[250] Variante: au _pire_.
[251] Variante: que c'est _là_ la vraie façon.
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Nº 6 _bis_.--LES AMBASSADEURS DU ROI AU CONGRÈS, AU MINISTRE DES
AFFAIRES ÉTRANGÈRES A PARIS.
Vienne, le 16 octobre 1814.
Monsieur le comte,
Depuis notre dernière dépêche du 12, aucune conférence n'a eu lieu et
tout le mouvement du congrès se réduit à quelques démarches entre les
puissances et à des intrigues très subalternes qui servent cependant à
faire connaître la situation des esprits, l'exaltation des uns, la
cupidité des autres, l'égarement de tous.
Les grandes difficultés qui s'opposent à la marche des affaires
tiennent à l'idée conçue par l'empereur de Russie de vouloir rétablir
le simulacre d'une Pologne, sous l'influence russe, et d'agrandir la
Prusse par la Saxe. Ce prince, on ose le dire, n'a aucune idée saine à
cet égard et confond à la fois des principes de justice et les
conceptions les plus violentes.
Lord Castlereagh, chez lequel il s'est rendu pour lui insinuer ses
projets à l'égard de la Pologne, les a combattus. Il lui a même remis
un mémoire raisonné dans lequel il place la question telle que nous la
concevons. Il lui démontre que la situation de l'Europe exige ou le
rétablissement de l'ancienne Pologne, ou que cette source de troubles
et de prétentions soit à jamais écartée des discussions en Europe.
Lord Castlereagh a fait lire son mémoire à M. le prince de Talleyrand
et à M. le prince de Metternich, et il seconde sous ce rapport les
véritables intérêts de l'Europe. Mais, tout en combattant les vues
exagérées, il ne conclut rien et paraît même éviter de conclure. Sous
le rapport du roi de Saxe, dont le sort n'est pas discuté, lord
Castlereagh continue à se livrer à l'idée la plus fausse, et, dominé
par la pensée que ce qu'il appelle la trahison du roi de Saxe
servirait d'exemple à l'Allemagne et à l'Europe, il s'intéresse fort
peu à la conservation de cette dynastie et du pays, et il abandonne à
cet égard tous les principes. Les conséquences qu'entraînerait cette
mesure sont trop graves pour que la France puisse y consentir, et nous
espérons que l'Autriche finira par ouvrir les yeux sur ce que lui
dictent l'honneur et son propre intérêt. Nous avons à ce sujet
quelques données qui nous font croire que nos démarches seront
secondées par le cabinet de Vienne; mais elles ne le seront que
lorsque la confiance de ce cabinet dans les dispositions de la France
sera entière.
L'Autriche est liée envers la Prusse par l'engagement qu'on a pris
avec cette dernière puissance de lui procurer une population de dix
millions d'habitants; mais rien n'est stipulé à l'égard de la Saxe, et
l'Autriche voudrait la sauver.
Le prince de Metternich, quoique guidé par une politique timide et
incertaine, juge cependant assez bien l'opinion de son pays et les
intérêts de sa monarchie pour sentir que les États de l'Autriche,
cernés par la Prusse, la Russie et une Pologne toute dans les mains de
la dernière, seraient constamment menacés, et que la France seule peut
l'aider dans cet embarras. La Bavière lui ayant offert des secours, le
prince de Metternich a fait sonder le maréchal de Wrède[252] sur
l'intention de son gouvernement d'entrer dans un concert militaire
avec l'Autriche et la France, pour empêcher l'exécution des projets
sur la Pologne et la Saxe. Le maréchal de Wrède a répondu
affirmativement.
[252] Charles-Philippe, prince de Wrède, né à Heidelberg en 1767,
fut de 1805 à 1813 à la tête des troupes bavaroises auxiliaires de
la France, et fut nommé par Napoléon comte de l'empire. Il fit
défection en 1813, mais fut écrasé à Hanau. Après la campagne de
France, il devint feld-maréchal. Il représentait la Bavière au
congrès de Vienne. Il mourut en 1838.
D'un autre côté, le prince de Metternich conserve de la défiance, non
seulement à l'égard de la volonté du roi pour seconder efficacement le
système de la conservation de la Saxe, mais encore sur les moyens qui
seraient à sa disposition. Cela nous a été confirmé par le propos d'un
homme attaché au prince de Metternich, qui, s'expliquant avec le duc
de Dalberg, lui dit: «Vous nous paraissez comme des chiens qui aboient
fort habilement, mais qui ne mordent pas, et nous ne voulons pas
mordre seuls.» Le même individu lui disait aussi que, si on était sûr
de la fermeté de la France, le langage de l'Autriche pourrait devenir
plus fort et la Russie ne hasarderait pas la guerre. Mais elle
persiste dans ses plans parce qu'elle n'admet pas la possibilité que
l'Autriche et la France combinent une résistance armée contre les
projets soutenus par la Russie et la Prusse à la fois. Le duc de
Dalberg lui répondit que le roi de France ne sanctionnerait jamais un
oubli de toute morale publique, tel que le présenterait
l'anéantissement de la Saxe, et qu'il n'avait pas été le dernier à
ordonner à ses plénipotentiaires de se prononcer en faveur de ce que
dictaient l'honneur et les grands principes de l'ordre public.
L'empereur de Russie n'a fait connaître depuis trois jours aucune
décision; il essaye, avant de prononcer son dernier mot, de gagner les
ministres anglais et autrichiens.
Il se peut qu'il insiste sur le rétablissement de la Pologne, conçu à
sa manière, ou, qu'en y renonçant, il veuille faire valoir ce
sacrifice au delà de ce qui peut être admis par les autres puissances.
Les rapports deviendraient alors difficiles, et il faudrait être prêt
à tous les événements qui pourraient en résulter. Peut-être que
l'Autriche aborderait la question d'une ligue formée par les
puissances du midi contre le nord, et il faudrait être en mesure d'y
répondre.
Nous pensons que la dignité du roi, les intérêts de la France et la
force de l'opinion exigeraient que le roi ne se refusât point à
concourir à la défense des grands principes qui constituent l'ordre en
Europe, et il serait bon et utile qu'il voulût donner les
autorisations nécessaires pour arrêter, si cela devenait urgent, un
accord militaire en opposition avec les projets de la Russie et de la
Prusse.
Nous pensons que lorsque la Russie même serait en état de lever le
bouclier, la Prusse ne voudrait pas se compromettre, et la fermeté de
la France, secondée par l'Autriche comprenant bien son intérêt,
sauverait l'Europe sans troubler la paix.
Il y a une autre considération qui nous détermine à engager le roi à
refuser sa sanction et à faire offrir des secours efficaces pour
empêcher l'anéantissement de la maison de Saxe et la réunion de ce
pays à la Prusse. Cette considération est puisée dans l'esprit
révolutionnaire que nous observons en Allemagne et qui porte un
caractère tout particulier.
Ici, ce n'est point la lutte du tiers état avec les classes
privilégiées, qui fait naître la fermentation. Ce sont les prétentions
et l'amour-propre d'une noblesse militaire et autrefois très
indépendante, qui, préparant le foyer et les éléments d'une
révolution, préférerait obtenir une existence dans un grand État et ne
pas appartenir à des pays morcelés et à des souverains qu'elle regarde
comme ses égaux.
A la tête de ce parti se trouvent tous les princes et nobles
médiatisés; ils cherchent à fondre l'Allemagne en une seule monarchie,
pour y entrer dans le rôle d'une grande représentation aristocratique.
La Prusse, qui a fort habilement flatté tout ce parti, l'a rattaché à
son char, en lui faisant espérer une partie des anciens privilèges
dont il jouissait.
On peut donc être persuadé que si la Prusse parvenait à réunir la Saxe
et à s'approprier de côté et d'autre des territoires isolés, elle
formerait, en peu d'années, une monarchie militaire fort dangereuse
pour ses voisins; et rien, dans cette supposition, ne la servirait
mieux que ce grand nombre de têtes exaltées qui, sous le prétexte de
chercher une patrie, la créeraient par les plus funestes
bouleversements.
Il est du plus grand intérêt d'empêcher ces projets et de seconder
l'Autriche pour pouvoir s'y opposer avec succès. Cette détermination
de la part du roi aidera encore à faire rompre à l'Autriche, à la
Bavière, les liens qui les tiennent attachées à la coalition, et cette
considération est bien importante dans la situation actuelle de la
France.
A l'occasion de la demande que le prince de Metternich a fait faire au
maréchal de Wrède: si la Bavière serait disposée à se liguer avec la
France et l'Autriche, il a été question de la situation militaire des
deux partis, et on est tombé d'accord que la position militaire des
puissances du midi avait un grand avantage sur celle du nord, et
qu'une opération offensive, faite par les débouchés de la Franconie
sur l'Elbe, couperait les armées prussiennes de leur corps sur le Rhin
et d'une grande partie de leurs ressources.
L'Autriche a témoigné de l'inquiétude sur les armées napolitaines et
l'agitation de l'Italie, où elle craint que Bonaparte ne prépare
quelque soulèvement.
Murat avait fait proposer une alliance à la Bavière qui l'a refusée;
mais, si les événements devaient conduire à la guerre, il faudrait
nécessairement porter un corps d'armée en Sicile pour occuper Murat.
L'Espagne devant concourir à cette opération, le corps français
n'aurait pas besoin d'être considérable.
L'Autriche a, dans ce moment, près de trois cent mille hommes sous
les armes; et, d'après des données assez certaines, ces forces sont
distribuées comme il suit:
Quatre-vingt mille hommes en Bohême;
Quatre-vingt-dix mille hommes en Moravie et en Hongrie;
Trente-six mille hommes en Gallicie;
Vingt mille hommes en Transylvanie;
Trente mille hommes en Autriche;
Cinquante mille hommes en Italie.
La Russie peut avoir autant de monde. En voici la distribution:
Cinquante mille hommes dans le Holstein;
Quatre-vingt mille hommes en Saxe;
Cent cinquante mille hommes en Pologne.
La Prusse, cent cinquante mille hommes, dont cinquante mille sur le
bas Rhin, dans le nombre desquels il faut compter quinze mille Saxons.
Leur chef, le général Thielmann[253], a pris parti contre ses anciens
souverains et leur serait infidèle. On ne doit pas compter sur lui.
[253] Jean-Adolphe, baron de Thielmann, né à Dresde en 1765, prit,
bien que Saxon, du service dans l'armée prussienne, fit contre la
France les campagnes de 1792 à 1795, ainsi que celle de 1806. Nommé
général en 1809, il rentra au service de la Saxe et commanda la
cavalerie saxonne durant la campagne de Russie. En 1813, il passa
dans les rangs des alliés et se mit à la tête d'un corps de
partisans. En 1815, il reprit du service en Prusse et commandait
une division prussienne à Ligny. Il mourut en 1824.
Ce qui semblerait prouver que l'empereur de Russie ne croit pas
pouvoir terminer les affaires cette année, c'est qu'il a retardé la
ratification du traité avec le Danemark et la Suède[254], dont il
doit être garant et qu'il n'a point donné d'ordres pour retirer son
armée qui occupe et dévore le Holstein. Le roi de Danemark n'a pu rien
obtenir à cet égard.
Agréez...
[254] Traité de paix entre la Russie et le Danemark, signé à
Hanovre le 8 février 1814. L'article VI de ce traité décidait que
les troupes russes ne pourraient frapper le Holstein d'aucune
contribution.
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