Champs-Elysées ont décampé, emportant, avec Polichinelle, le joli rire des
enfants, qui vous distrayait de la canonnade.
Je vague sur les quais. Tout à coup, derrière moi, une formidable et
continue détonation. C'est un grondement de cratère, un craquement
crépitant de bouquet de feu d'artifice, qui jaillit dans l'air. Je me
retourne: au-dessus des maisons, un nuage blanc solide, dont les
concrétions semblent du marbre sculpté. On crie autour de moi: «C'est à
Saint-Thomas-d'Aquin, au Musée d'artillerie.» Je me jette dans la rue du
Bac: «C'est le fort d'Issy qui a sauté!» entends-je répéter aux
boutiquiers, encore tout épeurés de la danse de leurs vitres.
Je redescends la rue du Bac et me cogne à Bracquemond, qui me dit, en me
montrant la direction de la fumée: «C'est la manufacture des tabacs ou
l'École-Militaire!»
Nous remontons les Champs-Elysées. Une vieille femme, à la main bandée, et
comme folle, s'exclame: «C'est la cartoucherie du Champ-de-Mars, mais n'y
allez pas... ce n'est pas fini... il va y avoir une seconde explosion.»
Nous sommes devant l'ambulance, d'où Guichard nous jette, en nous ouvrant:
«Si vous avez le cœur solide, entrez, mais si vous ne l'avez pas,
allez-vous-en... Il y a des maisons qui ont dégringolé... vous allez voir
des morceaux de femmes et d'enfants écrasés en tétant!»
* * * * *
_Jeudi 18 mai_.--Les grands événements tragiques donnent le courage à la
femme, à la femme qui en manque le plus, et dans le dramatique, son
dévouement s'exalte à un point digne de l'admiration. Je pensais cela, en
écoutant le récit du déménagement héroïque, qu'a fait une bonne de la
maison voisine de la mienne, et aussi en songeant à ma pauvre Pélagie,
s'exposant à être tuée, à toute minute, pour chercher à sauver ma maison
du pillage et de l'incendie.
Nous sommes perdus, du moment où l'OFFICIEL, écrit si révolutionnairement
mal, a des phrases comme celle-ci: «Une rétrogradation effroyable dans
toutes les orgies du royalisme.» Cette littérature m'annonce que nous
sommes au bord des massacres.
Je suis entraîné par la foule, au spectacle du jour, à la poudrière du
Champ-de-Mars. Les rues par lesquelles je passe, n'ont plus un seul
carreau. On marche sur de la poussière de vitre, et je vois une marchande
de verre cassé, remplir, en un instant, sa voiture, du verre qu'elle
ramasse à pleine main de fer.
Le choc a été si violent qu'il y a des devantures de boutiques, des portes
cochères jetées tout de travers, et je n'ai vu rien de pareil au méli-mélo,
produit dans les denrées coloniales d'un épicier. Les tuiles de l'hôpital
du Gros-Caillou semblent avoir été mises en danse par un tremblement de
terre.
Le Champ-de-Mars, le lieu du sinistre, dont la garde nationale vous tient
à distance, présente un vague et confus tas de plâtre et de débris
calcinés. Dans les détritus, à la porte des baraquements, les femmes
cherchent, avec le bout de leurs ombrelles, des balles, qui étaient hier
si nombreuses, que, selon l'expression d'un passant, la terre du
Champ-de-Mars ressemblait à un champ, «où auraient pâturé des moutons».
Comme si tout ce que nous souffrons n'était pas suffisant, voici qu'il
apparaît, dans les journaux, la perspective d'une occupation prussienne.
* * * * *
_Vendredi 19 mai_.--Des journées interminables, que je promène çà et là:
le trouble et la fatigue de ma vue ne me permettant pas la distraction
d'un livre.
On ne rencontre dans les rues que des gens qui monologuent tout haut,
semblables à des fous, des gens de la bouche desquels sortent des mots:
désolation, malheur, mort, ruine,--tous les vocables de la désespérance.
* * * * *
_Dimanche 21 mai_.--Dans mon désœuvrement, mes pas me portent à
l'ambulance des Champs-Élysées.
L'ambulance s'est agrandie de tout le concert Musart, dont l'orchestre est
devenu une lingerie, et dont l'allée tournante a disparu sous des tentes,
où s'aperçoivent des figures hâves dans des lits. Beaucoup de malades, de
mourants, ont été transportés au plein air du jardin, et dans le soleil et
la verdure tendre, s'agitent des mains jaunes, et des yeux, au grand blanc,
qui interrogent le regard du passant. Presque tous ont une femme près de
leur lit de souffrance, et quelquefois de petits enfants jouent sur leurs
draps.
Guichard fait le pansement d'un jeune homme, qui a eu la cuisse emportée
par un éclat d'obus. Je lui demande machinalement, où il a été blessé: «A
Auteuil, dans sa maison, où sa mère l'a retenu!» Cette réponse me jette
dans une inquiétude mortelle. Je me reproche la férocité de mon égoïsme et
veux, dès le lendemain, aller chercher la pauvre fille restée dans ma
maison, tout décidé à abandonner les choses à la grâce de Dieu.
Toute la journée, je l'avais passée dans la crainte d'un échec de
Versailles, et dans l'agacement de cette phrase, plusieurs fois répétée
par Burty, rencontré à l'ambulance: «Les Versaillais ont été sept fois
repoussés!»
Sous ces diverses impressions de tristesse, d'inquiétude, je m'en vais, ce
soir, à mon observatoire ordinaire: la place de la Concorde.
Lorsque j'arrive sur la place, une foule énorme entoure un fiacre, escorté
par des gardes nationaux.
--«Qu'est-ce que c'est?»
--C'est, me répond une femme, un monsieur qu'on vient d'arrêter... il
criait par la portière que les Versaillais venaient d'entrer.»
Je me rappelle, dans le moment, les petits groupes de gardes nationaux,
que je viens de rencontrer, rue Saint-Honoré, défilant comme à la
débandade. Mais, l'on a été si souvent trompé, si souvent déçu, que je
n'accorde aucune confiance à la bonne nouvelle, et cependant je suis remué
au fond de moi, et agité comme par un rien d'espérance. Je me promène
longtemps, en quête de renseignements, d'éclaircissements... rien, rien,
rien. Les gens, qui sont encore dans les rues, ressemblent aux gens
d'hier. Ils sont aussi tranquillement consternés. Aucun ne semble informé
du cri jeté sur la place de la Concorde. C'est encore un canard.
Je rentre enfin... Je me couche désespéré. Je ne puis dormir. Il me semble
entendre, à travers mes rideaux hermétiquement fermés, une rumeur
lointaine. Je me lève... J'ouvre la fenêtre. Non, c'est sur le pavé de
rues éloignées le pas régulier de compagnies qui vont en relever d'autres,
ainsi que cela se passe toutes les nuits. Allons, c'est un effet de mon
imagination. Je me recouche... Ah! mais cette fois c'est bien le tambour,
c'est bien le clairon! Je ressaute à la fenêtre... Le rappel bat dans tout
Paris, et bientôt sur le tambour, sur le clairon, sur les clameurs, sur
les cris: «Aux armes!» montent les grandes ondes tragiquement sonores du
tocsin, qui se met à sonner à toutes les églises--bruit lugubre qui me
remplit de joie, et sonne pour Paris l'agonie de l'odieuse tyrannie.
* * * * *
_Lundi 22 mai_.--Je ne puis rester chez moi. J'ai besoin de voir, de
savoir.
A ma sortie, je trouve tout le monde rassemblé sous les portes cochères:
un monde agité, grondant, espérant, et déjà s'enhardissant à huer les
estafettes.
Sur la place de l'Opéra, dans des groupes très clairsemés, on dit que les
Versaillais sont au Palais de l'Industrie.
La démoralisation et le découragement sont visibles chez les gardes
nationaux, qui reviennent par petites bandes, tristes, éreintés.
Je monte chez Burty, et nous ressortons aussitôt pour nous rendre compte
de la physionomie de Paris.
Il y a un rassemblement devant la devanture du pâtissier de la place de la
Bourse, qui vient d'être déchirée par un obus. Sur le boulevard, devant le
nouvel Opéra, s'élève une barricade, faite avec des tonneaux remplis de
terre, une barricade défendue par quelques hommes, à l'aspect peu
énergique.
Dans le moment, arrive en courant un jeune homme, qui nous annonce que les
Versaillais sont à la caserne de la Pépinière. Il s'est sauvé, voyant des
hommes tomber à côté de lui, à la gare Saint-Lazare.
Nous remontons le boulevard. Des ébauches de barricades devant l'ancien
Opéra, devant la porte Saint-Martin, où une femme, en ceinture rouge,
remue des pavés.
Partout des altercations entre les bourgeois et les gardes nationaux.
Du feu, revient un petit peloton de gardes nationaux, parmi lesquels est
un enfant, aux doux yeux, qui a une loque passée en travers de sa
baïonnette--un chapeau de gendarme.
Toujours par groupes, le lamentable défilé de gardes nationaux graves, qui
abandonnent la bataille. Un désarroi complet. Pas un officier supérieur
donnant des ordres. Pas, sur toute la ligne des boulevards, un membre de
la Commune ceint de son écharpe.
Un artilleur ahuri promène à lui tout seul un gros canon, qu'il ne sait où
mener.
Soudain, au milieu du désordre, au milieu de l'effarement, au milieu de
l'hostilité de la foule, passe à cheval, la tunique déboutonnée, la
chemise au vent, la figure apoplectique de colère et frappant de son poing
fermé, le cou de son cheval, un gros et commun officier de la garde
nationale, superbe dans son débraillement héroïque.
Nous rentrons. A tout moment, montent jusqu'à nous, du boulevard, de
grandes clameurs: des disputes et des batailles de bourgeois commençant à
se rebeller contre les gardes nationaux, qui finissent par les arrêter, au
milieu des huées. Nous montons dans le belvédère de verre dominant la
maison. Un grand nuage de fumée blanche prend tout le ciel, dans la
direction du Louvre. A cette heure quelque chose d'effrayant et de
mystérieux dans cette bataille qui nous entoure, dans cette occupation qui
se rapproche sans bruit, et qui semble sans combats.
Je suis venu faire une visite à Burty, et me voici prisonnier jusqu'à
quand? Je ne sais! On ne peut plus sortir. On enrégimente, on fait
travailler aux barricades, les gens que la garde nationale trouve dans les
rues. Burty se met à copier des extraits de la CORRESPONDANCE TROUVÉE AUX
TUILERIES, et moi je me plonge dans son œuvre de Delacroix, au bruit des
obus qui se rapprochent.
Bientôt, ça éclate de tous côtés; bientôt, ça éclate tout près. La maison
de la rue Vivienne, située de l'autre côté de la rue, a son kiosque brisé;
un autre obus casse le réverbère en face de nous; un dernier, enfin,
pendant le dîner, éclate au pied de la maison, et nous secoue sur nos
chaises, comme par un fort tremblement de terre.
On m'a fait un lit. Je me jette dessus tout habillé. Sous les fenêtres,
toute la nuit, les voix des gardes nationaux ivres, jetant, à chaque
minute, un qui-vive enroué à tout ce qui passe. Au jour, je m'endors d'un
sommeil traversé de cauchemars et de détonations.
* * * * *
_Mardi 23 mai_.--Au réveil, aucune nouvelle certaine. Personne ne sait
rien de positif. Alors le travail de l'imagination dans le noir. A la fin,
un journal inespéré, enlevé du kiosque qui est au bas de la maison, nous
apprend que les Versaillais occupent une partie du faubourg Saint-Germain,
Monceau, les Batignolles.
Nous montons au belvédère, où par le clair soleil qui illumine l'immense
bataille, la fumée des canons, des mitrailleuses, des chassepots, nous
fait voir une série d'engagements s'étendant depuis le Jardin des Plantes
jusqu'à Montmartre. A l'heure qu'il est, c'est à Montmartre que semble se
concentrer le gros de l'action. Au milieu du grondement lointain de
l'artillerie et de la mousqueterie, des coups de fusil à la détonation
très rapprochée nous font supposer que l'on se bat rue Lafayette et rue
Saint-Lazare.
Un sinistre caractère, que le caractère de ce boulevard désert, avec ses
boutiques fermées, avec les grandes ombres immobiles de ses kiosques et de
ses arbres, avec son silence de mort, coupé de temps en temps par une
sourde et fracassante détonation... Quelqu'un croit apercevoir, avec une
lorgnette de spectacle, le drapeau tricolore flottant sur Montmartre. A
cet instant, nous sommes chassés de notre observatoire de verre, par le
sifflement des balles qui passent à côté de nous, faisant, dans l'air,
comme des miaulements de petit chat.
Quand nous descendons, et que nous regardons au balcon, une voiture
d'ambulance est sous nos fenêtres. L'on y monte un blessé qui se débat,
répétant:--«Je ne veux pas aller à l'ambulance.» Une voix brutale lui
répond:--«Vous irez tout de même.» Et nous voyons le blessé se soulever,
ramasser ses forces défaillantes, lutter une seconde contre deux ou trois
hommes, et retomber dans la voiture en criant d'une voix désespérée et
expirante:--«C'est à se faire sauter la cervelle!»
La voiture part. Le boulevard redevient vide, et l'on entend pendant
longtemps une canonnade rapprochée, qui semble éclater à la hauteur du
nouvel Opéra.
Puis le trot lourd d'un omnibus, à l'impériale chargée de gardes nationaux,
penchés sur leurs fusils.
Puis les galopades d'officiers d'état-major jetant aux gardes nationaux,
ramassés sous nos fenêtres, la recommandation de prendre garde d'être
cernés.
Puis l'arrivée de brancardiers remontant le boulevard, dans la direction
de la Madeleine.
Pendant ce, la petite Renée pleure, parce qu'on ne veut pas la laisser
jouer dans la cour. Madeleine, sérieuse et pâle, a des tressautements à
chaque détonation. Mme Burty déménage fiévreusement des tableaux, des
bronzes, des livres, cherchant et recherchant un coin reculé, où ses
filles puissent être à l'abri des obus et des balles.
La fusillade se rapproche de plus en plus. Nous percevons distinctement
les coups de fusil, tirés rue Drouot.
En ce moment apparaît une escouade d'ouvriers, qui ont reçu l'ordre de
barrer le boulevard à la hauteur de la rue Vivienne, et de faire une
barricade sous nos fenêtres. Ils n'ont pas grand cœur à la chose. Les uns
dérangent deux ou trois pavés de la chaussée, les autres donnent, comme
par acquit de conscience, une dizaine de coups de pioche dans l'asphalte
du trottoir. Mais presque aussitôt, devant les balles qui enfilent le
boulevard, et leur passent sur la tête, ils abandonnent l'ouvrage. Nous
les voyons, Burty et moi, disparaître par la rue Vivienne avec un soupir
de soulagement. Nous pensions tous deux aux gardes nationaux, qui allaient
monter dans la maison et tirailler aux fenêtres, au milieu de nos
collections, mêlées et confondues, sous leurs pieds.
Alors une troupe nombreuse de gardes nationaux se repliant avec leurs
officiers, lentement et en bon ordre. D'autres venant après, qui marchent
d'un pas plus pressé. D'autres, enfin, se bousculant dans une débandade,
au milieu de laquelle on voit un mort, à la tête ensanglantée, que quatre
hommes portent par les bras et les jambes, à la façon d'un paquet de linge
sale, le menant de porte en porte, qui ne s'ouvrent pas.
Malgré cette retraite, ces abandons, ces fuites, la résistance est encore
très longue à la barricade Drouot. La fusillade n'y décesse pas. Peu à peu,
cependant, le feu baisse d'intensité. Ce ne sont bientôt plus que des
coups isolés. Enfin, deux ou trois derniers crépitements, et presque
aussitôt nous voyons fuir la dernière bande des défenseurs de la barricade,
quatre ou cinq garçonnets d'une quinzaine d'années, dont j'entends l'un
dire: «Je rentrerai un des derniers!»
La barricade est prise. Les Versaillais se répandent en ligne sur la
chaussée, et ouvrent un feu terrible dans la direction du boulevard
Montmartre. Dans l'encaissement des deux hautes façades de pierre
enfermant le boulevard, les chassepots tonnent comme des canons. Les
balles éraflent la maison, et ce ne sont aux fenêtres que sifflements,
ressemblant au bruit que fait de la soie qu'on déchire.
Un instant, nous nous étions retirés dans les pièces du fond. Je reviens
dans la salle à manger, et là, agenouillé, et paré aussi bien que possible,
voici le spectacle que j'ai par le rideau entr'ouvert de la fenêtre.
De l'autre côté du boulevard, il y a étendu à terre un homme, dont je ne
vois que les semelles de bottes, et un bout de galon doré. Près du cadavre,
se tiennent debout deux hommes: un garde national et un lieutenant. Les
balles font pleuvoir sur eux les feuilles d'un petit arbre, qui étend ses
branches au-dessus de leurs têtes. Un détail dramatique que j'oubliais.
Derrière eux, dans un renfoncement, devant une porte cochère fermée,
aplatie tout de son long, et comme rasée sur le trottoir, une femme tient
dans une de ses mains un képi,--peut-être le képi du tué.
Le garde national, avec des gestes violents, indignés, parlant à la
cantonade, indique aux Versaillais qu'il veut enlever le mort. Des balles
continuent à faire pleuvoir des feuilles sur les deux hommes. Alors le
garde national, dont j'aperçois la figure rouge de colère, jette son
chassepot sur son épaule, la crosse en l'air, et marche sur les coups de
fusil, l'injure à la bouche. Soudain, je le vois s'arrêter, porter la main
à sa tête, appuyer, une seconde, sa main et son front contre un petit
arbre, puis tourner sur lui-même, et tomber sur le dos, les bras en croix.
Le lieutenant, lui, était resté immobile à côté du premier mort,
tranquille comme un homme qui méditerait dans un jardin. Une balle qui
avait fait tomber sur lui, non une feuille, cette fois, mais une
branchette près de sa tête, et qu'il avait rejetée avec une chiquenaude,
ne l'avait pas tiré de son immobilité. Alors, il eut un long regard jeté
sur le camarade tué, et sa résolution fut prise. Sans se presser, et comme
avec une lenteur dédaigneuse, il repoussa derrière lui son sabre, se
baissa et s'efforça de soulever le mort. Il était grand et lourd, le mort,
et, ainsi qu'une chose inerte, échappait à ses efforts, et s'en allait à
droite et à gauche. Enfin il le souleva, et le tenant droit contre sa
poitrine, il l'emportait, quand une balle fit tournoyer, dans une hideuse
pirouette, le mort et le blessé qui tombèrent l'un sur l'autre.
Je crois qu'il a été donné à peu de personnes d'être, à deux fois, témoin
d'un aussi héroïque et aussi simple mépris de la mort.
Notre boulevard est enfin au pouvoir des Versaillais. Nous nous risquons à
les regarder de notre balcon, quand une balle vient frapper au-dessus de
nos têtes. C'est le locataire de dessus, qui s'est avisé bêtement
d'allumer sa pipe à la fenêtre.
Bon! voici des obus qui recommencent, des obus, cette fois-ci, tirés par
les fédérés sur les positions conquises par les Versaillais. On campe dans
l'antichambre donnant sur la cour. Le petit lit de fer de Renée est traîné
dans un coin protecteur. Madeleine s'allonge près de son père, sur un
canapé, son clair visage se détachant illuminé par la lampe, sur le blanc
d'un oreiller, son petit corps perdu dans les plis et l'ombre d'un châle.
Mme Burty s'affaisse anxieuse dans un fauteuil. Et moi j'ai une partie de
la nuit, dans l'oreille, la plainte déchirante d'un soldat de ligne blessé,
qui s'est traîné à notre porte, et que la portière, par une lâche peur de
se compromettre, n'a pas voulu recevoir.
De temps en temps, je vais regarder, par les fenêtres du boulevard, cette
nuit noire de Paris, sans une lueur de gaz dans les rues, sans une lueur
de lampe dans les maisons, et dont l'ombre épaisse et redoutable garde les
morts de la journée, qu'on n'a pas relevés.
* * * * *
_Mercredi 24 mai_.--A mon réveil, mes yeux retrouvent le cadavre du garde
national, tué hier. On ne l'a pas enlevé, on l'a seulement un peu
recouvert avec les branches de l'arbre, sous lequel il a été tué.
L'incendie de Paris fait un jour qui ressemble à un jour d'éclipse.
Un moment d'interruption dans le bombardement. J'en profite pour quitter
Burty et gagner la rue de l'Arcade. J'y trouve Pélagie, qui a eu la
témérité de traverser toute la bataille, à la main un gros bouquet de
roses de mon grand rosier _gloire de Dijon_; aidée et protégée par les
soldats, admirant cette femme s'avançant, sans peur, avec des fleurs, au
milieu de la fusillade, et la faisant passer dans les environs de la
Chapelle Expiatoire, par des cours percées par le génie.
Nous nous mettons en marche pour Auteuil, avec la curiosité de voir de
près les Tuileries. Un obus qui éclate presque à nos pieds, place de la
Madeleine, nous force à nous rejeter dans le faubourg Saint-Honoré, où
nous sommes poursuivis par des éclats frappant au-dessus de nos têtes, à
droite, à gauche.
Les projectiles ne dépassent pas la barrière de l'Étoile. De là, on voit
Paris dans l'enveloppement de la dense fumée, qui couronne la cheminée
d'une usine à gaz. Et tout autour de nous, et sur nous, du ciel obscurci
tombe continuellement une pluie noire de petits morceaux de papier brûlé:
la Comptabilité de la France, l'État civil de Paris... Je ne sais quelle
analogie me vient à la pensée, de cette pluie de papier calciné avec de la
pluie de cendre, sous laquelle a été ensevelie Pompéi.
Passy n'a pas souffert, c'est au boulevard Montmorency que commencent les
ruines: les maisons dont il ne reste que les quatre murs noircis; les
maisons effondrées et couchées à terre.
Elle est encore debout, la mienne, avec un grand trou dans le second
étage. Mais de combien d'éclats d'obus a-t-elle été souffletée! Des
monceaux de rocaille jonchent le trottoir. Il y a dans les moellons, des
encoches comme la tête d'un enfant. La porte est percée de vingt petits
ronds de balles, du gros rond d'un biscaïen, et un morceau manque, arraché
par le pic d'un fédéré, qui s'essayait à la forcer.
Dans la maison, on marche sur les plâtras et les fragments de glaces mêlés
aux éclats d'obus et aux balles, recroquevillées comme des sangsues, qu'on
a fait dégorger dans du sel. Au premier une balle de chassepot,--je crois
le cas extraordinaire,--a enfilé la maison, traversant une persienne, un
matelas, une cloison, une portière flottante, une porte couverte d'une
natte de Chine. Mais le vrai dégât est au second. Un obus, un tout petit
obus, l'un des derniers tirés par les Versaillais, dans la nuit de
dimanche, lorsqu'ils étaient déjà maîtres du Point-du-Jour, a brisé la
poutre d'angle de la maison, passé par le pied du lit de Pélagie, traversé
la porte de sa chambre, éclaté dans le parquet du palier, en mettant en
charpie toutes les portes du second. Enfin, on pouvait être plus
malheureux. Tout ce qui m'est précieux a été épargné, et le désastre de
mes voisins a de quoi me consoler de mes pertes.
Pauvre jardin, avec son gazon, semblable à la grande herbe d'un cimetière
abandonné, avec ses arbustes à feuilles luisantes, tout poussiéreux de
plâtre, tout noirs de papier brûlé, avec ses grands arbres aux branches
brisées, mettant leur feuillage de papier brouillard dans la verdure d'un
arbre vivant, avec cette excavation au milieu de la pelouse faite par une
bombe, cette excavation où l'on pourrait enterrer un éléphant.
Et pendant que nous faisons la visite de la maison, et qu'elle me sert à
dîner, Pélagie me conte l'installation de mon voisin César, qui n'avait
pas de cave voûtée, l'installation dans l'une des miennes, pendant qu'elle
prenait possession de l'autre avec la domestique dudit César, et comme
quoi n'ayant rien à faire, toutes deux passaient les journées à jouer aux
cartes, leurs yeux s'étant habitués à voir dans l'obscurité.
Elle me conte, lorsque la bombe est tombée dans le jardin, la crainte que
le monde de la cave a eue, que la maison ne s'écroulât, tant il s'était
fait une écrasante projection de terre sur le toit. Elle me conte ses
chamaillades avec les fédérés, voulant enfoncer la porte, voulant
s'introduire, sous le prétexte de recherches d'armes et d'hommes, et un
jour après une dispute terrible, et même des pierres jetées, un dialogue
s'engageant entre elles et ces hommes, qui lui donnaient un pain, dont
elle manquait, en lui disant: «Vous pouvez le manger, il n'est pas volé!»
Elle me conte que, dans les derniers temps, les balles traversaient
tellement la maison, que lorsque l'on voulait boire, on montait à quatre
pattes l'escalier, on plaçait l'arrosoir sous le robinet de la cuisine, et
tant pis pour l'eau qui se répandait, on attendait une embellie dans la
fusillade, pour reprendre l'arrosoir.
Elle me conte que, tout le temps, elle a couché habillée, ayant pour le
moment où le feu prendrait à la maison, un paquet de ses hardes les plus
précieuses, l'argenterie de la maison, disposée pour la mettre dans ses
poches, et un matelas pour se mettre sur le dos, à l'effet de se préserver
de tout ce qui vous tombait dehors sur la tête.