Nº 1[166].--LE PRINCE DE TALLEYRAND AU ROI LOUIS XVIII[167].

[166] Il est indispensable de maintenir trois séries de numéros

pour les trois correspondances insérées ici afin de faciliter

l'intelligence des dépêches qui se réfèrent à ces numéros _(Note de

M. de Bacourt)_. En conséquence, les lettres de M. de Talleyrand

sont numérotées 1, 2, 3, etc... celles des ambassadeurs au

département _1 bis, 2 bis, 3 bis_, etc..., celles du roi à M. de

Talleyrand, _1 ter, 2 ter, 3 ter,_ etc... Enfin, on trouvera

également quelques lettres du comte de Blacas: pour celles-ci, nous

avons adopté des chiffres romains.

[167] Nous donnons ici le texte intégral de cette première lettre,

tel qu'il se trouve dans l'ouvrage de M. Pallain. Les variantes

sont si nombreuses qu'il aurait été difficile de les signaler

autrement.

«Vienne, le 25 septembre 1814.

»SIRE,

»J'ai quitté Paris le 16. Je suis arrivé ici _le 23 au soir. Je ne

me suis arrêté qu'à Strasbourg et à Munich._

»La princesse de Galles venait de quitter Strasbourg. Elle avait

accepté un bal chez madame Franck, veuve du banquier de ce nom;

elle y avait dansé toute la nuit. _Dans l'auberge dans laquelle je

suis descendu elle avait donné à souper à Talma. Sa manière d'être

à Strasbourg explique parfaitement pourquoi M. le prince régent

aime mieux la savoir en Italie qu'en Angleterre._--A Munich le roi

m'a parlé de son attachement pour Votre Majesté, des craintes que

lui donnait l'ambition prussienne; il m'a dit _de fort bonne

grâce:_ «J'ai servi vingt _et un_ ans la France, cela ne s'oublie

point.» _Deux heures de conversation que j'ai pu avoir avec M. de

Montgelas m'ont bien prouvé_ qu'il ne fallait que suivre les

principes arrêtés par Votre Majesté, comme base du système

politique de la France, pour nous assurer le retour et nous

concilier la confiance des puissances d'un _ordre_ inférieur.

_»A Vienne le langage de la raison et de la modération ne se trouve

point encore dans la bouche des plénipotentiaires._

»Un des ministres de Russie _nous disait hier_: «On a voulu faire

de nous une puissance asiatique; _la Pologne nous fera européens_.»

»La Prusse, de son côté, ne demande pas mieux que d'échanger ses

anciennes provinces polonaises contre celles qu'elle convoite en

Allemagne et sur les bords du Rhin. On doit regarder ces deux

puissances comme intimement _liées_ sur ce point.

»Les ministres russes insistent, sans avoir admis jusqu'ici la

moindre discussion, sur une extension territoriale qui porterait

cette puissance sur les bords de la Vistule, en réunissant même la

vieille Prusse à leur empire.

»_J'espère que l'empereur, qui dans différentes circonstances m'a

permis_ de lui exposer avec franchise _ce que je jugeais_ le plus

utile _à ses intérêts et à sa gloire, me permettra de combattre

devant lui le système de ses ministres. Le philanthrope La Harpe se

révolte contre l'ancien partage de la Pologne et plaide son

asservissement à la Russie; il est à Vienne depuis dix ou douze

jours._

»On conteste encore au roi de Saxe le droit d'avoir un ministre au

congrès. _M. de Schulembourg, que je connais depuis longtemps, m'a

dit hier que le roi avait déclaré_ qu'il ne ferait aucun acte de

cession, d'abdication ni d'échange qui pourrait détruire

l'existence de la Saxe _et nuire aux droits de sa maison_; cette

honorable résistance pourra faire quelque impression sur ceux qui

partagent encore l'idée de la réunion de ce royaume à la Prusse.

»La Bavière a fait offrir au roi de Saxe d'appuyer ses prétentions,

s'il le fallait, par _un corps de troupes considérable. M. de Wrède

dit qu'il a ordre de donner jusqu'à quarante mille hommes._

_»La question de Naples n'est pas résolue. L'Autriche veut placer

Naples et la Saxe sur la même ligne et la Russie veut en faire des

objets de compensation_.

»La reine de Naples est _peu regrettée_. Sa mort parait avoir mis

M. de Metternich _plus_ à son aise.

»Rien n'est déterminé à l'égard de la _conduite et de la marche des

affaires au congrès. Les Anglais mêmes, que je croyais plus

méthodiques que les autres, n'ont fait aucun, travail préparatoire

sur cet objet._

_«Je suis porté à croire que l'on se réunira à l'idée d'avoir deux

commissions: l'une composée des six grandes puissances, et devant

s'occuper des affaires générales de l'Europe; l'autre devant

préparer les affaires d'Allemagne et devant être de même composée

des six premières puissances allemandes; j'aurais désiré qu'il y en

eût sept. L'idée d'une commission pour l'Italie déplait

prodigieusement à l'Autriche._

»La marche que Votre Majesté a tracée à ses ministres est si noble,

_qu'elle doit nécessairement, si toute raison n'a pas disparu de

dessus la terre, finir par leur donner quelque influence_.

«Je suis avec le plus profond respect, Sire, de Votre Majesté le

très humble et très obéissant serviteur et sujet.

»Le prince DE TALLEYRAND.»

_«P.-S.--L'empereur de Russie et le roi de Prusse viennent

d'arriver. Leur entrée a été fort belle. Ils étaient à cheval;

l'empereur d'Autriche au milieu. Un petit désordre occasionné par

les chevaux a fait que pendant une partie considérable du chemin,

le roi de Prusse était à la droite de l'empereur François. Les

choses ne sont rentrées dans l'ordre que peu de temps avant

d'arriver au palais.»_

Vienne, le 25 septembre 1814.

Mémoires du prince de Talleyrand, Volume 2 · 第 40 / 104 题