[152] Voir page 167.
La lettre suivante fut adressée par Fouché à l'empereur, au moment où
celui-ci venait d'accepter la souveraineté de l'île d'Elbe, que lui
avaient offerte les souverains alliés. Ainsi que l'indique le billet
ci-inclus, cette lettre parvint à l'empereur par l'intermédiaire du
prince de Talleyrand, dans les papiers duquel elle a été retrouvée.
«J'ai l'honneur d'adresser à Votre Altesse deux lettres au lieu
d'une que je lui avais promise.
»J'ai pensé qu'il convenait de faire connaître à _Monsieur_ la
lettre que j'écris à Bonaparte.
»J'ai ajouté quelques réflexions qui m'ont paru nécessaires
dans cette circonstance. Votre Altesse sait que ceux dont je ne
partage pas les inquiétudes me soupçonnent d'avoir fait
quelques transactions pusillanimes.
»Je me rendrai chez Votre Altesse à cinq heures et demie, et
j'aurai l'honneur de dîner avec elle; elle peut compter que je
saisirai toutes les occasions de la voir et de profiter de ses
entretiens.
»_Signé_: le duc D'OTRANTE.
»Le 23 avril 1814.»
»_P.-S._--Je prie Votre Altesse de se charger de faire passer
la lettre à Bonaparte, quand elle l'aura communiquée à
_Monsieur_.»
* * * * *
«SIRE,
»Lorsque la France et une partie de l'Europe étaient à vos
pieds, j'ai osé pour vous servir, au risque de vous déplaire,
vous faire entendre constamment la vérité. Aujourd'hui que vous
êtes dans le malheur, je crains bien davantage de vous blesser
en vous parlant un langage sincère, mais je vous le dois
puisqu'il vous est utile et même nécessaire.
»Vous avez accepté pour retraite l'île d'Elbe et sa
souveraineté. Je prête une oreille attentive à tout ce qu'on
dit de cette souveraineté et de cette île. Je crois devoir vous
assurer que la situation de cette île dans l'Europe ne convient
pas à la vôtre, et que le titre de souverain de quelques
arpents de terre convient moins encore à celui qui a possédé un
immense empire.
»Je vous prie de peser ces deux considérations et vous sentirez
combien l'une et l'autre sont fondées.
»L'île d'Elbe est assez voisine de l'Afrique, de la Grèce, de
l'Espagne; elle touche presque aux côtes de l'Italie et de la
France; de cette île, la mer, les vents et une felouque peuvent
transporter rapidement dans tous les pays les plus exposés à
des mouvements, à des événements et à des révolutions.
Aujourd'hui, il n'y a encore nulle part de stabilité. Dans
cette mobilité actuelle des nations, un génie tel que le vôtre
donnera toujours des inquiétudes et des soupçons aux
puissances.
»Vous serez accusé sans être coupable, mais sans être coupable
vous ferez du mal: car des alarmes sont un grand mal pour les
gouvernements et pour les peuples.
»Le roi qui va régner sur la France ne voudra régner que par la
justice, mais vous savez combien les haines sont habiles à
donner à une calomnie les couleurs d'une vérité!
»Les titres que vous conservez, en rappelant à chaque instant
ce que vous avez perdu, ne peuvent servir qu'à rendre vos
regrets plus amers: ils ne paraîtront pas un reste, mais une
représentation bien vaine de tant de grandeurs évanouies; je
dis plus: sans vous honorer, ils vous exposeront davantage. On
dira que vous ne gardez ces titres que parce que vous gardez
toutes vos prétentions. On dira que le rocher d'Elbe est le
point d'appui sur lequel vous placerez les leviers avec
lesquels vous chercherez à soulever le monde.
»Permettez-moi de vous dire ma pensée tout entière, elle est le
résultat de mûres réflexions: il serait plus glorieux et plus
consolant pour vous de vivre en simple citoyen; et aujourd'hui
l'asile le plus sûr et le plus convenable, pour un homme tel
que vous, ce sont les États-Unis d'Amérique.
»Là, vous recommencerez votre existence au milieu de ces
peuples assez neufs encore; ils sauront admirer votre génie
sans le craindre. Vous y serez sous la protection de ces lois
égales et inviolables pour tout ce qui respire, dans la patrie
des Franklin, des Washington et des Jepherson; vous prouverez à
ces peuples que si vous aviez reçu la naissance au milieu
d'eux, vous auriez senti, pensé et voté comme eux, que vous
auriez préféré leurs vertus et leurs libertés à toutes les
dominations de la terre.
»J'ai l'honneur d'être avec respect, de Votre Majesté, le très
humble serviteur.
»_Signé_: le duc D'OTRANTE.
»Paris, le 23 avril 1814.»
»_P.-S._--Je dois déclarer à Votre Majesté que je n'ai pris
conseil de personne en vous écrivant cette lettre, et que je
n'ai reçu aucune instruction.»