être amenés à se prêter à cet

arrangement; mais, dans cette discussion, la question d'argent

reparaîtra. Le fils de Bonaparte n'est plus traité maintenant comme

dans les premiers temps de son arrivée à Vienne. On y met moins

d'appareil et plus de simplicité. On lui a ôté le grand cordon de la

Légion d'honneur et on y substitue[240] celui de Saint-Étienne.

[240] Variante: on y _a substitué_.

L'empereur Alexandre ne parle, suivant son usage, que des idées

libérales. Je ne sais si ce sont elles qui lui ont persuadé que, pour

faire sa cour à ses hôtes, il devait aller à Wagram contempler le

théâtre de leur défaite. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il a fait

chercher par M. de Czernicheff des officiers qui, ayant assisté à

cette bataille, pussent lui faire connaître les positions et les

mouvements des deux armées qu'il se plaît à étudier sur le terrain. On

a répondu avant-hier à l'archiduc Jean[241], qui demandait où était

l'empereur: «Monseigneur, il est à Wagram.» Il paraît qu'il doit

aller d'ici peu de jours à Pesth, où il a demandé un bal pour le

19[242]. Son projet est d'y paraître en habit hongrois. Avant ou après

le bal, il doit aller pleurer sur le tombeau de sa soeur[243]. A cette

cérémonie doivent se trouver une foule de Grecs qu'il a fait prévenir

d'avance et qui s'empresseront sûrement de venir voir le seul monarque

qui soit de leur rite. Je ne sais jusqu'à quel point tout cela plaît à

cette cour-ci, mais je doute que cela lui plaise beaucoup.

[241] L'archiduc Jean était le septième fils de l'empereur Léopold.

Né en 1782, il commandait en chef l'armée autrichienne à

Hohenlinden. En 1801, il devint directeur général des

fortifications. Il eut également des commandements importants en

1805 et en 1809. Tombé on disgrâce, il ne joua aucun rôle militaire

dans les dernières luttes de 1813 et 1814, et vécut à l'écart

jusqu'en 1848. Le parlement réuni à Francfort le nomma alors

vicaire de l'empire d'Allemagne. En même temps l'empereur l'avait

désigné comme lieutenant général en Autriche. Il gouverna quelque

temps en qualité de vicaire de l'empire, mais les événements qui

survinrent le forcèrent à se retirer. Il mourut en 1859.

[242] Variante: il _y a_ demandé.

[243] La grande-duchesse Alexandra Paulowna, née en 1783, mariée en

1799 à l'archiduc Joseph-Antoine, frère de l'empereur François,

palatin du royaume de Hongrie, morte en 1801.

Lord Stewart, frère de lord Castlereagh et ambassadeur près de la cour

de Vienne, est arrivé depuis quelques jours. Il a été présenté à

l'empereur Alexandre qui lui a dit, à ce qu'il m'a raconté: «Nous

allons faire une belle et grande chose: relever la Pologne[244] en lui

donnant pour roi un de mes frères ou le mari de ma soeur[245]» (la

duchesse d'Oldenbourg). Lord Stewart lui a dit franchement: «Je ne

vois pas là d'indépendance pour la Pologne, et je ne crois pas que

l'Angleterre, quoique moins intéressée que les autres puissances,

puisse s'accommoder de cet arrangement.»

[244] Variante: _nous allons_ relever.

[245] Il y a ici une erreur. Le prince Pierre-Frédéric-Georges, duc

d'Oldenbourg, marié à la grande-duchesse Catherine, soeur

d'Alexandre, était mort en 1812.

Ou je me trompe beaucoup, ou l'union entre les quatre cours est plus

apparente que réelle, et tient uniquement à cette circonstance que les

unes ne veulent pas nous supposer les moyens d'agir, et que les

autres ne croient pas que nous en ayons la volonté. Ceux qui nous

savent contraires à leurs prétentions pensent que nous n'avons que des

raisonnements à leur opposer. L'empereur Alexandre disait, il y a peu

de jours: «Talleyrand fait ici le ministre de Louis XIV.» M. de

Humboldt, cherchant à séduire en même temps qu'à intimider M. de

Schulenburg, ministre de Saxe, lui disait: «Le ministre de France se

présente ici avec des paroles assez nobles; mais, ou elles cachent une

arrière pensée, ou il n'y a rien derrière pour les soutenir. Malheur

donc à ceux qui voudraient y croire.»

Le moyen de faire tomber tous ces propos et de faire cesser toutes les

irrésolutions serait que Votre Majesté, dans une déclaration qu'elle

adresserait à ses peuples, après avoir fait connaître les principes

qu'elle nous a ordonné de suivre et sa ferme résolution de ne s'en

écarter jamais, laissât seulement entrevoir que la cause juste ne

resterait pas sans appui. Une telle déclaration, comme je la conçois

et comme j'en soumettrais[246] le projet à Votre Majesté, ne mènerait

pas à la guerre, que personne ne veut; mais elle porterait ceux qui

ont des prétentions, à les modérer, et donnerait aux autres le courage

de défendre leurs intérêts et ceux de l'Europe. Mais, comme cette

déclaration serait dans ce moment prématurée, je demande à Votre

Majesté la permission de lui en reparler plus tard, si les

circonstances ultérieures me paraissent l'exiger.

[246] Variante: comme j'en _soumettrai_.

Notre langage commence à faire impression. Je regrette fort qu'un

accident qu'a éprouvé M. de Munster l'ait empêché de se trouver près

de lord Castlereagh, qui a bien besoin de soutien. Il sera, à ce

qu'on nous fait espérer, d'ici à deux jours en état de prendre part

aux affaires.

Je suis...

* * * * *

Nº 2 _ter_--LE ROI LOUIS XVIII AU PRINCE DE TALLEYRAND.

Paris, ce 14 octobre 1814.

Mon cousin,

J'ai reçu vos dépêches du 29 septembre et du 4 octobre. (Il serait bon

à l'avenir de les numéroter comme je fais pour celle-ci; par

conséquent, celles dont j'accuse[247] la réception devront porter les

numéros 2 et 3.)

[247] Variante: dont j'accuse _ici_.

Je commence par vous dire avec une véritable satisfaction que je suis

parfaitement content de l'attitude que vous avez prise et du langage

que vous avez tenu, tant vis-à-vis des plénipotentiaires, que dans

votre pénible conférence avec l'empereur de Russie. Vous savez, sans

doute, qu'il a mandé le général Pozzo di Borgo. Dieu veuille que cet

esprit sage ramène son souverain à des vues plus sensées; mais c'est

dans l'hypothèse contraire qu'il faut raisonner.

Empêcher le succès des projets ambitieux de la Russie et de la Prusse

est le but auquel nous devons tendre. Buonaparte[248] eût peut-être pu

y réussir à lui tout seul; mais il avait des moyens qui ne sont et ne

seront jamais les miens; il me faut donc de l'aide. Les petits États

ne sauraient m'en offrir une suffisante, à eux seuls s'entend; il me

faudrait donc celle au moins d'une grande puissance. Nous aurions

l'Autriche et l'Angleterre, si elles entendaient bien leurs intérêts;

mais je crains qu'elles ne soient déjà liées; je crains

particulièrement un système qui prévaut chez beaucoup d'Anglais, et

dont le duc de Wellington semble lui-même imbu, de séparer entièrement

les intérêts de la Grande-Bretagne de ceux du Hanovre. Alors, je ne

puis pas employer la force pour faire triompher le bon droit, mais je

puis toujours refuser d'être garant de l'iniquité; nous verrons si

pour cela on osera m'attaquer.

[248] Variante: _Pozzo di Borgo_ eût peut-être pu réussir.

Ce que je dis ici ne regarde que la Pologne et la Saxe; car pour

Naples, je m'en tiendrai toujours à la parfaite réponse que vous avez

faite à M. de Humboldt[249].

[249] Voir la lettre de M. de Talleyrand du 4 octobre, p. 323.

Je mets les choses au pis[250], parce que je trouve que c'est la vraie

façon[251] de raisonner; mais j'espère beaucoup mieux de votre adresse

et de votre fermeté. Sur quoi, je prie Dieu qu'il vous ait, mon

cousin, en sa sainte et digne garde.

Mémoires du prince de Talleyrand, Volume 2 · 第 49 / 104 题