ARTICLES SÉPARÉS ET SECRETS DU TRAITÉ DE PARIS DU 30 MAI 1814.

»La disposition à faire des territoires auxquels Sa Majesté Très

Chrétienne renonce par l'article III du traité patent de ce jour, et

les rapports desquels doit résulter un système d'équilibre réel et

durable en Europe, seront réglés au congrès sur les bases arrêtées par

les puissances alliées _entre elles_, et d'après les dispositions

générales contenues dans les articles suivants:

»ARTICLE PREMIER.--L'établissement d'un juste équilibre en Europe,

exigeant que la Hollande soit constituée dans des proportions qui la

mettent à même de soutenir son indépendance par ses propres moyens,

les pays compris entre la mer, les frontières de la France, telles

qu'elles se trouvent réglées par le présent traité, et la Meuse,

seront réunis à toute perpétuité à la Hollande.

»ARTICLE II.--Les frontières de la rive droite de la Meuse seront

réglées selon les convenances militaires de la Hollande et de ses

voisins.

»ARTICLE III.--La liberté de navigation sur l'Escaut sera établie sur

le même principe qui a réglé la navigation du Rhin dans l'article V du

traité patent de ce jour.

»ARTICLE IV.--Les pays allemands sur la rive gauche du Rhin, qui

avaient été réunis à la France depuis 1792, serviront à

l'agrandissement de la Hollande et à des compensations pour la Prusse

et autres États allemands.»

* * * * *

Quand je pense à la date de ces traités de 1814, aux difficultés de

tout genre que j'ai éprouvées, à l'esprit de vengeance que je

rencontrai dans quelques-uns des négociateurs avec lesquels je

traitais, et que j'étais obligé de combattre, j'attends avec confiance

le jugement que la postérité en portera. Je me bornerai à rappeler que

six semaines après l'entrée du roi à Paris, la France avait son

territoire assuré; les soldats étrangers avaient quitté le sol

français; par la rentrée des garnisons des places fortes et des

prisonniers, elle possédait une superbe armée, et enfin nous avions

conservé tous ces admirables objets d'art conquis par nos armes dans

presque tous les musées de l'Europe.

Si de nouveaux désastres sont venus accabler la France en 1815, et lui

faire perdre les fruits des traités de 1814, c'est encore Napoléon

seul qui fut le coupable, et qui mérita l'exécration de son pays, en

attirant sur lui d'irréparables fléaux.

Le traité de Paris, en ôtant à la France les pays immenses que la

conquête avait précédemment mis entre ses mains, rendait

indispensables des arrangements ultérieurs pour disposer de ces

territoires. Plusieurs souverains, tels que le roi de Sardaigne[122],

l'électeur de Hanovre[123], celui de Hesse-Cassel, étaient rentrés

dans les États qui leur avaient été enlevés par la guerre, aussitôt

que ces États s'étaient trouvés délivrés. Mais le sort de beaucoup des

pays abandonnés par la France restait à décider. Il y avait aussi à

prononcer sur celui du roi de Saxe; que les puissances alliées

poursuivaient de leur haine, à cause de sa fidélité à la cause de

Napoléon; sur le duché de Varsovie, pris, non à la France, mais à son

allié le roi de Saxe, et enfin sur le royaume de Naples, que la

politique de la France, aussi bien que la volonté de Louis XVIII,

inébranlable sur ce point, ne pouvait évidemment pas laisser entre les

mains de Murat.

[122] Victor-Emmanuel Ier, deuxième fils de Victor-Amédée III. Né

en 1759, il succéda en 1802 à son frère Charles-Emmanuel qui avait

abdiqué. Jusqu'en 1814, il ne régna que sur l'île de Sardaigne.

Ayant alors recouvré ses États, il régna jusqu'en 1821, dut alors

abdiquer devant une insurrection, céda le trône à son frère

Charles-Félix, et mourut en 1824.

[123] George III, roi d'Angleterre, recouvra en 1814 son électorat

de Hanovre qui fut érigé en royaume et accru de divers territoires.

On a vu que, par le traité, il avait été convenu que toutes les

dispositions à faire seraient arrêtées dans un congrès qui se

réunirait à Vienne. Une des stipulations du traité était que la

Hollande, placée sous la souveraineté de la maison d'Orange, recevrait

un accroissement de territoire qui ne pouvait être pris qu'en

Belgique; c'était le résultat d'une promesse faite par l'Angleterre

qui voulait avoir le port d'Anvers dans sa dépendance, et empêcher

qu'il ne devînt un port militaire. Le roi de Sardaigne devait aussi

recevoir une augmentation de territoire prise sur l'ancien État de

Gênes, car les cabinets alliés ne songeaient pas plus que Napoléon à

rétablir les anciennes républiques, ébranlées ou détruites déjà par la

République française.

Les États d'Allemagne qui avaient survécu à la dissolution de l'empire

germanique, et ceux d'Italie (à l'exception des pays qui

appartiendraient à l'empereur d'Autriche) devenus indépendants,

devaient continuer à l'être. Du reste, le traité ne déterminait rien

sur les autres partages et dispositions de territoires. Il se bornait

à dire que les arrangements territoriaux et autres devraient être

faits de manière à ce qu'il en résultât un _équilibre réel et

durable_. Ces mots d'_équilibre réel et durable_ étaient bien vagues,

et ne pouvaient manquer d'ouvrir un vaste champ à des discussions dont

il était à peu près impossible de prévoir l'issue. Car, ni la

direction que devaient prendre les négociations du congrès, ni

l'esprit qui devait présider à ses travaux, n'étaient déterminés

d'avance par des principes fixes. Si quelques points étaient décidés,

c'était par des clauses relatives à des cas particuliers.

Dans un tel état de choses, le rôle de la France était singulièrement

difficile. Il était bien tentant et bien aisé, pour des cabinets

aigris depuis si longtemps, de la tenir à l'écart des grands intérêts

de l'Europe. Par le traité de Paris, la France avait échappé à la

destruction; mais elle n'avait pas repris dans le système de politique

générale le rang qu'elle est appelée à occuper. Des yeux exercés

découvraient aisément dans plusieurs des principaux plénipotentiaires

le secret désir de la réduire à un rôle secondaire; et les articles

secrets du traité prononçaient que le partage des territoires repris à

la France se ferait _entre les puissances_, c'est-à-dire à l'exclusion

de la France. Si donc la France ne marquait pas elle-même, dès le

début du congrès, la place que lui assignaient les souvenirs de sa

puissance et la générosité momentanée de quelques-uns des souverains

alliés, elle devait se résigner à rester longtemps étrangère aux

transactions de l'Europe, et exposée à l'effet des alliances que ses

succès, dont elle avait tant abusé, avaient fait contracter, et que la

jalousie pouvait faire renouveler. En un mot, elle perdait l'espoir de

tracer entre l'empire de Napoléon et la restauration cette profonde

ligne de séparation, qui devait interdire aux cabinets de l'Europe de

demander compte à la France régénérée, des excès et des violences de

la France révolutionnaire.

Il fallait un négociateur bien convaincu de l'importance des

circonstances, bien pénétré des moyens qui avaient contribué aux

changements opérés en France, et qui fût en position de faire entendre

un langage vrai et ferme aux cabinets qu'il était difficile de

distraire de l'idée qu'ils avaient triomphé. Il fallait surtout que le

plénipotentiaire français comprît et fît comprendre que la France ne

voulait que ce qu'elle avait; que c'était franchement qu'elle avait

répudié l'héritage de la conquête; qu'elle se trouvait assez forte

dans ses anciennes limites; qu'elle n'avait pas la pensée de les

étendre; qu'enfin, elle plaçait aujourd'hui sa gloire dans sa

modération; mais que si elle voulait que sa voix fût comptée en

Europe, c'était pour pouvoir défendre les droits des autres contre

toute espèce d'envahissement.

Je ne voyais dans tous ceux qui avaient pris part aux affaires

personne qui me parût réunir les conditions nécessaires pour remplir

convenablement cette mission. Les hommes revenus avec le roi étaient

restés étrangers aux affaires générales; ceux qui tenaient au

gouvernement déchu ne pouvaient encore comprendre les intérêts et la

situation de la monarchie qui renaissait. Je regardais la position du

plénipotentiaire français à Vienne comme très difficile; je n'en

connus jamais de plus honorable.

C'était, en effet, le rôle de ce plénipotentiaire de compléter l'oeuvre

de la Restauration, en assurant la solidité de l'édifice que la

Providence avait permis de reconstruire. Je me crus le droit, et je

regardai comme un devoir de réclamer ce poste. Le roi ne me laissa pas

achever la demande que j'allais lui en faire, et m'interrompit, en me

disant: «Présentez-moi un projet pour vos instructions.» Je le

remerciai, et je le priai de nommer avec moi le duc de Dalberg que je

voulais distinguer, pour qui j'avais de l'amitié, et qui d'ailleurs

par sa naissance, par ses relations de famille en Allemagne et par sa

capacité, serait pour moi un coopérateur utile.

Au bout de peu de jours, je pus mettre sous les yeux du roi, le projet

d'instructions qu'il m'avait demandé. Il l'approuva, et je crois que

lorsqu'on connaîtra ces instructions, que je donnerai plus loin, la

France s'honorera du souverain qui les a signées.

Pour m'accompagner, je fis choix dans le département des affaires

étrangères du fidèle et habile La Besnardière, que je regarde comme

l'homme le plus distingué qui ait paru dans le ministère des affaires

étrangères depuis un grand nombre d'années. Je mis auprès de lui MM.

Challaye, Formond[124] et Perrey, jeunes tous trois, et ayant en eux

de quoi profiter des leçons qu'on devait puiser dans d'aussi grandes

circonstances.

[124] M. de Formond était employé au bureau du chiffre à la

chancellerie. Il devint plus tard consul et séjourna en cette

qualité à Bucharest (1815), à Cagliari (1817), à Livourne 1830. Il

prit sa retraite en 1840.

Je cherchai ensuite dans la société deux personnes que je pourrais en

outre attacher à la légation française à Vienne. Dans mon choix, je

m'occupai beaucoup plus de Paris, c'est-à-dire des Tuileries, que de

Vienne, parce que, à Paris, il y avait à contenir tous les petits

faiseurs diplomatiques qui environnaient les princes, et à qui je

voulais donner l'assurance d'avoir autour de moi, sans que j'eusse

l'air de le savoir, mais aussi, sans qu'il y eût de danger pour les

affaires, une correspondance particulière; car, pour Vienne et pour la

France, je comptais sur moi-même. C'est ainsi que le comte Alexis de

Noailles[125] et le marquis de la Tour du Pin Gouvernet[126] ont été

associés au duc de Dalberg et à moi comme plénipotentiaires au congrès

de Vienne.

[125] Alexis comte de Noailles, fils de Louis-Marie vicomte de

Noailles, né en 1783. En 1809, il fut arrêté comme coupable d'avoir

répandu la bulle d'excommunication du pape contre l'empereur. Mis

peu après en liberté, il s'expatria en 1811, se rendit en Suisse,

puis à Stockholm, enfin en Angleterre où il rejoignit Louis XVIII.

Il fit la campagne de 1813 comme aide de camp de Bernadotte, et

servit également dans les rangs ennemis en 1814. Il devint alors

aide de camp du comte d'Artois, et suivit le prince de Talleyrand à

Vienne. En 1815, il fut élu député de l'Oise et du Rhône, et nommé

ministre d'État et membre du conseil privé. Il fut constamment

réélu jusqu'en 1830, époque où il rentra dans la vie privée. Il

mourut en 1835.

[126] Frédéric marquis de La Tour du Pin Gouvernet, né en 1758,

était le fils du comte de La Tour du Pin, qui fut député aux états

généraux, ministre de la guerre en 1789, et qui fut guillotiné en

1794. Il était colonel au début de la Révolution, et fut nommé

ministre à La Haye. Destitué en 1792, il émigra, rentra en France

sous le consulat, et devint préfet d'Amiens et de Bruxelles. Il

suivit M. de Talleyrand à Vienne, fut ensuite nommé de nouveau

ministre à La Haye, puis près le roi de Sardaigne. Il se retira en

1830, et mourut en 1837.

Il me parut aussi qu'il fallait faire revenir la haute et influente

société de Vienne des préventions hostiles que la France impériale lui

avait inspirées. Il était nécessaire pour cela de lui rendre

l'ambassade française agréable; je demandai donc à ma nièce, madame la

comtesse Edmond de Périgord, de vouloir bien m'accompagner et faire

les honneurs de ma maison. Par son esprit supérieur et par son tact,

elle sut attirer et plaire, et me fut fort utile.

A Vienne, il fallait faire tenir à la France un autre langage que

celui qu'on était depuis vingt ans habitué à entendre de sa part. Il

n'était pas moins nécessaire que la dignité qu'elle montrerait fût

exprimée avec noblesse, même avec éclat. Le rôle d'abnégation, si

nouveau pour elle, et qui lui était imposé par les fautes de

l'empereur Napoléon, pouvait, dans mon opinion, n'être point dépourvu

de grandeur, et devait même donner du poids aux observations que je

serais appelé à faire dans l'intérêt de la justice et du droit. Aussi,

ce fut par l'utilité dont elle pouvait être en appuyant les faibles,

que je cherchai à la placer immédiatement dans une situation digne et

honorable.

On doit pressentir aisément que d'assez grandes difficultés

m'attendaient à Vienne, pour que cela me serve de réponse aux

reproches qui m'ont été faits d'avoir quitté Paris au moment où le

gouvernement, mal conseillé, pouvait suivre une marche imprudente,

retarder par là son affermissement et refroidir les sentiments qu'on

avait montrés au roi à son arrivée. De plus, il faut avant tout faire

ce que l'on sait faire; et ici, j'entreprenais une tâche dans laquelle

j'avais la confiance de réussir. Et je le demande à tous les gens de

bonne foi, était-il naturel de croire qu'au lieu de mettre ses soins à

ne pas réveiller des souvenirs qu'il fallait faire oublier, et à

éloigner toutes les apparences d'une volonté arbitraire, un

gouvernement nouveau ne s'appliquerait qu'à faire le contraire? La

vérité est, je l'avoue, que je ne m'étais point attendu à un pareil

aveuglement. Je n'aurais jamais cru que M. l'abbé de Montesquiou, qui

avait la première influence, l'emploierait aussi mal.

L'empereur Alexandre ne fut pas longtemps sans montrer à quel point il

était étonné de la marche que l'on suivait dans les affaires

intérieures de la France. C'était un embarras de plus. Il recevait ses

impressions des libéraux les plus ardents, qu'il voyait

habituellement. Je crus devoir après son départ pour l'Angleterre,

d'où son projet était de revenir à Paris, lui écrire la lettre

suivante. Elle a pu lui faire faire quelques réflexions, s'il l'a

retrouvée, en 1823, dans son portefeuille[127].

[127] Nous avons vérifié que l'original de cette lettre se trouve

encore aux archives impériales à Pétersbourg (1857). (_Note de M.

de Bacourt._)

Mémoires du prince de Talleyrand, Volume 2 · 第 27 / 104 题