CONGRÈS DE VIENNE (1814-1815)

J'arrivai à Vienne le 23 septembre 1814.

Je descendis à l'hôtel Kaunitz, loué pour la légation française. Le

suisse me remit en entrant quelques lettres dont l'adresse portait: «A

monsieur le prince de Talleyrand, _hôtel Kaunitz_». Le rapprochement

de ces deux noms me parut de bon augure.

Dès le lendemain de mon arrivée, je me rendis chez les membres du

corps diplomatique. Je les trouvai tous dans une sorte d'étonnement du

peu de parti qu'ils avaient tiré de la capitulation de Paris. Ils

venaient de traverser des pays qui avaient été ravagés par la guerre

pendant bien des années, et où ils n'avaient entendu, disaient-ils,

que des paroles de haine et de vengeance contre la France qui les

avait accablés de contributions et souvent traités en vainqueur

insolent. Mes nouveaux collègues m'assuraient qu'on leur avait

partout reproché leur faiblesse en signant le traité de Paris. Aussi

les trouvai-je fort blasés sur les jouissances que donne la

générosité, et plutôt disposés à s'exciter entre eux sur les

prétentions qu'ils avaient à faire valoir. Chacun relisait le traité

de Chaumont qui n'avait pas seulement resserré les noeuds d'une

alliance pour la continuation de la guerre. Ce traité avait aussi posé

les conditions d'une alliance qui devait survivre à la guerre présente

et tenir les alliés éventuellement unis pour un avenir même éloigné.

Et de plus, comment se résoudre à admettre dans le conseil de l'Europe

la puissance contre laquelle l'Europe était armée depuis vingt ans? Le

ministre d'un pays si nouvellement réconcilié, disaient-ils, doit se

trouver bien heureux qu'on lui laisse donner son adhésion aux

résolutions qui seront prises par les ambassadeurs des autres

puissances.

Ainsi, à l'ouverture des négociations, tous les cabinets se

regardaient, malgré la paix, comme étant dans une position, si ce

n'est tout à fait hostile, du moins fort équivoque, avec la France.

Ils pensaient tous, plus ou moins, qu'il aurait été de leur intérêt

qu'elle fût encore affaiblie. Ne pouvant rien à cet égard, ils se

concertaient pour diminuer, au moins, son influence. Sur ces divers

points, je les voyais tous d'accord.

Il me restait à espérer qu'il y aurait entre les puissances quelques

divergences d'opinion, lorsque l'on en viendrait à distribuer les

nombreux territoires que la guerre avait mis à leur disposition,

chacune désirant, soit obtenir pour elle-même, soit faire donner aux

États dépendant d'elle, une partie considérable des territoires

conquis. On aurait bien voulu, en même temps, exclure du partage, ceux

qu'on craignait de trouver trop indépendants. Ce genre de lutte,

cependant, m'offrait bien peu de chance de pénétrer dans les affaires;

car il existait entre les puissances des arrangements faits

précédemment, et par lesquels on avait réglé le sort des territoires

les plus importants. Pour parvenir à modifier ces arrangements, ou à y

faire renoncer tout à fait, selon que la justice en ordonnerait, il y

avait bien plus que des préventions à effacer, bien plus que des

prétentions à combattre, bien plus que des ambitions à réprimer; il

fallait faire annuler ce que l'on avait fait sans la France. Car si

l'on consentait à nous admettre à prendre part aux actes du congrès,

ce n'était que pour la forme, et pour nous ôter les moyens de

contester un jour leur validité; mais on prétendait bien que la France

n'aurait rien à voir dans les résolutions déjà arrêtées, et qu'on

voulait tenir pour des faits consommés.

Avant de donner ici ce qui, dans mon opinion, forme le tableau le plus

fidèle du congrès de Vienne, c'est-à-dire ma correspondance officielle

avec le département des affaires étrangères de France, et ma

correspondance particulière avec le roi Louis XVIII, ainsi que les

lettres de ce souverain pendant la durée du congrès, je crois devoir

jeter un coup d'oeil rapide et général sur la marche des délibérations

de cette grande assemblée. On en saisira mieux ensuite les détails.

L'ouverture du congrès avait été fixée au 1er octobre; j'étais à

Vienne depuis le 23 septembre; mais j'y avais été précédé de quelques

jours par les ministres qui, après avoir dirigé la guerre, se

repentant de la paix, voulaient reprendre leurs avantages au congrès.

Je ne fus pas longtemps sans être informé que déjà ils avaient formé

un comité, et tenaient entre eux des conférences dont il était dressé

un protocole. Leur projet était de décider seuls ce qui aurait dû être

soumis aux délibérations du congrès, et cela sans le concours de la

France, de l'Espagne, ni d'aucune puissance de second ordre, à qui

ensuite ils auraient communiqué comme proposition en apparence, mais

de fait comme résolution, les différents articles qu'ils auraient

arrêtés. Je ne me plaignis point. Je continuai à les voir, sans parler

d'affaires; je me bornai à faire connaître tout le mécontentement que

j'éprouvais aux ministres des puissances secondaires, qui avaient des

intérêts communs avec moi. Retrouvant aussi dans l'ancienne politique

de leurs pays de vieux souvenirs de confiance dans la France, ils me

regardèrent bientôt comme leur appui, et, une fois bien assuré de leur

assentiment pour tout ce que je ferais, je pressai officiellement

l'ouverture du congrès. Dans mes premières demandes je me plaçai comme

n'ayant aucune connaissance des conférences qui avaient eu lieu.

L'ouverture du congrès était fixée pour tel jour; ce jour était passé;

je priai que l'on en indiquât un autre qui fût prochain. Je fis

comprendre qu'il était utile que je ne fusse pas trop longtemps

éloigné de France. Quelques réponses, d'abord évasives, me firent

renouveler mes instances; j'arrivai à me plaindre un peu; et alors je

dus faire usage de l'influence personnelle que j'avais heureusement

acquise dans des négociations précédentes sur les principaux

personnages du congrès. M. le prince de Metternich, M. le comte de

Nesselrode, ne voulaient pas être désobligeants pour moi, et ils me

firent inviter à une conférence qui devait avoir lieu à la

chancellerie des affaires étrangères. M. de Labrador, ministre

d'Espagne, avec qui je m'honore d'avoir fait cause commune dans les

délibérations du congrès, reçut la même invitation.

Je me rendis à la chancellerie d'État à l'heure indiquée; j'y trouvai

lord Castlereagh[154], le prince de Hardenberg[155], M. de Humboldt,

M. de Nesselrode, M. de Labrador, M. de Metternich et M. de

Gentz[156], homme d'un esprit distingué, qui faisait les fonctions de

secrétaire. Le procès-verbal des séances précédentes était sur la

table. Je parle avec détails de cette première séance, parce que c'est

elle qui décida de la position de la France au congrès. M. de

Metternich l'ouvrit par quelques phrases sur le devoir qu'avait le

congrès de donner de la solidité à la paix qui venait d'être rendue à

l'Europe. Le prince de Hardenberg y ajouta que pour que la paix fût

solide, il fallait que les engagements que la guerre avait forcé de

prendre fussent tenus religieusement; que c'était là l'intention des

_puissances alliées_.

[154] Robert Stewart, marquis de Londonderry, vicomte Castlereagh,

né en 1769 en Irlande, fut élu à vingt et un ans à la Chambre des

communes. En 1797, il devint lord du sceau privé d'Irlande, puis

secrétaire du lord-lieutenant Camden et membre du conseil privé

d'Irlande. Très attaché à Pitt, il fut nommé ministre de la guerre

et des colonies en 1805; la mort de Pitt amena la dissolution du

ministère, mais Castlereagh reprit son portefeuille en 1807. Il se

retira en 1809. En 1812, il revint au pouvoir comme ministre des

affaires étrangères, et fut le véritable ministre dirigeant durant

le ministère de lord Liverpool. Il eut une influence considérable

sur les événements de 1814 et 1815, et assista aux congrès de

Châtillon et de Vienne. Il mourut en 1822: on sait qu'il se donna

la mort.

[155] Charles-Auguste, prince de Hardenberg, homme d'État prussien,

né en 1750 en Hanovre. Il fut d'abord au service de l'électeur,

passa ensuite à celui du duc de Brunswick, et devint quelque temps

après ministre du margrave de Bayreuth et d'Anspach. Ces

principautés ayant été réunies à la Prusse en 1791, Hardenberg

devint ministre du roi de Prusse. En 1795, il signa la paix de Bâle

avec la France. En 1804, il remplaça le comte d'Haugwitz aux

affaires étrangères, mais se démit après la bataille d'Austerlitz.

Il reprit son portefeuille après la bataille d'Iéna, fut de nouveau

obligé de se retirer à la paix de Tilsitt. En 1810, il fut nommé

chancelier d'État. Après la campagne de Russie, il poussa

activement à la guerre contre la France, et fut l'un des

signataires du traité de Paris. Il assista au congrès de Vienne. En

1817, il devint président du conseil d'État, et mourut en 1822.

[156] Frédéric de Gentz, né en 1764, fut d'abord secrétaire-général

du ministère des finances de Prusse, puis conseiller aulique à

Vienne. Ardent ennemi de la France, il eut un rôle considérable

dans la diplomatie européenne. En 1813, il rédigea le manifeste des

puissances contre la France, assista au congrès de Vienne comme

secrétaire, rédigea le traité de Paris de 1815, et assista aux

différents congrès de la sainte alliance. Il mourut en 1832.

Placé à côté de M. de Hardenberg, je dus naturellement parler après

lui; et après avoir dit quelques mots sur le bonheur qu'avait la

France de se trouver dans des rapports de confiance et d'amitié avec

tous les cabinets de l'Europe, je fis remarquer que M. le prince de

Metternich et M. le prince de Hardenberg avaient laissé échapper une

expression qui me paraissait appartenir à d'autres temps; qu'ils

avaient parlé l'un et l'autre des intentions qu'avaient les

_puissances alliées_. Je déclarai que des _puissances alliées_ et un

_congrès_ dans lequel se trouvaient des puissances qui n'étaient pas

_alliées_ étaient, à mes yeux, bien peu propres à faire loyalement des

affaires ensemble. Je répétai avec un peu d'étonnement et même de

chaleur le mot de puissances _alliées_... «_Alliées_..., dis-je, et

contre qui? Ce n'est plus contre Napoléon: il est à l'île d'Elbe...;

ce n'est plus contre la France: la paix est faite...; ce n'est

sûrement pas contre le roi de France: il est garant de la durée de

cette paix. Messieurs, parlons franchement, s'il y a encore des

_puissances alliées_, je suis de trop ici».--Je m'aperçus que je

faisais quelque impression et particulièrement sur M. de Gentz. Je

continuai: «Et cependant, si je n'étais pas ici, je vous manquerais

essentiellement. Messieurs, je suis peut-être le seul qui ne demande

rien. De grands égards, c'est là tout ce que je veux pour la France.

Elle est assez puissante par ses ressources, par son étendue, par le

nombre et l'esprit de ses habitants, par la contiguité de ses

provinces, par l'unité de son administration, par les défenses dont la

nature et l'art ont garanti ses frontières. Je ne veux rien, je vous

le répète; et je vous apporte immensément. La présence d'un ministre

de Louis XVIII consacre ici le principe sur lequel repose tout l'ordre

social. Le premier besoin de l'Europe est de bannir à jamais l'opinion

qu'on peut acquérir des droits par la seule conquête, et de faire

revivre le principe sacré de la légitimité d'où découlent l'ordre et

la stabilité. Montrer aujourd'hui que la France gêne vos délibérations

ce serait dire que les vrais principes seuls ne vous conduisent plus

et que vous ne voulez pas être justes; mais cette idée est bien loin

de moi, car nous sentons tous également qu'une marche simple et droite

est seule digne de la noble mission que nous avons à remplir. Aux

termes du traité de Paris: _Toutes les puissances qui ont été engagées

de part et de d'autre, dans la présente guerre, enverront des

plénipotentiaires à Vienne pour régler dans un congrès général, les

arrangements qui doivent compléter les dispositions du traité de

Paris._ Quand s'ouvre le congrès général? Quand commencent les

conférences? Ce sont là les questions que font tous ceux que leurs

intérêts amènent ici. Si, comme déjà on le répand, quelques puissances

privilégiées voulaient exercer sur le congrès un pouvoir dictatorial,

je dois dire que, me renfermant dans les termes du traité de Paris, je

ne pourrais consentir à reconnaître dans cette réunion, aucun pouvoir

suprême dans les questions qui sont de la compétence du congrès, et

que je ne m'occuperais d'aucune proposition qui viendrait de sa part.»

Après quelques moments de silence, M. de Labrador fit avec son langage

fier et piquant, une déclaration à peu près semblable à la mienne:

l'embarras était sur tous les visages. On niait et on expliquait à la

fois, ce qui s'était fait avant cette séance. Je profitai de ce moment

pour faire quelques concessions aux amours-propres que je voyais en

souffrance. Je dis que dans une réunion aussi nombreuse que l'était le

congrès, où l'on avait à s'occuper de tant de matières diverses, à

statuer sur des questions du premier ordre et à décider d'une foule

d'intérêts secondaires, il était bien difficile, il était même

impossible d'arriver à un résultat, en traitant tous ces objets dans

des assemblées générales, mais que l'on pouvait trouver quelque moyen

pour distribuer et classer toutes les affaires, sans blesser ni les

intérêts ni la dignité d'aucune des puissances.

Ce langage, quoique vague encore, laissant entrevoir pour les affaires

générales, la possibilité d'une direction particulière, permit aux

ministres réunis de revenir sur ce qu'ils avaient fait, de le regarder

comme non avenu; et M. de Gentz détruisit les protocoles des séances

précédentes et dressa celui de ce jour-là. Ce protocole devint le

procès-verbal de la première séance, et pour prendre date, je le

signai. Depuis ce temps, il n'y eut plus entre les grandes puissances,

de conférences sans que la France en fît partie. Nous nous réunîmes

les jours suivants pour établir la distribution du travail. Tous les

membres du congrès se partagèrent en commissions qui étaient chargées

d'examiner les questions qu'on leur soumettait. Dans chacune de ces

commissions entrèrent les plénipotentiaires des États qui avaient un

intérêt plus direct aux objets qu'elles avaient à examiner. On

attribua les matières les plus importantes et les questions d'un

intérêt général à la commission formée des représentants des huit

principales puissances de l'Europe; et pour prendre une base, il fut

dit que ce serait celles qui avaient signé le traité du 30 mai 1814.

Cet arrangement était non seulement utile, parce qu'il abrégeait et

facilitait singulièrement le travail, mais il était aussi très juste,

puisque tous les membres du congrès y consentirent, et qu'il ne

s'éleva aucune réclamation.

Ainsi, à la fin du mois d'octobre 1814, je pus écrire à Paris, que la

maison de Bourbon, rentrée depuis cinq mois en France, que la France

conquise cinq mois auparavant, se trouvaient déjà replacées à leur

rang en Europe, et avaient repris l'influence qui leur appartenait sur

les plus importantes délibérations du congrès. Et trois mois plus

tard, ces mêmes puissances qui n'avaient rien fait pour sauver

l'infortuné Louis XVI, étaient appelées par moi, à rendre un tardif

mais solennel hommage à sa mémoire. Cet hommage était encore une

manière de relier la chaîne des temps, une nouvelle consécration des

légitimes droits de la maison de Bourbon. Je dois dire que l'empereur

et l'impératrice d'Autriche me secondèrent puissamment pour la pieuse

et noble cérémonie célébrée à Vienne, le 21 janvier 1815, à laquelle

assistèrent tous les souverains et tous les personnages alors présents

dans la capitale de l'empire d'Autriche.

Le premier objet dont s'occupa la commission des huit puissances fut

le sort du roi et du royaume de Saxe et ensuite on du royaume de

Saxe. En l'acquérant, elle aurait non seulement accru ses possessions

d'un riche et beau pays; mais encore elle aurait largement fortifié

son ancien territoire. Dans le cours de la guerre qu'avait terminée la

paix de Paris, les alliés de la Prusse lui avaient promis que, par les

arrangements à intervenir, la possession de la Saxe lui serait

assurée. La Prusse, en conséquence, comptait, avec une entière

certitude, sur cette importante acquisition et se regardait déjà comme

souveraine de ce bel État, qu'elle occupait par ses troupes, tandis

qu'elle retenait le roi de Saxe comme prisonnier dans une forteresse

prussienne. Mais, lorsqu'on fit la proposition de le lui donner dans

la commission des huit puissances, je déclarai qu'il m'était

impossible d'y souscrire. Je convins que la Prusse dépouillée par

Napoléon, de vastes et nombreuses possessions qu'elle ne pouvait

toutes recouvrer, avait droit à être indemnisée. Mais, était-ce une

raison pour que la Prusse, à son tour, vînt dépouiller le roi de Saxe?

N'était-ce pas vouloir substituer à un droit fondé en justice, le

droit du plus fort, dont la Prusse avait été si près de devenir la

victime? Et, en usant de ce droit, renoncer par le fait à l'intérêt

que sa position devait inspirer? Les territoires dont le congrès avait

à disposer n'offraient-ils pas d'ailleurs d'autres moyens de lui

assigner d'amples indemnités? La France voulait bien se montrer facile

dans tous les arrangements qui pouvaient convenir au roi de Prusse,

pourvu qu'ils ne fussent pas contre le droit; et je répétai qu'elle ne

pouvait ni participer ni consentir à ceux qui constitueraient une

usurpation. Et sans parler de l'intérêt qui s'attachait à la personne

du roi de Saxe, respectable par ses malheurs et par les vertus qui

avaient honoré son règne, j'invoquai seulement en sa faveur le

principe sacré de la légitimité.

La Prusse trouvait que l'on aurait assez satisfait à tout ce qu'exige

ce principe, en assignant au roi de Saxe quelques indemnités dans les

pays disponibles, et que, soit que ce prince consentît ou ne consentît

pas à cet arrangement, la possession de la Saxe serait, pour elle,

suffisamment légitimée par la reconnaissance des souverains alliés.

Sur quoi je fis observer au prince de Hardenberg qu'une reconnaissance

de ce genre, faite par ceux qui n'ont aucun droit à une chose, ne

pouvait conférer un droit à celui qui n'en a pas.

Il faut attribuer ce déplorable oubli de tous les principes à

l'agitation déréglée que l'Europe éprouvait depuis vingt-cinq ans;

tant de souverains avaient été dépouillés, tant de pays avaient changé

de maître, que le droit public, atteint par une sorte de corruption,

commençait pour ainsi dire à ne plus réprouver l'usurpation. Les

souverains de l'Europe avaient été successivement forcés, par l'empire

de circonstances irrésistibles, à reconnaître des usurpateurs, à

traiter, à s'allier avec eux. Ils avaient été ainsi peu à peu amenés à

faire céder leur délicatesse à leur sûreté; et pour satisfaire leur

ambition, lorsqu'à leur tour ils en trouvaient l'occasion, ils étaient

disposés à devenir usurpateurs eux-mêmes. Le respect pour les droits

légitimes était en eux tellement affaibli, qu'après leur première

victoire sur Napoléon, ce ne furent pas les souverains qui songèrent

aux droits de la maison de Bourbon; ils eurent même plusieurs autres

projets sur la France. Et si celle-ci recouvra ses rois, c'est que,

dès qu'elle put exprimer son voeu, elle se jeta d'elle-même dans les

bras de cette famille auguste, qui lui apportait de sages libertés

avec ses glorieux souvenirs historiques. Au premier moment, la

restauration avait été pour les puissances, qui, je le répète, y ont

assisté, mais de qui elle n'est point l'ouvrage, une chose de fait,

bien plus qu'une chose de droit.

Lorsque les ministres de France se constituèrent ouvertement au

congrès les défenseurs du principe de la légitimité, on ne se montra

d'abord disposé à en admettre les conséquences, qu'autant qu'elles ne

contrarieraient en rien les convenances respectives devant lesquelles

on prétendait faire fléchir le principe. Aussi, pour le faire

triompher, eus-je à surmonter tous les obstacles que peut susciter

l'ambition contrariée, lorsqu'elle se voit au moment d'être

satisfaite.

Tandis que la Prusse soutenait avec ardeur et ténacité ses prétentions

sur la Saxe, la Russie, soit par l'attachement que son souverain

portait au roi de Prusse, soit parce que le prix de cette concession

devait être pour l'empereur Alexandre, la possession du duché de

Varsovie, les favorisait de tout son pouvoir. Ses ministres parlaient

dans ce sens, sans le moindre embarras. «Tout est arrangement dans les

affaires politiques, me disait l'un d'eux, Naples est votre premier

intérêt; cédez sur la Saxe, et la Russie vous soutiendra pour

Naples.--Vous me parlez là d'un marché, lui répondis-je, et je ne peux

pas en faire. J'ai le bonheur de ne pas être si à mon aise que vous:

c'est votre volonté, votre intérêt qui vous déterminent, et moi, je

suis obligé de suivre des principes; et les principes ne transigent

pas.»

Le principal objet de l'Angleterre, en concourant aux vues de la

Prusse et de la Russie sur la Saxe, paraissait être de fortifier, par

une seconde ligne de défense établie sur l'Elbe, celle que la Prusse

avait déjà sur l'Oder, afin que cette puissance pût opposer une

barrière plus solide aux entreprises que, par la suite, la Russie

pourrait former contre l'Allemagne. Mais cette idée, même

stratégiquement, était une pure illusion.

L'Autriche n'avait guère d'autre motif déterminant d'appuyer les

prétentions de la Prusse, que celui de maintenir des arrangements qui,

dans le tumulte des camps, avaient été précédemment projetés avec

précipitation et légèreté. Elle n'avait pas même été arrêtée alors par

le danger pour elle de laisser la Prusse s'établir sur les flancs des

montagnes de la Bohême, danger qu'elle sembla ne voir que lorsque la

France l'en eût averti. Je trouvai un moyen direct de faire,

comprendre à l'empereur François, sans passer par son ministère, qu'il

avait un intérêt grave à ce que la Saxe fût conservée. Les raisons que

je développai à l'intermédiaire[157] que j'employai firent impression

sur son esprit.

[157] Cet intermédiaire était le comte de Sickingen, d'une famille

noble d'Allemagne, qui descendait du fameux capitaine Franz de

Sickingen (1481-1523).

L'Angleterre comprit bientôt aussi qu'il serait imprudent de jeter un

nouvel élément d'inimitié et de discorde entre les deux puissances qui

défendaient contre la Russie les abords de l'Allemagne. D'ailleurs la

Saxe aurait été longtemps pour la Prusse une possession peu soumise et

précaire, toujours prête à saisir les occasions de lui échapper et de

recouvrer son indépendance. Ce serait donc pour la Prusse une

acquisition plus propre à l'affaiblir qu'à la fortifier. La question

du sort de la Saxe étant ainsi dégagée pour l'Angleterre des

considérations particulières qui avaient motivé sa première

détermination, et étant ramenée pour l'Autriche au véritable point de

vue sous lequel son intérêt devait la lui faire considérer, la France

trouva enfin ces deux puissances disposées à écouter sans prévention

les fortes raisons qu'elle avait pour faire prévaloir les principes.

Lorsque ces deux puissances virent que leurs propres convenances se

trouvaient d'accord avec le principe de la légitimité, elles

reconnurent volontiers que ce principe l'emportait sur les convenances

des autres. Elles furent conduites à en devenir par là aussi les

défenseurs, et les choses arrivèrent bientôt au point qu'une alliance

secrète et éventuelle se forma entre la France, l'Autriche et

l'Angleterre, contre la Russie et la Prusse[158]. Ainsi la France, par

le seul ascendant de la raison, par la puissance des principes, venait

de rompre une alliance qui n'était dirigée que contre elle. (Heureuse

si la funeste catastrophe du 20 mars n'en fut venu renouer les

liens!!)

[158] 3 janvier 1815. Par ce traité la France, l'Autriche et

l'Angleterre promettaient de faire cause commune pour réprimer

l'ambition de la Prusse et de la Russie, et s'assuraient

mutuellement du concours d'une armée de cent cinquante mille

hommes.

Les alliés se trouvaient ainsi divisés entre eux, tandis que nous

venions d'établir une alliance nouvelle dans laquelle la France était

partie principale. La première alliance, celle contre Napoléon, que

l'on aurait voulu faire survivre à l'objet pour lequel elle avait été

contractée, ne pouvait apporter aux alliés que les moyens de

satisfaire des ambitions et des vues particulières, tandis que le but

de l'alliance nouvelle ne pouvait être que le maintien des principes

d'ordre, de conservation et de paix. Par là, la France, cessant à

peine d'être l'effroi de l'Europe, en devenait en quelque sorte,

l'arbitre et la modératrice.

L'Angleterre et l'Autriche étant une fois décidées, la Prusse devait

nécessairement céder; aussi finit-elle par consentir à ce que la Saxe

continuât d'exister, et elle se contenta d'en recevoir une partie, à

titre de cession volontaire faite par le souverain de ce pays. Ce

grand point obtenu, il fallut ensuite amener le roi de Saxe à faire ce

sacrifice. On me chargea, ainsi que le duc de Wellington et le prince

de Metternich, de nous rendre auprès de lui pour tâcher de l'y

décider. La nouvelle de l'arrivée de Napoléon en France venait de se

répandre à Vienne. Il y avait dans le congrès une agitation extrême.

On ne nous donna que vingt-quatre heures pour remplir notre pénible

mission. Je me rendis immédiatement à Presbourg, où l'on avait fini

par permettre au roi de Saxe de venir habiter.

Madame la comtesse de Brionne[159] habitait cette ville, où elle

s'était retirée à la suite de son émigration... Madame de Brionne!!...

Madame de Brionne qui avait eu pour moi pendant tant d'années toute

l'affection que l'on porte à l'un de ses enfants et qui me croyait des

torts envers elle... Oh! il faut que la politique attende! En arrivant

à Presbourg, je courus me jeter à ses pieds. Elle m'y laissa assez de

temps pour que j'eusse le bonheur de recevoir ses larmes sur mon

visage. «Vous voilà donc enfin! me dit-elle. J'ai toujours cru que je

vous reverrais. J'ai pu être mécontente de vous, mais je n'ai pas

cessé un moment de vous aimer. Mon intérêt vous a suivi partout...»

Je ne pouvais dire un mot, je pleurais. Sa bonté cherchait à me

remettre un peu en me faisant des questions. «Votre position est

belle, me dit-elle.--Oh! oui, je la trouve bien belle.» Les larmes

m'étouffaient. L'impression que je ressentis était si vive que je dus

la quitter pendant quelques instants; je me sentais défaillir, j'allai

prendre l'air sur les bords du Danube. Revenu un peu à moi, je

retournai chez madame de Brionne. Elle reprit ses questions, je pus

mieux y répondre. Elle me parla un peu du roi, beaucoup de _Monsieur_.

Elle me nomma le roi de Saxe, elle savait que j'avais défendu sa

cause, elle s'y intéressait. Quelques jours après cette entrevue, la

mort m'enleva cette amie que j'avais été si heureux de retrouver.

[159] Louise-Julie-Constance de Rohan, mariée à Charles-Louis de

Lorraine, comte de Brionne (voir t. Ier p. 43, 92 et notes).

Je me rendis dans la soirée au palais, et m'acquittai de la commission

dont j'avais été chargé. Le roi de Saxe, qui voulait bien avoir

quelque confiance en moi, m'avait fait demander de le voir seul. Dans

cette conférence où sans aucun embarras, il me parlait de sa

reconnaissance, je lui montrai la nécessité de faire quelques

sacrifices, je tâchai de le convaincre que, au point où en étaient les

choses, c'était le seul moyen de garantir l'indépendance de son pays.

Le roi me garda près de deux heures; il ne prit encore aucun

engagement et me dit seulement qu'il allait se retirer dans son

intérieur avec sa famille. Quelques heures après, nous reçûmes, le

prince de Metternich, le duc de Wellington et moi, l'invitation de

nous rendre au palais. Le prince de Metternich que nous avions choisi

pour être notre organe, fit connaître au roi, avec beaucoup de

ménagement, le voeu des puissances. Le roi, avec une expression fort

noble et fort touchante, nous parla de son affection pour ses peuples,

et cependant nous laissa entrevoir qu'il ne mettrait point d'obstacle

à ce qui, d'accord avec l'honneur de sa couronne, pourrait contribuer

aux arrangements de l'Europe, se réservant d'envoyer au congrès un

ministre revêtu de ses pleins pouvoirs pour y traiter de ses intérêts.

Nous repartîmes pour Vienne sans être porteurs de l'adhésion du roi,

mais persuadés néanmoins qu'il était décidé, et que c'était par M.

d'Einsiedel, son plénipotentiaire, que son consentement parviendrait

au congrès.

Après quelques conférences où l'on admit M. d'Einsiedel, les intérêts

de la Saxe et de la Prusse se réglèrent, non pas à la satisfaction de

l'une et de l'autre, mais d'accord entre elles[160]. Ainsi le principe

de la légitimité n'eut point à souffrir dans cette importante

circonstance.

[160] La Prusse acquit toute la haute et la basse Lusace, presque

toute la Misnic et la Thuringe, avec les places de Torgau et de

Wittemberg (traité du 18 mai 1815).

Il résulta de ces arrangements que la Russie, qui avait prétendu à la

possession entière du duché de Varsovie, dut se désister. La Prusse en

recouvra une portion considérable, et l'Autriche, qui n'avait pas

cessé de posséder une partie de la Gallicie, reprit quelques-uns des

districts qu'elle avait cédés en 1809. Cette disposition qui, au

premier coup d'oeil, peut paraître n'avoir eu d'importance que pour ces

deux puissances, était d'un intérêt général. La Pologne, presque

entière entre les mains de la Russie, devait être un objet

d'inquiétude continuelle pour l'Europe. Il importait à la sûreté de

celle-ci que deux puissances plutôt qu'une seule, exposées à se voir

enlever ce qu'elles possédaient, fussent, par le sentiment du danger

commun, disposées à s'unir en toute occasion contre les entreprises

ambitieuses de la Prusse. Un même intérêt devenait pour elles le lien

le plus fort, et c'est par cette raison que la France soutint ici les

prétentions de la Prusse et de l'Autriche.

Le ministre de Russie chercha à me combattre par mes propres

arguments. Il prétendit que si le principe de la légitimité exigeait

la conservation du royaume de Saxe, il devait exiger aussi le

rétablissement du royaume de Pologne; il ajouta que l'empereur

Alexandre voulait avoir la totalité du duché de Varsovie pour l'ériger

en royaume, et qu'ainsi je ne pouvais sans inconséquence refuser de

souscrire à ce qu'on le remît entre ses mains. Je répondis avec

vivacité que l'on pourrait bien à la vérité regarder comme une

question de principe le rétablissement en corps de nation, et sous un

gouvernement indépendant, d'un peuple nombreux, autrefois puissant,

occupant un territoire vaste et contigu, et qui, s'il avait laissé

rompre les liens de son unité, était cependant resté homogène par une

communauté de moeurs, de langue et d'espérances; que si on le voulait,

la France serait la première, non seulement à donner son adhésion au

rétablissement de la Pologne, mais encore à le réclamer avec ardeur, à

la condition que la Pologne serait rétablie telle qu'elle était

autrefois, telle que l'Europe voudrait qu'elle fût. Mais, ajoutai-je,

il n'y a rien de commun entre le principe de la légitimité et la plus

ou moins grande extension qui serait donnée à l'État que prétend

former la Russie avec une petite portion de la Pologne, et sans même

montrer le projet d'y réunir, plus tard, les belles provinces qui,

depuis les derniers partages, ont été annexées à ce vaste empire. Les

ministres de Russie, après plusieurs conférences, comprirent qu'ils ne

réussiraient pas à couvrir du principe de la légitimité, les vues

intéressées qu'ils étaient chargés de faire valoir, et ils se

bornèrent à négocier pour obtenir une plus ou moins grande partie du

territoire qui, pendant quelques années, avait composé le grand-duché

de Varsovie.

En rendant hommage au principe de la légitimité, par la décision prise

à l'égard du royaume de Saxe, on avait implicitement prononcé sur le

sort du royaume de Naples. Le principe une fois adopté, on ne pouvait

se refuser à en admettre les conséquences. Aussi la France, après

avoir repoussé les prétentions fondées sur le droit de conquête,

réclama-t-elle l'assurance que Ferdinand IV serait reconnu roi de

Naples. Il fallut surmonter l'embarras réel de quelques cabinets qui

s'étaient liés avec Murat, et surtout de l'Autriche qui avait fait un

traité avec lui. J'étais bien loin de me refuser à adopter tout ce

qui, conduisant au même but, pouvait se concilier avec la dignité des

puissances. Murat vint à mon aide. Il était dans une agitation

continuelle; il écrivait lettres sur lettres, faisant des

déclarations, ordonnait à ses troupes des marches, des contre-marches,

et me fournissait mille occasions de montrer sa mauvaise foi. Un

mouvement qu'il fit faire à son armée du côté de la Lombardie fut

regardé comme une agression, et cette agression devint le signal de sa

ruine[161]. Les Autrichiens marchèrent contre lui, le battirent, le

poursuivirent, et en peu de jours, abandonné par son armée, il sortit

en fugitif du royaume de Naples, qui retourna aussitôt sous le sceptre

de son roi légitime. La restitution du royaume de Naples à Ferdinand

IV consacrait de nouveau, par un grand exemple, le principe de la

légitimité, et de plus, elle était utile à la France, parce qu'elle

lui donnait en Italie, pour allié, le plus puissant État de cette

contrée [162].

[161] On était d'accord à Vienne pour renverser Murat, mais on ne

trouvait pas de prétexte, lorsque lui-même vint le fournir. Il

avait à Vienne un agent, le duc de Campo-Chiaro, qu'on avait refusé

d'admettre au congrès. Bien qu'il n'eût ainsi aucune position

officielle, Murat lui envoya vers la fin de février 1815 une note,

avec ordre de la communiquer aux puissances, dans laquelle le roi

demandait des explications aux souverains, sur leurs intentions à

son égard, déclarant que, le cas échéant, il était prêt à se

battre, et prévenant qu'il serait alors forcé de passer sur le

territoire de plusieurs des États italiens nouvellement créés.

L'Autriche saisit cette occasion, et, sous le prétexte de protéger

les princes autrichiens d'Italie, fit marcher cent cinquante mille

hommes contre Murat.

[162] Si je ne devais pas à ma famille de rapporter ici le décret

honorable qu'a rendu pour moi le roi Ferdinand IV, en m'accordant

le duché de Dino, la reconnaissance seule m'en ferait un devoir.

(_Note du prince de Talleyrand._)

Le roi et la reine des Deux-Siciles s'étaient remis à M. de Talleyrand

du soin de défendre leurs intérêts au congrès. Voici à ce sujet les

lettres qu'ils lui avaient écrites. Nous les transcrivons

littéralement d'après les originaux qui existent dans les papiers du

prince.

_Lettre du roi des Deux-Siciles._

«Monsieur le prince,

»Ma main peu sûre m'oblige à en emprunter une étrangère, mais fidelle,

pour vous exprimer mes sentiments: ayant été informé par mon éprouvé

et dévoué ministre, le commandeur Ruffo, de vos dispositions

favorables à mes intérêts, et de celui que vous prenez à me faire

restituer mon royaume de Naples, je ne veux pas différer à vous en

témoigner ma reconnaissance et à remettre ma juste cause dans les

mains d'un ministre dont les talents sublimes dans le maniement des

affaires peuvent seuls me promettre un succès heureux; et il serait

doux pour moi de le devoir à un Périgord. Je charge le commandeur

Ruffo de vous confirmer en mon nom toutes les expressions des

sentiments que doit m'inspirer la confiance de l'intérêt pour ma cause

que vous développerez dans le congrès; et c'est dans ces sentiments

que je désire que vous en receviez, par anticipation, l'expression de

la reconnaissance de votre très affectionné,

»FERDINAND.

»Palerme, ce 1er octobre 1814.»

_Lettre de la reine des Deux-Siciles._

«Prince de Bénévent,

»Les droits que vous venez d'acquérir à la reconnaissance de tous les

individus apartenant à la maison de Bourbon m'engagent à profiter du

moyen de mon anciene et constante amie, la baronne de Tailerand, votre

parente, pour vous faire parvenir les assurances de la haute estime et

considération, que m'ont inspirées les signalés services que vous

venez de rendre dans ces derniers et heureux événements à cette

famille à laquelle j'appartiens par tous les liens possibles, et à la

restauration et grandeur de laquelle vous venez de contribuer avec

autant de gloire que de zèle; j'unis les sentiments de ma

reconnaissance à ceux qu'éprouvent le roi mon époux et toute ma

famille, et je jouis d'en être l'interprète. Les événements étonans et

rapides, qui viennent de rendre à la branche aînée des Bourbons et à

celle d'Espagne le rang et les trônes de leurs ancêtres, n'ont pas

encore eu d'influence sur celle des Deux-Siciles, malgré que les

malheurs, et surtout la constance, lui aient acquis des droits sacrés

à l'estime, à l'équité de ses alliés; mais l'influence que la France

va reprendre à juste titre en Europe nous est un sûr garant que, par

son intérêt pour nous, elle soutiendra nos droits légitimes, avec

cette noblesse et fermeté qui distinguent la nation, son souverain et

le ministre qu'il a eu la sagesse et le talent de distinguer et de

choisir. C'est dans eux que je pose aujourd'hui ma confiance et

l'espoir du bonheur futur et de la gloire de ma famille; les malheurs

de l'entière famille des Bourbons, la cruelle expérience, tout nous a

prouvé que nos différentes branches doivent être unies à jamais entre

elles pour leur prospérité et leur gloire et celle des peuples

qu'elles sont appelées à gouverner, et que c'est au chef de la famille

qu'elle doivent se rattacher. Ce sont les sentiments du roi mon époux,

ce sont ceux de toute ma famille; et ils seront sans nul doute la base

de la conduite à venir de notre gouvernement dans nos liaisons

politiques. Acceptez de nouveau, prince, le tribut d'admiration et de

reconnaissance que je rends, avec une véritable satisfaction, à vos

talents et à vos services, en mon nom et en celui de toute ma famille.

»Votre affectionnée,

»CHARLOTTE.

»Vienne, le 27 juin 1814.

Les arrangements convenus à l'égard de plusieurs autres parties de

l'Italie eurent pour objet d'établir dans cette péninsule de forts

contre-poids capables d'arrêter la puissance autrichienne, si ses vues

ambitieuses se portaient un jour de ce côté. Ainsi le royaume de

Sardaigne acquit tout l'État de Gênes. La branche de la maison de

Savoie, régnante alors à Turin, étant près de s'éteindre, et

l'Autriche pouvant par suite de ses alliances de famille, élever des

prétentions à cette belle succession, l'effet en fut prévenu par la

reconnaissance des droits de la maison de Carignan, à qui on assura

l'hérédité de cette couronne.

La Suisse, point central en Europe, sur lequel viennent s'appuyer

trois grandes contrées, la France, l'Allemagne et l'Italie, fut

solennellement et à perpétuité déclarée neutre. Par cette résolution,

on augmenta pour chacun de ces trois pays les moyens de défense, et on

diminua les moyens d'agression. Cette disposition est surtout

favorable à la France qui, entourée de places fortes sur toutes les

autres parties de ses frontières, en est dépourvue sur celle qui a la

Suisse pour confins. La neutralité de ce pays lui donne donc, sur le

seul point où elle soit faible et désarmée, un boulevard inexpugnable.

Pour préserver le corps helvétique des dissensions intérieures qui, en

troublant son repos, auraient pu compromettre le maintien de sa

neutralité, nous nous attachâmes à concilier les prétentions

respectives des cantons, et à arranger les différends qui existaient

depuis longtemps entre eux. L'union menacée par le conflit des

intérêts anciens et des intérêts nés de l'organisation nouvelle, faite

sous la médiation de Napoléon, se trouva affermie par un acte où l'on

réunit toutes les dispositions qui paraissaient le mieux pouvoir les

accorder.

L'érection du nouveau royaume des Pays-Bas, convenue antérieurement à

la paix, était évidemment une mesure hostile contre la France; et ce

projet avait été conçu dans la vue de créer auprès d'elle un État

ennemi, que le besoin de protection rendait l'allié naturel de

l'Angleterre et de la Prusse. Le résultat de cette combinaison,

cependant, me parut moins dangereux pour la France qu'on ne le

pensait, car le nouveau royaume aura longtemps assez à faire pour se

consolider[163]. En effet, formé de deux pays divisés par d'anciennes

inimitiés, opposés de sentiments et d'intérêts, il doit rester faible

et sans consistance pendant beaucoup d'années. L'espèce d'intimité

protectrice que l'Angleterre croit établir entre elle et ce nouvel

État me semble devoir être pour longtemps encore un rêve politique. Un

royaume composé d'un pays de commerce et d'un pays de fabriques doit

devenir un rival de l'Angleterre ou être annulé par elle, et par

conséquent mécontent.

[163] Il n'en eut pas le temps. On sait que la révolution de

1830-1832 sépara la Belgique de la Hollande.

L'organisation de la confédération germanique devait être un des

éléments les plus importants de l'équilibre de l'Europe. Je ne puis

dire si le congrès eût réussi à fonder cette organisation sur des

bases qui l'eussent fait efficacement servir d'appui à cet équilibre.

Les funestes événements de 1815, qui vinrent forcer le congrès à

précipiter ses délibérations, firent que l'on ne put déposer dans

l'acte final qu'un germe informe qui, jusqu'à présent, n'a pu prendre

de consistance et que l'on travaille encore à développer.

Je laisse à apprécier le rôle qu'a joué la France dans cette mémorable

circonstance. Malgré le désavantage de la position où elle se trouvait

à l'ouverture des conférences, elle parvint à prendre dans les

délibérations un tel ascendant, que les questions les plus

importantes se décidèrent en partie selon ses vues, et d'après les

principes qu'elle avait établis et soutenus, tout opposés qu'ils

fussent aux intentions des puissances à qui le sort des armes avait

donné le pouvoir de dicter sans obstacle leurs lois à l'Europe. Et,

quoique au milieu des discussions du congrès, l'esprit de révolte et

d'usurpation soit venu subjuguer encore la France, le roi, rendu à

Gand, exerçait à Vienne la même influence que du château des

Tuileries. A ma demande, et je dois le dire pour l'honneur des

souverains, sans instances, l'Europe lança une déclaration foudroyante

contre _l'usurpateur_[164]. Je l'appelle ainsi parce que c'est là ce

que fut Napoléon à son retour de l'île d'Elbe. Jusque-là, il avait été

conquérant; ses frères seuls avaient été usurpateurs.

[164] Le 25 mars 1815, à la nouvelle de l'arrivée de Napoléon à

Paris, l'Angleterre, l'Autriche, la Russie et la Prusse renouèrent

leur alliance. Tous les autres États de l'Europe accédèrent à ce

traité. En même temps les puissances lançaient la déclaration

suivante:

En rompant ainsi la convention qui l'avait établi à l'île d'Elbe,

Buonaparte détruit le seul titre légal auquel son existence se

trouvait attachée. En reparaissant en France avec des projets de

trouble et de bouleversements, il s'est privé lui-même de la

protection des lois, et a manifesté à la face de l'univers qu'il ne

saurait y avoir ni paix ni trêve avec lui... Les puissances

déclarent en conséquence que Napoléon Buonaparte s'est placé hors

des relations civiles et sociales, et que, comme ennemi et

perturbateur du repos du monde, il s'est livré à la vindicte

publique.

Je retrouvai à cette époque la récompense de ma fidélité aux

principes. Au nom du roi, je les avais invoqués pour la conservation

des droits des autres, et ils étaient devenus la garantie des siens.

Toutes les puissances, se voyant de nouveau menacées par la révolution

renaissante en France, armèrent en toute hâte. On précipita la fin des

négociations de Vienne pour se livrer sans relâche à des soins

devenus plus pressants; et l'acte final du congrès, quoique encore

ébauché seulement dans quelques parties, fut signé par les

plénipotentiaires qui se séparèrent ensuite.

Les affaires étant ainsi terminées, le roi, et par conséquent la

France, ayant été reçu dans l'alliance contre Napoléon et ses

adhérents, je quittai Vienne où rien ne me retenait plus, et je me mis

en route pour Gand, fort éloigné d'imaginer qu'en arrivant à

Bruxelles, j'apprendrais l'issue de la bataille de Waterloo. C'est M.

le prince de Condé qui eut la bonté de m'en donner tous les détails.

Il me parla, avec une grâce que je n'oublierai jamais, des succès

qu'avait eus la France au congrès de Vienne.

Après cet exposé succinct des délibérations du congrès de Vienne, on

pourra lire avec plus d'intérêt, peut-être, les correspondances

suivantes.

Toutes ces correspondances sont déposées aux archives du département

des affaires étrangères, c'est-à-dire les minutes des lettres du roi

Louis XVIII de sa main propre, et les originaux de mes lettres; les

copies que je donne ici sont prises sur les originaux du roi et sur

mes minutes[165].

[165] La correspondance qui va suivre a déjà été publiée il y a

quelques années par M. Pallain (_Correspondance inédite de Louis

XVIII et de M. de Talleyrand_, 1 vol. in-8º), à l'exception

cependant des lettres des ambassadeurs du roi au ministre des

affaires étrangères qui sont insérées ici.--Nous avons relevé,

entre le texte officiel trouvé par M. Pallain dans les archives du

ministère des affaires étrangères, et le texte que M. de Talleyrand

a voulu conserver dans ses _Mémoires_, certaines différences

souvent insignifiantes, parfois au contraire assez curieuses, et

qu'il nous a en tout cas paru intéressant de signaler. On trouvera

en note et en italiques les additions et les variantes. En outre,

il y a dans notre texte plusieurs passages qui ne sont pas

reproduits dans le texte des archives; nous les avons également

soulignés et indiqués.

Mémoires du prince de Talleyrand, Volume 2 · 第 39 / 104 题