SIRE,

J'ai quitté Paris le 16. Je suis arrivé ici le 24 au matin. La

princesse de Galles venait de quitter Strasbourg _lorsque j'y suis

arrivé_. Elle avait accepté un bal chez madame Franck, veuve du

banquier de ce nom, où elle a dansé toute la nuit. Elle avait, la

veille de son départ, donné à souper à Talma. Ce qui m'en a été dit

m'explique les motifs qui font préférer au prince régent de la savoir

plutôt sur le continent qu'en Angleterre. Elle se disposait à partir

pour l'Italie.

A Munich, le roi[168] m'a parlé de son attachement pour Votre Majesté.

Il m'a dit: «J'ai servi vingt ans la France. Cela ne s'oublie point.

_Si Monsieur ou M. le duc de Berry étaient venus à Strasbourg, lorsque

j'étais à Bade, j'aurais été bien empressé d'aller leur faire ma

cour[169].»_

[168] Maximilien 1er, roi de Bavière. Il avait été colonel au

service de la France avant la révolution de 1789. Il était connu

alors sous le nom de prince Max de Deux-Ponts.

[169] Supprimé dans le texte des archives.

J'ai entrevu qu'il ne fallait que suivre les principes arrêtés par

Votre Majesté comme base du système politique de la France, pour nous

assurer le retour et nous concilier la confiance des puissances d'un

rang inférieur.

_Depuis mon arrivée ici, je n'ai pu recevoir que quelques personnes.

M. de Dalberg, qui m'avait précédé d'un jour, avait, de son côté,

recueilli quelques notions[170]._

[170] Supprimé dans le texte des archives.

Je vois, Sire, que le langage de la raison et celui qui caractérise

la modération ne seront point dans la bouche de tous les

plénipotentiaires.

Un des ministres de Russie a dit il y a peu de jours: «On a voulu

faire de nous une puissance asiatique. Nous allons être Européens par

la Pologne.»

La Prusse, de son côté, ne demande pas mieux que d'échanger ses

anciennes provinces polonaises contre celles qu'elle convoite en

Allemagne et sur les bords du Rhin. On doit regarder ces deux

puissances comme intimement unies sur ce point.

Les ministres russes insistent, sans avoir admis jusqu'ici la moindre

discussion, sur une extension territoriale qui porterait cette

puissance sur les bords de la Vistule, en réunissant même la vieille

Prusse à son empire. _Ils annoncent, cependant, que cette question

restait à traiter avec leur souverain, qui, seul, pouvait changer

leurs instructions[171]._

[171] Supprimé dans le texte des archives.

J'espère qu'à l'arrivée de l'empereur de Russie, qui, en différentes

circonstances, m'a accordé le droit de lui exposer avec franchise ce

que je jugerais le plus utile à ses véritables intérêts et à sa

gloire, je pourrai lui faire connaître combien il serait avantageux à

son système de philanthropie générale, s'il voulait placer la

modération à côté de la puissance. Peut-être même trouverai-je, sous

ce rapport, le seul point de contact avec M. de la Harpe[172] qui

déjà est ici. L'empereur de Russie et le roi de Prusse sont attendus

aujourd'hui.

[172] M. de La Harpe, homme d'État suisse, ancien précepteur de

l'empereur Alexandre, qu'on a déjà vu jouer un rôle imposant dans

les affaires de son pays au temps du directoire.

On conteste encore au roi de Saxe le droit de tenir un ministre au

congrès. Il a envoyé ici le comte de Schulenburg[173], agent habile et

qui m'est connu. Nous pourrons en tirer parti. Le roi a déclaré qu'il

ne ferait aucun acte de cession, ni d'abdication, ni d'échange, qui

détruisît l'existence de la Saxe. Cette honorable résistance pourra

faire rentrer en eux-mêmes ceux qui protègent encore l'idée de la

réunion de ce royaume à la Prusse.

[173] Frédéric-Albert, comte de Schulenburg, né à Dresde en 1772.

Il fut nommé ministre de Saxe à Vienne en 1798, puis à Ratisbonne;

assista au congrès de Rastadt (1799), et fut peu après envoyé à

Copenhague, puis à Pétersbourg (1804). Il revint à Vienne en 1810,

et assista comme plénipotentiaire saxon au congrès de 1814. Il se

retira en 1830 et se consacra jusqu'à sa mort (1853) exclusivement

aux lettres.

La Bavière a fait offrir au roi de Saxe d'appuyer ses prétentions,

s'il le fallait, par cinquante mille hommes.

On ne paraît pas d'accord sur la non admission d'un plénipotentiaire

de Naples. Je regarde cette question comme n'étant pas entièrement

résolue.

L'Autriche veut placer Naples et la Saxe sur la même ligne, et la

Russie, en faire des objets de compensation.

La reine de Naples n'est regrettée par personne, et sa mort paraît

avoir mis M. le prince de Metternich à son aise.

Rien au reste n'est encore déterminé à l'égard de la marche et de la

conduite des affaires au congrès, et même, dans le raisonnement des

ministres anglais, j'ai cru entrevoir qu'eux-mêmes n'ont point mûri ce

travail préparatoire.

On propose deux commissions, dont l'une se composerait des grandes

puissances; l'autre, des puissances inférieures. On est disposé à

faire traiter les affaires d'Allemagne par une commission

particulière. Le rôle que Votre Majesté prescrit à ses ambassadeurs

est si noble et si conforme à sa dignité, qu'ils pourront aider à tout

ce qui doit ramener l'ordre en Europe et rétablir un équilibre réel et

durable.

_Je prie Votre Majesté de croire que nous porterons tous nos efforts à

répondre à sa confiance et à suivre la ligne que nous ont tracée les

instructions que Votre Majesté a données à ses ambassadeurs au

congrès[174]._

Je suis...

Le prince DE TALLEYRAND[175].

[174] Supprimé dans le texte des archives.

[175] Le prince de Talleyrand entretenait seul la correspondance

avec le roi. _(Note de M. de Bacourt.)_

* * * * *

Nº 1 _bis_.--LES AMBASSADEURS DU ROI AU CONGRÈS, AU MINISTRE DES

AFFAIRES ÉTRANGÈRES A PARIS[176].

[176] Le comte de Jaucourt tenait le portefeuille des affaires

étrangères à Paris pendant l'absence du prince de Talleyrand.

_(Note de M. de Bacourt.)_

Vienne, le 27 septembre 1814.

Monsieur le comte,

La correspondance des ministres du roi au congrès n'a encore que peu

de chose à apprendre au département. Les ministres du roi se tiennent

sur la ligne qui leur a été tracée par leurs instructions. Ils

reviennent dans toutes leurs conversations à l'article du traité du 30

mai, qui donne au congrès l'honorable mission d'établir un équilibre

réel et durable. Cette forme désintéressée les conduit à entrer dans

les principes du droit public, reconnu par toute l'Europe et d'où

découle d'une manière presque forcée le rétablissement du roi

Ferdinand IV au trône de Naples, ainsi que la succession, dans la

branche de Carignan, de la maison de Savoie.

La non abdication et la non cession du roi de Saxe donnent aux

ministres du roi le devoir de défendre sa cause.

Vous voyez, monsieur le comte, que nous nous tenons dans des

généralités. Cependant, nous devons vous dire que leur application

paraît être prévue par les ministres, qu'avant la paix, nous appelions

alliés, et que cela place les ministres du roi dans la position qui

convient au beau rôle qu'il est appelé à jouer dans cette grande

circonstance.

Nos informations nous autorisent à vous dire que le malheur et

l'ambition ne laissent pas encore tenir aux ministres prussiens le

langage qu'une réunion aussi pacifique que celle de Vienne semblerait

devoir leur prescrire.

Nous avons l'honneur...

Le prince DE TALLEYRAND.

Le duc DE DALBERG.

Le marquis DE LA TOUR DU PIN GOUVERNET.

Le comte ALEXIS DE NOAILLES.

* * * * *

Mémoires du prince de Talleyrand, Volume 2 · 第 41 / 104 题