La princesse me reçoit avec cette animation qui lui est particulière, et

qui se traduit dans l'action qu'elle met dans son serrement de main. Elle

m'entraîne dans une allée du parc, et se met à me parler d'elle, de son

séjour en Belgique, de sa souffrance dans l'exil. Elle me dit qu'elle a

été longtemps, sans pouvoir se rendre compte de ce qui se passait en elle,

là-bas, mais qu'elle le sait maintenant: elle y était présente de corps,

mais tout à fait absente d'esprit, et si bien, ajoute-t-elle, qu'elle

croyait se réveiller, tous les matins, dans son hôtel de Paris. Comme je

la félicite sur la gaieté de son moral: «Ah! ça n'a pas toujours été comme

ça, il y a eu un mauvais moment, un moment bizarre pendant lequel, c'est

singulier, j'avais les mâchoires si serrées par tout ce qui s'était passé

en moi, que vraiment j'avais parfois comme de la peine à parler.» Alors,

elle s'étend sur les petites misères de la vie de là-bas, me parlant du

froid de l'hiver, pendant lequel elle avait pris le parti de se coucher,

et de laisser sa porte ouverte, conversant avec ses amis, du fond d'un lit

bien chaud.

En ce moment, Couchaud vient lui parler, et il y a un ennui sur son front.

«Concevez-vous, me dit-elle, au bout de quelques instants, que le bruit

court à Saint-Gratien que l'Impératrice est cachée ici... Comme les gens

vous connaissent! Moi conspirer et venir conspirer ici?... Ils ne savent

donc pas que je ne demande que la conservation de ma personne et de

Saint-Gratien, _ma liberté individuelle_, comme je l'ai écrit à M.

Thiers... Sur le reste, je suis blasée, je n'aime au fond que les choses

vraies..., les autres choses, ça n'existe pas, ce n'est que de la

convention.»

* * * * *

_Mercredi 5 juillet_.--Chez Brébant. Berthelot affirme que les

thermomètres de Regnault de Sèvres, ces thermomètres à la réputation

européenne, ont été brisés méthodiquement par les Prussiens.

Renan annonce qu'il vient de recevoir une lettre de Mommsen, déclarant

qu'il serait temps de renouer des relations, de reprendre les travaux de

l'intelligence communs aux deux nations. Et sa lettre finit par une phrase,

dans laquelle il dit qu'il trouverait digne de l'Académie, de continuer

l'Empereur, c'est-à-dire de continuer les pensions aux étrangers. Ils sont

merveilleux d'impudence, ces savants allemands, et tout semblables à ces

commis, qui, un sourire humble sur les lèvres, et roulant leurs chapeaux

entre leurs mains, viennent redemander leur place chez le patron, qu'ils

ont ruiné, pillé, brûlé.

Puis la conversation s'emporte, et c'est chez tout le monde de la fureur

contre Trochu. On s'étonne que la reconnaissance de son incapacité, si

universelle à Paris, ne soit pas encore vulgarisée dans toute la France.

On cherche à expliquer l'énigme de ce personnage mi-charlatan,

mi-mystique. Là-dessus, quelqu'un raconte, que se trouvant au ministère de

l'Intérieur, le jour où devaient être signées les conditions de la

capitulation de Paris, il attendait avec un ou deux confrères, à l'effet

d'avoir des renseignements pour son journal. Trochu entre, avise ces

messieurs, auxquels il dit bonjour. Puis tirant sa montre, avec une

intonation comique inconsciente: «Je suis d'un quart d'heure en avance,

voulez-vous que je vous fasse une conférence politique?» Tel est le

sérieux de l'homme--et le jour où Paris subissait une capitulation comme

il n'en existe pas dans l'histoire de l'Europe.

* * * * *

_Lundi 10 juillet_.--Départ pour Bar-sur-Seine. Je l'avais pressenti. Le

vide de ma vie se fait aujourd'hui cruellement sentir. La guerre, le siège,

la famine, la Commune: tout cela avait été une féroce et impérieuse

distraction de mon chagrin, mais ça avait été une distraction.

* * * * *

_Mardi 11 juillet_.--Quelle imprévoyance! Quel ganachisme! La société se

meurt du suffrage universel. C'est, de l'aveu de tous, l'instrument fatal

de sa ruine prochaine. Par lui, l'ignorance de la vile multitude, gouverne;

par lui, l'armée est enlevée à la soumission, au devoir. Dire qu'au

lendemain de l'entrée des Versaillais, on pouvait tout, on pouvait

l'impossible, et l'on n'a pas touché à ce suffrage mortel. Ah! ce

monsieur Thiers est, il me semble, un sauveur de société, à bien courte

échéance. Il s'imagine sauver la France actuelle, avec du dilatoire, de la

temporisation, de l'habileté, de la filouterie politique, de petits moyens

pris sur la mesure de sa petite taille. Non, c'est avec l'audace des

grandes mesures, avec un remaniement d'institutions, que la France, si

elle ne doit pas mourir, pourra vivre.

Quel malheur que ce petit homme se soit trouvé là! Si nous n'avions pas eu

la providence de l'avoir, la société se serait sauvée toute seule, avec un

principe quelconque, un principe qui manque complètement à l'éclectisme

sceptique du chef du pouvoir exécutif.

* * * * *

_Jeudi 13 juillet_.--Aujourd'hui je vais avec _Marin_ à Mussy,--Mussy, la

première étape de notre voyage en 1849,--Mussy, où nous sommes arrivés si

fatigués, les pieds tellement, meurtris par nos gros souliers neufs. Je

retrouve avec une profonde tristesse, dans un coin de l'église, cette

vieille descente de croix en pierre, que nous avions dessinée ensemble, et

que je ne croyais jamais revoir--tout seul.

* * * * *

_Mercredi 19 juillet_.--Toujours des nuits pleines de cauchemars. C'est

d'abord sur moi l'étreinte de deux mains d'assassins, qui me font

réveiller avec le cri: Au secours! Puis je me rendors, et lui entre dans

mon rêve. Je ne sais pourquoi et par quelle circonstance, nous nous

trouvons chez Nadar, et comment il y a chez Nadar, une ancienne édition de

la Comédie du Dante, une édition merveilleuse.

Dans mes rêves, il est toujours malade de sa dernière maladie: c'est ainsi

seulement qu'il m'est donné de le revoir. Et je m'aperçois tout à coup que,

dans un moment de distraction, il a déchiré toutes les marges des

premières pages. Et je suis dans d'horribles transes que Nadar ne s'en

aperçoive, que Nadar ne découvre l'état du malheureux.

C'est maintenant perpétuellement une suite de rêves anxieux et biscornus,

où continue, pendant mon sommeil, la souffrance de toute la dernière année

de sa maladie.

* * * * *

_Vendredi 21 juillet_.--Nous pêchons, toute la nuit, avec _Grou-Grou_ et

son porte-hotte, deux Mohicans de l'Aube, à la figure ridée, à l'œil

perçant et aiguisé par la contemplation _braconnière_ des choses de la

nature.

C'est toute la nuit, dans les ténèbres que font les arbres, sous un ciel

sans lune, dans l'apparence trouble des paysages endormis, à la marge

d'une eau à peine distincte de la terre, une promenade aventureuse et

tâtonnante, à travers les saules et les troncs d'arbres contre lesquels on

butte, au milieu de fossés ou l'on dégringole,--soutenus dans notre

fatigue, par la passion de la pêche et l'attrait de la contravention.

Il y a, dans le noir de cette nuit, un mystère des choses qui vous fait

cheminer, comme dans du vague, avec autour de vous un doux silence, dans

lequel on perçoit le clapotement de l'eau, le _flafla_ mouillé du filet

qu'on ramasse, les querelles à voix basse des deux pêcheurs, le bruit

englobant de l'épervier dans l'eau, qui s'argente un moment. Du vague dont

le mot de _Grou-Grou_: «Ça toque!» vous sort soudain.

* * * * *

_Jeudi 27 juillet_.--La supérieure de l'hôpital disait à ma cousine, que

les officiers prussiens avaient pour leurs soldats malades, pour leurs

soldats blessés, des soins de femme, des soins de mère.

Les paysans à nombreuse famille, ont de leurs enfants la notion diffuse,

qu'un lapin peut avoir de sa portée. L'un disait: Est-ce bien six ou sept

que nous ayons? Un autre, s'embarrassant dans les morts et les vivants, ne

pouvait se rappeler s'il en avait eu quinze ou dix-huit.

* * * * *

_6 août_.--C'est particulier comme dans les actes de la vie, que je rêve

la nuit, notre fraternité ne s'est pas dissoute! Il est toujours là,

prenant la moitié dans les faits de mon existence imaginative, comme s'il

vivait toujours.

Je remarque à propos de l'absinthe bue hier soir,--j'avais déjà fait la

même observation à l'occasion du Porto,--je remarque quelle réalité aiguë

ces liqueurs opiacées mettent aux créations fantaisistes du sommeil, et

comme les bizarreries qu'elles enfantent, se passent au milieu

d'impressions, d'émotions d'une vie presque plus vivante, d'une vie

presque plus _sensibilisée_, que celles de la vie éveillée.

* * * * *

_Jeudi 10 août_.--Retour de Bar-sur-Seine à Paris.

* * * * *

_Mardi 15 août_.--Dîner chez Brébant.

Quelqu'un parle des nationalités, déplore cette invention qui sort la

guerre de son caractère courtois, de son caractère de duel entre les

souverains. A l'instar des guerres d'animaux, cette invention doit amener

la mangerie d'une race par l'autre, et cela condamne, dans un avenir

prochain; les Français ou les Allemands à disparaître de l'Europe. C'est

le sujet pour Berthelot, d'exécuter, ainsi qu'il en a l'habitude, un

historique ingénieux, un historique de la disparition du rat primitif de

l'Europe, entièrement dévoré au XVe et au XVIe siècles par le surmulot,

qui lui-même est en train d'être mangé, à l'heure présente, par le rat

Scandinave.

... «Oui, des fonctions, nous ne sommes que des fonctions,--c'est la voix

de Renan,--des fonctions que nous accomplissons, sans le savoir, à peu

près comme des ouvriers des Gobelins, qui travaillent à rebours et font un

ouvrage qu'ils ne voient pas... L'Honnêteté, la Sagesse, qu'est-ce que ça,

quelle importance cela a-t-il au point de vue surhumain? Cependant soyons

honnêtes et sages. C'est un rôle que Celui de là-haut nous donne. Mais il

ne faut pas qu'il s'imagine qu'il nous trompe, que nous sommes ses dupes!»

Et l'ancien séminariste dit cela, à voix basse, d'un ton presque peureux,

avec la tête, penchée de côté sur son assiette, la tête d'un écolier qui

sent une main de pion dans l'air,--absolument comme s'il redoutait une

gifle du Tout-Puissant.

* * * * *

_Jeudi 17 août_.--Mon état est un grand déliement des personnes et des

choses. Les personnes qui me sont le plus sympathiques, je ne suis plus

sûr de les aimer; quant aux choses, elles ont perdu pour moi leur

attractivité. L'autre jour, sur le quai, un libraire m'a offert de voir un

ballot de brochures sur la Révolution. Autrefois, la nuit eût eu de la

peine à me chasser de chez lui; aujourd'hui, après avoir regardé deux ou

trois de ces brochures, j'ai dit au libraire que j'avais des courses à

faire, que je reviendrais un autre jour.

La princesse est dans une grande irrésolution sur le parti à prendre, en

l'incertitude des choses, et cette irrésolution, pour un esprit si décidé,

une volonté si arrêtée, c'est presque de la souffrance.

Je retrouve chez elle Théophile Gautier, que je n'avais pas revu depuis le

siège.

Je le retrouve avec sa mélancolie sereine, faisant le triste tableau du

triste état de l'OFFICIEL d'à présent. Il peint, avec cette charge comique

qui est à lui, ce local qui se trouve être l'ancienne cuisine de

Louis-Philippe. Il montre la table de rédaction: une planche basculante

sous la trouvaille d'une épithète colorée. Il décrit enfin la caisse,

qu'il nous dit se promener dans le gousset de Francis. Triste! triste!

triste!

* * * * *

_27 août_.--J'ai couché hier, et je passe aujourd'hui la journée à

Saint-Gratien. Maintenant, ici, la conversation se traîne, coupée par de

longs silences. Dans sa position actuelle, la princesse n'a plus sa

liberté de parole, ces emportements éloquents, ces rudes coups de boutoir,

ces portraits griffés d'une griffe originale. Près d'elle, on sent bien, à

un froissement de robe, à un mouvement des pieds, à une révolte du corps,

que l'indignation lui monte à la gorge et est prête à jaillir, mais

aussitôt elle ferme les yeux, et semble endormir dans de la somnolence ses

colères.

Dans la journée arrivent quelques amis, les Benedetti, Dumas fils, etc.,

etc. L'on va sans but à travers le parc, dans une promenade qui conduit à

la fin sous un plein soleil, à la ferme, où l'on cause de la Commune.

Eudore Soulié, le dévot de Louis XIV, nous fait, indigné, le tableau de

Versailles, ainsi qu'il est habité à l'heure présente. Dans les

appartements du Grand Dauphin, de Louis XV, de Marie-Antoinette, logent un

Dufaure, un Larcy, souillant ces domiciles historiques de leurs

bourgeoises tables de nuit et de leurs bidets égueulés, Quant aux petits

appartements de Mme du Barry, ils servent à Mme Simon, pour repriser ses

bas.

* * * * *

_15 septembre_.--Bar-sur-Seine. Une douzaine de jours de chasse. Des coups

de soleil, des courbatures, et un très médiocre plaisir.

A garder pour une étude provinciale, le souvenir du _Pinchinat_. C'est une

ruelle bordée de grands murs, où s'ouvrent des portes de granges; au

milieu, un bâtiment a l'aspect d'une vieille geôle, avec sa porte couverte

de gros clous, avec sa baie fermée d'épais barreaux. C'est l'ancien

Grenier à sel, dont le crépi, encore imprégné de filtrations salines, est

becqueté, toute la journée, de pigeons voletants.

* * * * *

_Jeudi 21 septembre_.--Brisé de fatigue, et accablé par un temps d'orage,

j'avais jeté mon fusil, et je m'étais couché au pied d'un bouquet d'épines,

se tordant au haut d'une petite montagne.

Je regardais, les yeux demi-fermés, le ciel noir, et l'horizon cahoteux,

déjà sombré dans la pluie. Les engouffrements du vent rabattaient le

bouquet d'épines sur ma tête, et la lumière écliptique, et le paysage ardu,

et l'électricité de l'air, et la tourmente de ces branches égratignantes,

me donnaient comme la sensation d'un monde inconnu, d'un monde primitif,

d'un monde, semblable à ce monde d'avant le déluge, dont les lectures de

ces jours-ci m'avaient rempli la tête.

* * * * *

_Jeudi 28 septembre_.--Il arrive aujourd'hui dans la maison une sœur de

Troyes, qui vient soigner ma vieille cousine, attaquée de l'épidémie qui

court la ville. C'est une sœur qui a la tête d'un chancelier d'Angleterre,

une sœur aux manières hommasses, au langage peuple, avec de la douceur

au milieu de tout cela. Il est curieux d'entendre son rude mépris à

l'endroit des misérables pratiques de la religion, et des vieilles filles

qui deviennent bigotes: on sent que la grandeur de ses devoirs l'a élevé

naturellement, au-dessus des petitesses de la religiosité.

A ce sentiment se joint, chez cette _travailleuse_, qui passe trente-six

heures d'une traite près d'une malade, un dédain, quelquefois colère,

contre les fainéants du métier, contre les ordres qui ne travaillent pas,

contre les ordres qui ne passent pas la nuit, et même contre les curés,

que la sainte fille regarde comme des paresseux.

Et ce dédain de la communauté tout entière, se traduit singulièrement: la

communauté a un chien qui mord spécialement les mollets des curés. Et,

lorsque je lui dis:--Mais ce n'est pas naturel, il faut qu'on l'ait dressé

à cela? La sœur a un charmant gros rire, avec un «Faut le croire!»

adorable.

Elle ne se plaint de rien, trouve son sort le plus heureux du monde, ne le

changerait pas, selon son expression, contre celui de Badinguet. Il n'y a

qu'une seule chose à laquelle elle n'est pas encore accoutumée, et qui lui

coûte, chaque nuit, un nouvel effort: c'est le manque de sommeil. Et c'est

vraiment joli d'entendre dire à cette grosse femme, d'une voix doucement

dolente: «Oh! chaque nuit que je passe, il faut que je renouvelle mon

sacrifice!»

* * * * *

_Samedi 30 septembre_.--Dans les maladies, les symptômes physiques,

quelque graves qu'ils soient, je ne les redoute pas beaucoup, ce sont les

symptômes moraux dont j'ai peur.

Ces jours-ci, je pensais, avec une certaine inquiétude, au caprice

qu'avait eu ma cousine, de vouloir boire dans la timbale d'argent, dans

laquelle buvait son fils à la pension, et aujourd'hui l'on m'apprenait,

qu'elle avait recommandé qu'on lui fît son bouillon dans le petit pot de

terre qui servait à lui faire cuire la soupe, quand il était tout petit.

Ce retour tendre à notre enfance, ou à l'enfance des êtres que nous aimons,

je me rappelais combien son obstination chez mon frère, m'avait été

douloureuse, lorsqu'il avait commencé à être bien malade, et j'étais tout

triste de cela, quand la sœur est entrée dans ma chambre et m'a dit de la

part du médecin, d'écrire à la fille de ma cousine, de se rendre près de

sa mère.

Hélas! la dernière personne aimante de ma famille, la femme à la jeunesse,

à la vieillesse mêlées à mon enfance, à mon âge mûr, va-t-elle mourir; et

le dernier refuge ami et familial, où j'aimais à entendre parler, rabâcher

de ma mère, de mon père, de mon frère, va-t-il devenir vide?

* * * * *

_Dimanche 1er octobre_.--Ce soir, au dessert, en croquant des noisettes

avec des dents absentes, la sœur nous raconte un peu son histoire: c'est

vingt-quatre années de garde-malade dans la maison Saint-Augustin de

Troyes.

La maison avait abandonné l'hôpital, à cause du frère de Monseigneur ***,

un pas grand'chose...

--Qu'est-ce qu'il faisait donc, ma sœur?

--«Eh bien, il _coursait_ les jeunes sœurs!»--Et en disant cela, sa

grosse gaîté la fait ressembler au diable d'une boîte à surprise. «Mais,

Dieu merci, reprend-elle, notre ordre a été toujours intact et le

restera... Alors nous nous sommes trouvées sur le pavé, mais là, si bien

sur le pavé, que les gens de Troyes nous ont apporté des matelas, des

meubles...»

Oui, il arrivait que la population ne voulait pas les laisser partir. A

quelques années de là, les sœurs trouvaient des fonds, avec lesquelles

elles achetaient un terrain, où elles faisaient bâtir une maison de 90 000

francs. Elles s'y logeaient, et recevaient vingt-quatre vieilles

pensionnaires, dont l'utilité pour la communauté était surtout de faire

l'apprentissage de gardes-malades des jeunes sœurs. Et c'est pour elle

une occasion de tomber à bras raccourcis sur ces vieilles filles, sur ces

vieilles dévotes, qui, dit-elle, prient tant Dieu de _tuer le diable_, et

font pleurer, toute la journée, la sœur chargée de la cuisine.

* * * * *

_Lundi 2 octobre_.--Dans sa lenteur sourde, dans sa gravité recueillie,

dans la solennité de ces pauses, où le regard appuie la parole dite,

quelle grande voix dramatisée que celle des mourants! C'était, ce matin,

la voix de ma pauvre cousine.

* * * * *

_Samedi 7 octobre_.--Paris. Je reçois, ce soir, la nouvelle de la mort de

ma chère cousine. Cette nouvelle me renfonce, toute la soirée, dans le

passé de la famille, dans le souvenir de notre jeunesse, écoulée ensemble.

Je me rappelle quand la _nourrice_, ma vieille nourrice, venait nous

chercher le dimanche, elle chez Cousinot, moi chez M. Goubaux, je me

rappelle quelles promenades mes retenues lui faisaient faire sur la butte

Montmartre, et j'ai souvenir comme toujours la nourrice, pour m'éviter une

gronderie de mon père, mettait le retard sur le compte de la pauvre fille.

Je la retrouve, quand nous allions en soirée chez les rigides demoiselles

de Villedeuil, sévèrement passée en revue par mon père, dans sa toilette,

qui fut toujours un peu à la diable. Je nous revois, la première année de

son mariage, nous battant, comme des enfants que nous étions, aussitôt que

son mari avait le dos tourné. Et toute cette évocation me fait penser à

tous ceux qu'elle me rappelle, et qui ne sont plus.

* * * * *

_Lundi 9 octobre_.--Les cérémonies mortuaires des gens que j'aime, me

donnent une absence de l'existence qui n'est pas sans charme. Il me semble

que le restant de ma vie demi-morte se perd et s'efface dans des bruits de

cloche, des psalmodies, des murmures d'orgue, des pleurs de femmes, des

bruits douloureux et doux à la fois.

Pauvre salle à manger, si riante, si proprette, et dont ma cousine voulait

le parquet si luisant; aujourd'hui elle était toute boueuse des semelles

des porteurs de sa bière.

* * * * *

_17 octobre_.--Notre dîner de Brébant commence à être complètement abêti

par l'élément grammairien, qui y a trop de coudes à table.

Un joli mot de Saint-Victor à propos de l'éducation universelle: «F...

pour moi, j'aime mieux un homme élevé par une ballade que par la prose de

Timothée Trimm!»

Quelqu'un fait la remarque que les Allemands contemporains qui ont toutes

les sciences, manquent absolument de celle de l'humanité, qu'ils n'ont pas,

à l'heure qu'il est, un roman, une pièce de théâtre.

* * * * *

_18 octobre_.--L'affusion froide a un effet instantané sur le moral. Elle

le relève et le décide à l'activité, quand il se sent vaincu par le manque

de vouloir. Après la pluie, on fait ce qu'on a à faire.

Je tombe sur Flaubert, au moment où il part pour Rouen: il a sous le bras,

fermé à triple serrure, un portefeuille de ministre, dans lequel est

enfermée sa TENTATION DE SAINT ANTOINE. En fiacre, il me parle de son

livre; de toutes les épreuves qu'il fait subir au solitaire de la Thébaïde,

et dont il sort victorieux. Puis, au moment de la séparation, à la rue

d'Amsterdam, il me confie que la défaite finale du saint est due à la

_cellule_, la cellule scientifique. Le curieux, c'est qu'il semble

s'étonner de mon étonnement.

* * * * *

_Dimanche 22 octobre_.--Saint-Gratien. Théo se plaint drolatiquement de

n'avoir plus les privilèges de la jeunesse près des femmes, et de se voir

en même temps refuser le privilège des vieux. Il demande à être

officiellement déclaré un individu sans conséquence, et de jouir de toutes

les immunités attachées à cet état.

Quelqu'un causant des derniers événements, et à propos de ces événements

de la dernière Exposition et de la réunion de tous les souverains de

l'Europe qui auraient dû empêcher ces désastres, la princesse

l'interrompt: «Oh! il n'y en avait qu'un qui le voulût, qui le désirât,

c'était l'empereur de Russie. Et je le sais bien. Le jour du dîner de gala,

la grande-duchesse de Russie vint à moi, me dit que l'Empereur voulait

causer avec mon cousin, avant le dîner, et me demanda de le faire

prévenir. Je lui répondis que c'était très facile, et j'allai trouver

l'Empereur, qui vint aussitôt. Le tête-à-tête commença dans un petit salon,

mais il fut malheureusement interrompu, ce tête-à-tête! et je vis presque

aussitôt l'Empereur ressortir avec une figure, longue comme tout.»

* * * * *

_1er novembre_.--Le vieux Giraud racontait ces jours-ci, à Saint-Gratien,

qu'une nuit, un chiffonnier vint s'asseoir à côté de lui. La conversation

s'engagea, et le chiffonnier s'écria: «Mon métier, c'est le plus beau des

métiers, le roi des métiers!»--«Tiens! je croyais que c'était le mien!» fit

ironiquement le peintre.--«Monsieur n'est pas chasseur; s'il l'était, ce

que je lui dis, ce ne l'étonnerait pas... quand nous _attaquons un tas_,

nous croyons notre fortune faite... et ça recommence comme ça, à chaque

nouveau tas!»

* * * * *

_Dimanche 9 novembre_.--Je trouve, chez Flaubert, Ramelli qu'il veut faire

engager par l'Odéon pour la pièce de Bouilhet. Elle est là, se plaignant,

avec des éclats de voix, du théâtre qui a pris l'habitude de ne plus payer

que les premiers rôles, du théâtre qui donnait à Berton 300 francs par

soirée dans LE MARQUIS DE VILLEMER... Je n'ai pas vu de corps d'état où la

revendication de l'argent se fasse avec plus de violence que chez les

acteurs et les actrices. Dans les lamentations de Ramelli, il y a de la

colère sanguine avec des feux au visage, qui forcent l'actrice à se tenir

dans une pièce où il n'y a pas de cheminée allumée, et d'où nous

parviennent, par la porte ouverte, ses doléances furibondes.

Enfin elle part, et nous voilà seuls. Flaubert me conte l'inespérée

fortune de la Présidente (Mme Sabatier, la femme au petit chien dont

Ricard a fait un si beau portrait) qui a reçu un titre de 50 000 livres de

rente, deux jours avant l'investissement de Paris, un envoi de Richard

Wallace, qui avait couché avec elle dans le passé, et lui avait dit: «Tu

verras, si je deviens jamais riche, je penserai à toi!»

Flaubert me parle encore de cette ambassade chinoise, tombée au milieu de

notre siège et de notre Commune, dans notre cataclysme, et à laquelle on

disait, en s'excusant:

--«Ça doit bien vous étonner ce qui se passe ici dans le moment?»

--«Mais non, mais non... vous êtes jeunes, vous les Occidentaux... vous

n'avez presque pas d'histoire... mais c'est toujours comme ça... et le

siège et la Commune: c'est l'histoire normale de l'humanité.»

Il me retient à dîner, et me lit, le soir, de sa TENTATION DE SAINT

ANTOINE.

* * * * *

_14 novembre_.--Au dîner de Brébant, Robin établit que la pesanteur du

cerveau est un symptôme de la valeur de l'intelligence, que la moyenne

d'un cerveau bien constitué se trouve entre 1350 et 1400 grammes, que le

cerveau de 1100 grammes est presque toujours un cerveau d'idiot. Et comme

il cite le cerveau de Morny pesant 1600 grammes, Saint-Victor s'indigne et

demande avec colère ce que devait peser le cerveau d'un Goethe. Moi, je me

demande si le cerveau d'un Rothschild n'est pas aussi pesant que le

cerveau d'un Alexandre, et si des capacités d'un ordre différent, d'un

ordre jugé inférieur comme celui d'un financier comparé à un conquérant ou

à un littérateur, ne sont pas produits par des organes semblables de même

valeur.

Journal des Goncourt (Deuxième série, premier volume) Mémoires de la vie littéraire · 第 19 / 20 段