«Ce n’était qu’une vieille femme. Elle raconta qu’en train de ramasser
de la litière, elle venait de voir, assis par terre, un jeune homme qui
perdait son sang, il s’appelait M. César. En effet, à quelque cent pas
de la maison, nous trouvâmes M. César couché sur le revers d’un de ces
longs fossés qu’on trace à demeure dans les bois pour que le vent
d’automne y entasse les feuilles tombées. Il avait la cuisse cassée
d’une balle, le sang d’un coup de sabre lui coulait sur les yeux.--Vite,
une litière! s’écria le frère de M. César; mais Le Prieur dit:--Pas la
peine! Alors tout le monde s’entre-regarda, et je compris que quelque
chose de terrible allait se passer.--Va-t-en, petit! Je me cachai
derrière un buisson et j’entendis toute la dispute.
--Assez de sang, laissons-le vivre, on le cachera, disait M. Blase; et
Le Prieur, toujours en colère, gardant toujours sur le foie la rancune
de ses cinq cents francs, répondait:
--Le cacher, lui blessé, quand les bien portants se cachent à peine;
laisser un blessé par chemins quand la force armée est en campagne,
quand un mot, un seul mot peut pour cinq cents malheureux francs nous
mener tous à la guillotine? Non! les morts seuls ne parlent pas.
Et comme M. Blase insistait:
--Assez, fit l’enragé d’un ton bourru, je n’en veux pas à M. César, mais
un homme vaut un homme, et l’on n’y mit pas tant de façons l’an passé
pour achever Peyré-Toni mon vieil ami, à l’attaque du pont de Trébaste.
Et jetant son trident pour prendre le fusil des mains d’un bourgeois qui
était près de lui, il ajouta:
--Faisons ce qui a été juré!
Ce qui avait été juré, on le jurait presque toujours avant les
expéditions de grand’route, dans ce temps de la désolation: c’était de
considérer tout blessé comme mort et de lui donner le coup de grâce pour
ne point se trahir en le laissant derrière.
M. César se vit perdu:--Frère, embrasse-moi; tu raconteras chez nous que
j’ai été tué par les bleus. Puis entendant qu’on apprêtait les armes, il
dit:--J’aimerais mieux être debout. Alors on le prit par les bras et on
le mit droit contre un arbre. Il regarda un moment tout autour de lui,
les bois, les champs, le ciel, comme s’il voulait bien se rappeler les
choses de ce monde dans l’autre. M’ayant aperçu, il m’appela, me donna
sa gourde et dit encore:--Je veux que ma part soit pour le petit. Puis,
jetant un brin de marjolaine qu’il mâchait:--Allons, faites! Je m’enfuis
en courant; le frère qu’on tenait criait: Tuez-moi aussi; tuez-moi! Les
femmes se tordaient les bras aux fenêtres de la maison.
Certes! parmi les gens qui étaient là, beaucoup aimaient M. César; mais,
sur le moment, chacun ne songeait qu’à sa peau.--En joue!--Vive le
roi!--Feu! Quant je revins, tout le monde était parti; tridents et
fusils descendaient rapidement la montagne, et je trouvai mon père seul
auprès du corps de M. César qui était tombé en avant, les bras en croix,
le nez dans la terre.
On le laissa au fond du fossé, caché parmi les feuilles. Le surlendemain
seulement nous nous décidâmes à aller le chercher la nuit, avec des
lanternes, pour l’enterrer sous ce _clapas_... Voilà l’histoire!»
* * * * *
Le conteur s’était tu.
Impressionné du sauvage récit, je regardais le tas de cailloux bruns
tachés d’ocre sanglante qui se dressait au soleil couchant comme un
effrayant tumulus. Le vieil Estève, ramassant de ses mains de
quatre-vingts ans une motte pour rabattre les brebis prêtes à s’égarer
dans le blé vert, répéta: «... tombé en avant, les bras en croix, le nez
dans la terre.» Puis il ajouta après un silence: «Les Révolutions, c’est
terrible; et la peur rend les hommes pire que les loups!»