Gavarni. Après une terrible sortie contre Versailles, il termine par cette
phrase significative. «Et puis dans dix ans, sous prétexte d'une revanche,
ils nous feront marcher contre les Prussiens, c'est ce qu'il ne faut pas!»
Du groupe se détachent trois soldats, dont l'un dit à ses camarades: m...
pour les discours _libéraliques_; la chose: c'est que nous avons huit
litres de vin dans notre bidon, un pain de quatre, et un gros morceau
de... de quelque chose que je n'entends plus.
* * * * *
_Jeudi 4 mai_.--Mauvaises nouvelles d'Auteuil et du boulevard Montmorency.
Les obus pleuvent autour de ma maison. La grille de la porte de la villa
vient d'être défoncée.
J'accompagne Burty à l'Hôtel de Ville, où il va essayer d'attraper un
laissez-passer en blanc, pour un pauvre diable qui veut s'enfuir. Il
s'agit de découvrir le poète Verlaine, nommé chef de bureau de la Presse.
Le concierge ne sait pas quel est le numéro du bureau de la Presse, et les
employés s'ignorent absolument entre eux.
Dans un salon, les gardes nationaux, inoccupés, tracassent de leurs
baïonnettes la serge verte, qui enveloppe les lustres. Dans un corridor,
un soldat engueule furibondement son officier. Sur tous les escaliers
battent, entr'ouvertes, les portes des lieux, et cela sent très mauvais
partout.
Après avoir vagué dans le palais, où les statues de bronze de François Ier
et de Louis XIV détonnent dans toute la _garde-nationalité_ de l'édifice
actuel, après avoir été renvoyés de droite à gauche, nous nous présentons
au Comité. Quatre ou cinq matelas sont jetés en travers de la porte, et
dans la grande salle vide, errent quelques sales gens affolés. On dirait
le campement d'une insurrection. Ce n'est pas un pouvoir, c'est un corps
de garde mal balayé.
De l'Hôtel de Ville, nous allons, dans des quartiers perdus, voir Jonckind.
J'ai été un des premiers à apprécier le peintre, mais je ne connais pas le
bonhomme. Figurez-vous un grand diable de blond, aux yeux bleus, du bleu
de la faïence de Delft, à la bouche aux coins tombants, peignant en gilet
de tricot, et coiffé d'un chapeau de marin hollandais.
Il a, sur son chevalet, un tableau de la banlieue de Paris avec une berge
glaiseuse d'un tripotis délicieux. Il nous fait voir des esquisses des
rues de Paris, du quartier Mouffetard, des abords de Saint-Médard, où
l'enchantement des couleurs grises et barboteuses du plâtre de Paris
semble avoir été surpris par un magicien, dans un rayonnement aqueux.
Puis ce sont, dans les cartons, des barbouillages de papier, des
fantasmagories de ciel et d'eau, le feu d'artifice des colorations de
l'éther.
Il nous montre tout cela, bonifacement, en patoisant un hollande-français,
où perce parfois l'amertume d'un grand talent, d'un très grand talent, qui
demande 3000 francs pour vivre par an, et ne les a pas toujours gagnés,
même dans les années où il voyait vendre un Bonington, 80 000 francs. Mais
aussitôt, se radoucissant, il parle sur une note de tristesse, de son art,
de sa lutte, de sa recherche, qui le rend, dit-il, le plus malheureux des
hommes.
Pendant ce, tourne autour de lui, avec les caresses de la voix qu'ont les
mères pour les enfants, une courte femme, aux cheveux argentés, aux
moustaches drues, un ange de dévouement, ayant l'aspect d'une vivandière
de la vieille garde impériale.
La séance a été longue. La revue des cartons a duré plusieurs heures.
Jonckind a beaucoup parlé. Il s'est animé au sujet de la politique de la
Commune. Tout à coup son langage se brouille et se _hollandise_, ses
paroles deviennent bizarres, incohérentes... Il y est question d'agents de
Louis XVII, de choses horribles dont le peintre aurait été témoin... Il se
lève, comme mû par un ressort: «Voyez-vous, une électricité vient de
passer à côté de moi,»--et il fait, avec sa bouche, l'imitation d'une
balle qui siffle...
Le soir, Verlaine confesse une chose incroyable. Il déclare qu'il a dû
combattre et empêcher une proposition qui voulait se produire:--une
proposition demandant la destruction de Notre-Dame-de-Paris.
* * * * *
_Vendredi 5 mai_.--Je vois un magasin de la rue Saint-Honoré, qui commence
à couvrir ses glaces de bandes de papier collé. Cela m'est expliqué par le
voisinage de deux canons... Il me semble apercevoir une partie de la
grille de la colonne Vendôme déjà détruite.
L'avachissement, l'indifférence de cette population vivant sous la main de
cette canaille triomphante, m'exaspère. Je ne puis, sans entrer en rage,
la voir continuer, sa vie badaudante. Que de ce vil troupeau d'hommes et
de femmes, il ne sorte pas une indignation, une colère qui atteste le sens
dessus dessous des choses humaines et divines! Non, Paris a tout
simplement l'aspect d'un Paris, au mois d'août, par une année très chaude.
Oh! les Parisiens de maintenant, on leur violerait leurs femmes entre les
bras... on leur ferait pis, on leur prendrait leur bourse dans la poche,
qu'ils seraient ce qu'ils sont, les plus lâches êtres moraux que j'aie vus.
Ce soir, dans les groupes, les communards se montrent pleins d'ironie à
l'endroit de la charité. Ils rejettent théoriquement, avec dédain, les
secours des bureaux de bienfaisance. L'un proclame que la société doit des
rentes à tous les hommes, en vertu de l'aphorisme: «Je vis, donc je dois
exister!» Et le refrain général est: «_Nous ne voulons plus de riches_!»
* * * * *
_Dimanche 7 mai_.--Aujourd'hui, dans ces cruels jours, je repasse ma
triste vie et les jours de douleur qui la composent. Je pense à ce temps
de collège plus dur pour moi, que pour d'autres, par un sentiment
d'indépendance qui, toutes ces années, m'a fait battre avec de plus forts
que moi, ou m'a fait vivre dans cette espèce de quarantaine qu'impose la
tyrannie des tyrans en herbe aux lâchetés des hommes-enfants. Je songe à
ma vocation de peintre, à ma vocation d'élève de l'école des chartes,
brisées plus tard par la volonté de ma mère. Je me retrouve dans une vie
d'étudiant, de clerc d'avoué sans le sou, condamné à de basses amours, mal
à l'aise dans un milieu de camarades et d'amis, bas, vulgaires, bourgeois,
ne comprenant rien aux aspirations artistiques et littéraires qui me
tourmentaient, et m'en plaisantant avec la raison mûre de vieux parents.
Enfin me voilà, moi qui n'ai jamais su bien exactement combien font deux
et deux, et qui ai eu toujours l'horreur des chiffres, me voilà à la
Caisse du Trésor, condamné à faire des additions du matin au soir: deux
années où le suicide a approché sa tentation bien près de moi.
Ai-je enfin acquis l'indépendance? Ai-je touché à la vie libre et occupée
de ce que j'aime? Ai-je commencé la douce existence avec mon frère, six
mois ne sont pas écoulés, qu'à mon retour d'Afrique, une dyssenterie me
met, pendant près de deux ans, entre la vie et la mort, et me laisse une
santé, où il n'y a jamais une journée tout à fait bonne.
J'ai cette grande jouissance de pouvoir donner ma vie au travail pour
lequel j'étais né, mais c'est au milieu d'attaques, de haines, de fureurs,
je puis le dire, comme aucun écrivain de notre époque n'en a rencontrées.
Quelques années se passent ainsi dans la lutte, au bout desquelles mon
frère est gravement attaqué du foie, pendant que chez moi se déclare une
maladie des yeux menaçante. Puis mon frère tombe malade, très malade, est
malade, tout un an de la plus effroyable maladie qui puisse affliger un
cœur et une intelligence, noués au cœur et à l'intelligence d'un malade.
Il meurt. Et aussitôt sa mort, pour moi, accablé et sans ressort,
commencent la guerre, l'invasion, le siège, la famine, le bombardement, la
guerre civile; tout cela frappant plus durement sur Auteuil que sur tout
autre point de Paris. Je n'ai vraiment pas été heureux jusqu'à ce jour.
Aujourd'hui je me demande si c'est bien tout, je me demande si j'ai
longtemps encore à voir, si je suis condamné à devenir bientôt aveugle, à
être privé du seul sens qui me continue encore les uniques jouissances de
ma vie.
Il y a incontestablement un enragement parmi la population parisienne. Je
vois aujourd'hui une femme, qui n'est pas du peuple, qui a un âge
vénérable, une bourgeoise mûre enfin, je la vois donner, sans provocation,
un soufflet à un homme qui se permettait de lui dire: «de laisser en paix
les Versaillais.»
On crie un nouveau journal de M. de Girardin: LA RÉUNION LIBÉRALE.
_Conciliation sans transaction_. Faut-il que la France soit un peuple de
gogos, pour avoir gobé cet homme à idées sans idées, ce puffiste
d'antithèses!
Je pénètre, ce soir, à Saint-Eustache, où a lieu l'ouverture d'un club.
Au banc d'œuvre, entre deux lampes est un verre d'eau sucré, entouré de
quatre ou cinq silhouettes d'avocats. Dans les bas côtés, debout ou sur
des chaises, un public de curieux amenés, par la nouveauté du spectacle.
Rien de sacrilège dans l'attitude de ces hommes, dont beaucoup, en entrant,
portent instinctivement la main à leur casquette, et ne la laissent qu'à
la vue des chapeaux qui sont sur les têtes. Non, ce n'est point la
profanation de Notre-Dame, en 93, ce ne sont point encore les harengs,
grillés sur les patènes, seulement une forte odeur d'ail monte sous les
voûtes sacrées.
La sonnette, la sonnette au tintement argentin de la messe, annonce que la
séance est ouverte.
A ce moment surgit dans la chaire, une barbe blanche, qui, après s'être
gargarisé avec quelques phrases puritaines, demande à l'assemblée de voter
la proposition suivante: «Les membres de l'Assemblée nationale, et aussi
bien Louis Blanc, Schœlcher, que les autres, les membres de l'Assemblée
nationale, ainsi que les autres fonctionnaires, sont déclarés responsables,
sur leur fortune privée, de tous les malheurs de cette guerre, et tout
autant pour ceux qui périssent du côté de Versailles, que du côté de
Paris. En sorte, dit-il, en entrant dans des explications, qu'un
représentant de province sera très désagréablement surpris, quand le
paysan, chez lequel on aura rapporté le corps de son fils, viendra lui
réclamer, sur sa fortune, la pension qui lui est due.» La proposition mise
aux voix n'est pas votée, je ne sais par quel empêchement.
A la barbe blanche succède un pantalon gris-perle qui déclare d'une voix
rageuse, que pour vaincre, il n'y a que la terreur. Il réclame, celui-là,
l'installation d'un troisième pouvoir, d'un tribunal révolutionnaire, avec
la _roulée_ immédiate sur la place publique de la tête des traîtres. La
proposition est frénétiquement applaudie par une claque, groupée sur les
chaises autour de la chaire.
Un troisième prédicateur, qui a toute la phraséologie de 93, apprend qu'on
a trouvé 10 000 bouteilles de vin chez les calotins du séminaire de
Saint-Sulpice, et demande que des perquisitions soient faites chez les
bourgeois, où doivent être cachés de grands approvisionnements.
Ici--je veux être impartial--monte à la tribune un membre de la Commune,
en costume de la garde nationale, et qui parle bonhommement, carrément.
Tout d'abord, il affiche son mépris pour les _phrases ronflantes_, avec
lesquelles on se fait une popularité facile, et déclare que le décret du
Mont-de-Piété, dont le précédent orateur avait demandé l'extension, n'a
pas été étendu au delà des objets de 20 francs, parce qu'il ne s'agit pas
de prendre, sans savoir comment on payera.
Il ajoute que le Mont-de-Piété est une propriété privée; qu'il faut
pouvoir être sûr de lui rembourser, ce dont on le dépossède, que la
Commune n'est pas un gouvernement de spoliation, qu'il est nécessaire
qu'on le sache bien, et que ce sont les maladresses d'orateurs pareils à
celui qui l'a précédé, qui répandent dans le public l'idée, que les hommes
de la Commune sont des _partageux_, et que tout individu qui a quatre sous,
sera obligé d'en donner deux.
Puis parlant des hommes de 93, que, selon son expression, on leur jette
sans cesse _entre les jambes_, il déclare que ces hommes n'ont trouvé
devant eux que _l'action militaire_, mais que s'ils avaient eu à résoudre
les énormes et difficiles problèmes du temps présent, ces fameux hommes de
93 n'auraient peut-être pas été plus adroits, que les hommes de 1871. Et
là-dessus il lance un assez beau et assez brave: «Qu'est-ce ça me fait que
nous soyons victorieux de Versailles, si nous ne trouvons pas la solution
du problème social, si l'ouvrier demeure dans les mêmes conditions!»
On dit, autour de moi, que l'orateur s'appelle Jacques Durand.
* * * * *
_Lundi 8 mai._--En entrant ce matin chez Burty, je vois, sur sa cheminée,
un magnifique bouquet de tamaris, de lilas, d'épines.
Il me raconte qu'il l'a cueilli, hier, sous les obus de Courbevoie. Et
petit à petit, se lève pour moi, de son récit, de la mémoire de la journée,
un paysage tout original et tout charmant, pour un roman de guerre.
Jardins de Neuilly et de Clichy ne font plus aujourd'hui, par la percée
des murs, qu'un seul jardin, tout blanc, tout rose, tout mauve, des
floraisons des lilas et des épines à fleurs doubles: un jardin aux allées,
qu'on dirait macadamisées avec des éclats d'obus, tant il en est tombé,
tant il en tombe tous les jours. Dans la jeune verdure et la flore des
arbustes printaniers, ici des gardes nationaux couchés à côté de leurs
armes, brillant au soleil, là une blonde cantinière versant à boire à un
soldat, avec sa grâce parisienne, et à tout coin, et sous tout abri de
feuillage, sur le drap militaire, des filtrées, des zigzags de couleur à
la Diaz.
Au-dessus des têtes, à tout moment, le beau bruit à la fois sonore et mat
des boîtes à mitraille, en même temps que sur le bleu du ciel ensoleillé,
l'éclosion, la formation, le grossissement lent de nuages, semblables à
ces nuages de féerie, d'où sort un génie ou une fée, habillée de papier
d'or, crachant aujourd'hui des morceaux de fonte.
Et l'horrible mêlé à cela. Un cadavre qu'on hisse dans un fourgon, et dont
un homme retient, à deux mains, la cervelle prête à s'échapper du crâne,
presque décalotté.
* * * * *
_Mardi 9 mai._--Des gardes nationaux! des gardes nationaux! des drapeaux
rouges tout neufs! des cantinières en grand costume! des ambulancières, la
couverture au dos, le sac à pansement au ventre! une multitude armée se
massant sur la place Louis XV. Un moment, j'ai cru que tout ce
rassemblement soldatesque partait pour le rempart. Ce n'est qu'une revue,
où le nombre des gamins a quelque chose d'odieux, de révoltant.
* * * * *
_Mercredi 10 mai._--La proclamation de Thiers est vieillotte comme
l'homme. Sur un tel thème, pas une belle phrase, ou simple, ou éloquente,
ou indignée.
Ces jours-ci, à la Commune, Lefrançais demandait que les secrétaires
voulussent bien faire parler français aux membres du gouvernement. On lui
a répondu qu'on n'en avait pas le temps.
* * * * *
_Jeudi 11 mai._--Tous les magasins des rues avoisinant la place Vendôme
ont leurs glaces treillagées de bandes de papier.
C'est singulier, comme il faut aux documents historiques un enfoncement
dans le passé, pour me toucher. Ai-je, des fois, envié le bonheur,
qu'avait eu Manuel, à mettre la main sur les papiers, avec lesquels il a
fait la BASTILLE DÉVOILÉE. Peut-être, si j'avais été son contemporain, la
trouvaille ne m'eût été de rien. Je le sens à vivre, à peu près tous les
soirs, à côté de Burty, entouré, barricadé de papiers, de notes, de
dépêches, de carnets, trouvés aux Tuileries, et qui m'en lit, à tout bout
de champ, des fragments qui m'assomment. Dans son enthousiasme, sa
jubilation de _trouveur_, va-t-il jusqu'à vouloir me faire toucher du
doigt, les précieux autographes, mes mains les repoussent machinalement.
Après tout, la cause de mon peu de curiosité est-elle due à l'abondance de
la télégraphie, qui donne aux épanchements impériaux un style trop nègre?
Très souvent, le soir, je rencontre, chez Burty, Asselineau. Je ne connais
pas un bavardage qui produise un ennui plus semblable à celui de la pluie,
que le bavardage dudit. Pour n'être pas ennuyeux, à défaut d'autre chose,
il n'est que besoin d'être tout simplement un peu passionné. Lui, c'est la
melliflue et froide expansion de l'égoïsme d'un vieux garçon, doublée du
rabâchage d'un bibliophile.
* * * * *
_Vendredi 12 mai._--La terrasse des Tuileries est couverte de balles de
chiffons, destinées à barricader le jardin, sur toute la face de la place
de la Concorde.
La maison de Thiers n'est pas encore démolie, mais déjà le drapeau rouge
flotte au-dessus du petit cadre bleu, où se trouve le fameux numéro 27. La
place est occupée militairement par des _Vengeurs de la Patrie_, de blêmes
voyous, un ramassis de cette crapuleuse enfance de Paris, dont le métier
est d'ouvrir les portières aux théâtres du boulevard du Crime.
A un: Diable! que je pousse à la lecture d'un journal du soir, m'apprenant
que les Versaillais ont ouvert la tranchée à la batterie Mortemart, un
voisin de café me demande s'il y a quelque chose de grave, aux dernières
nouvelles! Je lui montre le journal, en lui disant que mon exclamation
vient de ce que j'ai une maison à Auteuil, placée juste en face de la
batterie. «Moi aussi, dit-il, j'en ai une!» Et nous causons.
Mon voisin a, dans ce moment-ci, un enfant opéré du croup, que soigne une
sœur. La sœur est obligée de venir, en bourgeoise, pour n'être pas
insultée dans la rue. Maintenant le chirurgien qui a opéré son enfant, et
qui est le chirurgien de l'hôpital Necker, lui contait qu'avant-hier, un
blessé, à qui il avait à faire une amputation le matin, était encore si
saoûl de la veille, qu'il avait été obligé d'attendre à quatre heures.
* * * * *
_Samedi 13 mai_.--Je tombe ce matin dans la destitution en masse des
employés de la bibliothèque, et dans la fuite de ceux qui n'ont pas
quarante ans: une débâcle qui serait grotesque, si elle n'était
lugubre.
La démolition de l'hôtel Thiers est commencée, et le toit mis à jour
laisse voir les voliges de bois blanc d'une économique construction. Au
fond, cette attaque à la propriété, la plus significative qui soit, fait
un excellent mauvais effet.
Lamentable, le spectacle de tout ce quartier, où l'on traque les
réfractaires, et où l'on voit les sbires nationaux se lancer, la
baïonnette en avant, sur les pas d'un adolescent, qui fuit, et cherche à
leur échapper avec ses jeunes jambes.
* * * * *
_Dimanche 14 mai_.--Si jamais je fais ce roman sur la vie de théâtre, dont
mon frère et moi avions eu l'idée, si jamais je fais la psychologie d'une
actrice, il faut que l'idée dominante, la pensée-mère de ce livre, soit le
combat des instincts peuple, des goûts canaille, venant de la procréation,
de la nature, de l'éducation, avec les aspirations à l'élégance, à la
distinction, à la beauté morale: qualités congéniales d'un grand talent.
Il y aurait peut-être une forme originale pour ce livre.
Une première partie, dont voici à peu près le canevas.--Un soir je causais
de cette femme, que je n'avais fait qu'entrevoir, mais qui avait éveillé
en moi une espèce de curiosité amoureuse. Peut-être l'histoire du baiser
de Rachel, donné à Saint-Victor, par dessus un paravent, pendant qu'elle
s'habillait dans sa loge. La causerie avait lieu au bord de la mer, avec
un ancien amant, un homme pratique, un homme d'affaires matiné de
_politiqueur_, une espèce de Montguyon. Moment d'expansion de cet homme
fort et fermé, produit par la beauté et la grandeur de la nuit. Récit très
passionné, très sensuel, très matériel, très crû. Un long silence. Puis
tout à coup il me prend le bras, monte chez moi, allume un cigare, ôte son
habit, et se promène furieusement dans une chambre, en me reparlant
d'elle. Et il raconte l'horreur soudaine qu'il a prise, tout à coup, pour
cette femme, en ayant été témoin de l'étude impie qu'elle avait fait du
rire _sardonique_, dans l'agonie de sa mère, et développe l'idée que le
jeune homme est porté à aimer une femme qui a l'air d'une mauvaise
bougresse, mais que, plus tard, en vieillissant, il veut trouver l'image
de la bonté chez la femme.
Donc un récit parlé pour la première partie.
Deuxième partie.--Un séjour chez un cousin, second secrétaire d'ambassade
dans une résidence d'Allemagne, une résidence comme Hesse-Darmstadt. Un
déjeuner de garçons (peinture de diplomates français et étrangers) où l'on
ne parle que de Paris, et où il est beaucoup question de l'actrice. Les
invités partis, mon cousin me fait lire un paquet de lettres écrites sur
elle, pendant qu'elle a été sa maîtresse, et adressées à un ami mort.
Correspondance d'un enthousiasme tout jeune, qui souffre quelquefois des
_revenez-y_ canaille de la nature primitive de la femme. Intercaler là
dedans le souvenir angélique de nuits d'amour, passées à l'hôtel de
Flandres, à Bruxelles, nuits semblant bercées par l'orgue de l'église
mitoyenne.
Donc la deuxième partie tout épistolaire.
Troisième partie.--Un jour d'hiver, un jour d'inoccupation, sur les cinq
heures, la montée chez un marchand d'autographes qui a de la lumière à sa
fenêtre. Un type à la façon de Laverdet, un cerveau d'ancien
Saint-Simonien, légèrement malade, dont le possesseur porte son chapeau à
la main, dans les rues. Peut-être fait-il son travail de dépouillement, à
la clarté d'un nouvel appareil au _magnésium_, qui donne à son œil clair
une clarté un peu aiguë, un peu surnaturelle... Il range des petits
cahiers, un journal, qui lui a été vendu, après sa mort, par une sœur
crapule de l'actrice, qui a passé sa vie à l'exploiter, et à vendre des
autographes d'elle. Ces petits carnets, c'est la confession amoureuse de
l'actrice, pendant ses amours avec les deux hommes.
Donc, la troisième partie, une autobiographie[1].
[Note 1: Cette étude d'actrice parue, sous le titre de LA FAUSTIN, n'a été
publiée qu'en 1882, et dans une forme différente de celle indiquée ici.]
Tout ce qui reste encore à Paris de population, se tient au bas des
Champs-Elysées, où le rire joliment bruyant des enfants, assis devant le
guignol, monte parfois sur le grondement de la canonnade lointaine.
La brute nationale commence à entrer en fureur. Je vois un de ces ignobles
gardes nationaux, faisant d'office le métier d'agent de police, vouloir
entraîner de force un homme qui n'est pas de son avis. Il ne parle rien
moins que de «l'emballer pour l'École-Militaire et de le faire fusiller».
Il faut entendre les gens des groupes pour avoir une idée de la bêtise
incommensurable du peuple le plus intelligent de la terre. Et il y a
encore une chose plus triste que la bêtise: c'est que dans tout ce qui se
dit, tout ce qui se crie, tout ce qui se gueule, vous ne touchez qu'une
idiote envie, un désir homicide de ravalement.
* * * * *
_Lundi 15 mai_.--Toujours l'attente de l'assaut, de la délivrance qui ne
vient pas.
On ne peut se figurer la souffrance qu'on éprouve, au milieu du despotisme
sur le pavé, de cette racaille déguisée en soldats.
* * * * *
_Mardi 16 mai_.--Aux Tuileries, dans l'allée qui regarde la place Vendôme,
des chaises jusqu'au milieu du jardin, et sur ces chaises des hommes et
des femmes qui attendent tomber la colonne de la Grande Armée... Je m'en
vais.
Cette garde nationale! elle ne mérite vraiment ni clémence ni merci.
Aujourd'hui, ce qui reste de la Commune, du Comité de Salut Public, serait
remplacé par dix forçats bien avérés, bien connus d'elle, qu'elle
exécuterait servilement, et sans une protestation, leurs décrets de bagne.
... Quand je repasse, à six heures, dans les Tuileries, là où fut le
bronze, autour duquel s'enroulait notre gloire militaire, il y a un vide
dans le ciel, et le piédestal tout plâtreux montre, à la place de ses
aigles, quatre loques rouges flottantes.
Sur les visages, comme l'annonce d'un événement heureux. On murmure chez
les marchands de tabac que le drapeau tricolore flotte sur la porte
Maillot.
Je regarde, à la lueur du gaz, de magnifiques photographies, représentant
les ruines des maisons de Saint-Cloud, me demandant si la mienne ne
figurera pas dans la suite de cette galerie.
* * * * *
_Mardi 17 mai_.--Je suis réveillé par une voisine d'Auteuil, venant
m'apprendre qu'un obus a démoli, hier, une fenêtre de ma maison. Le
bombardement redouble. Aujourd'hui, dans Paris, grand mouvement
d'artillerie et de camions de vin, annonçant une action prochaine.
Les boutiques se ferment, l'une après l'autre, et par les vitres de la
porte sans volets de celles qui ne sont pas fermées, vous apercevez, sur
une chaise, l'affaissement et les bras tristement pendants du boutiquier
désœuvré.