Les saints se font lourds.
Pamparigoust est un petit village tapi sur le versant nord de Lure, dans
une prairie, entre deux torrents pleins d’eau claire, à l’ombre d’une
douzaine de vieux noyers.
Eh! bien, à Pamparigoust la religion s’en va! Quand je l’affirme, vous
pouvez m’en croire: l’ermite lui-même, l’ermite de Saint-Barbejou me l’a
dit.
* * * * *
C’était l’an passé, vers cette même saison. Je faisais mon ouverture de
chasse, et j’avais choisi pour cela le terroir de Pamparigoust, non pas
qu’il soit plus giboyeux qu’un autre, mais parce que, à défaut du gibier
que je ne tuerais point, j’étais certain de trouver, sur le midi, au
village, dans une salle d’auberge voûtée et fraîche, un arrière-train de
chevreau rôti, peut-être une truite, et, dans tous les cas, arrosé du
petit vin du crû, quelqu’un de ces merveilleux fromages, mûris dans la
neige, tout l’hiver, sous une quadruple enveloppe de _poivre d’âne_ et
d’épis de lavande.
* * * * *
En arrivant dans la Grand’rue, je vis un rassemblement devant la porte
du charron.
Tout le pays était là: hommes, enfants et femmes!
Le vieux Cogolin, armé de sa grande tarière à moyeux, taraudait une
pièce de bois, au milieu des rires; et comme l’ouvrage n’avançait guère,
il ne se gênait pas de jurer.
L’ermite de l’endroit, suant dans sa soutane trouée, semblait lui donner
des conseils.
--Capucin de sort! disait Cogolin, en voilà un saint qui a l’âme dure!
Et l’assistance éclatant de rire:
--Chut! Cogolin, soupirait l’ermite, tu blasphèmes saint Barbejou.
C’était, en effet, saint Barbejou, le cou sur un chevalet, ses pieds
joints sur l’autre, que Cogolin taraudait ainsi, en longueur.
* * * * *
Ce saint Barbejou, barbarement taillé dans un tronc de poirier sauvage,
était un vieux saint d’origine fort contestée, païen sans doute, ainsi
que l’indique son nom, qui veut dire en latin: barbe de Jupiter.
Mais, païen ou pas, ce saint Barbejou avait de tout temps été pour ses
ermites une source de revenus et de gloire.
Les Pamparigoustais, braconniers et contrebandiers, ne hasardaient pas
de coup sans lui faire un vœu, et Notre-Dame-de-la-Garde, elle-même,
n’était pas plus riche en _ex-voto_ que ce problématique saint de bois.
De plus, une fois par an, le jour de sa fête, tout Pamparigoust, en
procession, s’en allait le tirer de la niche qu’il occupait dans
l’église paroissiale; et les quatre plus gaillards du village le
portaient par des sentiers pierreux et rudes, jusqu’à la chapelle de
l’ermite située à deux lieues de haut dans la montagne.
Voir tarauder un tel saint m’intrigua.
* * * * *
--Bonjour, l’ermite!
--Vous voilà, mécréant.
--Qu’arrive-t-il à votre saint?
--Ce qu’il lui arrive... Regardez: il lui arrive que je le vide!
Et montrant le poing aux assistants mis en joie:
--Tas de damnés, paroissiens du diable, c’est votre impiété qui m’en a
réduit là!
Il se retourna vers moi, plus calme:
--Vous savez ou vous ne savez pas que c’est demain la fête... Autrefois
les gens se disputaient l’honneur de monter le Saint, pieds nus, sur
leurs épaules. On payait pour ça; c’était le bon temps. Je me rappelle,
moi, qui vous parle, étant tout petit, sous mon prédécesseur, avoir vu
mettre la chose aux enchères... Les mauvaises idées vinrent; on portait
encore le saint pieds nus, mais sans payer... Puis on se chaussa, et je
dus me tenir content... L’année passée ne m’a-t-il pas fallu aller
chercher par force mes pénitents à l’auberge?
Enfin, cette année..., ah! cette année..., ils m’ont déclaré, les
brigands, que le tronc de poirier était trop lourd, qu’on en riait dans
tous les villages de la vallée, et qu’enlever un peu de bois à saint
Barbejou ne saurait lui faire du mal... Mais halte-là charron! c’est
poussé assez loin. Avec ta tarière d’enfer, tu vas faire sauter à mon
saint le crâne et la mitre.
* * * * *
--Le voilà léger comme un carton, votre saint! Si demain, les
paroissiens refusent, vous pourrez le monter vous-même sous le bras.
Et, retirant sa longue tarière de l’intérieur de saint Barbejou, Cogolin
la cogna du bout sur sa forte semelle pour en faire sortir les copeaux.
--Tais-toi, huguenot! dit l’ermite, qui les ramassa, probablement avec
l’intention de les vendre comme reliques.
Puis, marmotant je ne sais quoi, et faisant aller sa barbe de bique:
--Notre évêque l’a bien dit au prêche: «Les saints pèsent trop aux
épaules, il n’y a plus de religion à Pamparigoust!»