LE BON TOUR D’UN SAINT.

Ceci sera donc l’aventure du Diable et du Saint, aventure aussi

admirable que véridique, par laquelle il est parfaitement prouvé que

l’esprit jésuitique existait sur terre des siècles avant Loyola, et

qu’il en cuisit toujours même aux diables du plus fin poil de s’en fier

à la parole des gens d’église.

Je vous la raconterai simplement, telle qu’elle m’a été racontée, il n’y

a pas plus de huit jours, par un vieux pâtre en manteau couleur d’amadou

qui, tandis que ses chèvres paissaient, s’était étendu au grand soleil

et prenait le frais à la provençale.

--«En ce temps-là, me dit le vieux pâtre, le Diable et le Saint, chacun

de son côté, prêchaient dans les Alpes. Il est bon de savoir qu’en ce

temps-là les Alpes valaient la peine qu’on y prêchât. Les torrents

n’avaient pas encore emporté toute la bonne terre en Provence, ne

laissant aux pauvres gens d’ici que le roc blanc et les cailloux; les

montagnes, décharnées maintenant, s’arrondissaient pleines et grasses;

des bois verdoyaient sur les cimes, et les sources coulaient partout. En

si beau pays, le Diable et le Saint faisaient assez bien leurs affaires;

ils convertissaient d’ici, de là, l’un pour le Paradis, l’autre pour

l’Enfer; le Saint enseignait tout ce qu’il savait, c’est-à-dire le

chemin du ciel, un peu de latin et de prières; le Diable apprenait aux

gens à s’occuper plutôt des biens terrestres, à bâtir des maisons, faire

des enfants, semer le blé et planter la vigne. Bons amis, d’ailleurs, ne

s’en voulant pas trop pour la concurrence (le Diable du moins le

croyait!) et s’arrêtant volontiers au détour d’un chemin pour causer un

instant et se passer la gourde.

Certain jour, paraît-il, au soleil couchant, le Diable et le Saint se

rencontrèrent à la place même où nous sommes: le Saint en costume de

saint, crossé, mitré, nimbé, doré; le Diable, noir et cuit à son

habitude, cuit comme un épi, noir comme un grillon.

--Eh! bonjour, Saint.

--Eh! bonjour, Diable.

--On rentre donc?

--C’est donc l’heure de la soupe?

--Si on s’asseyait sur cette roche? La vue de la vallée est belle, et la

fraîcheur qui monte fait du bien.

Il y avait là un peu de mousse sèche, le Diable et le Saint s’assirent

côte à côte, le Diable sans défiance et joyeux, car il avait fait bonne

journée, le Saint tout dévoré de chrétienne jalousie, et jaune comme sa

mitre d’or.

--Voyons, ça va-t-il? dit le Diable.

--Ça ne va pas mal, ça ne va pas trop mal! répondit le Saint. Les

pauvres d’esprit deviennent rares, et il y a parfois des moments durs;

néanmoins, au bout de l’an, on se retrouve.

--Voilà qui fait plaisir! allons, tant mieux!

--J’ai même trouvé moyen, ce mois dernier, de me bâtir une chapelle,

petite il est vrai, mais c’est un commencement. Veux-tu que je te la

montre?

--Volontiers, si ce n’est pas loin.

Et les voilà partis tous deux, le Saint en tête, le Diable derrière,

suivant les vallons, gravissant les pentes, dans les grands buis, dans

les lavandes, montant sans cesse, montant toujours.

--Mais c’est au ciel que tu demeures?

--Non, c’est simplement au haut de la montagne. La place est bonne; on

aperçoit le clocher de loin, et, quand je donne ma bénédiction, vingt

lieues de pays tout au moins en attrapent les éclaboussures.

Enfin ils arrivent à la chapelle.

--Joli! très joli! dit le Diable en regardant par le trou de la serrure,

car l’eau bénite l’empêchait d’entrer; les bancs sont neufs, les

murailles blanchies à la chaux, ton portrait sur l’autel me semble d’un

effet magnifique: je te fais mon sincère compliment.

--Tu dis ça d’un ton!

--De quel ton veux-tu que je le dise?

--C’est donc mieux, chez toi?

--Un peu plus grand, mais voilà tout.

--Allons-y voir, répondit le Saint.

--Allons-y! répondit le Diable, mais à une petite condition: c’est

qu’une fois dedans tu ne feras pas de signe de croix; vos sacrés signes

de croix portent malheur aux bâtisses les mieux construites.

--Je te le promets.

--Ça ne suffit pas, jure-le moi!

--Je te le jure! dit le Saint qui avait déjà son idée.

Aussitôt un char de feu parut, et tous deux, si vite, si vite, qu’ils

n’eurent pas le temps de voir le chemin, se trouvèrent transportés dans

le plus magnifique palais du monde. Des colonnes en marbre blanc, des

voûtes à perte de vue, des jets d’eau qui dansaient, des lustres, des

murs en argent et en or, un pavé en rubis et en diamant, tous les

trésors de dessous terre.

--Eh bien? demanda le Diable.

--C’est beau, très beau! murmura le Saint devenu vert; c’est beau d’ici,

c’est beau de là, c’est beau à gauche, c’est beau à droite.

En disant cela, le Saint montrait du doigt les quatre coins de

l’édifice. Ainsi sans manquer à son serment, il avait fait le signe de

croix. Aussitôt, les colonnes se rompirent, les voûtes s’effondrèrent;

le Saint, qui avait eu soin de se tenir près de la porte, n’eut pas de

mal; et le Diable, pincé sous les décombres, se trouva encore trop

heureux de reprendre, pour se sauver à travers les pierres, son ancienne

forme de serpent.»

--«Mais votre saint est un pur jésuite!» m’écriai-je.

--«Les deux chapelles, celle du Diable et celle du Saint, sont encore

là-bas, on peut les voir», conclut le vieux pâtre sans avoir l’air de

m’avoir entendu, et il me montrait sur le flanc du roc une chapelle

rustique construite à l’entrée d’une grotte que j’avais visitée avant

d’en connaître la légende, et qui, avec ses parois étincelantes de

cristaux, sa voûte à jour, ses couloirs obstrués, ses rangées de

blanches stalactites, peut donner en effet l’idée d’un palais féerique

écroulé.

Au bon soleil · 第 27 / 75 题