Quatre ou cinq canons arrivent, et le rempart se met à répondre

frénétiquement. Dans le soleil, et sur cette avenue qui semble, en sa

montée toute droite, un praticable du vieux cirque de Franconi, au delà

des bras levés de la porte du rempart, c'est un chaud brouillard sillonné

d'éclairs, noyant, dans une vapeur azurée et mordorée, les arbres de

l'avenue, les maisons des deux côtés, la barricade: un brouillard dans

lequel s'étagent les bâtisses et la colonne de l'horizon, ainsi

qu'apparaîtrait une Acropole. Un véritable effet d'apothéose, avec ces

jeux de lumière, cette transfiguration lumineuse des choses, cette gloire

du couchant, ce ciel d'or, tout craquant d'artifices.

Au milieu de ma contemplation: pif, paf, crac, c'est un obus qui frappe,

au-dessus de nos têtes, la corniche de gauche de l'Arc de l'Étoile. A

l'instant, tout le monde à plat ventre, pendant qu'un éclat rebondit à

côté de moi, avec son vilain bruit sec. Là-dessus, tout le monde de se

relever et de se sauver. J'en fais autant.

Une affiche annonce que tout citoyen qui ne se sera pas fait inscrire,

dans les vingt-quatre heures, sur les registres de la garde nationale,

sera désarmé et arrêté, s'il y a lieu. Cette loi, jointe à celle sur les

propriétaires, me semble un joli préambule de la Terreur.

Quelqu'un vivant en contact avec les gouvernants de l'heure présente, et

que je rencontre, me dit négligemment: «Il se pourrait bien que, cette

nuit, on fusillât l'archevêque!»

* * * * *

_Samedi 10 avril_.--Chez Voisin, je demande le plat du jour: «Il n'y en a

pas, il n'y a plus personne à Paris,» me répond-on. Il ne dîne aujourd'hui

qu'une vieille habituée, que j'y ai vue, pendant tout le temps du siège.

En sortant de là, je suis frappé du peu de monde qu'on rencontre. Paris a

l'air d'une ville où il y a la peste. Il n'y a vraiment plus de matière

masculine pour faire des groupes, et les quelques figures de jeunes gens

qu'on rencontre, appartiennent à des étrangers.

Le seul mouvement, la seule vie de Paris: ce sont de petits déménagements,

entre chien et loup, sur des voitures à bras, traînées par des gardes

nationaux: les locataires démocrates se hâtant de profiter du décret de la

Commune sur les loyers.

Pas de groupe sous le lampadaire de l'Opéra, pas de groupe au coin de la

rue Drouot, je rencontre seulement quelques gens ramassés à l'entrée de la

rue Montmartre.

Une chose curieuse dans les petits rassemblements, où je me fourre, on ne

cause pas des événements de la journée, et je n'entends parler que du

passé, du siège de Paris, des incidents de ce siège et de l'ineptie de la

défense. L'on sent très bien que la principale force de l'insurrection

vient, non de ce que Versailles fait de bête ou de maladroit, mais de ce

qu'ont manqué d'entreprendre les Trochu et les Favre. Et la grande faute

de Thiers, est d'avoir admis dans son ministère, les hommes dont

l'incapacité semble au peuple une trahison.

Ce soir, sur le boulevard, les glapissements de la vente du SOIR, de LA

COMMUNE, de LA SOCIALE, enfin de LA MONTAGNE, qui annonce la proclamation

de la République en Russie.

A Auteuil, il y a en ce moment des gens qui achètent des cordes, pour se

faire descendre, par les amis, le long des fortifications, et se sauver de

la réquisition nationale.

* * * * *

_Dimanche de Pâques, 9 avril_.--Un sommeil, à tout moment, interrompu par

des coups de canon.

Le concierge de la villa me prévient qu'on doit venir faire des visites

domiciliaires, à midi. Il m'engage, si j'ai des armes, à les cacher. Ces

messieurs prennent tout: armes de luxe, de collection. Il a vu emporter

des arcs et des flèches de sauvages.

En allant à Paris, je vois passer, entre cinq gardes nationaux, un pauvre

diable de savetier, que j'ai aperçu souvent travailler dans une échoppe,

près du marché, et que, tout malade, on a fait lever de son lit. On

l'entraîne au secteur. Sa femme le suit, en poussant des cris terribles.

Pourquoi est-il arrêté? on ne sait.

A onze heures, je suis seul, tout seul, dans la grande salle de Péters, où,

symptôme de la terreur qui règne, les garçons ne parlent qu'à voix, tout

à fait basse.

Chez Burty, je rencontre Bracquemond, que ses trente-huit ans mettent sous

le coup de la loi de la garde nationale. Il sort pour aller demander à un

ambulancier de ses amis, de le faire inscrire comme aide, et de lui

permettre de coucher dans son baraquement, pour n'être pas pincé.

Burty et moi, nous l'accompagnons à l'ambulance, établie dans le jardin du

concert Musard.

En entrant à l'ambulance, c'est le spectacle de blessés, se traînant avec

des béquilles, un X en bandoulière, de blessés qu'on promène en petites

voitures, de blessés parmi lesquels un adolescent, le bras en écharpe,

tire le sabre avec un bâton.

Nous entrons dans une chambre de baraquement, où se trouve le pittoresque

de la guerre, mêlé au désordre d'une chambre d'étudiant. Quatre ou cinq

jeunes ambulanciers mangent dans des gamelles, au milieu de livres. L'ami

de Bracquemond nous entraîne bientôt sous une tente, où la croix rouge de

l'_Internationale_ traverse le gris de la toile. On nous sert de

l'eau-de-vie, dans des verres à poser des ventouses.

La conversation est naturellement épouvantable, avec le tour gai, habituel

à la parole des internes: «Les blessures sont terribles, dit l'un des

jeunes gens, qui a des ciseaux et une pince, passés dans la première

boutonnière de sa vareuse. Nous avons dix-huit _étripés_ dans le petit

pavillon là-bas... c'est de la bouillie humaine... Il y en a qui ont le

devant tout entier de leur capote, dans le ventre... d'autres ont les

jambes broyées et enflées, qu'on dirait de _vraies tulipes_... L'autre

jour, on en a apporté un, qui avait la mâchoire descendue au milieu de

l'estomac... un masque antique... et l'infirmier, concevez-vous, qui

s'échignait à lui demander son nom!»

Un second ambulancier parle d'un blessé qu'on a retourné, et ouvert par

derrière, comme une armoire, à l'effet d'étudier le curieux trajet d'une

balle de chassepot.

«Tenez, un intéressant bonhomme qui passe là, avec sa calotte noire,--nous

dit l'ami de Bracquemond,--c'est l'homme qui a quarante sous, pour

déshabiller les morts... Chez lui, c'est une vraie passion... il ne couche

dans le pavillon que lorsqu'il y a l'espérance d'en _racoler_... il faut

voir de quel œil amoureux il vient regarder, épier ceux qui vont

_claquer_... Ah! une voiture, voici des blessés!»

Il disparaît et reparaît, ramenant bientôt un homme qu'il soutient, un

homme, la tête entortillée de bandes, le visage plaqué de plâtre, comme un

gâcheur: «En voilà un, qui a de la chance,--s'écrie l'ami de Bracquemond,

rentrant quelques minutes après,--il était dans le poste de la porte

Maillot, quand un obus à éclaté, et tout effondré. Eh bien, mon homme est

contusionné partout, et n'a pas une blessure... A ce qu'il paraît,

ajouta-t-il, les Versaillais sont entièrement maîtres de Neuilly, et le

rempart commence à devenir un endroit d'écrabouillement... Puis on dit que

les fédérés commencent à manquer de projectiles.»

Bracquemond est allé faire un tour dans une salle de blessés. Il rentre

très pâle. Il vient de voir des tronçons d'hommes, dont la vie n'est plus

qu'un battement de paupières.

Dans ce moment apparaissent quatre corbillards, flanqués de drapeaux

rouges, et des délégués de la Commune entrent réclamer des cadavres, pour

servir d'escorte au mort Bourgoin. On se dépêche de leur clouer, dans des

bières, les premiers venus. Les délégués sont pressés. Ils ne les prennent

pas tous. L'interne nous en découvre un, resté là. Un homme dont un obus a

enlevé la moitié de la figure, et presque tout le cou, avec le bleu et le

blanc d'un de ses yeux coulé sur une de ses joues. Il a encore la main

noire de poudre, levée en l'air, et contractée, comme si elle serrait une

arme.

Là-dessus, nous partons. Au moment où l'on nous ouvre la barrière, une

femme dit au gardien, d'une voix dolente: «--Monsieur, vous avez mon mari,

parmi les morts?--Comment s'appelle-t-il?--Chevalier.--On ne connaît pas

ça... Allez à Beaujon, à Necker.»

J'entre dans un café, au bas des Champs-Elysées, et pendant que les obus

tuent à la hauteur de l'Arc de l'Etoile, de l'air le plus tranquille, le

plus heureux du monde, des hommes, des femmes boivent des bocks, en

entendant chanter des chansons de Thérésa, par une vieille violoniste.

Alors défilent, précédés de nombreux nationaux, les corbillards aux

drapeaux rouges, et derrière eux, marche en grandes bottes, en vareuse

noire, en écharpe sang de bœuf, Vallès, que j'avais reconnu à l'ambulance,

et dont j'avais évité, dans le moment, la poignée de main, dissimulé

derrière un lit,--Vallès, soucieux, engraissé, jaune comme un morceau de

lard rance.

Rentré, un instant, à Auteuil, la furie de la canonnade qui continue, me

jette, à la sortie du spectacle d'horreur de la journée, dans une profonde

tristesse, sur le sort de ces brutes.

Ce soir des ébauches de barricades sur la place de la Concorde.

Rue neuve du Luxembourg, un garde national disant à une portière: «Mais si

cet homme est suspect, il faut l'emballer, et je vais le faire emballer,

moi!».

Sur le boulevard, du monde, quelques jeunes gens. Il semble que l'insuccès

de la journée fasse ressortir des cachettes, un peu de Paris.

* * * * *

_Lundi 10 avril_.--En cette durée de la lutte, et dans le rien, qui peut

donner la victoire à l'un ou à l'autre parti, on passe par des

alternatives terribles de crainte ou d'espérance, avec tout ce qui

s'annonce, tout ce qui se dit, tout ce qui s'imprime, tout ce qui ment.

Vers les cinq heures du soir, est arrivée, ventre à terre, une estafette,

qui, dit-on, a donné l'ordre de basculer les pièces sur les remparts. En

même temps débouchait, à la porte d'Auteuil, un renfort de trois cents

hommes.

La conciliation entre Versailles et la Commune, une conception de benêt!

* * * * *

_Mardi 11 avril_.--Un garde national de Passy, que je rencontre sur le

haut de l'omnibus, se met à causer avec moi: «J'y ai été de confiance, me

dit-il, mais je m'en vais... Il n'y a pas d'ordre... Les officiers sont si

_chose_... Enfin, à voir ça, on se demande s'il n'y a pas des gens payés

pour un _micmac_... J'en suis parce que je n'ai pas de travail... que

c'est trente sous... que je ne peux pas me mettre voleur... Mais si je

trouvais à m'employer à n'importe quoi, à traîner la charrue... je ne

serais plus de la _nationale_.»

Depuis la Madeleine jusqu'à l'Opéra, le boulevard est vide. On semble

s'être recaché, et c'est pitié de voir dans quelle triste solitude boivent

leur bock les filles qui _font le quart_, dans les cafés, près de

l'Opéra.

Il semble planer sur Paris de mauvaises nouvelles. Les journaux annoncent

un échec des Versaillais à Asnières. Un rien d'animation seulement autour

du passage Jouffroy.

Je reviens, voyant aux portes et aux fenêtres, tous les habitants des

quais, les yeux dirigés vers Issy. La canonnade est effroyable. Un bruit

comme si le ciel s'écroulait. De la fenêtre de la chambre de mon frère, de

Bicêtre au plateau de Châtillon, c'est une ligne d'éclairs, et comme le

tir régulier et mécanique d'une mitrailleuse de canons, large comme

l'horizon. Cela dure deux heures, mêlé au crépitement de la fusillade, et

coupé à la fin d'effrayants silences, au milieu desquels s'élève le

gémissement d'un petit chien de la maison voisine, épouvanté de ce long

tonnerre.

* * * * *

_Mercredi 12 avril_.--En me réveillant ce matin, je vois le fort d'Issy,

que je croyais pris, je le vois avec son drapeau rouge. Les troupes de

Versailles ont donc été repoussées?

Pourquoi cet acharnement dans la défense, que n'ont pas rencontré des

Prussiens? Parce que l'idée de la Patrie est en train de mourir! Parce que

la formule «les peuples sont des frères», a fait son chemin, même en ce

temps d'invasion et de cruelle défaite. Parce que les doctrines

d'indifférence de l'Internationale, au point de vue de la nationalité, ont

filtré dans les masses.

Pourquoi encore cet acharnement dans la défense? C'est que, dans cette

guerre, le peuple fait, lui-même, la cuisine de sa guerre, la mène

lui-même, n'est pas sous le joug du militarisme. Cela amuse ces hommes,

les intéresse. Alors, rien ne les fatigue, rien ne les décourage, rien ne

les rebute. On obtient tout d'eux,--même d'être héroïques.

Toujours, dans les Champs-Elysées, des obus jusqu'à la hauteur de l'avenue

de l'Alma, et tout autour de l'Obélisque, des curieux que traverse à tout

moment le galop d'une estafette, couchée sur son cheval, absolument comme

un singe de Cirque.

Aux barricades de la place Vendôme, un va-et-vient de sales capotes marron,

dont quelques-uns ont des casseroles, au bout de leurs fusils. Ces hommes

ont l'air de promener des taches dans le quartier.

Le conducteur de l'omnibus, en passant devant la Manutention, d'où sortent

à chaque instant des tonneaux de vin, me conte l'effrayant gaspillage qui

s'y fait: les doubles rations exigées par les officiers pour leurs hommes,

et les quatre ou cinq pains qu'emportent, chaque jour, dans leurs tabliers,

les femmes de Belleville.

* * * * *

_Jeudi 13 avril_.--On commence à entendre le _houhou_ plaintif des obus,

tombant sur la batterie du Trocadéro, qui se bat, au-dessus de notre tête,

avec le Mont-Valérien.

Je passe devant le café du Helder, où mes yeux cherchent naturellement une

figure militaire. Le café est vide. Deux étrangères seules sont assises à

la porte.

Vraiment, la cervelle humaine est dans ce moment détraquée, comme le

reste. Il y a entre autres de prétendues idées fortes, qui font dire aux

plus intelligents des bêtises grosses comme des maisons. Mon ami, aux

opinions sang de bœuf, soutenait, ce soir, que tout doit s'incliner

devant l'instinct des masses. Les _instinctifs_,--c'est ainsi qu'il les

appelle,--sans conscience du sentiment qui les mène, doivent commander une

obéissance, qui n'est pas due à la science, à la connaissance, à l'étude,

à la réflexion. C'est vraiment une déclaration de droits en faveur de

l'inintelligence, un peu trop énorme.

* * * * *

_Vendredi 14 avril_.--Je suis réveillé par cette nouvelle, que me donne,

ce matin, Pélagie. Une affiche force tous les hommes, quelque âge qu'ils

aient, à marcher contre les Versaillais, et l'on parle avec terreur, à

Auteuil, de la chasse, qui va être faite dans les maisons, aux

réfractaires.

Au fond, il n'y a pas à se le dissimuler, les choses vont bien lentement,

si elles ne vont pas mal. Voici deux ou trois tentatives qui n'ont pas

réussi contre Vanves et Issy, et les fédérés semblent passer de la

défensive à l'offensive, du côté d'Asnières.

* * * * *

_Samedi 15 avril_.--Je jardinais ce matin. J'entends le sifflement de

plusieurs obus. Deux ou trois éclats très rapprochés. Un cri s'élève dans

la villa: «Tout le monde dans les caves!» Et nous voilà, comme nos voisins,

dans la cave. Des détonations effroyables. C'est le Mont-Valérien qui

nous lance un obus par minute. Un désagréable sentiment d'anxiété, qui, à

chaque coup de canon, vous tient pendant les quelques secondes du trajet,

dans la crainte de le sentir sur sa maison, sur soi.

Tout à coup une explosion terrible. Pélagie, qui est en train de fagoter,

dans l'autre cave, un genou en terre, dans l'ébranlement de la maison

tombe par terre. Nous attendons peureusement une chute, une dégringolade

de pierres. Rien. J'aventure le nez par une porte entre-bâillée... Rien...

Et cela reprend, et continue à peu près deux heures, autour de nous, en

nous enveloppant du frôlement des éclats. Encore un éclat qui entre-choque

le zinc du toit. Un sentiment de lâcheté, que je ne me suis jamais senti,

du temps des Prussiens. Le physique est tout à fait bas chez moi. J'ai

pris le parti de faire mettre à terre un matelas, et là-dessus couché, je

demeure dans un état d'engourdissement ensommeillé, qui ne perçoit que

très vaguement la canonnade et la mort. Bientôt un orage terrible se mêle

au bombardement, et les déchirements de la foudre et des obus, me donnent,

au fond de ma cave, la sensation d'une fin du monde. Enfin, vers trois

heures, l'orage se dissipe et le tir commence à se régler, et les obus à

tomber, en avant de moi, sur le rempart, où les fédérés réinstallent des

pièces de siège.

Dans une interruption de la canonnade, je fais le tour de la maison.

Vraiment on dirait que ma maison a été l'objectif du Mont-Valérien. Les

trois maisons qui sont derrière moi, dans l'avenue des Sycomores, le 12,

le 16, le 18, ont reçu chacune un obus. La maison Courasse, attenant à la

mienne, et déjà touchée deux fois par les obus prussiens, a une fente

comme la tête, du toit aux fondations. L'obus qui a jeté à terre Pélagie,

a coupé l'aiguille du chemin de fer, et enlevé un morceau de rail de 500

livres, dont il a souffleté la façade de la maison, qui a tout un grand

panneau de rocaille, écroulé sur le trottoir.

On parle des menaces de la nuit. Nous nous installons dans la cave. On

bouche le soupirail avec de la terre de bruyère. On fait une flambée dans

le calorifère, et Pélagie me dresse un lit dans un dessous d'escalier.

* * * * *

_Dimanche 16 avril_.--Contrairement à toute prévision, une nuit tranquille,

bien qu'un grand combat d'artillerie ait lieu dans la pluie et le vent,

du côté de Neuilly.

La journée d'hier m'a fait faire des études très sérieuses d'acoustique.

Je ne savais pas par quoi était produite l'espèce de plainte déchirée,

qu'il m'était arrivée, une fois, de prendre pour le cri gémissant d'un

homme. J'avais lu dans un journal que c'était le bruit particulier des

boulets pleins. Maintenant je sais que cette plainte est le résultat de la

projection d'un gros fragment concave d'obus. J'ai remarqué aussi que dans

le bruit du coup de canon à boulet plein, il y a comme un bruit de

rebondissement de tremplin, le faisant très bien distinguer de l'explosion

de l'obus, même quand cette explosion est obtuse.

Une affiche blanche appelle les citoyens à faire des barricades dans le

premier et le vingtième arrondissement. On offre quatre francs de paye par

jour aux barricadeurs...

Une affiche rose invite les citoyens à s'emparer des quarante milliards,

appartenant aux impérialistes. Et comme si le signataire de cette affiche

trouvait cette somme assez minime pour les appétits de la populace, il

établit qu'il y a un groupe de 7 500 000 ménages, ne possédant que dix

milliards, tandis qu'il y a un autre groupe de 450 000 ménages de

financiers et de gros industriels possédant quatre cents milliards, acquis

bien certainement par de la canaillerie. Cette affiche, c'est le fin fond

du programme secret de la Commune!

Et ne vois-je pas déjà ses hommes assis, avec leurs épouses, sur mon

boulevard, et disant tout haut, en regardant nos villas: «Quand la Commune

sera fondée, nous serons joliment bien, là dedans!»

Un tragique épisode de ces temps-ci.

Il y a quelques jours, on a sonné, le soir, chez Charles Edmond. Il a

ouvert à une femme, aux cheveux presque blancs, qu'il ne reconnaissait pas,

tout d'abord, dans l'ombre. C'était Julie; c'était sa femme.

Partie quelques jours avant l'insurrection pour Bellevue, elle avait

emmené sa mère mourante et une bonne. On se bat au Bas-Meudon. Quatre

gendarmes tombent devant son jardin. Voilà des blessés qu'il faut

recueillir, qu'il faut soigner! Le sous-sol devient une ambulance, dans

laquelle meurt la vieille mère. Pas de mairie, et pas moyen d'obtenir un

permis d'inhumer.

Enfin, au bout de deux jours, une petite fille court jusqu'à Meudon, et

revient avec le permis, une bière et un prêtre. Mais ni porteurs, ni

fossoyeurs. On se met en marche à la nuit, le prêtre et les deux femmes

portant la bière. Un obus arrive, éclate. La bière est jetée à terre, et

les trois porteurs se couchent à plat ventre. Un autre obus, un autre

encore, et, à chaque obus, la même cérémonie.

Au cimetière, on comptait sur la pioche des fossoyeurs. Pas de pioche. Les

femmes sont obligées de déposer la bière dans un coin, et avec ce qu'elles

ont de pointu, de coupant sur elles, et avec leurs doigts, ramassent de la

terre, dont elles la recouvrent un peu.

Cela se passait, au milieu des canonnades et des fusillades effroyables de

ces jours-ci.

En descendant de chez Charles Edmond, j'entends dans un trou, comme une

voix de prédicateur, j'entrevois un bout de mur peint, je descends un

petit escalier, je me trouve dans la chapelle du palais du Luxembourg, où

à l'orgue se mêlent les voix des petites filles des employés, confondues

avec les voix d'une centaine de blessés, dans leurs capotes grises, et

dont le languissant défilé serre le cœur.

Dans tout le quartier, dans toutes ces officines de travail, dans tous ces

cabinets de lecture, je ne vois, aujourd'hui, qu'un jeune front sur une

main, au-dessus d'un livre.

La fermeture des boutiques a pris de si grandes proportions,

qu'aujourd'hui le pâtissier Guerre, le pâtissier de la porte des Tuileries,

est fermé.

La vie se vit, ces jours-ci, dans un état extraordinaire d'absence de

l'esprit et de fatigue du corps.

* * * * *

_Lundi 17 avril_.--Un énervement tel que, quoique le bombardement soit

assez bonhomme, et qu'il soit tombé aujourd'hui seulement trois obus dans

mon jardin, j'en ai assez des obus. Puis j'ai besoin de quelques bonnes

nuits, de nuits où je puisse dormir, et le coucher à la cave est une chose

abominable: quelque couvert qu'on soit, on a toujours froid, et il semble

qu'on vous souffle sur la figure un air ayant passé sur de la neige.

Je me réfugie dans un grand appartement, laissé vacant par un de mes

cousins, rue de l'Arcade.

Les affaires de la Commune vont-elles mal? Je suis étonné d'assister

aujourd'hui, comme à un redressement de la population. Le boulevard est

bouillonnant. Devant le passage Jouffroy, je suis surpris d'entendre des

cris: A bas la Commune! Les gardes nationaux interviennent. Une voix de

stentor leur crie dans la figure: Vive la République et à bas la Commune!

Et du balcon de Burty, j'entrevois une rixe, aux cris de: A mort! une rixe

d'où sort, énergique et menaçant, un homme en paletot, qui remonte le

boulevard, défiant la colère des voyous, et se retournant pour lancer,

tout haut, son mépris aux communards.

Mme Burty me confirme une débandade des gardes nationaux. Bracquemond

aurait vu le matin, à l'ambulance, un blessé, qui, pendant tout le temps

qu'on lui déboîtait l'épaule, murmurait mourant: «Les gardes nationaux y

nous ont lâché... y nous ont lâché!»

* * * * *

_Mardi 18 avril_.--A la place Vendôme, l'échafaud se dresse pour la

démolition de la colonne. La place est le centre d'un hourvari terrible,

et d'une fantasia de costumes impossibles. L'on y voit des gardes

nationaux extraordinaires, un entre autres, qui semble un des nains de

Vélasquez, affublé d'une capote civique, de dessous laquelle sortent des

jambes torses de basset.

Toujours la foire du trottoir, où se mêlent aujourd'hui, les lilas aux

herbages.

Sur le mur de Saint-Roch aux portes closes, une lettre de faire part d'un

décès est affichée, annonçant que le service ne pouvant avoir lieu à cause

de la fermeture de l'église, se fera aux Petits-Pères.

Un signe du temps. Je vois un homme en coupé, qui se mouche avec ses

doigts, par la portière.

Des affiches, toujours des affiches, et encore des affiches. Le papier

blanc du gouvernement fait de véritables épaisseurs sur les murs.

L'affiche toute nouvelle, l'affiche du dernier quart d'heure, est

l'affiche sur les cours martiales. Cette affiche étale sous les yeux de

tous, la peine de mort, les travaux forcés, la détention, la réclusion,

tout le barbare code pénal qui sert aux démocrates à fonder la liberté.

Devant le Gymnase, sur une chaise, une somnambule, les yeux bandés, et

assistée de son magnétiseur, sibyllisant en plein boulevard.

Place de la Concorde, en tête de la rue de Rivoli, des ouvriers

travaillent à une tranchée, large comme un fossé de rempart.

Un travail du même genre se fait à la naissance de la rue Castiglione, où

les sacs de terre, à mesure qu'on les emplit, s'entassent sous les

arcades.

A tout coin de rue, on rencontre des gens, hommes et femmes, portant à la

main le sac de nuit, le sac de voyage, le petit paquet, avec lequel il est

seulement possible de fuir Paris.

A ce qu'il paraît, les employés du Musée du Louvre sont très anxieux. La

Vénus de Milo est cachée, devinez où? A la préfecture de police! Elle est

même très profondément cachée, et dissimulée sous une première cachette,

remplie de dossiers et de papiers de police, propres à arrêter les

chercheurs dans leurs fouilles. On craint toutefois que Courbet ne soit

sur la voie, et les peureux employés du Musée, bien à tort, je crois,

craignent tout du farouche moderne contre le chef-d'œuvre classique.

Journal des Goncourt (Deuxième série, premier volume) Mémoires de la vie littéraire · 第 14 / 20 段