Comme quoi Saint Pouderous se trompa.
Vous ne connaissez pas saint Pouderous?
Non!... Sans doute, vous le connaîtriez si le sort vous eût fait naître,
comme moi, sur un des rocs pelés et gris, égayés de quelques maigres
oliviers pour toute verdure, qui, vers les confins du Dauphiné, bordent,
plusieurs lieues durant, la Durance provençale.
C’est là que, de temps immémorial, saint Pouderous habite.
Je dis «de temps immémorial». En effet, on ne sait rien dans le pays de
lui ni de ses origines; et l’Église, tenant en véhémente suspicion ce
saint sans répondant ni aïeux, ne lui tolère une sorte de culte que par
horreur du bruit, esprit de prudence, et pour ne pas indisposer des
villageois plus superstitieux que dévots, qui, si on leur enlevait leur
Pouderous, seraient capables de ne plus croire en Dieu.
* * * * *
Quel qu’il soit, bienheureux authentique ou non, saint local dont
l’histoire s’est perdue ou divinité païenne entrée en religion par suite
de la dureté des temps, ce Pouderous possède là-bas son ermitage et sa
chapelle, perchés tous deux à mi-côte, en belle vue de la vallée, avec
ce qu’il faut à une chapelle et à un ermitage: la cloche suspendue à la
fourche d’un tronc moussu, la croix rustique fichée dans la fente d’un
rocher, le bouquet de chênes, le petit jardin et la source.
* * * * *
L’ermite est un ancien hussard venu là pour des peines de cœur. Ayant
laissé pousser sa barbe, il a maintenant l’air vénérable. Mais, la barbe
écartée, on trouve dessous un assez bon diable chez qui l’amour de la
solitude n’a pu éteindre un certain goût qu’il eut toujours pour
l’absinthe suisse. Il en possède un tonnelet dans le creux d’un arbre
dont il a fait sa cave, et en cède parfois, moyennant finances, un verre
au chasseur altéré, lui tenant tête volontiers, sous son bouquet de
chênes, près de sa source, et battant la purée verte militairement, sans
que la soutane le gêne.
L’heureux homme!
Il n’en est pas de plus populaire que lui dans toute la vallée; et quand
on l’aperçoit, de très loin, descendant le sentier en zigzag, avec son
grand chapeau et sa grande besace, c’est fête au village, les enfants
accourent, les femmes sortent sur les portes:
--Bien le bonjour, ermite!
--Ermite, entrez donc boire un coup.
Alors il remercie le ciel et se félicite d’avoir renoncé aux grandeurs
militaires pour servir le saint remarquable qui s’appelle saint
Pouderous.
* * * * *
Car, voyez-vous, saint Pouderous n’est pas un saint comme tant d’autres.
Pour un cent de messes et autant de neuvaines, on ne saurait obtenir de
lui qu’il sèche une plaie, qu’il équilibre un bancal ou qu’il redresse
un bossu. Pouderous répugne aux emplâtres, aux béquilles; ses miracles à
lui sont gais, et sa spécialité joyeuse.
* * * * *
Ce à quoi il excelle, c’est à racommoder les amoureux, et surtout à
donner un gros poupon aux bonnes femmes qui en souhaitent.
Sur ce dernier point, il est infaillible; et fussiez-vous, madame, aussi
stérile que Sarah, il suffirait, pour vous transformer en mère Gigogne,
d’un pèlerinage à saint Pouderous, le jour de sa fête, avec
l’accompagnement obligé des pèlerinages d’été, courses dans la montagne,
visite à l’ermitage, dîners sur l’herbe, et nuit passée à camper, tous
ensemble, à la belle étoile.
* * * * *
Quelquefois, par exemple, le bon saint Pouderous va trop loin.
Ainsi, l’année passée, deux sœurs du village voisin montèrent ensemble à
la chapelle. L’aînée, qui était mariée, voulait demander un garçon, la
cadette ne demandait rien, ayant ses dix-sept ans à peine.
Saint Pouderous entendit mal, sans doute, car c’est la cadette,
_pécaïré!_ qui, un peu moins de dix mois après, mettait au monde un bel
enfant, brun et frisé comme sa mère.
* * * * *
La chose, d’ailleurs, n’a pas trop nui au pèlerinage.
Les mécréants de l’endroit, cette engeance pullule partout! ont bien ri
quelque peu d’abord. Puis ils se sont fatigués de rire. Et maintenant
saint Pouderous et son ermite sont plus en vogue que jamais.
Je plaisantais un jour, avec ce dernier, de l’aventure:
--Que voulez-vous, me répondit-il, saint Pouderous a fait erreur, erreur
n’est pas compte!