III

Plus tard, j’appris que l’arrestation et les actes sanglants qui

l’accompagnèrent devaient être portés au compte du parti royaliste.

C’est l’an VI ou l’an VII que la chose s’était passée. Le coup d’État du

18 Fructidor venait de terrifier les cocardes blanches; Bernadotte

commandait à Marseille; les compagnons de Jéhu, traqués, dispersés,

laissaient respirer la Provence. Quelques débris épars de leurs bandes,

réfugiés dans les Basses-Alpes, à l’abri des torrents et des rochers,

osaient seuls se manifester de loin en loin par un assassinat

mystérieux, le pillage d’une diligence ou l’attaque à main armée sur les

routes des malles du gouvernement. Mais encore fallait-il faire ses

coups dans l’ombre, barbouillés de poudre et masqués. L’exemple d’Allier

guillotiné comme assassin, bien qu’il eût frappé avec un poignard marqué

de fleurs de lis, conseillait la prudence.

Aussi ne fut-ce pas sans hésitation que les royalistes de Canteperdrix

se décidèrent cette fois à tenter l’aventure. Le _Trésor_, dirigé de Gap

sur Digne et, de là, aux armées d’Italie, était annoncé pour le

lendemain. En plus des gendarmes réglementaires se relayant de brigade

en brigade, une compagnie de soldats, accompagnait la voiture. Les

soldats effrayaient un peu. Mais d’un autre côté l’importance

inaccoutumée de l’escorte faisait supposer des sommes considérables. On

parlait de plus de cent mille francs! Cent mille francs font beaucoup

d’écus, il fut convenu qu’on arrêterait. D’ailleurs, M. Blase, bourgeois

de la ville, homme prudent et parlant peu, donna sa parole qu’au bon

moment la troupe serait écartée et que les assaillants n’auraient

affaires qu’aux gendarmes.

La disposition des lieux favorisait singulièrement l’entreprise. Il

semblait que l’on eût le choix. A peine sorti de la ville, le portail de

la Gardette dépassé et le vieux pont franchi, le convoi devait, deux

lieues durant, jusqu’à la montée de Saint-Pierre, longer entre la

montagne et l’eau une route dangereuse, déserte, sans épaulements ni

parapet, tranchée à vif dans le roc calcaire dont elle épouse tous les

replis et qui, à vingt pieds au-dessous, s’enfonce à pic dans les remous

de la Durance. Là, pas besoin d’armes! Quelques blocs roulants

suffiraient pour culbuter l’escorte. Mais la ville s’étale en plein de

l’autre côté; l’alarme pouvait être donnée et les compagnons reconnus.

Plus loin la route quitte la rivière et gagne la hauteur à travers bois,

par la montée de Saint-Pierre. Bon endroit! Mais ici encore la proximité

de deux fermes, et les grandes cultures du château de Vallée morcelé

récemment, rendaient l’attaque hasardeuse.

Il fallait après cela, une heure durant, suivre le plateau régulier,

alors couvert de taillis de chênes blancs, qui s’étend au-dessous du

village de Salignac; puis la route passait devant la ferme du Borni, et

recommençait la descente pour rejoindre, à travers les graviers

torrentiels du Riou et du Vançon qui confondent là leurs embouchures, la

rive de la Durance.

C’est pour cet endroit qu’on tomba d’accord.

Les deux torrents sont séparés avant leur réunion par une sorte de

promontoire buissonneux et rocheux où l’embuscade était facile. Canardée

à bout portant, sans savoir d’où, l’escorte ne résisterait guère; et,

deuxième avantage! s’empêtrant de ses lourdes roues dans les galets

mouvants où la route se perd, le fourgon ne pourrait pas prendre la

fuite.

Les gens du Borni gênaient bien un peu; quelqu’un le dit, mais M. Blase

cligna de l’œil, et chacun s’en remit là-dessus à la sagesse de M.

Blase.

On partit donc, le soir venu, non pas en troupe, ce qui aurait excité

les soupçons, mais séparément, les fusils cachés dans des sacs ou sous

des charges d’âne, les uns par la route ordinaire, d’autres en tournant

la montagne, par la gorge de Pierre-Écrite et le travers de Vilhosc,

d’autres enfin par la rive droite: ceux-là passèrent la Durance à gué.

A l’aube, tous se trouvaient au rendez-vous, dans une bâtisse ruinée:

les armes prêtes, les postes de chacun fixés, ainsi que le lieu de

réunion et de partage, attendant en silence le coup de feu qui, entre

dix et onze heures du matin, annoncerait que le convoi arrivait à la

ferme du Borni et que le moment d’agir était venu.

Au bon soleil · 第 13 / 75 题