[153] Voir page 174.
A cet endroit est placée dans le manuscrit une longue note écrite
probablement par M. de Bacourt d'après un chapitre de l'ouvrage de
Capefigue: l'_Histoire des traités de 1815_. L'auteur établit que
l'empereur Napoléon avait fini par accepter l'ultimatum des alliés au
congrès de Châtillon, et que les conditions obtenues, le 30 mai, par
M. de Talleyrand après la chute de l'empire étaient beaucoup
meilleures.
* * * * *
Le 17 février 1814, le congrès de Châtillon arrêta la formule du
traité proposé à l'empereur Napoléon, et M. de Metternich
l'envoya à M. de Caulaincourt.
La voici:
«Au nom de la très sainte et indivisible Trinité,
»Leurs Majestés impériales d'Autriche et de Russie, Sa Majesté
le roi du royaume uni de la Grande-Bretagne et de l'Irlande, et
Sa Majesté le roi de Prusse agissant au nom de tous leurs
alliés, d'une part, et Sa Majesté l'empereur des Français, de
l'autre; désirant cimenter le repos et le bien futur de l'Europe
par une paix solide et durable, sur terre et sur mer; et ayant,
pour atteindre à ce but salutaire, leurs plénipotentiaires
actuellement réunis à Châtillon-sur-Seine, pour discuter les
conditions de cette paix, lesdits plénipotentiaires sont
convenus des articles suivants:
»ARTICLE PREMIER.--Il y aura paix et amnistie entre Leurs
Majestés impériales d'Autriche et de Russie, Sa Majesté le roi
du royaume uni de la Grande-Bretagne et de l'Irlande, et sa
Majesté le roi de Prusse, agissant en même temps au nom de tous
leurs alliés, et Sa Majesté l'empereur des Français, leurs
héritiers et successeurs à perpétuité.
»Les hautes parties contractantes s'engagent à apporter tous
leurs soins à maintenir, pour le bonheur futur de l'Europe, la
bonne harmonie, si heureusement rétablie entre elles.
»ARTICLE II.--Sa Majesté l'empereur des Français, renonce pour
lui et ses successeurs, à la totalité des acquisitions, réunions
ou incorporations faites par la France depuis le commencement de
la guerre de 1792.
»Sa Majesté renonce également à toute l'influence
constitutionnelle, directe ou indirecte, hors des anciennes
limites de la France, telles qu'elles se trouvaient établies
avant la guerre de 1792, et aux titres qui en dérivent, et
nommément, à ceux de roi d'Italie, roi de Rome, protecteur de la
confédération du Rhin, et médiateur de la confédération suisse.
»ARTICLE III.--Les hautes parties contractantes reconnaissent
formellement et solennellement le principe de la souveraineté et
indépendance de tous les États de l'Europe, tels qu'ils seront
constitués à la paix définitive.
»ARTICLE IV.--Sa Majesté l'empereur des Français reconnaît
formellement la reconstitution suivante des pays limitrophes de
la France:
»1º L'Allemagne composée d'États indépendants, unis par un lien
fédératif;
»2º L'Italie divisée en États indépendants placés entre les
possessions autrichiennes et la France;
»3º La Hollande, sous la souveraineté de la maison d'Orange,
avec un accroissement de territoire;
»4º La Suisse, État libre, indépendant, replacée dans ses
anciennes limites, sous la garantie de toutes les grandes
puissances, la France y comprise;
»5º L'Espagne, sous la domination de Ferdinand VII, dans ses
anciennes limites.
»Sa Majesté l'empereur des Français reconnaît, de plus, le droit
des puissances alliées de déterminer, d'après les traités
existant entre les puissances, les limites et rapports tant des
pays cédés par la France que de leurs États entre eux, sans que
la France puisse aucunement y intervenir.
»ARTICLE V.--Par contre Sa Majesté britannique consent à
restituer à la France, à l'exception des îles nommées les
Saintes, toutes les conquêtes qui ont été faites par elle sur la
France pendant la guerre, et qui se trouvent à présent au
pouvoir de Sa Majesté britannique dans les Indes occidentales,
en Afrique et en Amérique.
»L'île de Tabago, conformément à l'article II du présent traité,
restera à la Grande-Bretagne, et les alliés promettent
d'employer leurs bons offices pour engager Leurs Majestés
suédoise et portugaise à ne point mettre d'obstacle à la
restitution de la Guadeloupe et de Cayenne à la France.
»Tous les établissements et toutes les factoreries conquis sur
la France à l'est du cap de Bonne-Espérance, à l'exception des
îles de Saint-Maurice (île de France), de Bourbon et de leurs
dépendances, lui seront restitués. La France ne rentrera dans
ceux des susdits établissements et factoreries qui sont situés
dans le continent des Indes et dans les limites des possessions
britanniques que sous la condition qu'elle les possédera
uniquement à titre d'établissements commerciaux, et elle promet,
en conséquence, de n'y point faire construire de fortifications
et de n'y point entretenir de garnisons, ni forces militaires
quelconques, au delà de ce qui est nécessaire pour maintenir la
police dans lesdits établissements.
»Les restitutions ci-dessus mentionnées en Asie, en Afrique et
en Amérique, ne s'étendront à aucune possession qui n'était
point effectivement au pouvoir de la France avant le
commencement de la guerre de 1792.
»Le gouvernement français s'engage à prohiber l'importation des
esclaves dans toutes les colonies et possessions restituées par
le présent traité, et à défendre à ses sujets, de la manière la
plus efficace, le trafic des nègres en général.
»L'île de Malte, avec ses dépendances, restera en pleine
souveraineté à Sa Majesté britannique.
»ARTICLE VI.--Sa Majesté l'empereur des Français remettra,
aussitôt après la ratification du présent traité préliminaire,
les forteresses et forts des pays cédés et ceux qui sont encore
occupés par ses troupes en Allemagne, sans exception, et
notamment la place de Mayence, dans six jours; celles de
Hambourg, Anvers, Berg-op-Zoom, dans l'espace de six jours;
Mantoue, Palma-Nuova, Venise et Peschiera; les places de l'Oder
et de l'Elbe, dans quinze jours; et les autres places et forts,
dans le plus court délai possible, qui ne pourra excéder celui
de quinze jours. Ces forts et places seront remis dans l'état où
ils se trouvent présentement avec toute leur artillerie,
munitions de guerre et de bouche, archives...; les garnisons
françaises de ces places sortiront avec armes, bagages et avec
leurs propriétés particulières.
»Sa Majesté l'empereur des Français fera également remettre dans
l'espace de quatre jours aux armées alliées les places de
Besançon, Belfort et Huningue, qui resteront en dépôt jusqu'à la
ratification de la paix définitive, et qui seront remises dans
l'état dans lequel elles auront été cédées, à mesure que les
armées alliées évacueront le territoire français.
»ARTICLE VII.--Les généraux commandant en chef nommeront, sans
délai, des commissaires chargés de déterminer la ligne de
démarcation entre les armées réciproques.
»ARTICLE VIII.--Aussitôt que le présent traité préliminaire aura
été accepté et ratifié de part et d'autre, les hostilités
cesseront sur terre et sur mer.
»ARTICLE IX.--Le présent traité préliminaire sera suivi, dans le
plus court délai possible, par la signature d'un traité de paix
définitif.
»ARTICLE X.--Les ratifications du traité préliminaire seront
échangées dans quatre jours ou plus tôt si faire se peut.»
* * * * *
M. de Caulaincourt, dominé par les ordres de Napoléon, négocia pour
obtenir de meilleures conditions que celles renfermées dans ce projet
de traité. Ses hésitations, qu'il ne faut attribuer qu'aux péripéties
de la lutte que soutenait l'empereur Napoléon, tantôt vainqueur,
tantôt battu dans ses rencontres avec les armées coalisées,
provoquèrent de la part du prince de Metternich la lettre suivante
adressée à M. de Caulaincourt:
«18 mars 1814.
»Les affaires tournent bien mal, monsieur le duc. Le jour où on
sera tout à fait décidé pour la paix, avec les sacrifices
indispensables, venez pour la faire, mais non pour être
l'interprète de projets inadmissibles. Les questions sont trop
fortement placées pour qu'il soit possible de continuer à écrire
des romans, sans de grands dangers pour l'empereur Napoléon. Que
risquent les alliés? En dernier résultat, après de grands
revers, on peut être forcé de quitter le territoire de la
vieille France. Qu'aura gagné l'empereur Napoléon? Les peuples
de la Belgique font d'énormes efforts dans le moment actuel. On
va placer toute la rive gauche du Rhin sous les armes. La Savoie
ménagée jusqu'à cette heure, pour la laisser à toute
disposition, va être soulevée, et il y aura des attaques très
personnelles contre l'empereur Napoléon, qu'on n'est plus maître
d'arrêter.
»Vous voyez que je vous parle avec franchise, comme à l'homme de
la paix. Je serai toujours sur la même ligne. Vous devez
connaître nos vues, nos principes, nos voeux. Les premières sont
toutes européennes et par conséquent françaises. Les seconds
portent à avoir l'Autriche comme intéressée au bien-être de la
France; les troisièmes sont en faveur d'une dynastie si
intimement liée à la sienne.
»Je vous ai voué, mon cher duc, la confiance la plus entière,
pour mettre un terme aux dangers qui menacent la France; il
dépend encore de votre maître de faire la paix; le fait ne
dépendra peut-être plus de lui, sous peu. Le trône de Louis XIV,
avec les ajoutés de Louis XV, offre d'assez belles chances pour
ne pas devoir être mis sur une seule carte. Je ferai tout ce que
je pourrai pour retenir lord Castlereagh quelques jours. Ce
ministre parti, on ne fera plus la paix.
»Agréez...
»Le prince DE METTERNICH.»
* * * * *
Cette lettre est importante; elle montre la position de
l'Autriche, qui ne peut plus rester seule et qui doit marcher
avec la coalition; celle-ci marche sur Paris. Alors seulement
Napoléon se décide à accepter les conditions des alliés. On a
nié le fait de l'acceptation; on a dit que l'empereur avait
repoussé le traité humiliant proposé par les alliés. C'est
inexact; il l'accepta tard, mais il l'accepta.
Voici la lettre de M. de Caulaincourt, adressée au prince de
Metternich, et qui fut expédiée de Doulevent _le 25 mars_, par
M. de Gallebois, officier d'ordonnance du maréchal Berthier:
«Doulevant, 25 mars 1814.
«Arrivé cette nuit seulement près de l'empereur, Sa Majesté m'a
sur-le-champ donné ses derniers ordres pour la conclusion de la
paix. Elle m'a remis en même temps tous les pouvoirs nécessaires
pour la négocier et la signer avec les ministres des cours
alliées, cette voie pouvant réellement mieux que toute autre en
assurer le prompt rétablissement. Je me hâte donc de vous
prévenir que je suis prêt à me rendre à votre quartier général,
et j'attends aux avant-postes la réponse de Votre Excellence.
Notre empressement prouvera aux souverains alliés combien les
intentions de l'empereur sont pacifiques, et que, de la part de
la France, aucun retard ne s'opposera à la conclusion de l'oeuvre
salutaire qui doit assurer le repos du monde.
»CAULAINCOURT, duc DE VICENCE.»
* * * * *
Cette lettre est datée du 25 mars, un mois après _l'ultimatum_
des alliés. Une seconde lettre, également de M. de Caulaincourt
à M. de Metternich, fut expédiée le même jour; elle acceptait
tout:
«Mon prince, je ne fais que d'arriver et je ne perds pas un
moment pour exécuter les ordres de l'empereur, et pour joindre
confidentiellement à ma lettre tout ce que je dois à la
confiance que vous m'avez témoignée.
»L'empereur me met à même de renouer les négociations, et de la
manière la plus franche et la plus positive. Je réclame donc les
facilités que vous m'avez fait espérer, afin que je puisse
arriver, et le plus tôt possible. Ne laissez pas à d'autres,
mon prince, le soin de rendre la paix au monde. Il n'y a pas de
raison pour qu'elle ne soit pas faite dans quatre jours, si
votre bon esprit y préside, si on la veut aussi franchement que
nous. Saisissons l'occasion, et bien des fautes et des malheurs
seront réparés. Votre tâche, mon prince, est glorieuse, la
mienne sera très pénible; mais puisque le repos et le bonheur de
tant de peuples en peuvent résulter, je n'y apporterai pas moins
de zèle et de dévouement que vous.
»CAULAINCOURT, duc DE VICENCE.»
* * * * *
Voilà ce qui est positif et constaté par les pièces; Napoléon
acceptait à la fin de mars la frontière de l'ancienne monarchie
avec toutes les conditions rigoureuses que lui faisaient les
alliés; il cédait les forteresses, la flotte d'Anvers (ce que
l'on reprocha tant depuis à M. de Talleyrand); il donnait en
dépôt les places de Besançon, de Belfort et d'Huningue, ce que
ne firent pas les Bourbons en 1814. Telle est la vérité. Nier
que Napoléon ait définitivement accepté _l'ultimatum_ des alliés
à Châtillon, c'est récuser toute la correspondance de M. de
Caulaincourt et ses négociations ultérieures à Paris.
Ceux qui ont écrit avec beaucoup de simplicité que dans les deux
restaurations il y eut des déloyautés, des trahisons sans
nombre, n'ont pas assez remarqué que la première de toutes les
trahisons, c'est le suicide du pouvoir; quand il s'est frappé
lui-même, est-il étonnant qu'on le délaisse?
Les vérités suivantes sont démontrées jusqu'à la plus claire
évidence:
1º A Prague (1813), Napoléon pouvait faire la paix en cédant
l'Illyrie, les villes hanséatiques, avec l'indépendance de
l'Allemagne et de l'Espagne;
2º A Francfort, il pouvait aussi faire la paix (décembre 1813)
en gardant les frontières naturelles du Rhin, des Alpes, des
Pyrénées;
3º A Châtillon (mars 1814), dans nos malheurs, il avait accepté
cette paix aux conditions humbles et soumises des anciennes
frontières; la cession de presque toutes nos colonies;
l'occupation par l'ennemi de Besançon, de Belfort et d'Huningue,
la cession de la flotte d'Anvers et de toutes les munitions de
guerre des places fortes;
4º Par les traités des 23 avril et 30 mai 1814, les Bourbons
firent gagner à la France une plus grande frontière, et au
congrès de Vienne, M. de Talleyrand sut reconquérir la
prépondérance de la France sur l'Europe.