Toute la soirée, vu par la trouée des arbres, l'incendie de Paris: un

incendie ressemblant, sur l'obscurité de la nuit, à ces gouaches

napolitaines d'une éruption du Vésuve sur une feuille de papier noir.

* * * * *

_Jeudi 25 mai_.--Pendant la journée entière, le canon et le roulement des

mitrailleuses. Je passe cette journée à me promener dans les ruines

d'Auteuil. C'est du saccagement et de la destruction, comme en pourrait

faire une trombe.

On voit d'énormes arbres brisés, dont le tronc haché semble un paquet de

cotterets, des tronçons de rail pesant mille livres, transportés sur le

boulevard, des écrous d'égout, des plaques de fonte de quatre pouces

d'épaisseur, réduites en fragments de la grosseur d'une boîte de plumes de

fer, des barreaux de grilles, noués, tortillés autour l'un de l'autre,

comme une attache d'osier.

Parfois au milieu de cette dévastation, la surprise de rencontrer, attaché

à une maison demi-écroulée, un grand rosier grimpant, qui bouche du

fleurissement de ses roses, de la gaieté fraîche de ses couleurs, les

fissures béantes et les débris pendants.

Le numéro 75, une maison de cinq étages, toute neuve, n'a plus de façade,

n'a plus de bas côtés, et vous montre, les planchers des cinq étages,

comme les planches du fond des tiroirs d'une commode, qui n'aurait plus de

devant, qui n'aurait plus de côtés, et dont, minute par minute, les

planchers s'abaissant, laissent dégringoler, à chaque instant, dans la rue,

un secrétaire, une table de nuit.

L'entrée de la grande rue d'Auteuil peut rivaliser avec Saint-Cloud. Les

deux lignes de maisons ne sont que des décombres fumants ou des pans de

murs qui ont les larges lézardes de ruines anciennes. Le dessin des

arcades du viaduc a disparu, le pont rompu fait ventre au milieu, et ne

vous laisse passer qu'en vous baissant. Quelques piliers de fer, quelques

morceaux de zinc, épars çà et là, vous indiquent seuls la place de la

gare. La maison du garde, un tas de brique, de ferraille, de bois

charbonné.

Sous les pieds, l'on a des obus qui n'ont pas éclaté, des morceaux

d'affûts de canons, des boîtes cassées d'artillerie portant 4 _de M._, des

débris et des scories de toutes sortes, au milieu desquelles sourcillent,

comme des sources, les eaux des conduites d'eau coupées.

Sur la ligne des fortifications toute écrêtée, un homme me montre une

casemate: «C'est là, me dit-il, où se tenait le chef des Bellevillais,

avec ses hommes et ses maîtresses. Là, tous les jours, des voitures à bras

déménageaient les maisons voisines, apportaient linge, meubles, effets

d'habillement, que le nouveau sultan partageait entre ses femmes.»

Pendant que je regarde, le feu reprend à une maison d'Auteuil, sans que

personne se soucie de l'éteindre.

Paris est décidément maudit! Au bout de cette sécheresse de tout un mois,

sur Paris qui brûle, voici un vent qui est comme un vent

d'ouragan.

... Des voitures passent faisant le trajet de Saint-Denis à Versailles,

et ramenant sur leurs banquettes, à Paris, des personnages, que le séjour

en province a faits archaïques. On dirait des guimbardes, revenant de

Coblentz.

* * * * *

_Vendredi 26 mai_.--Je longeais le chemin de fer, près la gare de Passy,

quand j'aperçois, entre des soldats, des hommes, des femmes.

Je franchis la clôture brisée, et me voici sur le bord de l'allée, où sont

prêts à partir pour Versailles les prisonniers. Ils sont nombreux les

prisonniers! car j'entends un officier, en remettant un papier au colonel,

murmurer à demi-voix: 407, _dont 66 femmes_.

Les hommes ont été distribués par rang de huit, et attachés l'un à l'autre

avec une ficelle, qui leur serre le poignet. Ils sont là, tels qu'on les a

surpris, la plupart sans chapeaux, sans casquettes, les cheveux collés sur

le front et la figure, par la pluie fine qui tombe depuis ce matin. Il y

en a qui se sont fait une coiffure de leurs mouchoirs à carreaux bleus.

D'autres, tout pénétrés de pluie, croisent contre leur poitrine un maigre

paletot, où un morceau de pain fait une bosse. C'est du monde de tous les

mondes, des blousiers aux dures figures, des artisans en vareuses, des

bourgeois aux chapeaux socialistes, des gardes nationaux qui n'ont pas eu

le temps de quitter leurs pantalons, deux lignards à la pâleur

cadavéreuse: des figures stupides, féroces, indifférentes, muettes.

Chez les femmes, c'est la même confusion. Il y a aux côtés de la femme en

marmotte, la femme en robe de soie. On entrevoit des bourgeoises, des

ouvrières, des filles, dont l'une est costumée en garde national. Et au

milieu de tous ces visages, se détache la tête bestiale d'une créature,

dont la moitié de la figure est une meurtrissure. Aucune de ces femmes n'a

la résignation apathique des hommes. Sur leurs figures est la colère,

persiste l'ironie. Beaucoup ont l'œil comme fou.

Parmi ces femmes, il en est une singulièrement belle, belle de la beauté

implacable d'une jeune Parque. C'est une fille brune, aux cheveux crêpés

et bouffants, aux yeux d'acier, aux pommettes rougies de larmes séchées.

Elle est piétée dans une pose de défi, agonisant officiers et soldats

d'injures, d'injures qui sortent de lèvres et d'un gosier si contractés

par la colère, qu'elles ne peuvent se traduire par des sons, dans des

paroles. Sa bouche, à la fois rageuse et muette, mâche l'insulte, sans

pouvoir la faire entendre.

«C'est comme celle qui a tué Barbier d'un coup de couteau», dit un jeune

officier à un de ses amis.

Les moins courageuses de ces femmes avouent seulement leur faiblesse, par

un petit penchement de la tête de côté, qu'ont les femmes, quand elles ont

longtemps prié à l'église. Une ou deux se cachaient dans leurs voiles,

quand un sous-officier, faisant de la cruauté, touche un de ces voiles

avec sa cravache: «Allons, bas les voiles, qu'on voie vos visages de

coquines!»

La pluie redouble. Quelques femmes se couvrent la tête de leurs jupons

relevés. Une ligne de cavaliers en manteaux blancs a doublé la ligne des

fantassins. Le colonel, une de ces figures olivâtres, commande: «Garde à

vous!» et les chasseurs d'Afrique arment leurs mousquetons. A ce moment,

des femmes croient qu'on va les fusiller, et l'une se renverse dans une

crise de nerfs. Mais la terreur ne dure qu'un moment, et aussitôt elles

reprennent leurs figures moqueuses, quelques-unes leurs coquetteries avec

les soldats.

Les chasseurs ont passé leurs carabines armées au dos, ont tiré leurs

sabres. Le colonel s'est porté sur le flanc de la colonne, jetant à haute

voix avec une brutalité que je sens affectée, et à l'effet de faire peur:

«Tout homme qui quittera le bras de son voisin: _c'est la mort_.» Et ce

terrible «c'est la mort» revient quatre ou cinq fois dans son court speach,

pendant lequel s'entend le bruit sec des fusils, que charge l'escorte à

pied.

Tout est prêt pour le départ; quand la pitié qui ne peut jamais abandonner

l'homme, pousse quelques soldats de ligne, à promener leurs bidons au

milieu des têtes de ces femmes, qui tendent une bouche altérée, dans des

mouvements de grâce, et avec un œil espionnant le visage rébarbatif d'un

vieux gendarme, qui ne leur dit rien de bon.

Le signal du départ est donné, et la lamentable colonne s'ébranle pour

Versailles, sous le ciel qui fond.

... Les Finances croulantes emplissent la rue de Rivoli de décombres, au

milieu desquelles s'agitent des légions ridicules de pompiers de province,

réalisant le type de Clodoche.

D'Auteuil, ce soir, Paris semble tout entier la proie d'un incendie, avec,

à toute minute, ces élancements de flammes, que fait un soufflet de forge

dans un foyer incandescent.

* * * * *

_Dimanche 28 mai_.--Je passe en voiture dans les Champs-Elysées. Au loin,

des jambes, des jambes, qui courent dans la direction de la grande avenue.

Je me penche à la portière. Toute l'avenue est remplie d'une foule confuse,

entre deux lignes de cavaliers. Aussitôt descendu, je suis avec les gens

qui courent. Ce sont les prisonniers qui viennent d'être faits aux Buttes

Chaumont, et qui marchent, cinq par cinq, avec quelques rares femmes au

milieu d'eux. «Ils sont six mille; cinq cents ont été fusillés dans le

premier moment!» me dit un cavalier de l'escorte.

Malgré l'horreur qu'on a pour ces hommes, le spectacle est douloureux de

ce lugubre défilé, au milieu duquel, on entrevoit des déserteurs, portant

leurs tuniques retournées, avec leurs poches de toiles grises ballantes

autour d'eux, et qui semblent déjà à demi déshabillés pour la fusillade.

Je rencontre Burty sur la place de la Madeleine. Nous nous promenons dans

ces rues, sur ces boulevards, tout à coup inondés d'une population, sortie

de ses caves, de ses cachettes. Pendant que Burty, accosté à l'improviste

par Mme Verlaine, cause avec elle, des moyens de faire cacher son mari,

Mme Burty me confie un secret que m'avait gardé Burty. Un des amis de

Burty faisant partie du Comité public lui avait annoncé, trois ou quatre

jours avant l'entrée des troupes, que le gouvernement n'était plus maître

de rien, qu'on devait se rendre dans les maisons, les déménager, et

fusiller les propriétaires.

Je quitte le ménage, et vais à la découverte du Paris brûlé! Le

Palais-Royal est incendié, mais ses jolis frontons des deux pavillons sur

la place sont intacts. Les Tuileries sont à rebâtir sur le jardin et sur

la rue de Rivoli.

On marche dans la fumée, on respire un air qui sent la fois le brûlé et le

vernis d'appartement, et de tous côtés on entend le _pschit_ des pompes.

Il est encore, dans des endroits, des traces, des restes horribles de la

bataille. Ici c'est un cheval mort, là, près des pavés d'une barricade, à

moitié démolie, des képis baignent dans une mare de sang.

La grande destruction commence, se suivant d'une manière continue au

Châtelet. Derrière le théâtre brûlé, sont étalés sur le pavé, les

costumes: de la soie carbonisée, où éclatent, çà et là, des paillettes

d'or, des scintillements d'argent. De l'autre côté du quai, le Palais de

Justice a le toit de sa tour ronde décapité. Les bâtiments neufs n'ont

plus que le squelette de fer de leur toiture. La Préfecture de police est

un éboulement brûlant, dans les fumées bleuâtres duquel brille l'or tout

neuf de la Sainte-Chapelle.

Par de petits sentiers, ouverts au milieu des barricades qui ne sont pas

encore démolies, j'arrive à l'Hôtel de Ville.

La ruine est magnifique, splendide, inimaginable: c'est une ruine, une

ruine couleur de saphir, de rubis, d'émeraude, une ruine aveuglante par

l'agatisation qu'a prise la pierre cuite par le pétrole. Elle ressemble,

cette ruine, à la ruine d'un palais magique, illuminé, dans un opéra, de

lueurs de feux de Bengale. Avec ses niches vides, ses statuettes

fracassées ou tronçonnées, son restant d'horloge, ses découpures de hautes

fenêtres et de cheminées restées, je ne sais par quelle puissance

d'équilibre, debout dans le vide, avec sa déchiqueture effritée sur le

ciel bleu, cette ruine est une merveille de pittoresque à garder, si le

pays n'était pas condamné sans appel aux restaurations de M.

Viollet-le-Duc. Ironie du hasard! Dans la dégradation du monument, brille

sur une plaque de marbre intacte, dans la nouveauté de sa dorure, la

légende menteuse: _Liberté, Égalité, Fraternité_.

Soudain, je vois la foule se mettre à courir, comme une foule chargée, un

jour d'émeute. Des cavaliers apparaissent, menaçants, le sabre au poing,

faisant cabrer leurs chevaux, dont les ruades rejettent les promeneurs de

la chaussée sur les trottoirs. Au milieu d'eux s'avance une troupe

d'hommes, en tête desquels marche un individu à la barbe noire, au front

bandé d'un mouchoir. J'en remarque un autre, que ses deux voisins

soutiennent sous les bras, comme s'il n'avait pas la force de marcher. Ces

hommes ont une pâleur particulière, avec un regard vague qui m'est resté

dans la mémoire.

J'entends une femme s'écrier, en se sauvant: «Quel malheur pour moi d'être

venue jusqu'ici!» A côté de moi, un placide bourgeois compte un, deux,

trois... Ils sont vingt-six. L'escorte fait marcher ces hommes au pas de

course, jusqu'à la caserne Lobau, où la porte se renferme sur tous, avec

une violence, une précipitation étranges.

Je ne comprenais pas encore, mais j'avais en moi une anxiété

indéfinissable. Mon bourgeois, qui venait de compter, dit alors à son

voisin:

--Ça ne va pas être long, vous allez bientôt entendre le premier

roulement.

--Quel roulement?

--Eh bien, on va les fusiller!

Presque au même instant, fait explosion, comme un bruit violent enfermé

dans des murs, une fusillade ayant quelque chose de la mécanique réglée

d'une mitrailleuse. Il y a un premier, un second, un troisième, un

quatrième, un cinquième _rrara_ homicide--puis un grand intervalle--et

encore un sixième, et encore deux roulements précipités l'un sur l'autre.

Ce bruit ne semble jamais finir. Enfin ça se tait. Chez tous, il y a un

soulagement, et l'on respire, quand éclate un coup fracassant qui remue,

sur ses gonds ébranlés, la porte disjointe de la caserne, puis un autre,

puis enfin le dernier. Ce sont, dit-on, les coups de grâce donnés par un

sergent de ville à ceux qui ne sont pas morts.

A ce moment, ainsi qu'une troupe d'hommes ivres, sort de la porte le

peloton d'exécution, avec du sang au bout de quelques-unes de ses

baïonnettes. Et pendant que deux fourgons fermés entrent dans la cour, se

glisse dehors un ecclésiastique, dont on voit, un certain temps, le long

du mur extérieur de la caserne, le dos maigre, le parapluie, les jambes

molles à marcher.

* * * * *

_Lundi 29 mai_.--Je lis, affichée sur les murs, la proclamation de

Mac-Mahon, annonçant que tout était fini hier, à quatre heures.

Ce soir, on commence à entendre le mouvement de la vie parisienne qui

renaît, et son murmure ressemblant à une grande marée lointaine. Les

heures ne tombent plus dans le silence d'un lieu désert.

* * * * *

_Mardi 30 mai_.--De temps en temps des bruits redoutables: des

écroulements de maisons et des fusillades.

* * * * *

_Jeudi 1er juin_.--Immense course en voiture avec mon jeune cousin

_Marin_.

La rue de Rivoli, encore toute fumante. La rue Saint-Antoine, sans trace

de bataille, sauf aux alentours de la Bastille. Le boulevard, quelques

maisons brûlées, çà et là. La dévastation circonscrite autour du

Château-d'Eau. La caserne, les magasins effondrés, le Château-d'Eau, sens

dessus dessous, avec un lion resté debout, et dont un boulet, passant

entre ses crocs, a fait un lion rugissant.

Nous remontons Belleville. Dans le bas de la grande rue, la trace d'un

chaud combat, trace qui s'efface et disparaît dans la partie élevée, où

apparaît seulement, par-ci par-là, une éraflure blanche sur un mur. Mais

dans toute la montée, des restes de barricades sur lesquelles passe, en

nous cahotant, notre coupé. Des rues vides. Des gens qui boivent dans des

cabarets, avec des visages mauvaisement muets. Un quartier qui a

l'apparence d'un quartier vaincu, mais non soumis.

Des groupes de lignards se promènent le fusil à l'épaule, s'appuyant sur

des cannes qu'ils se sont faites avec des baguettes de fusils d'insurgés,

et à presque tous les détours de ces rues faubouriennes, des campements de

pantalons rouges, au pied de petits arbres écorchés par les balles, et

portant, dans leur branchage, le pittoresque accumulis de leurs sacs et de

leurs gibernes.

Nous traversons Charonne, l'avenue du Trône. Nous passons devant le

Grenier d'abondance, qui remplit tout le quartier d'une odeur de

raffinerie. Nous poussons jusqu'au pont d'Austerlitz, où je m'arrête à

voir les maisons incendiées, le restaurant bouleversé, le bouquet d'arbres

haché par Bourbonne, que nous allons voir sur sa canonnière.

Sa canonnière est amarrée à l'endroit, où il a fait taire sept canons et

deux mitrailleuses. Sur trente hommes, il a eu trois tués et sept blessés;

tous ont des contusions. Il croit que sans la précaution qu'il avait eue

de garnir son avant de sacs de terre, personne n'aurait survécu. Il a une

très médiocre estime pour l'armée de terre, et il nous affirme qu'à tout

moment, pendant l'action, on demandait 40 matelots pour enlever les

hommes.

Ce qu'il nous dit de très curieux, c'est que trois jours avant l'entrée

des troupes, les batteries de Montretout où il avait un commandement,

faisaient dire à Versailles d'entrer. Les longues-vues leur montraient le

Point-du-Jour complètement abandonné, et sans le capitaine Trêves,

l'entrée eût été encore retardée.

Un colonel de cavalerie qui dîne à côté de nous, au café d'Orsay, parle

d'une razzia et d'une large exécution faite, pendant la nuit dernière,

dans la presqu'île de Gennevilliers.

Par le vent de ce soir, les affiches de la Commune, qu'on vient d'arracher

des murs, font sur le pavé le bruit de feuilles mortes, chassées par une

tourmente d'automne, et l'on entend le flottement rêche des tout neufs

drapeaux tricolores.

* * * * *

_Vendredi 2 juin_.--Ce matin, un spéculateur sur une grande échelle se

présente chez moi, pour acheter des éclats d'obus. Il vient d'en acheter,

d'un seul coup, mille kilogrammes chez mon voisin.

En rentrant, je trouve une lettre qui m'apprend la mort de mon cousin

Philippe de Courmont, tué au Trocadéro, le 22 mai.

* * * * *

_Lundi 5 juin_.--Je suis frappé du provincialisme de tous ces Parisiens

rentrant, un petit sac à la main. Je n'aurais jamais pu croire que huit

mois d'absence, du centre du _chic_ enlevassent ainsi à des individus le

caractère, la marque, dite indélébile, du _parisianisme_.

* * * * *

_Mardi 6 juin_.--Réapparition de la foule sur l'asphalte désert, il y a

quelques jours, du boulevard des Italiens. Ce soir, pour la première fois,

on commence à avoir peine à se frayer un chemin entre la badauderie des

hommes et la prostitution des femmes.

* * * * *

_Samedi 10 juin_.--Je vais à l'enterrement de Philippe de Courmont, le

seul officier de cavalerie tué pendant les journées de mai. Il y a

quelques années, nous avions dîné avec lui gaiement au _mess_ de

Fontainebleau, et des liens de famille, un peu dénoués, s'étaient renoués.

Le pauvre garçon! il avait un tel pressentiment qu'il serait tué, ce

jour-là, que deux heures avant qu'un obus lui enlevât une jambe et une

partie du crâne, il avait remis à son brosseur sa montre et son

portefeuille.

Dîner ce soir avec Flaubert, que je n'ai pas revu depuis la mort de mon

frère. Il est venu chercher à Paris un renseignement pour sa TENTATION DE

SAINT ANTOINE. Il est resté le même:--littérateur avant tout. Ce

cataclysme semble avoir passé sur lui, sans le détacher en rien, de la

fabrication impassible du bouquin.

* * * * *

_Lundi 12 juin_.--Burty me montre, ce soir, des fragments ramassés à

l'Hôtel de Ville, des tessons, des morceaux de matière calcinés, pareils à

des scories de pierres précieuses. De la cloche, de la cloche historique,

qui a fondu goutte à goutte, comme une bougie, il y a un bout de métal qui

ressemble à ces surfaces de bronze ondulées, avec lesquelles les Japonais

représentent des flots. Il me fait voir encore un morceau de vase en grès

liquéfié, en me disant qu'il faut 1 500 degrés de chaleur, dans un four à

potier, pour obtenir ce résultat.

On cause de la triste actualité, et on ne voit de résurrection pour la

France, que grâce à cette admirable faculté de travail qu'elle possède,

cette faculté de travail diurne et nocturne, que n'ont pas les autres pays,

que n'a pas l'Angleterre, où il est presque impossible d'obtenir un

travail de nuit: une faculté peut-être due à la supériorité de la _force

nerveuse_ des Français, attestée par les travaux de Dumont d'Urville.

* * * * *

_Jeudi 15 juin_.--Lefebvre de Behaine, qui a pris un congé, me parle avec

un grand découragement de Versailles, disant: «C'est toujours le mensonge,

comme sous l'Empire, comme sous le Quatre-Septembre.»

* * * * *

_Mardi 20 juin_.--Un triste anniversaire. Il y a aujourd'hui un an qu'il

est mort. Je passe la journée à réunir les articles nécrologiques qui lui

ont été consacrés.

* * * * *

_Vendredi 23 juin_.--Mlle Eudoxe Marcille me racontait aujourd'hui que sa

charmante tante, Mme Camille Marcille, lors de l'entrée des Prussiens à

Chartres, avait passé, avec ses trois filles et deux nièces, deux jours

dans la cathédrale. Tout ce petit monde féminin y mangeait, y couchait.

* * * * *

_Samedi 24 juin_.--Départ pour la Comerie avec Lefebvre de Behaine. En

chemin, revue des morts de notre connaissance... Un aimable type de

vieil homme distingué. Un vieillard, vivant au milieu de deux corps de

bibliothèque, renfermant deux cent mille francs de plaquettes reliées par

Bauzonnet, avec toujours sous les yeux, quelque mois de l'année qu'il fût,

un bouquet de roses, avec toujours à la portée de la main une boîte de

porcelaine de Saxe, contenant du tabac, comme lui seul avait le secret

d'en avoir à Paris. Ce vieil homme distingué était le comte de Lurde.

* * * * *

_Lundi 26 juin_.--... Au château de Sancy, la première chose qui me saute

aux yeux, est le cadre vide de la Parabère, du beau portrait de la célèbre

maîtresse du Régent, peinte par Rigaud. On a craint la passion

déménageante des Prussiens.

Mme de Sancy-Parabère nous parle de l'Empereur, de l'Impératrice, de leur

résidence, où ils sont obligés de faire faire un lit pour le visiteur qui

s'attarde. Elle nous dit l'impénétrabilité flegmatique de l'Empereur, les

fluctuations d'espérance et de désespérance de l'Impératrice. Elle nous

peint le flot des visiteurs, trompant les exilés avec des promesses

fallacieuses, avec des assurances de retour dans la quinzaine.

* * * * *

_Mardi 27 juin_.--En nous promenant avec de Behaine dans la forêt de

Carnel, nous causons tristement des destinées de la France, de sa

dissolution, de sa mort, ou tout au moins de la mort de la société dans

laquelle nous avons été élevés.

* * * * *

_Samedi 1er juillet_.--Au chemin de fer du Nord, débarquement des

prisonniers revenant d'Allemagne. Des visages pâles et de la maigreur

flottante dans des capotes trop larges, et la déteinte du drap rouge, et

le passé du drap gris qui habille ces hommes: enfin la misère douloureuse

des mines et des vêtements: c'est le spectacle que les trains d'Allemagne

donnent, tous les jours, aux Parisiens.

Ils marchent, de petites cannes à la main, courbés sous des bissacs de

toile grise; quelques-uns une culotte allemande au derrière, d'autres sur

la tête une casquette, en place du képi resté sur le champ de bataille.

Pauvres gens, quand on les lâche, c'est plaisir de les voir se redresser;

c'est plaisir d'entendre le pas allègre, avec lequel ils touchent, de

leurs semelles usées, le pavé de Paris.

A Saint-Denis, des casques prussiens, et tout le long du chemin de

Saint-Gratien, à tout coin, la vue de l'envahisseur. On aperçoit partout

des soldats, habillés de toile blanche, promener leur balourde gaieté, des

domestiques mener à la main des chevaux battant la terre française de

leurs ruades, et partout dans les maisons, dans les jardins résonne le

_ia_ vainqueur.

Enfin, me voici à Saint-Gratien. Le pavillon, de Catinat, où nous

habitions, semble une caserne. Des têtes, coiffées de bérets, sont à

toutes les fenêtres; une guérite noire et blanche se dresse contre la

porte, et dans la grande allée qui mène au château, sont rangés des

fourgons d'ambulance.

* * * * *

Journal des Goncourt (Deuxième série, premier volume) Mémoires de la vie littéraire · 第 18 / 20 段