SIRE,

Les ministres des quatre cours, embarrassés de ma note du 1er octobre,

et ne trouvant aucun argument pour la combattre, ont pris le parti de

s'en fâcher. «Cette note, a dit M. de Humboldt, est un brandon jeté

parmi nous.»--«On veut, a dit M. de Nesselrode, nous désunir; on n'y

parviendra pas;» avouant ainsi ouvertement, ce qu'il était facile de

soupçonner, qu'ils avaient fait entre eux une ligue pour se rendre

maîtres de tout et se constituer les arbitres suprêmes de l'Europe.

Lord Castlereagh, avec plus de mesure et d'un ton plus doux, m'a dit

que, dans leur intention, la conférence à laquelle ils nous avaient

appelés, M. de Labrador et moi, devait être toute confidentielle, et

que je lui avais ôté ce caractère en adressant une note, et surtout

une note officielle. J'ai répondu que c'était leur faute et non la

mienne; qu'ils m'avaient demandé mon opinion, que j'avais dû la

donner, et que si je l'avais donnée par écrit et signée, c'est

qu'ayant vu que, dans leurs conférences entre eux, ils écrivaient et

signaient, j'avais dû croire qu'il fallait que j'écrivisse et que je

signasse.

Cependant, le contenu de ma note ayant transpiré, ces messieurs, pour

en amortir l'effet, ont eu recours aux moyens habituels du cabinet de

Berlin. Ils ont répondu que les principes que je mettais en avant

n'étaient qu'un leurre; que nous demandions la rive gauche du Rhin;

que nous avions des vues sur la Belgique, et que nous voulions la

guerre. Cela m'est revenu de toute part. Mais j'ai ordonné à tout ce

qui entoure la légation de s'expliquer vis-à-vis de tout le monde avec

tant de simplicité et de candeur et d'une manière si positive, que les

auteurs de ces bruits absurdes ne recueilleront que la honte de les

avoir semés.

Le 3 octobre au soir, M. de Metternich, avec lequel je me trouvais

chez la duchesse de Sagan[212], me remit un nouveau projet de

déclaration, rédigé par lord Castlereagh; ce second projet ne

différait du premier qu'en ce qu'il tendait à faire considérer ce que

les quatre cours proposaient, comme n'étant qu'une conséquence du

premier des articles secrets du traité du 30 mai[213]. Mais, ni le

principe d'où il partait n'était juste (car lord Castlereagh prêtait

évidemment à l'une des dispositions de l'article un sens qu'elle n'a

pas et que nous ne saurions admettre); ni, quand le principe eût été

juste, la conséquence que l'on en tirait n'aurait été légitime; la

tentative était donc doublement malheureuse.

[212] Sagan, ville de Silésie, chef-lieu d'une principauté possédée

autrefois par le célèbre Wallenstein. Elle passa ensuite dans la

famille des Biren, ducs de Courlande. Catherine-Wilhelmine, fille

de Pierre duc de Courlande, lui succéda en 1800 comme duchesse de

Sagan. C'est elle dont il est ici question. Elle mourut en 1839. Sa

soeur Pauline lui succéda. En 1844, le duché revint à Dorothée,

troisième fille du duc Pierre de Courlande, qui avait épousé Edmond

duc de Dino, et plus tard de Talleyrand-Périgord, neveu du prince

de Talleyrand.

[213] Voici cet article:

La disposition à faire des territoires auxquels Sa Majesté Très

Chrétienne renonce par l'article III du traité patent, et les

rapports desquels doit résulter un système d'équilibre réel et

durable en Europe, _seront réglés au congrès, sur les bases

arrêtées par les puissances alliées entre elles_ et d'après les

dispositions générales contenues dans les articles suivants, etc.

J'écrivis à lord Castlereagh. Je donnai à ma lettre une forme

confidentielle. Je m'attachai à réunir toutes les raisons qui

militaient contre le plan proposé. (La copie de ma lettre est jointe à

la dépêche que j'écris aujourd'hui au département.) Votre Majesté

verra que je me suis particulièrement attaché à faire sentir, avec

toute la politesse possible, que le motif pour lequel on avait proposé

ce plan ne m'avait pas échappé. J'ai cru devoir déclarer qu'il m'était

impossible de concourir à rien de ce qui serait contraire aux

principes, parce que, à moins d'y rester invariablement attachés, nous

ne pouvions reprendre aux yeux des nations de l'Europe le rang et la

considération qui doivent nous appartenir depuis le retour de Votre

Majesté, et, parce que, nous en écarter, ce serait faire revivre la

Révolution, qui n'en avait été qu'un long oubli.

J'ai su que lord Castlereagh, quand il reçut ma lettre, la fit lire au

ministre de Portugal, qui se trouvait chez lui, et qui lui avoua qu'en

droit nous avions raison; mais en ajoutant qu'il fallait encore savoir

si ce que nous proposions était praticable, ce qui était demander, en

autres termes, si les quatre cours pouvaient se dispenser de s'arroger

sur l'Europe un pouvoir que l'Europe ne leur a point donné.

Nous eûmes, ce jour-là, une conférence où nous ne nous trouvâmes

d'abord que deux ou trois, les autres ministres n'arrivant qu'à un

quart d'heure les uns des autres. Lord Castlereagh avait apporté ma

lettre pour la communiquer. On la fit passer de mains en mains. MM. de

Metternich et de Nesselrode y jetèrent à peine un simple coup

d'oeil[214], en hommes à la pénétration desquels la seule

inspection[215] d'une pièce suffit pour en saisir tout le contenu.

J'avais été prévenu qu'on me demanderait de retirer ma note. M. de

Metternich me fit en effet cette demande. Je répondis que je ne le

pouvais pas. M. de Labrador dit qu'il était trop tard, que cela ne

servirait à rien, parce qu'il en avait envoyé une copie à sa cour. «Il

faudra donc que nous vous répondions, dit M. de Metternich.--Si vous

le voulez, lui répondis-je.--Je serais, reprit-il, assez d'avis que

nous réglassions nos affaires tout seuls,» entendant par _nous_ les

quatre cours. Je répondis sans hésiter: «Si vous prenez la question de

ce côté, je suis tout à fait votre homme; je suis tout prêt; je ne

demande pas mieux.--Comment l'entendez-vous? me dit-il.--D'une manière

très simple, lui répondis-je. Je ne prendrai plus part à vos

conférences; je ne serai ici qu'un membre du congrès, et j'attendrai

qu'il s'ouvre.» Au lieu de renouveler sa proposition, M. de Metternich

revint par degrés et par divers circuits à des propositions générales

sur l'inconvénient qu'aurait l'ouverture actuelle du congrès. M. de

Nesselrode dit sans trop de réflexion que l'empereur Alexandre voulait

partir le 25, à quoi je dus répondre d'un ton assez indifférent: «J'en

suis fâché, car il ne verra pas la fin des affaires.--Comment

assembler le congrès, dit M. de Metternich, quand rien de ce dont on

aura à l'occuper n'est prêt?--Eh bien! répondis-je, pour montrer que

ce n'est point un esprit de difficultés qui m'anime, et que je suis

disposé à tout ce qui peut s'accorder avec les principes que je ne

saurais abandonner, puisque rien n'est prêt encore pour l'ouverture du

congrès, puisque vous désirez de l'ajourner, qu'il soit retardé de

quinze jours, de trois semaines, j'y consens; mais à deux conditions:

l'une, que vous le convoquerez dès à présent pour un jour fixe;

l'autre, que vous établirez dans la note de convocation la règle

d'après laquelle on doit y être admis.»

[214] Variante: un coup d'oeil.

[215] Variante: la _simple_ inspection.

J'écrivis cette règle sur un papier, telle à peu près qu'elle se

trouve dans les instructions que Votre Majesté a données[216]. Le

papier circula de mains en mains; on fit quelques questions, quelques

objections, mais sans rien résoudre, et les ministres, qui étaient

venus les uns après les autres, s'en retournant de même, la conférence

s'évapora pour ainsi dire plutôt qu'elle ne finit.

[216] Variante: _nous_ a données.

Lord Castlereagh, qui était resté des derniers et avec lequel je

descendais l'escalier, essaya de me ramener à leur opinion, en me

faisait entendre que de certaines affaires qui devaient le plus

intéresser ma cour pourraient s'arranger à ma satisfaction. «Ce n'est

point, lui dis-je, de tels ou tels objets particuliers qu'il est

maintenant question, mais du droit qui doit servir à les régler tous.

Si une fois le fil est rompu, comment le renouerons-nous? Nous avons à

répondre aux voeux[217] de l'Europe. Qu'aurons nous fait pour elle, si

nous n'avons pas remis en honneur les maximes dont l'oubli a causé ses

maux? L'époque présente est une de celles qui se présentent à peine

une fois dans le cours[218] de plusieurs siècles. Une plus belle

occasion ne saurait nous être offerte. Pourquoi ne pas nous mettre

dans une position qui y réponde?--Eh! me dit il avec une sorte

d'embarras, c'est qu'il y a des difficultés que vous ne connaissez

pas.--Non, je ne les connais pas,» lui répondis-je du ton d'un homme

qui n'avait aucune curiosité de les connaître. Nous nous séparâmes.

[217] Variante: _au voeu_.

[218] Variante: _un_ cours.

Je dînai chez le prince Windischgrætz[219]. M. de Gentz y était. Nous

causâmes longtemps sur les points discutés dans les conférences

auxquelles il avait assisté. Il parut regretter que je ne fusse point

arrivé plus tôt à Vienne; il se plaisait à croire que les choses dont

il se portait pour être mécontent eussent pu prendre une tournure

différente. Il finit par m'avouer qu'au fond on sentait que j'avais

raison, mais que l'amour-propre s'en mêlait, et qu'après s'être

avancés, il coûtait aux mieux intentionnés de reculer.

[219] Alfred prince de Windischgrætz, d'une ancienne et illustre

famille de Styrie. Il naquit à Bruxelles en 1787, entra dans

l'armée et devint général. Toutefois son nom ne devint célèbre

qu'en 1848. Il commandait alors à Prague, et eut à réprimer une

insurrection terrible. Il en vint à bout, et fut en récompense

nommé feld-maréchal. Il s'empara ensuite de Vienne, qui était

tombée au pouvoir de l'émeute, et fut envoyé en Hongrie, également

soulevée. Mais il échoua dans cette dernière tâche et fut rappelé.

Il mourut en 1862.

Deux jours se passèrent sans conférence. Une fête un jour, une chasse

l'autre, en furent la cause. Dans cet intervalle je fus présenté à

madame la duchesse d'Oldenbourg[220]. Je lui exprimai des regrets de

ce qu'elle n'était point venue à Paris avec son frère. Elle me

répondit que ce voyage[221] n'était que retardé; puis elle passa tout

à coup à des questions telles que l'empereur m'en avait faites sur

Votre Majesté, sur l'esprit public, sur les finances, sur l'armée,

questions qui m'auraient fort surpris de la part d'une femme de

vingt-deux ans, si elles n'eussent[222] paru contraster davantage avec

sa démarche, son regard et le son de sa voix. Je répondis à tout dans

un sens conforme aux choses que nous avons à faire ici, et aux

intérêts que nous avons à y défendre.

[220] Catherine Paulowna, soeur de l'empereur Alexandre, née en 1795

veuve en 1812 de Pierre-Frédéric-Georges, grand-duc d'Oldenbourg,

remariée en 1816 au roi de Wurtemberg.

[221] Variante: _qu'elle espérait que_ ce voyage.

[222] Variante: si elles _m'_eussent.

Elle me questionna encore sur le roi d'Espagne, sur son frère, sur son

oncle, parlant d'eux en termes assez peu convenables; et je répondis

du ton que je crus le plus propre à donner du poids à mon opinion sur

le mérite personnel de ces princes.

M. de Gentz, qui vint chez moi au moment où je rentrais de chez la

duchesse d'Oldenbourg, me dit qu'on l'avait chargé de dresser un

projet de convocation du congrès. Le jour précédent j'en avais fait un

conforme à ce que j'avais proposé dans la conférence de la veille, et

je l'avais envoyé à M. de Metternich en le priant de le communiquer

aux autres ministres. M. de Gentz m'assura qu'il n'en avait pas

connaissance. Il me dit que dans le sien, il n'était point question de

la règle d'admission que j'avais proposée, parce que M. de Metternich

craignait qu'en la publiant, on ne poussât à quelque extrémité celui

qui règne à Naples, son plénipotentiaire se trouvant par là exclu.

Nous discutâmes ce point, M. de Gentz et moi, et il se montra

persuadé que ce que craignait M. de Metternich n'arriverait pas.

Je m'attendais à une conférence le lendemain. Mais les trois quarts de

la journée s'étant écoulés sans que j'eusse entendu parler de rien, je

n'y comptais plus, lorsque je reçus un billet de M. de Metternich qui

m'annonçait qu'il y en aurait une à huit heures, et que si je voulais

venir chez lui un peu auparavant, _il trouverait le moyen de

m'entretenir d'objets très importants_. (Ce sont les termes de son

billet.) J'étais chez lui à sept heures; sa porte me fut ouverte

sur-le-champ. Il me parla d'abord d'un projet de déclaration qu'il

avait fait rédiger, qui différait, me dit-il, un peu du mien, mais qui

s'en rapprochait beaucoup, et dont il espérait que je serais content.

Je le lui demandai; il ne l'avait pas. «Probablement, lui dis-je, il

est en communication chez les alliés?--Ne parlez plus d'alliés[223],

reprit-il, il n'y en a plus.--Il y a ici des gens, _lui dis-je_[224],

qui devraient l'être en ce sens que, même sans se concerter, ils

devraient penser de la même manière et vouloir les mêmes choses.

Comment avez-vous le courage de placer la Russie comme une ceinture

tout autour de vos principales et plus importantes possessions, la

Hongrie et la Bohême? Comment pouvez-vous souffrir que le patrimoine

d'un ancien et bon voisin, dans la famille duquel une archiduchesse

est mariée, soit donné à votre ennemi naturel[225]? Il est étrange

que ce soit nous qui voulions nous y opposer et que ce soit vous qui

ne le vouliez pas!...» Il me dit que je n'avais pas de confiance en

lui. Je lui répondis _en riant_[226], qu'il ne m'avait pas donné

beaucoup de motifs d'en avoir; et je lui rappelai quelques

circonstances où il ne m'avait pas tenu parole: «Et puis, ajoutai-je,

comment prendre confiance en un homme qui pour ceux qui sont le plus

disposés à faire leur affaire des siennes est tout mystère? Pour moi,

je n'en fais point et je n'en ai pas besoin: c'est l'avantage de ceux

qui ne négocient qu'avec des principes. Voilà, poursuivis-je, du

papier et des plumes. Voulez-vous écrire que la France ne demande

rien, et même n'accepterait rien? Je suis prêt à le signer.--Mais vous

avez, me dit-il, l'affaire de Naples, qui est proprement la vôtre.» Je

répondis: «Pas plus la mienne que celle de tout le monde. Ce n'est

pour moi qu'une affaire de principe. Je demande que celui qui a droit

d'être à Naples soit à Naples, et rien de plus. Or c'est ce que tout

le monde doit vouloir comme moi. Qu'on suive les principes, on me

trouvera facile pour tout. Je vais vous dire franchement à quoi je

peux consentir et à quoi je ne consentirai jamais. Je sens que le roi

de Saxe, dans sa position présente[227], peut être obligé à des

sacrifices. Je suppose qu'il sera disposé à les faire, parce qu'il est

sage: mais si on veut le dépouiller de tous ses États, et donner le

royaume de Saxe à la Prusse, je n'y consentirai jamais. Je ne

consentirai jamais à ce que Luxembourg ni Mayence soient non plus

donnés à la Prusse. Je ne consentirai pas davantage à ce que la

Russie passe la Vistule, ait en Europe quarante-quatre millions de

sujets et ses frontières à l'Oder. Mais si Luxembourg est donné à la

Hollande, Mayence à la Bavière; si le roi et le royaume de Saxe sont

conservés, et si la Russie ne passe pas la Vistule, je n'aurai point

d'objection à faire pour cette partie de l'Europe[228].» M. de

Metternich m'a pris alors la main en me disant: «Nous sommes beaucoup

moins éloignés que vous ne pensez. Je vous promets que la Prusse

n'aura ni Luxembourg ni Mayence. Nous ne désirons[229] pas plus que

vous que la Russie s'agrandisse outre mesure, et, quant à la Saxe,

nous ferons ce qui sera en nous pour en conserver du moins une

partie.» Ce n'était que pour connaître ses dispositions relativement à

ces divers objets que je lui avais parlé comme j'avais fait.--Revenant

ensuite à la convocation du congrès, il a insisté sur la nécessité de

ne point publier en ce moment la règle d'admission que j'avais

proposée, «parce que, disait-il, elle effarouche tout le monde; et que

moi-même, elle me gêne quant à présent; attendu que Murat, voyant son

plénipotentiaire exclu, croira son affaire décidée, qu'on ne sait ce

que sa tête peut lui faire faire; qu'il est en mesure en Italie, et

que nous ne le sommes pas».

[223] Variante: Ne parlez _donc_ plus.

[224] Supprimé dans le texte des archives.

[225] Il s'agit de la Saxe. Le prince Antoine, frère du roi

Frédéric-Auguste, avait épousé: 1º Marie-Charlotte-Antoinette,

fille de l'empereur Léopold morte en 1782; 2º en 1787,

Marie-Thérése-Josèphe, autre fille de l'empereur Léopold, née en

1767.

[226] Supprimé dans le texte des archives.

[227] Variante: dans _la_ position présente.

[228] Variante: pour cette partie-_là_.

[229] Variante: Nous ne _tenons_ pas.

On nous prévint que les ministres étaient réunis. Nous nous

rendîmes[230] à la conférence. M. de Metternich l'ouvrit en annonçant

qu'il allait donner lecture de deux projets, l'un rédigé par moi,

l'autre qu'il avait fait rédiger. Les Prussiens se déclarèrent pour

celui de M. de Metternich, disant qu'il ne préjugeait rien et que le

mien préjugeait beaucoup. M. de Nesselrode fut du même avis. Le

ministre de Suède, M. de Löwenhielm[231], qui, pour la première fois,

assistait aux conférences, dit qu'il ne fallait rien préjuger. C'était

aussi l'opinion de lord Castlereagh, et je savais que c'était celle de

M. de Metternich. Ce projet se bornait à ajourner l'ouverture du

congrès au 1er novembre et ne disait rien de plus, ce qui a donné lieu

à M. de Palmella, ministre de Portugal, d'observer qu'une seconde

déclaration pour convoquer le congrès serait nécessaire, et l'on en

est convenu. On ne faisait donc qu'ajourner la difficulté, sans la

résoudre. Mais, comme les anciennes prétentions étaient abandonnées,

comme il n'était plus question de faire régler tout par les huit

puissances en ne laissant au congrès que la faculté d'approuver; comme

on ne parlait plus que de préparer par des communications libres et

confidentielles avec les ministres des autres puissances, les

questions sur lesquelles le congrès devrait prononcer, j'ai cru qu'un

acte de complaisance qui ne porterait aucune atteinte aux principes

pourrait être utile à l'avancement des affaires, et j'ai déclaré que

je consentais à l'adoption du projet, mais sous la condition qu'à

l'endroit où il était dit que l'ouverture formelle du congrès serait

ajournée au 1er novembre, on ajouterait: _et sera faite conformément

aux principes du droit public_. A ces mots, il s'est élevé un tumulte

dont on ne pourrait que difficilement se faire d'idée. M. de

Hardenberg, debout, les poings sur la table, presque menaçant, et

criant comme il est ordinaire à ceux qui sont affligés de la même

infirmité que lui, proférait ces paroles entrecoupées: «Non,

monsieur..., le droit public, c'est inutile. Pourquoi dire que nous

agirons selon le droit public? Cela va sans dire.» Je lui répondis que

si cela allait bien sans le dire, cela irait encore mieux en le

disant. M. de Humboldt criait: «Que fait ici le droit public?» A quoi

je répondais[232]: «Il fait que vous y êtes.» Lord Castlereagh me

tirant à l'écart, me demanda si, quand on aurait cédé sur ce point à

mes désirs, je serais ensuite plus facile. Je lui demandai à mon tour

ce qu'en me montrant facile, je pouvais espérer qu'il ferait dans

l'affaire de Naples. Il me promit de me seconder de toute son

influence: «J'en parlerai, me dit-il, à Metternich; j'ai le droit

d'avoir un avis sur cette matière.--Vous m'en donnez votre parole

d'honneur, lui dis-je.--Je vous la donne, me répondit-il.--Et moi,

repartis-je, je vous donne la mienne de n'être difficile que sur les

principes que je ne saurais abandonner.» Cependant, M. de Gentz,

s'étant approché de M. de Metternich, lui représenta qu'on ne pouvait

refuser de parler du droit public dans un acte de la nature de celui

dont il s'agissait. M. de Metternich avait auparavant proposé de

mettre la chose aux voix, trahissant ainsi l'usage qu'ils auraient

fait de la faculté qu'ils avaient voulu se donner, si leur premier

plan eût été admis. On finit par consentir à l'addition[233] que je

demandais, mais il y eut une discussion non moins vive pour savoir où

elle serait placée; et l'on convint enfin de la placer une phrase

plus haut que celle où j'avais proposé qu'on la mît. M. de Gentz ne

put s'empêcher de dire dans la conférence même: «Cette soirée,

messieurs, appartient à l'histoire du congrès. Ce n'est pas moi qui la

raconterai, parce que mon devoir s'y oppose, mais elle s'y trouvera

certainement.» Il m'a dit depuis qu'il n'avait jamais rien vu de

pareil.

[230] Variante: nous nous _rendions_.

[231] Gustave de Löwenhielm, né en 1771, était officier dans

l'armée suédoise. Il fut aide de camp de Gustave III et plus tard

de Bernadotte. Il quitta, en 1814, les armes pour la diplomatie,

fut envoyé au congrès de Vienne, et ensuite fut nommé ambassadeur à

Paris. Il mourut en 1856.

[232] Variante: _répondis_.

[233] Variante: _l'admission_.

C'est pourquoi je regarde comme heureux d'avoir pu, sans abandonner

les principes, faire quelque chose qu'on puisse regarder comme un

acheminement vers la réunion du congrès.

M. de Löwenhielm est ministre de Suède en Russie, et tout Russe. C'est

vraisemblablement pour cela qu'il a été envoyé ici, le prince royal de

Suède[234] voulant tout ce que veulent les Russes.

[234] Bernadotte, alors prince royal, plus tard roi de Suède sous

le nom de Charles XIV.

Les princes qui, autrefois, faisaient partie de la confédération du

Rhin, commencent à se réunir pour presser l'ouverture du congrès. Ils

font déjà entre eux des projets pour l'organisation de l'Allemagne.

Je suis...

* * * * *

Nº 5 _bis._--LES AMBASSADEURS DU ROI AU CONGRÈS, AU MINISTRE DES

AFFAIRES ÉTRANGÈRES A PARIS.

Vienne, le 12 octobre 1814.

Monsieur le comte,

Nous avons l'honneur de vous adresser un exemplaire imprimé de la

déclaration faite au nom des puissances qui ont signé le traité de

Paris. On prétend que nous avons remporté une victoire pour y avoir

fait introduire le mot de _droit public_. Cette opinion doit vous

donner la mesure de l'esprit qui anime le congrès.

Il se peut que l'ajournement inquiète les esprits; il est sûr d'un

autre côté qu'on ne rend point encore assez de justice aux principes

qui guident le roi dans ses relations politiques. Depuis vingt ans,

l'Europe a été habituée à n'apprécier que la force et à craindre ses

abus. Personne ne se livre encore à l'espoir et à la conviction qu'une

grande puissance veuille être modérée.

Il nous a donc paru utile que la publication de cette pièce, la

première qui résulte des travaux politiques du congrès, soit

accompagnée de quelques observations qui mettent l'action de la France

et son influence actuelle dans son vrai jour.

Nous avons l'honneur, monsieur le comte, de vous adresser celles que

nous croyons pouvoir servir au _Moniteur_, et dont l'esprit peut

donner la direction à quelques autres articles des journaux.

Nous avons l'espoir que l'Autriche appuiera la résistance que nous

opposons dans toutes les circonstances à la cupidité que manifestent

la Russie et la Prusse, et nous mesurerons la force de notre langage

au degré de confiance que nous prendrons dans l'énergie de cette

puissance.

Nous croyons être sûrs qu'elle ne s'est pas engagée à sanctionner la

destruction de la Saxe, et il sera déjà utile que le cabinet de Vienne

concoure avec nous pour protester contre une pareille violence. Nous

observons généralement que la Russie inquiète l'Allemagne, et que,

sans l'appui de la Prusse, son système fédératif manquerait de bases.

Nous avons eu occasion de parler des dotations et nous cherchons à

sauver autant d'intérêts particuliers que cela nous est possible. Mais

cette affaire est placée sous l'influence de l'alliance contractée par

les alliés à Chaumont. Une puissance paraît avoir donné la parole à

l'autre de ne rien accorder, et on répond que le principe ne peut plus

être attaqué.

Vous sentez, monsieur le comte, que tant que nous aurons à négocier

avec des puissances qui prennent le caractère de coalisés, on ne peut

même pas faire valoir le principe que les domaines donnés dans les

pays qui étaient cédés par les traités doivent être laissés aux

donataires. Cela n'empêche pourtant pas qu'en toute occasion nous ne

cherchions à ménager les intérêts particuliers auxquels nous croyons

pouvoir donner quelque appui.

L'empereur de Russie a parlé hier à l'ambassadeur d'Angleterre, lord

Stewart[235], du rétablissement de la Pologne, en indiquant qu'il

voulait faire nommer roi un de ses frères. Bientôt cette question

devra être abordée. Nous pensons que l'empereur de Russie n'a point

encore d'idées bien fixes à ce sujet, et qu'il tâte les moyens qui

peuvent le rendre maître de ce pays.

Agréez...

[235] Charles William Stewart, comte Vane, et plus tard marquis de

Londonderry, après la mort de son frère lord Castlereagh, né en

1778 à Dublin. Il entra à l'armée et était colonel en 1803,

lorsqu'il fut nommé sous-secrétaire d'État au ministère de la

guerre. Il servit ensuite en Espagne comme brigadier-général. En

1815, il fut nommé ambassadeur à Vienne et plénipotentiaire au

congrès. Il se retira en 1819, et n'occupa plus de fonctions

publiques jusqu'à sa mort (1854).

* * * * *

Mémoires du prince de Talleyrand, Volume 2 · 第 48 / 104 题