«C’est moi, continua le vieil Estève après ces détails que je
connaissais déjà en partie, c’est moi qui devais donner le signal. Je
n’avais alors que quatorze ans, mais j’étais depuis six mois pâtre à la
ferme, passant mes nuits dans les bois, sans rien craindre des loups ni
des voleurs, avec un grand diable de pistolet plus haut que ma taille,
dont un cavalier déserteur m’avait fait cadeau. Mon père répondait de
moi. Comme il n’y avait pas d’hommes de reste, on me plaça pour faire la
guette, sur le rocher que vous voyez là-bas pointant entre les deux
graviers, et il fut convenu que je tirerais en l’air aussitôt que la
tête du convoi apparaîtrait au haut de la montée.
Je m’en souviens comme d’aujourd’hui: ce devait être fin de septembre ou
bien au commencement d’octobre, car j’entendais au loin les gens qui
teillaient le chanvre dans les fermes. Las de regarder la route blanche,
et comme je commençais à avoir faim, je m’étais couché sur le ventre, et
je m’amusais avec une paille à sucer le miel des nids d’abeilles
sauvages dont la roche était emplâtrée. Je trouvais cela bon. Tout à
coup, relevant la tête, je vis des soldats à la porte du Borni. Ils
appuyaient leurs fusils contre le mur, et s’essuyaient le front avec
leurs mouchoirs, comme éreintés par la chaleur d’avant midi. On leur
donnait à boire dans des cruches. Pendant ce temps, le fourgon,
accompagné des seuls gendarmes, prenait la pente et disparaissait sous
les chênes.
Ce ne fut pas long; je fais le signal, les nôtres courent: pif! paf!
pif! paf! sous le couvert; le postillon qui fouette ses chevaux et vient
verser dans les graviers; trois habits bleus étendus par terre; et le
fourgon était forcé, la caisse enlevée, tout le monde disparu à travers
buis et chêneaux, avant que les soldats, en train de boire, eussent eu
le temps de se demander ce que voulaient dire ces coups ce feu.»
V
Ici le vieil Estève s’arrêta comme s’il regrettait d’en avoir trop dit:
«La fin, c’est le plus terrible! Je m’étais bien promis de ne jamais en
parler à personne. Mais ceux qui ont fait la chose sont morts, et moi
qui l’ai vue, je ne tarderai guère.
C’est donc ici même, reprit-il, puisqu’il faut que vous le sachiez,
qu’on s’était donné le mot d’ordre pour le partage. Rien à craindre! la
ferme se trouvait alors en plein bois. Mes bêtes enfermées sous une
roche, je dégringolai vite la hauteur, et j’accourus comme les autres.
Quand j’arrivai, presque tous étaient rendus déjà, en train de boire, de
manger autour de la grande table. Mes tantes servaient. Il y avait des
gens de la ville, d’anciens nobles, des bourgeois, des artisans avec le
fusil, des paysans avec le trident de fer à remuer le fumier, solidement
emmanché et luisant du bout.
--Assieds-toi et mange! me dit mon père.
De temps en temps un homme entrait, car chacun avait pris qui d’un côté,
qui de l’autre. Alors les premiers arrivés lui faisaient place, et on se
remettait à faire aller les dents sans parler, en écoutant un bruit
d’argent remué et de pièces mises en pile qui descendait de la chambre
du premier.
--C’est M. Blase qui fait les parts; il faut qu’il y en ait gros, car
voici une demi-heure qu’il compte.
A la fin un homme de la ville, paysan des bas quartiers, qu’on appelait
Le Prieur, s’impatienta. On avait bu, on avait mangé, qu’attendait-on,
puisque tout le monde était là?
--Il manque encore mon frère, dit un jeune homme de dix-sept à dix-huit
ans qui, depuis quelques instants, regardait avec inquiétude du côté de
la porte.
--C’est vrai, il manque M. César.
--Je connaissais bien M. César, un noble, un réfractaire qui se cachait
dans nos bois. Plus d’une fois il m’avait donné à boire de l’eau-de-vie
dans sa gourde.
--Baste! reprit Le Prieur, c’est un galant, il se sera attardé à pincer
le menton à quelque bergère. Alors, moi je dis:--M. César ne peut pas
tarder, je l’ai vu de loin, dans le vallon, après l’affaire, qui se
lavait la figure et les mains à un trou d’eau.--Bien! commençons
toujours, on mettra sa part de côté.
Précisément M. Blase apparaissait sur l’escalier, suivi de deux hommes
qui portaient un lourd caisson de fer. L’enthousiasme éclata à cette
vue:--_Vivo lou rey!_ La journée était bonne... Mais quels charmants
garçons ces soldats de s’être ainsi arrêtés à boire! A quoi Le Prieur,
clignant de l’œil, ajouta:--Cela me fait penser qu’il faudra réserver la
part de mon cousin Pierre du Borni, il est juste que le brave homme soit
indemnisé de son vin.
Tout le monde se mit à rire.
M. Blase, lui, ne riait point. Il fit verser le contenu du caisson au
milieu de la table, et chacun fut étonné en voyant que tout était en
pièces blanches.
--Et l’or?... il n’y a pas d’or?...
--Mes amis, reprit tranquillement M. Blase, nous avons à nous partager
dix mille francs.
--Dix mille francs? Tonnerre de Dieu! C’était Le Prieur qui jurait; et,
de rage, il donna un tel coup de trident en terre, que le trident resta
fiché.
Un homme terrible, ce Prieur! un maître homme! Il était
_boutassié-destrégneyré_ de son état, c’est-à-dire qu’il passait le marc
de raisin au pressoir après la vendange, et qu’il transportait sur le
dos, dans une outre, le vin d’une cave à l’autre. Je ne sais si les
boutassié-destrégneyré existent encore, mais ils constituaient alors une
puissante corporation; et celui qui pouvait léguer à son fils l’outre de
peau de bouc et le privilège, à sa fille une _corne_ ou une
_demi-corne_, c’est-à-dire la moitié ou le quart de la propriété d’un
pressoir, passait pour riche homme à Bourg-Reynaud et à la Coste, dans
les quartiers paysans. De plus, comme tous ses confrères, avant que la
Révolution eût fermé les lieux saints, il était prieur de l’Assomption,
portant le costume de pénitent bleu, avec le banc à la grand’porte de
l’église, le droit d’y vendre des galettes à l’huile, bénites à l’autel,
et de faire, moyennant six liards, à la procession, passer les enfants
pour qu’ils grandissent, sous le brancard de la Sainte-Vierge, orné de
fleurs et de fruits nouveaux. Cela rendait gros, et la suppression de ce
revenu l’avait plus que tout rendu enragé contre la République.
Mais cette fois, ce n’est pas à la République qu’il en avait.
--Dix mille francs! hurlait-il en faisant tressauter la table à coups de
poing, dix mille francs quand on nous en avait promis cent mille! Les
chefs nous vendent et nous volent, demain je me fais jacobin. Mais on
connaît le jeu, maintenant: le trésorier de Gap est votre complice,
monsieur Blase. Vous lui avez écrit: Gardez le gros morceau à l’abri
chez vous, ne l’exposez pas sur les grandes routes. Dix mille francs
dans le fourgon, dix mille francs en pièces de cinq sous suffisent. La
caisse enlevée, le gouvernement croira qu’on a enlevé cent mille francs.
Nous nous partagerons le reste. Et les imbéciles qui auront fait le
coup, s’ils ne sont pas contents, se garderont bien d’aller se plaindre.
La maison tremblait, M. Blase était blême.
--Allons, c’est bon, dit Le Prieur, on réglera ce compte plus tard;
empochons! Il s’agit pour le quart d’heure de filer avant que les
gendarmes nous cueillent.
--Cinq cents francs par part! reprit M. Blase de sa voix morte.
--Cinq cents francs!
Le Prieur allait éclater encore, il se contint. Tout le monde d’ailleurs
comprenait qu’il avait raison; et, la première fièvre passée, regardant
ce petit tas d’argent pour lequel on avait rougi les cailloux du Vançon
et tué des hommes, réfléchissant aux enfants, aux femmes laissés là-bas,
aux gendarmes embusqués peut-être à la poterne de la ville, chacun
regrettait l’aventure et se sentait grandement inquiet.
Aussi, une fois le partage fait et tandis qu’on prenait ses parts en
silence, quelqu’un ayant du dehors frappé à la porte, il n’y eut
personne qui ne pâlit. Tout petit que j’étais, la même idée me vint
qu’aux autres, et je me dis:--Voici les soldats!