Le délicieux jardin que le jardin du curé chez qui, encore au collège et
tout petit, on m’avait envoyé passer les vacances! Les beaux carrés de
choux, les belles rangées de salades en bordure, et comme tout cela
était bien entretenu, pioché, biné, sarclé, ratissé, et arrosé matin et
soir, avant et après le soleil, à l’eau courante d’une vieille fontaine
encroûtée de tuf, verte de mousse et de cresson, d’où s’échappaient par
mille trous des filets de cristal et de chantantes cascatelles. C’était
Sarrasin le fossoyeur qui faisait l’office de jardinier. Cette idée
d’abord m’offusquait. Je trouvais que l’herbe sentait le mort et que les
groseilles avaient un goût de cimetière. Peu à peu cependant, je m’y
habituai; d’ailleurs, on mourait rarement au village, et l’ami Sarrasin,
comme lui-même le disait, était un peu fossoyeur pour rire.
En haut du jardin, derrière la fontaine, se trouvait un endroit
solitaire où M. le curé passait tous les instants que son saint
ministère lui laissait. Le bréviaire dépêché, la messe dite sur le
pouce, il accourait là; et je le voyais de loin, seul avec le fossoyeur,
pendant de longues heures, s’agiter, tempêter et faire de grands gestes.
On m’avait défendu d’approcher. «M. le curé ne veut pas, me disait
Sarrasin; ce sont les ruches!» Et, en effet, ces ruches mystérieuses
remplissaient le jardin d’abeilles bourdonnantes qui se roulaient tout
le long du jour, ivres de pollen, dans le calice des passe-roses.
Mais pourquoi m’empêchait-on de les voir, ces ruches? A quels travaux
d’alchimie les abeilles travaillaient-elles en compagnie d’un fossoyeur
et d’un curé?
* * * * *
Une après-midi, je n’y tins plus. M. le curé et Sarrasin étaient allés
quelque part enterrer une vieille femme. Demeuré seul, je me dirigeai,
le cœur palpitant, vers l’endroit interdit, derrière la fontaine.
C’était un bout de terrain caillouteux et sec, planté de romarin, de
lavande et de toutes sortes de plantes grises qui craquaient sous le
pied et sentaient bon. Un nuage serré d’abeilles, tournant dans le
soleil et luisant comme l’or, m’indiqua le coin où se trouvaient les
ruches. Car Sarrasin n’avait pas menti, c’étaient bien des ruches, mais
quelles ruches! Elles ne ressemblaient ni aux élégantes maisonnettes
coiffées d’un léger faîtage en paille qu’habitent les abeilles
bourgeoises, ni au tronçon d’arbre creux avec une tuile cassée pour
toit, domicile habituel des essaims rustiques. Figurez-vous un
alignement de boîtes bizarres ne tenant debout qu’à force d’étais et par
un miracle d’équilibre, boîtes longues, boîtes bossues, boîtes ayant des
becs et des bras avec un vague aspect de bêtes monstrueuses. Ces boîtes
étaient percées de trous par où les abeilles entraient et sortaient
aussi tranquillement que s’il se fût agi de ruches ordinaires. Mais cela
ne me rassura point, et je me sauvai bien vite dans le paisible jardin
aux légumes, rêvant du «Grand Albert», et parfaitement persuadé que le
curé et son fossoyeur se livraient journellement à toutes sortes
d’incantations et manigances diaboliques. Le soir, les vacances
finissaient, et l’on me ramenait à la ville.
J’avais presque oublié cette histoire. Parfois même, y songeant, je me
demandais si mon cerveau d’enfant, halluciné par une après-midi de
solitude et de grand soleil, ne l’avait pas un peu rêvée. Dix ans plus
tard, un hasard de promenade me ramena dans le village. Je trouvai le
curé cassé et vieilli. Le fossoyeur était mort; mais le petit jardin,
envahi par les herbes et presque retourné à l’état sauvage, m’apparut
dès la porte tout bourdonnant d’abeilles comme jadis. Cela me rappela
mon aventure, et je résolus d’avoir le cœur net cette fois. Interrogé,
le vieux curé se mit à rire, et voulut bien me montrer ses ruches.
C’était bien, derrière la fontaine, le même triste bout de lande semé
d’herbes grises et de cailloux, et c’étaient bien les mêmes étranges
ruches que mes yeux d’enfant avaient vues.
Le curé me dit:--«C’est une idée à moi, il y a vingt ans que j’y
travaille; elle m’a coûté pas mal d’argent et donné pas mal de tracas,
mais je touche à la réussite.» Et savez-vous à quoi le bonhomme
travaillait, ce qui lui avait fait les cheveux blancs avant l’âge? Je
vous le donne en cent, je vous le donne en mille... Il travaillait à
faire écrire ses abeilles. Oui, à leur faire écrire: _Vive l’empereur!_
en lettres de miel. Il me montra une de ses ruches, car il en avait de
rechange. C’était comme un gigantesque moule à biscuit, avec la forme et
les proportions d’une lettre d’enseigne. On laissait les abeilles faire
leur gâteau là-dedans, et le gâteau, une fois le moule ouvert, se
trouvait être un _V_ ou un _R_. Et c’est pour cela que les buveuses de
rosée du poète avaient, vingt ans durant, parcouru les coteaux pierreux
et la vallée verte, se gorgeant de pollen doré et recueillant l’ambre
liquide! Ah! si les abeilles avaient su!... Seulement les abeilles ne
savaient pas.
Le curé, qui, en sa qualité de curé, ne manquait pas de quelque
ambition, nourrissait à propos de ce qu’il appelait son idée, les
espérances les plus chimériques. Une fois les treize lettres bien au
complet, il les clouait--rousses comme le soleil, et toutes brodées de
fines cellules hexagonales--sur une grande planche taillée en fronton
d’arc-de-triomphe, il exposait son chef-d’œuvre à Paris, et l’empereur
ne pouvait faire moins que de lui accorder la croix et le canonicat
honoraire.
Mais que de tracas pour arriver à ce résultat! Ces diablesses d’abeilles
sont capricieuses. Certaines lettres leur déplaisaient sans qu’on pût
savoir pourquoi. Et le fait est qu’habitant une _S_ ou un _T_ elles
pouvaient trouver étranges ces demeures tortueuses et biscornues. Et
puis d’autres inconvénients: le _V_ de _Vive_ se gâtait et coulait déjà,
tandis que l’_r_ d’_empereur_ commençait à se remplir à peine. Enfin on
était arrivé, les treize lettres marchaient de front, et le bon
inventeur ayant un essaim de reste, songeait déjà à se payer un point
d’exclamation supplémentaire.
Un mois plus tard l’empire s’écroulait à Sedan, et la République était
proclamée.
--«Comment faire? disait le curé. Donner d’autres lettres à mes
abeilles... Hélas! _Vive la République!_ c’est bien long, et puis
Monseigneur ne permettrait pas.»