»La disposition à faire des territoires auxquels Sa Majesté Très
Chrétienne renonce par l'article III du traité patent de ce jour, et
les rapports desquels doit résulter un système d'équilibre réel et
durable en Europe, seront réglés au congrès sur les bases arrêtées par
les puissances alliées _entre elles_, et d'après les dispositions
générales contenues dans les articles suivants:
»ARTICLE PREMIER.--L'établissement d'un juste équilibre en Europe,
exigeant que la Hollande soit constituée dans des proportions qui la
mettent à même de soutenir son indépendance par ses propres moyens,
les pays compris entre la mer, les frontières de la France, telles
qu'elles se trouvent réglées par le présent traité, et la Meuse,
seront réunis à toute perpétuité à la Hollande.
»ARTICLE II.--Les frontières de la rive droite de la Meuse seront
réglées selon les convenances militaires de la Hollande et de ses
voisins.
»ARTICLE III.--La liberté de navigation sur l'Escaut sera établie sur
le même principe qui a réglé la navigation du Rhin dans l'article V du
traité patent de ce jour.
»ARTICLE IV.--Les pays allemands sur la rive gauche du Rhin, qui
avaient été réunis à la France depuis 1792, serviront à
l'agrandissement de la Hollande et à des compensations pour la Prusse
et autres États allemands.»
* * * * *
Quand je pense à la date de ces traités de 1814, aux difficultés de
tout genre que j'ai éprouvées, à l'esprit de vengeance que je
rencontrai dans quelques-uns des négociateurs avec lesquels je
traitais, et que j'étais obligé de combattre, j'attends avec confiance
le jugement que la postérité en portera. Je me bornerai à rappeler que
six semaines après l'entrée du roi à Paris, la France avait son
territoire assuré; les soldats étrangers avaient quitté le sol
français; par la rentrée des garnisons des places fortes et des
prisonniers, elle possédait une superbe armée, et enfin nous avions
conservé tous ces admirables objets d'art conquis par nos armes dans
presque tous les musées de l'Europe.
Si de nouveaux désastres sont venus accabler la France en 1815, et lui
faire perdre les fruits des traités de 1814, c'est encore Napoléon
seul qui fut le coupable, et qui mérita l'exécration de son pays, en
attirant sur lui d'irréparables fléaux.
Le traité de Paris, en ôtant à la France les pays immenses que la
conquête avait précédemment mis entre ses mains, rendait
indispensables des arrangements ultérieurs pour disposer de ces
territoires. Plusieurs souverains, tels que le roi de Sardaigne[122],
l'électeur de Hanovre[123], celui de Hesse-Cassel, étaient rentrés
dans les États qui leur avaient été enlevés par la guerre, aussitôt
que ces États s'étaient trouvés délivrés. Mais le sort de beaucoup des
pays abandonnés par la France restait à décider. Il y avait aussi à
prononcer sur celui du roi de Saxe; que les puissances alliées
poursuivaient de leur haine, à cause de sa fidélité à la cause de
Napoléon; sur le duché de Varsovie, pris, non à la France, mais à son
allié le roi de Saxe, et enfin sur le royaume de Naples, que la
politique de la France, aussi bien que la volonté de Louis XVIII,
inébranlable sur ce point, ne pouvait évidemment pas laisser entre les
mains de Murat.
[122] Victor-Emmanuel Ier, deuxième fils de Victor-Amédée III. Né
en 1759, il succéda en 1802 à son frère Charles-Emmanuel qui avait
abdiqué. Jusqu'en 1814, il ne régna que sur l'île de Sardaigne.
Ayant alors recouvré ses États, il régna jusqu'en 1821, dut alors
abdiquer devant une insurrection, céda le trône à son frère
Charles-Félix, et mourut en 1824.
[123] George III, roi d'Angleterre, recouvra en 1814 son électorat
de Hanovre qui fut érigé en royaume et accru de divers territoires.
On a vu que, par le traité, il avait été convenu que toutes les
dispositions à faire seraient arrêtées dans un congrès qui se
réunirait à Vienne. Une des stipulations du traité était que la
Hollande, placée sous la souveraineté de la maison d'Orange, recevrait
un accroissement de territoire qui ne pouvait être pris qu'en
Belgique; c'était le résultat d'une promesse faite par l'Angleterre
qui voulait avoir le port d'Anvers dans sa dépendance, et empêcher
qu'il ne devînt un port militaire. Le roi de Sardaigne devait aussi
recevoir une augmentation de territoire prise sur l'ancien État de
Gênes, car les cabinets alliés ne songeaient pas plus que Napoléon à
rétablir les anciennes républiques, ébranlées ou détruites déjà par la
République française.
Les États d'Allemagne qui avaient survécu à la dissolution de l'empire
germanique, et ceux d'Italie (à l'exception des pays qui
appartiendraient à l'empereur d'Autriche) devenus indépendants,
devaient continuer à l'être. Du reste, le traité ne déterminait rien
sur les autres partages et dispositions de territoires. Il se bornait
à dire que les arrangements territoriaux et autres devraient être
faits de manière à ce qu'il en résultât un _équilibre réel et
durable_. Ces mots d'_équilibre réel et durable_ étaient bien vagues,
et ne pouvaient manquer d'ouvrir un vaste champ à des discussions dont
il était à peu près impossible de prévoir l'issue. Car, ni la
direction que devaient prendre les négociations du congrès, ni
l'esprit qui devait présider à ses travaux, n'étaient déterminés
d'avance par des principes fixes. Si quelques points étaient décidés,
c'était par des clauses relatives à des cas particuliers.
Dans un tel état de choses, le rôle de la France était singulièrement
difficile. Il était bien tentant et bien aisé, pour des cabinets
aigris depuis si longtemps, de la tenir à l'écart des grands intérêts
de l'Europe. Par le traité de Paris, la France avait échappé à la
destruction; mais elle n'avait pas repris dans le système de politique
générale le rang qu'elle est appelée à occuper. Des yeux exercés
découvraient aisément dans plusieurs des principaux plénipotentiaires
le secret désir de la réduire à un rôle secondaire; et les articles
secrets du traité prononçaient que le partage des territoires repris à
la France se ferait _entre les puissances_, c'est-à-dire à l'exclusion
de la France. Si donc la France ne marquait pas elle-même, dès le
début du congrès, la place que lui assignaient les souvenirs de sa
puissance et la générosité momentanée de quelques-uns des souverains
alliés, elle devait se résigner à rester longtemps étrangère aux
transactions de l'Europe, et exposée à l'effet des alliances que ses
succès, dont elle avait tant abusé, avaient fait contracter, et que la
jalousie pouvait faire renouveler. En un mot, elle perdait l'espoir de
tracer entre l'empire de Napoléon et la restauration cette profonde
ligne de séparation, qui devait interdire aux cabinets de l'Europe de
demander compte à la France régénérée, des excès et des violences de
la France révolutionnaire.
Il fallait un négociateur bien convaincu de l'importance des
circonstances, bien pénétré des moyens qui avaient contribué aux
changements opérés en France, et qui fût en position de faire entendre
un langage vrai et ferme aux cabinets qu'il était difficile de
distraire de l'idée qu'ils avaient triomphé. Il fallait surtout que le
plénipotentiaire français comprît et fît comprendre que la France ne
voulait que ce qu'elle avait; que c'était franchement qu'elle avait
répudié l'héritage de la conquête; qu'elle se trouvait assez forte
dans ses anciennes limites; qu'elle n'avait pas la pensée de les
étendre; qu'enfin, elle plaçait aujourd'hui sa gloire dans sa
modération; mais que si elle voulait que sa voix fût comptée en
Europe, c'était pour pouvoir défendre les droits des autres contre
toute espèce d'envahissement.
Je ne voyais dans tous ceux qui avaient pris part aux affaires
personne qui me parût réunir les conditions nécessaires pour remplir
convenablement cette mission. Les hommes revenus avec le roi étaient
restés étrangers aux affaires générales; ceux qui tenaient au
gouvernement déchu ne pouvaient encore comprendre les intérêts et la
situation de la monarchie qui renaissait. Je regardais la position du
plénipotentiaire français à Vienne comme très difficile; je n'en
connus jamais de plus honorable.
C'était, en effet, le rôle de ce plénipotentiaire de compléter l'oeuvre
de la Restauration, en assurant la solidité de l'édifice que la
Providence avait permis de reconstruire. Je me crus le droit, et je
regardai comme un devoir de réclamer ce poste. Le roi ne me laissa pas
achever la demande que j'allais lui en faire, et m'interrompit, en me
disant: «Présentez-moi un projet pour vos instructions.» Je le
remerciai, et je le priai de nommer avec moi le duc de Dalberg que je
voulais distinguer, pour qui j'avais de l'amitié, et qui d'ailleurs
par sa naissance, par ses relations de famille en Allemagne et par sa
capacité, serait pour moi un coopérateur utile.
Au bout de peu de jours, je pus mettre sous les yeux du roi, le projet
d'instructions qu'il m'avait demandé. Il l'approuva, et je crois que
lorsqu'on connaîtra ces instructions, que je donnerai plus loin, la
France s'honorera du souverain qui les a signées.
Pour m'accompagner, je fis choix dans le département des affaires
étrangères du fidèle et habile La Besnardière, que je regarde comme
l'homme le plus distingué qui ait paru dans le ministère des affaires
étrangères depuis un grand nombre d'années. Je mis auprès de lui MM.
Challaye, Formond[124] et Perrey, jeunes tous trois, et ayant en eux
de quoi profiter des leçons qu'on devait puiser dans d'aussi grandes
circonstances.
[124] M. de Formond était employé au bureau du chiffre à la
chancellerie. Il devint plus tard consul et séjourna en cette
qualité à Bucharest (1815), à Cagliari (1817), à Livourne 1830. Il
prit sa retraite en 1840.
Je cherchai ensuite dans la société deux personnes que je pourrais en
outre attacher à la légation française à Vienne. Dans mon choix, je
m'occupai beaucoup plus de Paris, c'est-à-dire des Tuileries, que de
Vienne, parce que, à Paris, il y avait à contenir tous les petits
faiseurs diplomatiques qui environnaient les princes, et à qui je
voulais donner l'assurance d'avoir autour de moi, sans que j'eusse
l'air de le savoir, mais aussi, sans qu'il y eût de danger pour les
affaires, une correspondance particulière; car, pour Vienne et pour la
France, je comptais sur moi-même. C'est ainsi que le comte Alexis de
Noailles[125] et le marquis de la Tour du Pin Gouvernet[126] ont été
associés au duc de Dalberg et à moi comme plénipotentiaires au congrès
de Vienne.
[125] Alexis comte de Noailles, fils de Louis-Marie vicomte de
Noailles, né en 1783. En 1809, il fut arrêté comme coupable d'avoir
répandu la bulle d'excommunication du pape contre l'empereur. Mis
peu après en liberté, il s'expatria en 1811, se rendit en Suisse,
puis à Stockholm, enfin en Angleterre où il rejoignit Louis XVIII.
Il fit la campagne de 1813 comme aide de camp de Bernadotte, et
servit également dans les rangs ennemis en 1814. Il devint alors
aide de camp du comte d'Artois, et suivit le prince de Talleyrand à
Vienne. En 1815, il fut élu député de l'Oise et du Rhône, et nommé
ministre d'État et membre du conseil privé. Il fut constamment
réélu jusqu'en 1830, époque où il rentra dans la vie privée. Il
mourut en 1835.
[126] Frédéric marquis de La Tour du Pin Gouvernet, né en 1758,
était le fils du comte de La Tour du Pin, qui fut député aux états
généraux, ministre de la guerre en 1789, et qui fut guillotiné en
1794. Il était colonel au début de la Révolution, et fut nommé
ministre à La Haye. Destitué en 1792, il émigra, rentra en France
sous le consulat, et devint préfet d'Amiens et de Bruxelles. Il
suivit M. de Talleyrand à Vienne, fut ensuite nommé de nouveau
ministre à La Haye, puis près le roi de Sardaigne. Il se retira en
1830, et mourut en 1837.
Il me parut aussi qu'il fallait faire revenir la haute et influente
société de Vienne des préventions hostiles que la France impériale lui
avait inspirées. Il était nécessaire pour cela de lui rendre
l'ambassade française agréable; je demandai donc à ma nièce, madame la
comtesse Edmond de Périgord, de vouloir bien m'accompagner et faire
les honneurs de ma maison. Par son esprit supérieur et par son tact,
elle sut attirer et plaire, et me fut fort utile.
A Vienne, il fallait faire tenir à la France un autre langage que
celui qu'on était depuis vingt ans habitué à entendre de sa part. Il
n'était pas moins nécessaire que la dignité qu'elle montrerait fût
exprimée avec noblesse, même avec éclat. Le rôle d'abnégation, si
nouveau pour elle, et qui lui était imposé par les fautes de
l'empereur Napoléon, pouvait, dans mon opinion, n'être point dépourvu
de grandeur, et devait même donner du poids aux observations que je
serais appelé à faire dans l'intérêt de la justice et du droit. Aussi,
ce fut par l'utilité dont elle pouvait être en appuyant les faibles,
que je cherchai à la placer immédiatement dans une situation digne et
honorable.
On doit pressentir aisément que d'assez grandes difficultés
m'attendaient à Vienne, pour que cela me serve de réponse aux
reproches qui m'ont été faits d'avoir quitté Paris au moment où le
gouvernement, mal conseillé, pouvait suivre une marche imprudente,
retarder par là son affermissement et refroidir les sentiments qu'on
avait montrés au roi à son arrivée. De plus, il faut avant tout faire
ce que l'on sait faire; et ici, j'entreprenais une tâche dans laquelle
j'avais la confiance de réussir. Et je le demande à tous les gens de
bonne foi, était-il naturel de croire qu'au lieu de mettre ses soins à
ne pas réveiller des souvenirs qu'il fallait faire oublier, et à
éloigner toutes les apparences d'une volonté arbitraire, un
gouvernement nouveau ne s'appliquerait qu'à faire le contraire? La
vérité est, je l'avoue, que je ne m'étais point attendu à un pareil
aveuglement. Je n'aurais jamais cru que M. l'abbé de Montesquiou, qui
avait la première influence, l'emploierait aussi mal.
L'empereur Alexandre ne fut pas longtemps sans montrer à quel point il
était étonné de la marche que l'on suivait dans les affaires
intérieures de la France. C'était un embarras de plus. Il recevait ses
impressions des libéraux les plus ardents, qu'il voyait
habituellement. Je crus devoir après son départ pour l'Angleterre,
d'où son projet était de revenir à Paris, lui écrire la lettre
suivante. Elle a pu lui faire faire quelques réflexions, s'il l'a
retrouvée, en 1823, dans son portefeuille[127].
[127] Nous avons vérifié que l'original de cette lettre se trouve
encore aux archives impériales à Pétersbourg (1857). (_Note de M.
de Bacourt._)