Renan nous raconte cela, chez Brébant, où le dîner est aujourd'hui réduit

à quatre convives, et il se plaint, avec justice et éloquence, du manque

de courage des députés de Paris. Il dit qu'ils auraient dû parcourir la

ville, et, parlant aux groupes, en faire sortir une résistance. Il dit que

s'il avait été honoré du mandat de ses concitoyens, il n'aurait pas manqué

à ce qu'il appelle un devoir. J'aurais voulu, ajoute-t-il, m'y faire voir,

portant sur mon dos, quelque chose parlant aux yeux, quelque chose qui fût

une marque, un signe, un langage, quelque chose pareil au joug, dont le

prophète Isaïe ou Ezéchiel avait chargé ses épaules.

Puis, par ces zigzags, particuliers aux conversations vagabondes, la

parole de Renan va au prince Napoléon, et à son voyage dans les mers du

Nord. Il nous raconte que, l'abordant tout heureux, le matin où le

bâtiment appareillait pour le Spielberg, l'abordant avec:--«Un beau temps,

monseigneur?»--«Oui, un beau temps pour retourner en France.»

Le prince avait reçu dans la nuit une dépêche, lui apprenant la

déclaration de guerre à la Prusse, et le rappelant en France. Le prince

ajouta: «Encore une folie, mais c'est la dernière qu'ils feront!»

Et là-dessus, Renan s'étend longuement sur la justesse des prévisions du

prince, sur sa perspicacité de Cassandre, et il nous parle de toute une

nuit, passée à l'ambassade de Londres, pendant laquelle il avait entendu

le prince prédire à Lavalette et à Tissot, prédire tout ce qui est arrivé.

* * * * *

_Mercredi 19 avril_.--Quelqu'un affirmait hier qu'on évaluait à 700 000 le

nombre des personnes parties de Paris, depuis les élections.

Sur le quai Voltaire, une odeur de poudre, apportée par le vent, et

remontant la Seine sur le cours de l'eau.

Une partie de la journée, je reste à entendre la canonnade, au bout de la

terrasse du bord de l'eau, derrière la Renommée, jetée en amazone sur son

cheval de pierre, et s'enlevant toute blanche; sur un ciel gris d'ondées

et de fumées, où courent de grands nuages violets.

* * * * *

_Jeudi 20 avril_.--A onze heures du matin, le boulevard, de la rue

Montmartre à la Bastille, présente l'aspect d'une grande rue d'une ville

de province mal éveillée, dans laquelle on se promenait autrefois, pendant

le relais de la diligence.

Calme et vacuité de la place de la Bastille. Au haut de la colonne, le

Génie brandit son drapeau rouge; à son pied des marchandes débitent des

pommes de terre frites et du café au lait, au milieu d'un étal de vieille

ferraille.

En tête de la rue Saint-Antoine, ébauches de barricades, ancien système.

Et à tout moment, le retour d'une garde nationale harassée, ou le départ

des compagnies, portant leurs victuailles dans des mouchoirs, attachés à

leurs baïonnettes. Des compagnies composées de vieillards en cheveux

blancs, et de garçonnets qui semblent des enfants. J'en vois un, porteur

d'un long fusil, dont la mine gamine fait retourner les passants, dans un

mouvement de pitié.

Devant l'Hôtel de Ville, le cuivre luisant neuf d'une trentaine de canons.

Toujours des mensonges et des nouvelles de victoires signées de tous ces

noms étrangers, qui me sont suspects comme des généraux de la Prusse,

donnés à la France, pour s'entre-déchirer et s'achever.

Hommes s'approchant mystérieusement de vous, avec quelque chose de caché

contre la poitrine, sous le croisement du paletot, et vous offrant le BIEN

PUBLIC, qui se vend depuis deux jours sous le manteau.

On me raconte, ce soir, l'originale campagne d'un sexagénaire, engagé

pendant le siège, dans une compagnie de francs-tireurs. Il ne s'agissait

pas du tout, pour lui, de sauver la France, mon savant voulait seulement

étudier les cryptogames qui se développent sur les cadavres. Et cette

campagne lui a fourni les observations les plus curieuses sur les

cryptogames français et prussiens.

* * * * *

_Vendredi 21 avril_.--Groupe d'ouvriers qui causent en tête des

Champs-Elysées.

Toute la causerie est sur la cherté de la vie, et l'orateur du groupe

conte qu'il a eu un père qui tournait la meule: «Il ne gagnait que

cinquante sous par jour, dit-il, et cependant il a pu nourrir trois

enfants, tandis que moi qui gagnais cinq francs sous l'Empire, j'ai eu

toutes les peines à en nourrir deux.» La hausse des salaires ne

correspondant pas au surenchérissement de la vie; voilà au fond le grand

et le juste grief de l'ouvrier contre la société actuelle... Ici je me

rappelle que mon frère et moi, avons écrit quelque part que la

disproportion entre le salaire et la cherté de la vie tuerait l'Empire...

Et l'ouvrier ajoute: «Qu'est-ce que ça me fait à moi, qu'il y ait des

monuments, des opéras, des cafés-concerts, où je n'ai jamais mis le pied,

parce que je n'avais pas d'argent.» Et il se réjouit de ce qu'il n'y aura

plus, dorénavant, de gens riches à Paris, persuadé qu'il est, que la

réunion des gens riches, en un endroit, y fait monter la vie.

Cet ouvrier est à la fois stupide et plein de bon sens.

La VÉRITÉ annonce, que demain ou après-demain, doit paraître à l'OFFICIEL,

une loi en vertu de laquelle sera enrôlé et condamné à marcher contre les

Versaillais, tout homme marié, ou non marié, de dix-neuf à cinquante-cinq

ans. Me voilà sous la menace de cette loi. Me voilà, dans quelques jours,

obligé de me cacher, comme au temps de la Terreur. Le passage est encore

libre, à la rigueur, mais je n'ai pas la volonté de m'en aller.

Quelle partialité dans les hommes de parti! Dire que j'entendais, ces

jours-ci, des Français déclarer qu'ils préféreraient l'occupation

prussienne à l'occupation versaillaise! Ce sont les mêmes hommes qui

s'indignent contre les émigrés. Ceux-ci, cependant, avaient, pour appeler

l'étranger à leur aide, les circonstances atténuantes de la confiscation

de leurs propriétés, et du cou coupé de leurs femmes, de leurs sœurs, de

leurs filles.

Des corbillards qui vont chercher des morts, parcourent le boulevard,

ornés de leurs huit drapeaux rouges flottant au vent, et enveloppant dans

leurs plis sinistres, les trognes macabres des cochers.

A la tombe de mon frère, à Montmartre, la fusillade et la canonnade

semblent toutes proches et comme dans l'intérieur de Paris. Sur les

hauteurs du cimetière, que les morts russes et polonais ont choisi pour

lieu de leur sépulture, des femmes, couchées sur les pierres des tombes,

écoutent, se soulevant pour voir.

Je retrouve la canonnade--elle est terrible aujourd'hui--sur la terrasse

des Tuileries, au bord de l'eau. De temps en temps y monte, dérangé de son

bain de soleil par le bruit, un rentier en casquette, que fait redescendre

presque aussitôt à la «Petite Provence» l'éloquence _guillotineuse_ d'un

garde national aviné.

On ne peut pourtant pas s'en aller dans ce moment, où nos amis les ennemis,

semblent se rapprocher tellement, qu'on se demande s'ils ne sont pas

entrés, et qu'on s'attend à voir, dans la débandade des gardes nationaux,

apparaître sous l'Arc de l'Étoile, au milieu des coups de fusil, les têtes

des colonnes versaillaises. Mais au bout de tout ce bruit effroyable rien

ne paraît, et l'on s'en va en disant: «Allons, ce sera pour demain.» Et ce

demain n'arrive jamais!

* * * * *

_Samedi 22 avril_.--Ici à Paris, je me sens vivre, comme par un voyage,

dans une grande ville de l'étranger, où je serais arrêté par un

contretemps quelconque. J'ai les heures vides, ennuyeuses, inoccupées, du

séjour en camp volant.

Quelques misérables petits pots de verdure, au Marché aux Fleurs, que des

ouvriers emportent en mordant dans leur pain.

Je vais au Jardin des Plantes avec l'idée d'une reconnaissance des lieux.

Je veux voir s'il n'y aurait pas une cabane de cerf ou de gazelle vacante,

et si je ne pourrais pas corrompre un gardien, pour y venir coucher la

nuit, dans le cas où la réquisition militaire ou l'inimitié du

tout-puissant Pipe-en-Bois, viendraient à me rechercher et à me découvrir

rue de l'Arcade.

Le Jardin des Plantes a la tristesse de Paris. Les animaux sont

silencieux. L'éléphant, abandonné de son public, indolemment appuyé à un

pan de mur, mange son foin, comme un homme tout à coup condamné à dîner

seul. L'ennui des féroces s'y étale dans des poses lasses.

Par les allées défoncées flânent une dizaine de gardes nationaux, dont

l'un fait des phrases attendries sur la maternité d'une kanguroo, opposant

la poche toujours ouverte de la bête au délaissement dans lequel les

femmes _aristo_ laissent leurs enfants.

Je monte le chemin du cèdre et du belvédère, le chemin gravi plusieurs

fois par mon frère et par moi, pour le premier et le dernier chapitre de

MANETTE SALOMON. Ah! si l'on m'avait dit alors: «Dans quelques années tu

repasseras par ce chemin, tout seul, tout seul à jamais... et les coups de

canon que tu entendras seront des coups de canon prussiens, en train de

démolir peut-être ta maison!»

Je ne vois, autour de moi, que des biches, qui fuient épouvantées, ou des

buffles écoutant, dans leur immobilité stupéfaite, cet orage et ce

tonnerre,--qui durent depuis cinq mois.

Tout le long de la rue de Rivoli, c'est le défilé des malles des derniers

bourgeois, gagnant le chemin de fer de Lyon.

Place de l'Hôtel-de-Ville, on crie la biographie de Jules Vallès, et

j'achète le canard, où mon confrère est présenté comme le type et le

parangon de l'homme né «entre la réaction

_Orléano-clérico-légitimo-bonapartiste_ et la restauration de l'Empire,

entre une intrigue ténébreuse et un crime tel qu'aucun qualificatif ne

saurait le caractériser».

* * * * *

_Dimanche 23 avril_.--Je passe une partie de la journée au TEMPS. Nefftzer

ne veut plus y écrire. Scherer en fabrique un à Saint-Germain, avec

Hébrard. Dans cette dislocation, Charles Edmond retient celui-ci, qui veut

émigrer à Saint-Germain, modère celui-là, qui a des tendances communardes,

arrête ce dernier, qui a des principes versaillais. J'entends tout cela

par le vitrage ouvert d'un grand cabinet, où, couché sur un divan, dans

l'ébranlement de la maison par la presse qui tire, j'ai le sentiment et le

vague malaise du roulis, dans une cabine.

Le soir, dans le quartier du Luxembourg, la générale à tout coin de rue.

J'entre chez un marchand de tabac. Des gardes nationaux déclarent dans une

grande animation qu'ils marcheront contre les Versaillais, sans fusils. Et

l'un s'écrie: «Contre ces cochons,--il parle des communards,--j'aurai

toujours avec moi la force de mes bras!» Je demande à la marchande de

tabac ce que c'est? Elle me répond qu'il y a des émeutes à la mairie... et

la femme se met à pleurer.

Sous les arcades Rivoli, une jolie scène. Une fille, un peu tutoyée des

deux mains par un garde national, se dérobe avec les fuites de corps et

les révérences d'une soubrette se défendant contre le désir d'un grand

seigneur. Puis le garde national, à une vingtaine de pas de là, dans un

dandinement charmant et gouailleur, elle laisse siffler de sa bouche, avec

un mépris intraduisible: «De la câanaille!»

* * * * *

_Lundi 24 avril_.--Quel appoint et quel _chauffage_ apporte dans cette

insurrection, le vin aux sentiments, patriotiques, libéraux, communards!

La redoutable statistique qu'il y aurait à faire de tout le vin, bu dans

ce temps, et pour combien il entre dans l'héroïsme national. On ne voit

que barriques, roulées par des gardes nationaux vers leurs postes, et les

bataillons qui partent pour la gloire, ne partent qu'escortés de chariots,

effondrés sous les tonneaux.

Je reparcours, ce soir, la CONFESSION D'UN ENFANT DU SIÈCLE, dont j'ai

trouvé l'édition originale. J'ai déjà l'édition originale de VOLUPTÉ; Je

voudrais avoir celles de MADEMOISELLE DE MAUPIN et de LELIA. Ces livres

pour moi sont des plus curieux: ce sont des analyses de

l'inassouvissement,--la maladie de l'intelligence du temps.

* * * * *

_Mardi 25 avril_.--Aujourd'hui c'est la trêve pour l'évacuation des

habitants de Neuilly.

Je pousse au rempart. Jusqu'à la barrière de l'Étoile, rien que des

lampadaires cassés, et des écorniflures dans la pierre des maisons. Au

delà, c'est autre chose. La barrière de l'Étoile est tout étoilée d'éclats

aux creux noirâtres, et dans le bas-relief de l'INVASION, un obus a enlevé

le bras de l'enfant, porté sur l'épaule de sa mère. En bas, il y a des

bornes de granit, brisées en fragments de la grosseur d'un morceau de

sucre.

La vraie dévastation commence à l'Avenue de la GRANDE ARMÉE, et suit tout

le long jusqu'au rempart du côté des rues de Presbourg, des rues Rude, des

rues Pergolèse, etc. Ce ne sont que des trous béants, balcons arrachés,

tuyaux de conduite coupés en cinq ou six endroits, devantures au fer tordu

et recroquevillé. On marche sur du _poussier_ de verre, de brique,

d'ardoise, recouvrant le trottoir.

Entre-t-on dans les maisons, on passe devant la loge du concierge,

casematée avec des matelas, posés sur des échelles, et on trouve le

quatrième étage, gisant dans la cour.

L'anéantissement que produit un obus dans un intérieur, j'en trouve deux

épouvantables exemples. L'un chez un perruquier: de tout le mobilier de la

boutique, il ne reste qu'une scorie d'un poêle en fonte, et la moitié d'un

cadran d'horloge sans aiguille. L'autre chez un boulanger: un obus qui a

labouré une cloison de bois, en a fait un semblant de natte, dont les fils

seraient cassés.

Tout le monde déménage. Une femme éperdue jette sur une voiture les

tiroirs d'un négoce quelconque; et le pas de la porte cochère est garni de

tous les bouquets de mariées sous verre de la maison, prêts à partir pour

Paris.

Les survivants au bombardement, à la menace de la mort à toute minute, ont

quelque chose de l'apparence des somnambules, faisant des actions dans le

sommeil et la nuit. Il y en a qui portent sur eux la résignation du

fatalisme.

La foule, qui vague dans cette destruction, est coléreuse. Et devant le

spectacle de cette dévastation, un petit vieux, dont les yeux semblent

deux jets de gaz, parle de supplices effroyables à infliger à Thiers, avec

des mouvements de mains assassines, qui ont devant lui des contractions

d'étrangleur.

* * * * *

Dans ce moment-ci, le café Voisin est l'endroit où l'Etat-major de la

place Vendôme vient prendre le café, avec quelques frères et amis. Il est

curieux d'entendre ces messieurs, et d'assister, de son coin d'ombre, à

cette sauvage parlotte. Aujourd'hui la destruction de la colonne Vendôme

les amène à parler du Musée de Cluny. L'un d'eux, déblatérant contre ces

_fausses anticailles_, émet l'idée que l'argent consacré à ces achats

stupides, est détourné d'une destination utilitaire et profitable au

peuple, et conclut à la vente de ces bibelots au profit de la nation.

Burty, qui a passé la journée avec les gens de LA LIGUE, me confirme cet

hébétement, ce fatalisme résigné des gens qu'il a vus, et dont beaucoup

n'ont pas voulu rentrer à Paris. Il me raconte que passant avec une

voiture d'ambulance, devant un groupe de femmes ramassées sous une porte

cochère, comme il leur avait crié, si elles voulaient rentrer à Paris, sa

demande avait été accueillie par une espèce de rire:--un refus à la fois

triste et moqueur.

* * * * *

_Mercredi 26 avril_.--Oui, je persiste à le croire, la Commune périra,

pour n'avoir pas donné satisfaction au sentiment qui fait sa puissance

incontestable. Les franchises municipales, l'autonomie de la Commune, etc.,

etc.: tout le nuage métaphysique dans lequel elle se tient, propre à

satisfaire quelques idéologues de cabaret, n'est pas cela qui lui donne

une action sur les masses. Sa force lui vient absolument de la conscience,

que le peuple a d'avoir été incomplètement et incapablement défendu par le

gouvernement de la Défense nationale. Si donc la Commune, au lieu de se

montrer plus complaisante aux exigences prussiennes que Versailles

lui-même, avait rompu le traité qu'elle reproche à l'Assemblée, si elle

avait déclaré la guerre à la Prusse, dans une folie furieuse de l'héroïsme,

M. Thiers était dans l'impossibilité de commencer son attaque, il ne

pouvait travailler à la reddition de Paris avec le concours de l'étranger.

Maintenant, si la résistance avait été énergique, si deux ou trois petits

succès de rien avaient inauguré cette tentative--dira-t-on

impossible--savez-vous ce qui serait arrivé? M. Thiers, pas plus que ses

généraux, n'eût été maître de ce mouvement, et tout le pays aurait été

entraîné dans une reprise à outrance de la guerre. En tous cas, la mort de

la Commune, dans ces conditions, eût été une grande mort, une mort qui eût

fait faire un rude chemin aux idées, qu'elle abritait sous son drapeau.

Mme Burty, que je trouve seule, occupée nerveusement à faire briller les

bronzes japonais de la petite vitrine, m'entretient tristement de la

surexcitation maladive que fait la politique chez son mari. Puis elle me

raconte une scène brutale et stupide faite à Mme Bracquemond, qui est

professeur dans une école de dessin, une scène faite, en présence de ses

élèves, par un délégué et une déléguée de la Commune. Or, le délégué est

un peintre en bâtiment, et la déléguée sa femme.

Dans les cafés, les rares gandins qui sont restés à Paris, enseignent, le

soir, aux lorettes, à calculer la distance des canons qui tirent, d'après

le nombre de secondes, qui s'écoulent entre l'éclair et la détonation.

_A huit francs la dépêche de Thiers!_

C'est un homme en blouse, assis sur un banc des boulevards, qui vend un

énorme obus, posé à terre devant lui.

* * * * *

_Vendredi 28 avril_.--En lisant la CONFESSION D'UN ENFANT DU SIÈCLE, je

suis frappé de l'action que certains livres exercent sur certains hommes,

et comme ces hommes, chez lesquels le père n'a pas imprimé une marque de

fabrique, sortent tout entiers des entrailles d'un bouquin. Toute la

méchanceté trouble de ce livre, je l'ai sentie, je l'ai touchée chez

quelques jeunes gens, mais encore accrue, développée, mise en pratique

fielleuse par une basse naissance. Alors je me demandais curieusement, si

ces jeunes tiraient tout cela de leur propre fonds. Aujourd'hui je

m'aperçois que cette méchanceté n'était qu'un plagiat, un plagiat

littéraire, qui, avec l'aide de détestables instincts, est devenu à la fin

un tempérament. En sorte que l'Octave de la fiction a vraiment fait, comme

dans une matrice humaine, des tas de petits Octaves, en chair et en os.

Fatigué du spectacle de la rue, de la vue des gardes nationaux toujours

saouls, de la canaille en plein épanouissement, je me sauve au Jardin des

Plantes. J'ai besoin de voir des fleurs et d'élégantes bêtes.

L'aide-jardinier, qui m'introduit dans les serres, me dit: «Vous venez

voir nos malades?» Il fait allusion à tous ces arbres frileux, qu'a tués

le froid, entré par les vitrages, avec les obus prussiens.

* * * * *

_Samedi 29 avril_.--Deux histoires vraies de l'ambulance des

Champs-Elysées.

Un garde national est apporté blessé. La blessure est intéressante. C'est

un bouton d'obus, un morceau de fonte, gros comme une pièce de quarante

sous, qui est entré à la tête du fémur, est descendu le long de la cuisse,

a contourné le mollet et s'est logé près de la cheville. Il agonise au

bout de trois jours. Sa femme a été prévenue. Elle est là, le regardant

mourir, muette, sans une parole. Une femme de l'œuvre qui passe,

entreprend de la consoler: «Ma pauvre femme...» L'épouse l'interrompt: «Il

y a dix-huit ans que nous étions ensemble, et nous ne pouvions pas nous

souffrir,» et la voici qui entame un chapitre de griefs interminables

contre l'agonisant. La dame de l'œuvre s'esquive... Le dénouement se

précipite. Un quart d'heure n'était pas passé, qu'un garçon de salle

murmure à l'oreille de la femme: «--Votre mari est mort!--Il faut qu'un

chirurgien le dise!» reprend la femme. On va chercher un interne qui tâte

le cadavre, et dit: «--Oui, il est bien mort!» A quoi la veuve riposte

aussitôt: «--Eh bien, la pension?--Je ne l'ai pas sur moi!» fait l'interne,

qui l'expédie à Chenu, qui la réexpédie à un délégué.

Autre histoire. Un jeune garde national meurt d'une blessure presque

imperceptible à la poitrine, mais que l'on suppose avoir amené les plus

graves désordres à l'intérieur. Il y a une grande curiosité chez les

médecins, pour étudier le cas. Le père, qui était au chevet de son fils, a

disparu. On ne sait ce qu'il est devenu. Le cadavre est transporté dans le

petit chalet, au fond. Trois médecins s'y glissent. L'autopsie commence,

est commencée... quand, tout à coup, le père se précipite dans le chalet,

avec des cris de nature à ameuter les passants. Le garçon d'amphithéâtre

n'a que le temps d'enfermer les médecins dans une autre salle, et il a à

peine tourné la clef, qu'il retrouve le père sur le cadavre de son fils,

ouvert. Le père crie, menace, parle de faire monter le peuple dans le

chalet.--«Veux-tu vingt francs, lui dit froidement le garçon

d'amphithéâtre?--Vingt francs! un fils unique! reprend le père. Vous

entendez la scène.--Allons, vingt-cinq.» Le père se calme, tend la main,

et file.

Le père, on l'a su depuis, était un ancien garçon d'amphithéâtre qui avait

flairé le désir d'autopsie, s'était caché dans l'ambulance, avait assisté

aux allées et venues de son confrère, avait donné le temps aux chirurgiens

de commencer, puis avait bondi de son embuscade.

* * * * *

_Dimanche 30 avril_.--Thiers et Dufaure, en repoussant la conciliation,

sont parfaitement logiques. Que dire des journalistes demandant, dans une

colonne, la conciliation avec des gens, contre lesquels, dans une autre

colonne, ils réclament l'application de tel ou tel article du Code pénal.

Ce soir, le Paris du dimanche qui ne possède plus de banlieue; qui n'a

plus de cafés-concerts en plein air, passe sa soirée au bas de l'avenue

des Champs-Elysées, assistant à la canonnade, comme à un feu d'artifice.

Du reste, la guerre civile fait grandement les choses. Ce soir, canons et

mitrailleuses ne s'interrompent pas une minute. Dans le ciel pluvieux,

au-dessus des ormes sans feuilles des Champs-Elysées, dans la direction

des Ternes, se déroule un grand nuage rouge, que colorent, d'un feu

renaissant, trois incendies dévorant des maisons. Sous l'impression

lugubre, dans les groupes noirs, les femmes maudissent les Prussiens de

Versailles; des orateurs parlent, avec des cuirs et des larmes dans la

voix, de l'_exploitation_ de l'ouvrier; et des ivrognes crient: _A bas les

voleurs!_ en regardant les bourgeois dans le nez.

* * * * *

_Lundi 1er mai_.--Des bataillons revenant d'Issy et traversant le

boulevard, précédés d'une joyeuse musique, d'un tapage de gaieté, qui fait

contraste avec la mine piteuse des hommes, et la prostration dans laquelle

ils marchent. Au milieu d'eux marque le pas une femme, le fusil sur

l'épaule. Derrière suivent deux voitures pleines de fusils. On dit, dans

la foule, que ce sont les fusils des morts et des blessés.

* * * * *

_Mardi 2 mai_.--Depuis le 18 mars, je n'ai pas vu à l'étalage d'un seul

changeur un billet, un louis, une pièce de cinq francs. C'est peut-être le

plus topique témoignage de la confiance qu'inspire à l'Argent, la Commune.

* * * * *

_Mercredi 3 mai_.--Des femmes de coiffeurs, il y en a encore à Paris, mais

des coiffeurs peu, et des garçons coiffeurs, pas du tout, en sorte que,

pour se faire couper les cheveux, on est obligé de faire cinq ou six

boutiques.

Un frêle échafaudage commence à monter le long de la colonne Vendôme et à

étreindre son bronze glorieux.

Une circulaire de la guerre fait assavoir aux gardes nationaux: que, comme

l'envoi d'un parlementaire peut être une ruse de guerre, il faut continuer

à tirer, quand même l'ennemi a cessé le feu... Et en même temps une

affiche du citoyen Rossel, en réponse à la sommation de rendre le fort

d'Issy, menace, sous le prétexte d'insolence--il est bien difficile à une

sommation de ne l'être point un peu--menace de faire fusiller le premier

parlementaire qui en apportera une seconde.

Cela me semble la suppression du dialogue entre les deux armées.

Huit heures. Aux Champs-Elysées un ciel d'or pâle, teinté de rose. Les

arbres violacés, avec dessous des silhouettes noires s'avançant ou

reculant, à mesure que les détonations d'obus se rapprochent ou

s'éloignent. Des groupes aux discussions colères, où tout homme qui

discute les actes de la Commune, est traité de _mouchard_--un mot qui fait

assassiner par les foules.

Journal des Goncourt (Deuxième série, premier volume) Mémoires de la vie littéraire · 第 15 / 20 段