Il y avait autrefois à Entrepierres, pays rocailleux comme le nom
l’indique, un paysan qui possédait si peu, si peu, que ce n’était
vraiment pas la peine.
Pour tout avoir, un coin de terre très en pente avec moins de terre que
de cailloux; pour demeure, une masure en ruines; pour amis, une chèvre
et un âne qui faisaient leur bergerie et leur étable de l’unique pièce
du logis.
La masure, tant bien que mal, parait de la pluie; le coin de terre,
quand Dieu ne le grêlait point, donnait au bout de l’an quelques épis
maigres, juste assez pour vivre; la chèvre, après avoir tout le jour
couru au travers des lavandes, rapportait à la nuit en moyenne un litre
de lait; et si le pauvre homme (cela lui arrivait une fois par mois!)
avait envie de se régaler d’un coup de vin, il s’en allait dans la
montagne, coupait douze fagots de genêt vert, les chargeait sur l’âne et
descendait les vendre à la ville, où les douze fagots rendaient
vingt-quatre sous. Ce qui fait que, le soir, l’âne le ramenait vaguement
gris, brimbalant au roulis du bât, mais joyeux et plein de courage pour
boire de l’eau le restant des quatre semaines.
Ce pauvre homme se trouvait heureux, et n’enviait le bien de personne.
Seulement, il avait des idées à lui et n’entrait jamais dans les
églises. On l’accusait d’avoir dit un jour, au grand scandale de ceux
qui l’entendirent: «Le bon Dieu, le voilà!» en montrant le soleil.
Depuis, les dévotes racontaient qu’il avait vendu son âme au diable,
n’attendant pas même, selon l’usage, l’heure d’agonie pour opérer la
livraison; et tout le monde dans le pays l’appelait _le Sans-Ame_,
sobriquet qui d’ailleurs ne le fâchait point!
Une après-midi, Sans-Ame s’en revenait de son expédition mensuelle à la
ville, jambe de çà, jambe de là, sur sa monture, fier comme un artaban,
et fort peu taquiné de n’avoir plus son âme à lui.
C’était la fête du village. La procession qui descendait et le Sans-Ame
qui montait se rencontrèrent. Comme le chemin se trouvait étroit, entre
un grand rocher gris et un torrent qui roulait au bas du talus des flots
d’eau claire, Sans-Ame fit ranger son âne pour laisser passer.
Malheureusement Sans-Ame ne salua point, moins par malice que par
habitude. Les paysans de là-bas disent volontiers «bonjour» mais ne
saluent guère. Le curé fend les rangs, rouge dans son surplis comme un
bouquet de pivoines dans le papier blanc d’un cornet, et, d’un revers de
main, jette à l’eau le chapeau de Sans-Ame. Un chapeau tout neuf, mes
amis! (Sans-Ame, pour l’acheter, s’était précisément ce jour-là privé de
boire ses fagots), un chapeau garanti sept ans par le chapelier, un
chapeau en feutre collé, dur comme un silex et solide à porter le poids
d’une charrette.
Qui peut dire les émotions de Sans-Ame? Il vit, drame d’une seconde! le
chapeau flotter sur l’eau bouillonnante, tourbillonner, s’emplir, puis
disparaître dans l’écume fouettée d’un remous. Le curé riait, Sans-Ame
ne disait mot. Un instant il regarda la petite barrette à pompons que le
curé portait sur sa tonsure; mais cette tentation dura peu; la barrette
n’avait pas de visière! Et Sans-Ame, tête nue, remonta chez lui, tandis
que la procession descendait au village.
Le lendemain, les gens qui passèrent devant le petit champ de Sans-Ame
crurent d’abord qu’un curé piochait. C’était le propriétaire lui-même en
train de rustiquer au soleil sous un large couvre-chef ecclésiastique.
Le vieux Sans-Ame, homme de rancune, était allé tout simplement attendre
le curé à la promenade:--«Pardon, excuse, monsieur le curé, vous m’avez
noyé mon chapeau, il m’en faut un autre, donnez-moi le vôtre.» Le
paysage était pittoresque, mais solitaire, et le curé avait donné son
chapeau.
Les malins essayèrent bien de railler Sans-Ame sur l’extravagance de sa
coiffure; lui se déclara ravi de l’échange, affirmant que rien n’est
commode comme un chapeau de curé, avec sa coiffe ronde et ses larges
bords, pour garantir à la fois des rayons trop chauds et de la pluie.
La joie de Sans-Ame ne dura guère. Dès le surlendemain, le curé qui
avait réfléchi, le sommait par huissier d’avoir à lui rendre le chapeau.
--«Pas du tout, dit Sans-Ame, on ira samedi prochain en justice, le
chapeau est mien d’ici-là.»
Ce fut une fête à la ville quand, cinq jours après, Sans-Ame arriva,
coiffé d’un chapeau de curé, avec ses fagots et son âne.
Sans-Ame vendit les fagots, but douze sous sur vingt-quatre, et puis se
rendit au prétoire.--«Audience, chapeau bas!» glapit l’huissier;
injonction superflue, au moins pour Sans-Ame, car, en apercevant le
curé, son premier mouvement avait été de fourrer l’objet du litige sous
la banquette.
Le juge de paix conclut à la conciliation: Sans-Ame avait eu tort, le
curé aussi; Sans-Ame rendrait le chapeau, et le curé lui en payerait un
autre pareil à celui qu’il avait noyé.--«C’est juste», dit Sans-Ame en
tendant au curé sa coiffure. Mais le curé recula d’horreur. On ne sait
pas ce que huit jours de vie paysanne peuvent faire d’une coquette
coiffure de curé. Hérissé, cabossé, souillé, rougi par le soleil, amolli
par la pluie, et battant des ailes sous ses brides lâches comme
un corbeau près d’expirer, le chapeau n’avait plus forme
humaine.--«Puisqu’il ne le veut pas, je le garde!» dit Sans-Ame; et,
fièrement, il remit sur sa tête ce chapeau maintenant bien à lui.
Dès lors, à ce que dit la légende, il ne se passa pas un jour sans que
l’heureux paysan ressentît les effets miraculeux de la sacro-sainte
coiffure. Le ciel fut dupe; et, trompée sans doute par le pieux emblème
qu’elle ne pouvait d’ailleurs apercevoir que par en haut, la Providence
semblait se plaire à faire pleuvoir sur l’intrigant qui s’en parait la
rosée de ses bénédictions. Un orage ravageait-il le pays, il épargnait
le champ de Sans-Ame. Sans-Ame engrangeait tous les ans double récolte.
Sans-Ame faisait des héritages. Sans compter que, son procès l’ayant
rendu populaire, les ménagères ne voulaient plus d’autres fagots que les
siens, ce qui l’obligeait à aller se griser deux fois par semaine à la
ville au lieu d’y aller une fois par mois.
Enfin, toujours couvert de son chapeau dont il ne voulut pas se séparer
un seul instant au cours d’une vie qui fut longue, Sans-Ame s’éteignit
doucement entre sa chèvre et son âne, riche, honoré, rempli de jours et
obstinément béni du ciel sans avoir jamais consenti à se réconcilier
avec l’Église.
De là le proverbe si connu là-bas:
«_C’est la religion de Sans-Ame qui faisait la nique au bon Dieu
dessous un chapeau de curé._»