LE PRINCE DE BÉNÉVENT A L'EMPEREUR ALEXANDRE.

«Paris, le 13 juin 1814.

»SIRE,

»Je n'ai point vu Votre Majesté avant son départ, et j'ose lui en

faire un reproche dans la sincérité respectueuse du plus tendre

attachement.

»Sire, des relations importantes vous livrèrent, il y a longtemps, mes

secrets sentiments. Votre estime en fut la suite; elle me consola

pendant plusieurs années, et m'aida à soutenir de pénibles épreuves;

je démêlai d'avance votre destinée, et je sentis que je pourrais, tout

Français que j'étais, m'associer un jour à vos projets, parce qu'ils

ne cesseraient point d'être magnanimes. Vous l'avez remplie tout

entière, cette belle destinée; si je vous ai suivi dans votre noble

carrière, ne me privez point de ma récompense; je le demande au héros

de mon imagination, et j'ose ajouter, de mon coeur.

Vous avez sauvé la France; votre entrée à Paris a signalé la fin du

despotisme; quelles que soient vos secrètes observations, si vous y

étiez encore appelé, ce que vous avez fait, il faudrait le faire

encore; car vous ne pourriez manquer à votre gloire, quand même vous

croiriez avoir entrevu la monarchie disposée à ressaisir un peu plus

d'autorité que vous ne le croyez nécessaire, et les Français négliger

le soin de leur indépendance. Après tout, que sommes-nous encore, et

qui peut se flatter, à la suite d'une pareille tourmente, de

comprendre en peu de temps le caractère des Français? N'en doutez pas,

Sire, le roi que vous nous avez reconquis, s'il veut nous donner des

institutions utiles, sera obligé, en y mêlant quelques précautions, de

chercher dans son heureuse mémoire ce que nous étions autrefois, pour

bien juger de ce qui nous convient. Détournés par une sombre

oppression de nos habitudes nationales, nous paraîtrons longtemps

étrangers au gouvernement qu'on nous donnera.

»Les Français, en général, étaient et seront légers dans leurs

impressions; on les verra toujours prompts à les répandre, parce qu'un

secret instinct les avertit qu'elles ne doivent pas être de longue

durée. Cette mobilité les conduira à déposer bientôt une confiance

assez étendue dans les mains de leur souverain, et le nôtre n'en

abusera pas.

»En France, le roi a toujours été beaucoup plus que la patrie; il

semble, pour nous, qu'elle se soit fait homme; nous n'avons point

d'orgueil national, mais une vanité étendue, qui, bien réglée, produit

un sentiment très fort de l'honneur individuel. Nos opinions, ou

plutôt nos goûts, ont souvent dirigé nos rois (Bonaparte eût répandu

plus impunément le sang français, s'il n'eût voulu nous asservir à

ses sombres manières). Les formes, les manières de nos souverains

nous ont façonnés à notre tour, et de cette réaction mutuelle vous

verrez sortir de chez nous un mode de gouverner et d'obéir qui, après

tout, pourrait finir par mériter le nom de constitution. Le roi a

longtemps étudié notre histoire; il nous sait; il sait donner un

caractère royal à tout ce qui émane de lui; et quand nous serons

rentrés en nous-mêmes, nous reviendrons à cette habitude vraiment

française de nous approprier les actions et les qualités de notre roi.

D'ailleurs, les principes libéraux marchent avec l'esprit du siècle,

il faut qu'on y arrive; et si Votre Majesté veut se fier à ma parole,

je lui promets que nous aurons de la monarchie liée à la liberté;

qu'elle verra les hommes de mérite accueillis et placés en France, et

je garantis à votre gloire, le bonheur de notre pays.

»Sire, je conviens que vous avez vu à Paris beaucoup de mécontents;

mais en écartant encore la promptitude de la dernière révolution, et

la surprise de tant de passions toutes agitées en même temps,

qu'est-ce que Paris, après tout? Rien qu'une ville d'appointement. La

cessation seule des appointements a averti les Parisiens du despotisme

de Bonaparte. Si on avait continué de payer les gens en place, c'est

en vain que les provinces auraient gémi de la tyrannie. Les provinces,

voilà la vraie France; c'est là qu'on bénit réellement le retour de la

maison de Bourbon, et que l'on proclame votre heureuse victoire.

»Votre Majesté me pardonnera les longueurs de cette lettre; elles

étaient indispensables pour répondre à la plus grande partie de ses

généreuses inquiétudes; elles me tiendront lieu d'une explication que

j'aurais tant aimé à lui donner. Le général Pozzo[128], que je vois

tous les jours, et que je ne puis trop vous remercier, Sire, de nous

avoir laissé, nous regardera, nous avertira, car nous avons besoin

quelquefois d'être avertis; je traiterai avec lui les intérêts de

nation; et si, comme je l'espère, Votre Majesté honore la France de

quelques moments de retour, il vous dira, et vous verrez vous-même,

que je ne vous aurai pas trompé.

[128] Charles André, comte Pozzo di Borgo, né près d'Ajaccio en

1764. D'abord très lié avec Napoléon dans sa jeunesse, ils se

brouillèrent au cours des discordes civiles de la Corse, et ce fut

le début d'une inimitié qui se prolongea autant que leur vie. En

1791, Pozzo fut élu député de la Corse à l'Assemblée législative.

Revenu en Corse en 1792, il fut l'année suivante appelé aux

affaires, avec Paoli, par ses concitoyens. La Corse s'étant un

instant donnée à l'Angleterre, Pozzo fut alors président du conseil

d'État et secrétaire d'État. Il dut émigrer en 1796, alla à

Londres, puis à Vienne, et en 1803, entra au service de la Russie

comme diplomate. Il revint en Autriche après Tilsitt, puis passa de

là en Angleterre (1809), et négocia un rapprochement entre Londres

et Pétersbourg. Il eut une influence considérable sur les

événements de 1812 et 1813. En 1814, il accompagna l'empereur

Alexandre à Paris, fut nommé ambassadeur de Russie en France,

chargé de nombreuses missions diplomatiques, et assista à tous les

congrès de la sainte alliance. En 1835 il devint ambassadeur à

Londres, se démit en 1839 et mourut en 1843.

»Une autre confidente, une seule, a reçu le secret de mon chagrin; je

veux parler de la duchesse de Courlande que vous honorez de vos bontés

et qui entend si bien mes inquiétudes. Quand nous aurons le bonheur de

vous revoir, je lui laisserai le soin de vous dire combien j'ai été

peiné, et elle vous dira aussi que je ne méritais pas de l'être.

»Mais, Sire, que votre âme généreuse sache avoir un peu de patience!

Vrai bon Français que je suis, permettez-moi de vous demander en vieux

langage français, de nous laisser reprendre l'ancienne _accoutumance_

de l'amour de nos rois; ce n'est pas à vous à refuser de comprendre

l'influence de ce sentiment sur une grande nation.

»Veuillez agréer, Sire avec votre bonté accoutumée, l'hommage du

profond respect avec lequel je suis Sire, de Votre Majesté, le très

humble et très obéissant serviteur.

»Le prince DE BÉNÉVENT.»

* * * * *

Voici maintenant les instructions qui m'avaient été données par Louis

XVIII, au moment de mon départ pour Vienne:

Mémoires du prince de Talleyrand, Volume 2 · 第 28 / 104 题