le tintement lugubre, que j'ai entendu dans les nuits de juin 1848. La
grande lamentation du bourdon de Notre-Dame plane sur les sonneries de
toutes les cloches de la ville, dominant le bruit de la générale, dominant
les clameurs humaines qui semblent appeler aux armes.
Quel renversement de toute prévision humaine! Et comme Dieu semble rire et
se moquer, dans sa grande barbe blanche de vieux sceptique, des opérations
de la logique d'ici-bas! Comment s'est-il fait que les bataillons de
Belleville, si mous devant l'ennemi, si mous devant les bataillons de
l'ordre du 30 octobre, ont-ils pu s'emparer de Paris? Comment la garde
nationale de la bourgeoisie, si décidée à se battre, il y a quelques jours,
s'est-elle dissoute, sans tirer un coup de fusil? Tout, dans ces jours,
semble arriver à plaisir pour montrer le néant de l'expérience humaine.
Les conséquences des choses et des événements mentent. Enfin, pour le
moment, la France et Paris sont sous la main et la coupe de la populace,
qui nous a donné un gouvernement, uniquement fabriqué avec ses hommes.
Combien cela durera-t-il? On ne sait. L'invraisemblable règne.
Il y a au chemin de fer beaucoup de partants pour la province, et la rue
du Havre est pleine de bagages, apportés par des voitures à bras, à défaut
de chevaux.
De temps en temps, passe un officier d'état-major fantaisiste du nouveau
gouvernement, emporté par le galop de son cheval, dans une vareuse rouge,
qui fait retourner les passants. Et les cohortes de Belleville, en face de
Tortoni, foulent notre boulevard, passant au milieu d'un étonnement un peu
narquois, qui semble les gêner et leur faire regarder, de leurs yeux
vainqueurs, le bout de leurs souliers, aux chaussettes rares.
Vraiment oui, il semble que ce qui est, en dépit de la blancheur
gouvernementale des affiches l'attestant sur tous les murs, n'est pas
arrivé. Et tout éveillé, l'on marche avec le sentiment d'un dormeur en
proie à un mauvais rêve, et qui sent qu'il rêve.
* * * * *
_Mardi 21 mars_.--A tout moment le battement précipité du rappel. L'aspect
des groupes a changé! L'irritation fermente. La parole s'exalte, les coups
de fusil sont proches. Les bataillons bellevillais commencent à être
engueulés sur le boulevard. On est entouré comme du clapotement d'une
grande mer soulevée, qui va se déchaîner dans une tempête.
D'une fenêtre, je vois le passage d'une imposante manifestation, précédée
d'un drapeau portant: _Vive la République! Les Hommes d'ordre_.
Dîner chez Brébant. Quelqu'un raconte quelque chose de bien
caractéristique, à l'endroit du nouveau gouvernement. Après la destruction
des dossiers de la police, la première occupation de ces messieurs a été
d'anéantir le registre de l'inscription des filles.
Saint-Victor donne les bribes d'une conversation d'Ernest Picard. Le
spirituel avocat aurait ainsi fait le portrait de Trochu: «Il est honnête
et faux!» Sur Gambetta, il aurait conté cette anecdote, joliment imaginée,
si elle n'est pas vraie. L'ancien habitué du café de Madrid, en nommant à
des emplois, près de sa personne, Pipe-en-Bois et les autres, en
s'entourant de tout son personnel de videurs de chopes, ne se trouvait pas
encore satisfait. Le café de Madrid n'était pas, pour le dictateur,
complètement réalisé à Bordeaux. Il faisait alors venir le garçon de café
qui servait sa table, et l'élevait à la dignité d'huissier de son cabinet,
avec la chaîne d'acier au cou.
De ces anecdotes, la conversation s'envole bientôt plus haut. C'est à la
fois merveilleux et triste, le despotisme qu'exerce sur la pensée de Renan
tout ce qui se dit, s'écrit, s'imprime en Allemagne. J'entends,
aujourd'hui, ce juste adoptant la criminelle formule de Bismarck: _La
force prime le droit_; je l'entends déclarer que les nations et les
individus qui ne peuvent pas défendre leurs propriétés, ne sont pas dignes
de les conserver.
Comme je me révolte, il me répond que ça a été, tout le temps, la loi et
le droit. Seul le christianisme, il est forcé de l'avouer, a cherché une
atténuation de cette doctrine, avec sa protection du faible, du _pauvre
homme_. Et après une verbeuse dissertation, sur les livres de Job,
d'Esther, de Judith, des Machabées, sur les facultés d'assimilation des
races judaïques, sur la philosophie de Spinoza, il revient au Christ,
qu'il déclare un plagiaire, et n'ayant d'original et de bien à lui, que le
_sentiment_. Et à l'appui de sa thèse, il cite les paroles que prononçait
Isaïe, huit cents ans avant le Christ: «Que me font vos sacrifices!...
Améliorez-vous!»,--le thème paraphrasé par Racine, dans ATHALIE.
J'écoute tout cela, un peu en l'air, l'oreille au bruit de la rue qui
monte, et que n'entendent pas les controversistes bibliques.
Pendant ce, le tumulte redouble, la foule devient plus grondante et plus
menaçante, les gardes nationaux de la mairie Drouot sont assaillis de
sifflets et de huées. Tout à coup, deux coups de fusil partent. Je suis
bousculé dans une foule, qui m'emporte dans sa terreur, et le cri: Aux
armes! retentit sur tout le boulevard.
* * * * *
_Mercredi 22 mars_.--Toute la matinée, canonnade incessante et redoublée.
Vers une heure, silence de l'air, dans lequel montent aussitôt le chant
des coqs et le bruit des industries de fer. Je ne sais ce que c'est que
cette canonnade, et n'ai point le courage d'aller aux renseignements. Bon!
j'en suis pour mon émotion, toute cette terrible canonnade est la
célébration par les Prussiens d'un anniversaire. Je respire.
Et en ce moment même, Pélagie rentre de Paris, et m'annonce qu'on s'y bat.
Le rappel, un rappel furieux, toute la fin de la journée. Le soir, pas de
journaux. Je vais à Passy, aux nouvelles. Passy a l'aspect d'une
sous-préfecture, à cent lieues de Paris, dans l'émotion d'une révolution
de la capitale, dont elle ne sait rien.
Je pousse au Trocadéro. Là, un monsieur désignant, dans la nuit, trois
silhouettes lointaines, me dit que l'un de ces hommes l'a pris par la main,
et a cherché à l'entraîner: «Vous concevez, me dit-il, ce sont de mauvais
soldats débandés, ils savent qu'il n'y a plus de punition, ils sont
capables de vous assommer pour attraper quelque chose.»
Je retourne à Passy, où retentit l'appel prolongé du clairon avec le
tapotement pressé de la générale. Un jeune homme raconte, dans un groupe,
qu'à la place de la Concorde, les bataillons du Comité ont tiré sur une
manifestation de l'Ordre, sans armes, qu'il y a une dizaine de tués et de
blessés, qu'il a relevé lui-même de Pène, blessé à la cuisse.
* * * * *
_Jeudi 23 mars_.--La générale, toute la journée. Je trouve le second
arrondissement en armes. Chaque rue est gardée par les hommes du quartier.
Le chef d'une forte reconnaissance qui va prendre position, place de la
Bourse, jette en passant: «Nous venons de désarmer un poste.»
J'entre un moment chez Burty. Un officier de garde nationale examine
l'appartement, le balcon dominant le boulevard. Il demande qu'on laisse
ouvertes toutes les portes de l'appartement, pour qu'à la première
apparition de l'armée du Comité, des hommes puissent y prendre position.
Je regarde mes meubles de marqueterie, mes bibelots, mes porcelaines, mes
livres qui se trouvent à demi mis en place, à demi étalés à terre, et je
pense qu'ils vont passer un mauvais quart d'heure, à l'assaut de la
maison.
A la gare Saint-Lazare, une garde nationale effarée me ferme sur le nez
une barrière en bois, et me crie que le chemin de fer ne va plus.
* * * * *
_Vendredi 24 mars_.--En dépit des barricades que je vois faire et
perfectionner, place Vendôme, un apaisement, une détente. Il ne faut qu'un
coup de fusil pour tout changer, mais à l'heure qu'il est, la situation
perd de sa gravité par le fait que les uns ne sont pas fixés sur ce qu'ils
veulent obtenir, les autres sur ce qu'ils veulent accorder.
* * * * *
_Lundi 27 mars_.--Ces jours-ci, j'ai eu, croyant à tout jamais en être
débarrassé, une crise de foie qui a duré quatorze heures. Quatorze heures
à me tortiller comme un ver coupé. Je crois que, de ma vie, je n'ai encore
autant souffert. J'en sors brisé, avec la viduité de tête et la faiblesse
d'un homme qui a fait une maladie de quinze jours. C'est la liquidation du
siège et de ses suites. Fait curieux: cette maladie de foie qui a tué mon
frère et qui me tuera sans doute, n'est pas du tout une maladie
héréditaire, mais une acquisition de la littérature.
* * * * *
_Mardi 28 mars_.--Les journaux ne voient, dans ce qui se passe, qu'une
question de décentralisation. Ce qui arrive est tout uniment la conquête
de la France par la population ouvrière, et l'asservissement, sous son
despotisme, du noble, du bourgeois, du paysan. Le gouvernement quitte les
mains de ceux qui possèdent, pour aller aux mains de ceux qui ne possèdent
pas, de ceux qui ont un intérêt matériel à la conservation de la société,
à ceux qui sont complètement désintéressés d'ordre, de stabilité, de
conservation.
Après tout, peut-être dans la grande loi du changement des choses
d'ici-bas, pour les sociétés modernes, les ouvriers sont-ils, comme je
l'ai déjà dit, dans IDÉES ET SENSATIONS, ce qu'ont été les barbares, pour
les sociétés anciennes, de convulsifs agents de destruction et de
dissolution.
* * * * *
_Mercredi 29 mars_.--L'atticisme d'Athènes et l'atticisme du grand siècle
se révèlent, d'une manière bien ironique, en deux monuments littéraires
contemporains, dans Aristophane et dans Molière. Chez Aristophane, le rire
d'Athènes se gaudit de la m... du pet, des équivoques sur le c.., la q...,
les c... Chez Molière, que la décence chrétienne prive des plaisanteries
sur les parties génitales, le fin sourire de la France s'amuse
superlativement de la perspective d'un trou de c.., dans lequel un
apothicaire introduit une canule de seringue.
... Les triomphes désastreux de la République tiennent à ceci, à ceci
seul: c'est qu'à chacun de ces avènements, la République présente à la
société rebellée et prête à en venir aux coups, un rideau de messieurs,
presque lavés, presque peignés, presque costumés en gens du monde. Il est
vrai que ces messieurs rassurants, ces messieurs du nouveau pouvoir, ne
gardent le pouvoir que juste le temps nécessaire pour livrer la société,
désarmée par leurs bonnes mines, leurs douces paroles et leurs blanches
cravates, à la bêtise et à la férocité des gens groupés derrière eux.
Alors, il se trouve que les hommes, pour lesquels les gens du premier plan
ont obtenu de la conciliation idiote, de la sensiblerie humanitaire, avec
le respect religieux de leur sale peau, ces hommes épargnés, pardonnés,
amnistiés, ne parlent que de fusiller et de guillotiner.
Ces messieurs qui nous la font, avec des programmes à la Platon, des
blagues philanthropiques, des thèses de gouvernement idéal: voilà le grand
danger. Ça n'est pas Assi et consorts qui ont vaincu, ces jours-ci, c'est
Louis Blanc et les maires capitulards, venant, au nom de la fraternité,
faire tomber les chassepots des mains des bataillons de l'Ordre...
* * * * *
_Jeudi 30 mars_.--Il y a chez moi une faculté tyrannique: l'enfantement
continu, perpétuel, d'une conception portant le cachet de ma personnalité.
Si, comme dans ce moment-ci, ce n'est pas un livre que je roule dans ma
tête, ma pensée s'amuse, jour et nuit, de la plantation d'un jardin, de la
formation d'un coin de verdure et de feuillée particulier. A défaut de la
création d'un jardin, ma cervelle s'occupera de la création d'une pièce,
de l'arrangement et de l'ameublement d'une chambre, réalisés dans les
conditions d'un idéal artistique, que d'autres achètent chez leur
tapissier.
Et il en a été toujours ainsi, toute ma vie. Je me reposais de la
composition d'un bouquin, par la composition originale d'une collection
particulière, d'un meuble, d'une reliure.
* * * * *
_Vendredi 31 mars_.--_Risum teneatis!_--Jules Vallès est ministre de
l'instruction publique. Le bohème des brasseries occupe le fauteuil de
Villemain. Et, il faut le dire cependant, dans la bande d'Assi, c'est
l'homme qui a le plus de talent et le moins de méchanceté. Mais la France
est classique de telle sorte que les théories littéraires de cet homme de
lettres font déjà plus de mal au nouveau gouvernement, que les théories
sociales de ses confrères. Un gouvernement, dont un membre a osé écrire
qu'Homère était à mettre au rancart, et que le MISANTHROPE de Molière
manquait de gaieté, apparaît au bourgeois, plus épouvantant, plus
subversif, plus anti-social, que si ce gouvernement décrétait, le même
jour, l'abolition de l'hérédité, et le remplacement du mariage par
l'_union libre_.
* * * * *
_Samedi 1er avril_.--Quelque chose me révolte dans ce gouvernement de la
violence et de toutes les extrémités: c'est sa débonnaire résignation au
traité de paix, c'est sa lâche soumission aux conditions déshonorantes,
c'est, le dirai-je, son amicalité presque, pour les Prussiens.
Les préliminaires de la paix, voilà le seul fait accompli trouvant grâce
devant ces hommes, en train de jeter tout à bas, et cela, sans qu'une voix
proteste. A Dieu ne plaise que je ne le demande, mais je m'étonne, et je
ne puis comprendre, que dans ce moment d'effervescence, de bouillonnement,
de furie, il n'y ait pas un peu de l'emportement des esprits, qui ne se
tourne irraisonnablement contre les Allemands.
Je constate tristement, que dans les révolutions actuelles, le peuple ne
se bat plus pour un mot, un drapeau, un principe, une foi quelconque,
faisant de la mort des hommes un sacrifice désintéressé. Je constate que
l'amour de la patrie est un sentiment démodé. Je constate que les
générations contemporaines ne s'insurrectionnent que pour la satisfaction
d'intérêts matériels tout bruts, et que la ripaille et la gogaille ont
seules, aujourd'hui, la puissance de leur faire donner héroïquement leur
sang.
* * * * *
_Dimanche 2 avril_.--Canonnade, vers les dix heures, dans la direction de
Courbevoie. Bon, la guerre civile est commencée! Ma foi, quand les choses
en sont là, c'est préférable aux égorgements hypocrites... La canonnade
s'éteint... Versailles est-il battu?... Hélas! si Versailles éprouve le
plus petit échec, Versailles est perdu! Quelqu'un qui vient me voir, me
dit que d'après des paroles qu'il a saisies dans les groupes, il craint
une défaite.
Je pars de suite pour Paris. J'étudie la physionomie des gens, qui est
comme le baromètre des événements dans les révolutions; j'y trouve comme
un contentement caché, une joie sournoise. Enfin un journal m'apprend que
les Bellevillais ont été battus.
Un de mes amis, de couleur très rouge, voit dans ce qui se passe, _une ère
nouvelle_. Moi j'en ai assez des ères nouvelles, dirigées et menées par
des hommes, avec lesquels mon ami ne consentirait pas à monter une faction.
J'entends un jeune Bellevillais s'exclamer ainsi, en s'adressant à ses
camarades: «C'est dégoûtant, dans les compagnies, c'est à celui qui
mangera le plus et boira davantage!»
* * * * *
_Lundi 3 avril_.--La canonnade comme au temps des Prussiens. La canonnade
tonnant, au petit jour, au Mont-Valérien, puis s'étendant dans la journée
autour de Meudon, où Versailles a placé ses canons, dans les travaux de
fortifications des Prussiens. Un tir incessant, dont la fumée se rabattant
sur les maisons de la plaine, et les montrant toutes grises, fait du
coteau, dans l'indécision et le vague, comme l'étagement d'une ville
d'ardoise, d'où s'élanceraient des feux et des détonations de
cratères...
Au milieu de cette rage de l'artillerie, l'habitude est tellement prise de
vivre au bruit du canon, parmi les crachats de la fonte, et chacun a fait
conquête d'une telle insouciance, que je vois des jardiniers gazonner
tranquillement, à côté d'ouvriers reposant des grillages, avec la quiétude
des printemps passés.
C'est insupportable, cette incertitude, devant une action que vous avez
sous les yeux, que vous suivez avec une longue-vue, et dont vous ne pouvez
vous rendre compte.
La réquisition est en train de passer des caisses publiques aux caisses
des marchands. Cela a commencé hier à Passy.
Dehors, sur mon chemin, un tel abandon heureux des allants et des venants,
qu'on doute de tout ce canon entendu... Devant la Manutention, je vois
rentrer le 181e bataillon de la garde nationale. Les hommes sont pâles,
sérieux.
On ne sait rien, à Paris, de l'issue de la journée. Les connaissances, les
groupes, les journaux sont dans l'ignorance de la vérité. Soudain, le
boulevard retentit de cette nouvelle à sensation, jetée à tous les échos
de Paris, par les aboyeurs du «JOURNAL DE LA MONTAGNE»: _Prise du
Mont-Valérien_. Je flaire un canard, et une manœuvre, pour décider les
indécis à aller se faire tuer.
* * * * *
_Mardi 4 avril_.--Je me réveille tout triste. L'horizon est muet. Est-ce
que Versailles serait battu, et serions-nous à la discrétion des hommes de
la Commune? Heureusement que j'entends bientôt un bruit de mitrailleuses,
bruit lointain, si lointain, que je ne sais pas bien si ce n'est pas un
charroiement de rails de chemins de fer. Ce bruit devient plus distinct,
et c'est bien vite comme un déchaînement du pétillement homicide.
Sur le boulevard, la soûlerie des gardes nationaux devient agressive aux
passants.
Pourquoi, dans les guerres civiles, les courages grandissent-ils, et
pourquoi des gens qui n'auraient pas tenu devant les Prussiens, se
font-ils tuer héroïquement par leurs concitoyens?
Toute la journée le bruit de ces mécaniques de mort qui, par moment,
semblent avoir des colères humaines.
Les omnibus ont retourné en dedans le rouge de leurs lanternes, pour
n'être pas happés au passage, dans les environs de la Manutention.
* * * * *
_Mercredi 5 avril_.--D'après le dire des journaux de ce matin, le
gouvernement du Comité semble à sa fin, et cependant la canonnade dure
toute la journée autour du fort d'Issy, dont on aperçoit, flottant au vent,
le grand drapeau rouge.
La menace de faire marcher de force contre Versailles, les bataillons
favorables à l'Assemblée de Versailles, fait sauver, d'ici, les quelques
bourgeois valides, qui y sont encore.
Vraiment, si les Prussiens n'étaient pas à la cantonade, il serait
désirable que l'expérience du gouvernement du Comité fût complète. Oui, il
serait désirable qu'il eût deux ou trois mois de victoire, pendant
lesquels il aurait le loisir d'appliquer son programme secret, et de
réaliser tout ce qu'il a d'anarchique et d'antisocial dans le ventre. A ce
prix est peut-être le salut de la France. Cela seul donnerait à la
génération actuelle l'audace de détruire le suffrage universel et la
liberté de la Presse: deux suppressions déclarées impossibles par le bon
sens de la médiocratie. Oui, la liberté de la Presse, car je n'ai pas plus
de respect pour cette puissance sacro-sainte que n'en eurent Balzac et
Gavarni. Pour moi, le journal politique n'est qu'un instrument de mensonges
et d'excitation; pour moi, le journal littéraire, le petit journal, ainsi
que j'ai cherché à le démontrer dans les HOMMES DE LETTRES, n'est qu'un
instrument d'abaissement intellectuel. J'aurais, je ne le cache pas,
quelque curiosité de voir pratiquer ce régime. Je ne prétends pas que la
France serait à jamais sauvée de la démagogie, mais mon régime à reculons
pourrait bien donner à la société plus d'années de paix que ne lui ont
donné, depuis soixante-dix ans, les impuissants essais de conciliation
entre l'autorité et la liberté.
Je lis aux rayons de la lune une affiche de cannibale, qui, parlant «des
assassinats des bandits de Versailles», proclame une loi de représailles,
annoncée dans cette ligne significative: «œil pour œil, dent pour dent.»
Si Versailles ne se dépêche pas, nous verrons la rage de la défaite se
tourner en massacres, fusillades et autres gentillesses de ces doux amis
de l'humanité.
* * * * *
_Jeudi 6 avril_.--Un jeune garde national passe sur notre boulevard,
pleurant, pleurant comme un enfant. Est-ce un père? est-ce un frère qu'il
pleure?
Toute la matinée, canonnade autour d'Issy, autour de Neuilly. Feu
foudroyant de canons, de mitrailleuses, de mousqueterie, un feu comme je
n'en ai jamais entendu du temps des Prussiens.
Une douzaine de voitures d'ambulances remonte avec moi l'avenue des
Champs-Elysées. A la barrière de l'Étoile, une foule énorme regarde trois
batteries versaillaises établies au-dessus du pont de Neuilly, et tirant
contre la barricade du pont et le rempart.
Des groupes d'ouvriers sont juchés sur deux guérites. Des jeunes filles se
tiennent en équilibre sur les chaînes de fer, en s'appuyant sur une épaule
amie. Des Anglaises sont debout dans des mylords, stationnant en avant de
la barrière, au-dessus d'une multitude noire, sur laquelle s'élève, çà et
là, le cuivre brillant d'une grande lunette.
C'est au fond une curiosité indifférente de tous: bourgeois et ouvriers,
femmes du monde et du peuple. Par acquit de conscience, et comme dans le
jeu d'un rôle, une de ces femmes laisse-t-elle échapper: «C'est bien
triste!» presque aussitôt cela dit, elle retrouve son petit rire fou, à
propos de rien.
Dans le ciel brillant passent, à tire-d'aile, en coassant, des volées de
corbeaux, que les coups de canon chassent de leur pâture!
Précédés d'un officier, le sabre au poing, dans les cris de Vive la
République! poussés par des artilleurs ivres, trois canons défilent au
grand galop, et détournent, un moment, l'attention, braquée sur la route
montante et la barricade éventrée. Les obus commencent à tomber sur le
rempart, et, peu à peu, la foule recule devant les éclatements d'obus dans
l'air, laissant longtemps, dans le bleu du ciel, un petit nuage immobile.
Versailles met de l'imprudence à ne pas frapper un grand coup. Les
Parisiens, tenus dans l'ignorance de l'étendue de leurs défaites, par les
mensonges officiels et semi-officiels, ne sont pas découragés. Ils
commencent même, il faut l'avouer, à être pris par l'amusant de cette
guerre; derrière des remparts, comme à Issy, de cette guerre dans des
maisons, comme à Neuilly.
Les aberrations et les inventions de la cervelle de cette plèbe armée
dépassent tout ce qu'on peut imaginer. En veut-on un exemple? Ce matin, un
innocent communard disait dans la villa: «A Versailles, ils fusillent tous
les gardes nationaux, mais aujourd'hui, on change notre costume, on va
nous donner l'uniforme de la troupe, et alors si les Versaillais
continuaient, les puissances étrangères interviendraient!»
Une bonne affiche est celle qui met au compte de la société actuelle: la
prostitution des femmes et l'inscription à la police des hommes. S'il y a
des p... et même des mouchards, c'est la faute à la bourgeoisie!
* * * * *
_Vendredi 7 avril_.--La sixième journée, qu'on se canonne, qu'on se
fusille, qu'on se tue.
A l'Arc de l'Étoile, toujours de la foule, des voitures d'ambulance, des
estafettes galopantes, des bataillons de gardes nationaux se succédant au
feu. La canonnade est incessante, et couvre d'obus Neuilly.
Dans un coin, des groupes de femmes immobiles et idiotisées, disant
qu'elles attendent, là, leurs maris, qu'on a forcé de marcher. En tout ce
bas monde, un sentiment irraisonné rend Versailles responsable de tout le
mal qu'a fait le Comité,--un sentiment très difficile à détruire, et qui
fait regarder les Versaillais comme des Prussiens.
On entoure des gardes nationaux isolés, qui rentrent. Un franc-tireur, à
la figure énergique et noire de poudre, raconte, avec un navrement sauvage,
que Neuilly est intenable sous les obus, tombant comme la grêle. Par le
rideau entr'ouvert des voitures d'ambulance, je vois des têtes mortes ou
vivantes de blessés, les yeux fixes.