bienveillance que le ministre lui a toujours témoignée. Le ministre ne le
laisse pas finir, lui dit: «Mon cher enfant, vous savez combien je vous
aime!» et là-dessus, il l'embrasse. Crémieux, pendant son ministère, a
toujours embrassé tout le monde. «Il suffit, continue-t-il, que vous
manifestiez ce désir, votre beau-frère ne sera pas destitué, vous pouvez
être tranquille.» Sur cette assurance, M. P... gagne la porte. Crémieux le
rappelle:
--«Vous dites que votre beau-frère s'appelle P..., qu'il est à Blois.
--Parfaitement.
--Eh bien! je vous promets qu'il ne sera pas destitué aujourd'hui, mais
dans quelques jours, je ne suis pas sûr que ça n'arrive pas. Tenez, il y a
peut-être un moyen d'arranger cela. Qu'est-ce que désire votre beau-frère?
--Mais, il a sa famille, ses intérêts à Orléans. Il y a une place de
conseiller vacante, je crois que cette nomination le rendrait très heureux.
--Très bien, très bien! reprend Crémieux, je vais le destituer à Blois, et
du même coup le nommer à Orléans, et l'ayant ainsi nommé moi-même, vous
concevez, je ne pourrai plus le destituer.»
On demande le chef du cabinet:--«Préparez la nomination de P... à
Orléans.--Mais, monsieur le ministre, le mouvement est fait.--Ah! c'est
très contrariant, très contrariant... ça ne fait rien... j'ai un autre
mouvement en tête, je vais arranger les choses de manière à ce que vous
soyez contents, tous les deux. Je vous ferai écrire demain ou après
demain: regardez la chose comme faite.»
Là-dessus réembrassade.
Et la chose se termina par la destitution pure et simple du beau-frère,
avec toutefois une lettre de regret du ministre, obligé de se rendre aux
vœux de la population blésoise.
Ce qui a amené l'anéantissement de l'armée, est en train de tuer la
société française. C'est l'indiscipline. Le régime républicain est-il
capable de lui rendre cette discipline, sans laquelle les sociétés ne
peuvent vivre? Et cependant il serait désirable de garder cette enseigne:
LA RÉPUBLIQUE, et de grouper sous ce nom les capacités de tous les partis,
noyant dans leur tout l'infini rien du parti républicain.
* * * * *
_Mardi 7 février_.--Un curieux défilé, que celui de tous les gens, hommes
et femmes, revenant du pont de Neuilly. Tout le monde est bardé de sacs,
de nécessaires, de poches gonflées de quelque chose qui se mange.
Des bourgeois portent sur l'épaule cinq à six poulets, faisant contrepoids
à deux ou trois lapins. J'aperçois une élégante petite femme, rapportant
des pommes de terre, dans un mouchoir de dentelle. Et rien n'est plus
éloquent que le bonheur, la tendresse, dirai-je presque, avec laquelle des
gens tiennent, dans leurs bras, des pains de quatre livres, ces beaux
pains blancs, dont Paris a été privé si longtemps.
Ce soir, chez Brébant, la conversation abandonne la politique pour aller à
l'art, et Renan part de là, pour trouver la place Saint-Marc une horreur.
Comme Gautier, et nous tous, nous nous récrions, Renan proclame que l'art
doit se juger avec l'_élément rationnel_, qu'il n'y a pas besoin d'autre
chose, et le voici délirant publiquement. Ah! la drolatique cervelle,
quand elle émet des idées sur les choses qu'elle ne connaît pas!.
Tout en aimant beaucoup l'homme, impatienté par ce blasphème, je
l'interromps soudain, et lui demande, à brûle-pourpoint, la couleur du
papier de son salon. L'apostrophe le trouble, le démonte, il ne peut
répondre... Et je persiste à croire que pour parler art, il est nécessaire
de connaître les couleurs des murs, entre lesquels on vit tous les jours,
et que les yeux sont encore de meilleurs instruments de perception
artistique que «l'élément rationnel».
Tous ces jours-ci, pris d'une espèce de rage contre mon pays, contre ce
gouvernement, je m'enferme, je me claustre dans mon jardin, tâchant de
tuer ma pensée, mes souvenirs, mes appréhensions de l'avenir dans un
travail abêtissant--ne lisant plus de journaux, et fuyant les gens à
renseignements.
Un écœurant spectacle, que ce Paris avec tous ces mobiles, qui y traînent
leur oisiveté et leur dépaysement, semblables à ces bestiaux stupides et
effarés, qu'on voyait errer, au commencement de la guerre, dans le bois de
Boulogne: plus écœurant encore, le spectacle de ces officiers gandins,
garnissant les tables des cafés des boulevards, tout occupés de la canne,
achetée le matin, pour parader sur l'asphalte.
Ces uniformes si peu héroïques se font trop voir, ils manquent de
discrétion.
* * * * *
_Samedi 11 février_.--Paris commence à avoir de la viande et des choses à
manger, seulement les Parisiens manquent complètement de charbon, pour les
faire cuire.
* * * * *
_Dimanche 12 février_.--Je monte chez Théophile Gautier, qui s'est réfugié
de Neuilly, à Paris, rue de Beaune, au cinquième, dans un logement
d'ouvrier.
Je traverse une petite pièce, où je trouve assises sur le rebord de la
fenêtre, ses deux sœurs, dans de misérables robes, avec leurs couettes de
cheveux blancs, sous une fanchon faite d'un madras.
La mansarde, où se tient Théo, et qu'il remplit tout entière de la fumée
de son cigare, tant elle est petite et basse, contient un lit de fer, un
vieux fauteuil en bois de chêne, une chaise de paille, sur laquelle
passent et s'étirent des chats maigres, des chats de famine, des ombres de
chats. Deux ou trois esquisses se voient accrochées de travers aux murs,
et une trentaine de volumes sont culbutés sur des planches en bois blanc,
posées à la hâte.
Théo est là, en bonnet rouge, à cornes vénitiennes, dans un veston de
velours, autrefois fait pour la petite tenue de Saint-Gratien, mais
aujourd'hui si taché, si graisseux, qu'il semble la veste d'un cuisinier
napolitain. Et le maître opulent de l'écriture et du dire vous apparaît,
comme un doge dans la débine, comme un pauvre et mélancolique Marino
Faliero, joué au théâtre Saint-Marcel.
Pendant qu'il parlait, qu'il parlait, comme devait parler Rabelais, je
songeais à l'injustice de la rémunération dans l'art. Je pensais au
somptueux et abominable mobilier de Ponson du Terrail, que j'avais vu
déménager ce matin, de la rue Vivienne, par suite du décès de ce gagneur
de 70 000 francs par an, dans un endroit quelconque, durant le siège.
* * * * *
_Jeudi 23 février_.--Bien des mois se sont passés, sans que mes doigts
aient dérangé de sa case, un bouquin des quais. Ces jours-ci, pour la
première fois, j'ai acheté un volume avec l'intention, et je crois, la
force d'intention nécessaire pour le lire.
* * * * *
_Vendredi 24 février_.--Aujourd'hui m'est revenu comme un goût de
littérature. J'ai été mordu, ce matin, de l'envie d'écrire: LA FILLE ÉLISA,
ce livre que nous devions écrire, lui et moi, après MADAME GERVAISAIS.
J'ai jeté quatre ou cinq lignes sur un morceau de papier. Cela deviendra
peut-être le premier chapitre.
* * * * *
_Dimanche 26 février_.--Pourquoi ces nuits tressautantes? Pourquoi
toujours ces douloureux cauchemars? Pourquoi, dans mes rêves, toujours
recommence la maladie de mon frère? Recommencement impitoyable et tuant,
qui, dans mon sommeil, s'accidente de toute l'horreur des cas, que nous
avions lus ensemble, dans les traités de médecine, pour nos
livres.
On annonce que les Prussiens nous occuperont demain. Demain nous aurons
l'ennemi chez nous. Dieu préserve à jamais la France des traités
diplomatiques, rédigés par des avocats.
* * * * *
_Lundi 27 février_.--Quelque chose de sombre, d'inquiet, est sur la
physionomie parisienne; on y sent la préoccupation anxieuse, douloureuse
de l'occupation.
Sur la place de l'Hôtel-de-Ville, au fond, près la rivière, tambour en
tête, et des bouquets d'immortelles à la boutonnière, défilent des gardes
nationaux avinés qui saluent le vieux monument du cri: Vive la République!
La rue de Rivoli, une foire de tous les produits, imaginables, étalés sur
le trottoir, pendant que les voitures de la mort et du ravitaillement se
croisent sur la chaussée:--les corbillards et les camions de morue séchée.
Il y a une grande ironie, une ironie divine, qui semble se plaire à faire
mentir les programmes humains. En ce temps de suffrage universel, de
conduite des affaires et de gouvernement du pays par tous les citoyens,
jamais, jamais, la volonté d'un seul, qu'il soit Fayre ou Thiers, n'aura
disposé plus despotiquement des destinées de la France, et dans une
ignorance plus entière de tous ses citoyens, sur tout ce qui se passe, sur
tout ce qui se fait en leur nom.
* * * * *
_Mardi 28 février_.--Impossible de rendre la tristesse ambiante, qui vous
entoure. Paris est sous la plus terrible des appréhensions, l'appréhension
de l'inconnu.
Mes yeux aperçoivent des faces pâles dans des voitures d'ambulance: ce
sont les blessés du pavillon de Flore, qu'on déménage à la hâte, pour que
le Roi Guillaume puisse déjeuner aux Tuileries.
Sur la place Louis XV, les villes de France ont la figure voilée de crêpe.
Ces femmes de pierre, avec la nuit de leur visage, dans le soleil et le
clair jour, font une protestation étrange, lugubre, fantastiquement
alarmante.
* * * * *
_Mercredi 1er mars_.--Maudit Auteuil! Cette banlieue aura été privée de
communication avec le reste de Paris, saccagée par les mobiles, affamée,
bombardée, et elle aura encore la malechance de l'occupation prussienne.
Ce matin, Paris n'a plus sa grande voix bourdonnante, et le silence
inquiétant des heures mauvaises est tel, que nous entendons sonner onze
heures, à l'église de Boulogne.
L'horizon est comme vide, comme inhabité. On n'a encore vu que quelques
ulhans, fouillant, avec toutes sortes de précautions, le bois de Boulogne.
Puis, dans ce grand silence de tout l'espace, commence à s'élever
sourdement le bruit mat et lointain des tambours prussiens, qui se
rapprochent. Je ne sais, mais ma porte s'ouvrant et donnant passage à ces
Allemands, les maîtres de mon foyer pour quelques jours, cette perspective
me fait souffrir, ainsi que d'un mal physique.
C'est maintenant comme un tonnerre, le roulement des voitures et des
équipages militaires prussiens. De mon jardin, à travers la grille,
j'aperçois deux casques dorés s'arrêter devant ma maison, et en la
regardant, un moment _hacher de la paille_... ils passent.
Jamais les heures ne m'ont paru si longues, des heures où il est
impossible de fixer sa pensée sur quoi que ce soit, des heures où il n'est
pas possible de rester, une minute, en place. La retraite prussienne a
sonné, et il n'est apparu encore aucun Prussien,--nous n'en aurons sans
doute que demain.
Je me glisse, dans la nuit, à Auteuil, où il n'y a pas un vivant dans la
rue, pas une lumière aux fenêtres, et par les rues à l'aspect morne, je
vois passer des Bavarois, qui se promènent, quatre par quatre, mal à
l'aise dans cette mort de la ville.
* * * * *
_Jeudi 2 mars_.--Il est neuf heures du matin et rien encore. J'ai en moi
un singulier sentiment d'allègement. Nous échapperons peut-être aux
Prussiens. Je descends au jardin. Il fait un beau ciel de printemps, plein
d'un jeune soleil, et tout caquetant du gazouillement des oiseaux. La
nature dont j'ai dit tant de mal, se venge, hélas! cruellement de moi. Je
suis pris, enlacé, abêti par elle. Mon jardin devient toute l'occupation,
toute l'ambition de ma pensée.
Je veux tenter d'aller à Paris, et malgré mon désir de ne pas voir de
Prussiens, je pousse jusqu'à Passy. A la Muette, à l'état-major du secteur,
des sentinelles bavaroises. Dans la rue, des groupes calmes et non
provocateurs de soldats, qui se promènent ou considèrent niaisement des
manches sculptés de parapluie. Sur le pas de toutes les portes, un béret
bavarois. En dépit d'une affiche jaune, invitant les boutiquiers à fermer,
toutes les boutiques sont ouvertes. Et au milieu de bourgeois et
d'ouvriers, regardant indifféremment l'étranger, seulement quelques
vieilles femmes, dont l'exaltation se traduit par le courroux des yeux, et
le marmottage d'injures, qu'elles crachent de leurs bouches édentées, en
marchant.
On m'avait dit, lorsque je sortais de chez moi, que la paix était
signée... qu'ils partaient aujourd'hui à midi. A Passy, on m'annonce que
de nouveaux corps arrivent, et que les maisons d'Auteuil vont être
occupées. Je retourne, et toute la journée j'attends, cruellement
émotionné d'avoir mon foyer occupé par ces vainqueurs, chez lesquels mon
père et mes oncles paternels et maternels ont si longtemps marqué le leur,
à la craie.
* * * * *
_Vendredi 3 mars_.--Je suis réveillé par la musique, leur musique à eux.
Un matin magnifique, avec ces beaux soleils indifférents aux catastrophes
humaines, qu'elles s'appellent la victoire d'Austerlitz ou la prise de
Paris. Un temps splendide, mais sous un ciel, tout plein de cris de
corbeaux, qu'on n'entend jamais ici à cette époque, et qu'ils traînent à
leur suite, comme les noirs convoyeurs de leurs armées. Ils s'en vont, ils
nous quittent enfin!... On ne peut croire à sa délivrance, et sous le coup
d'un hébétement brisé, l'on regarde les choses amies et chères de son
foyer, non déménagées par l'Allemagne.
La délivrance m'est apparue, sous la forme de deux gendarmes, reprenant au
galop, possession du boulevard Montmorency.
Les gens que je côtoie, marchent au petit pas, heureux et semblables à des
convalescents, qui marchent pour la première fois.
Passy n'a gardé des traces de l'occupation que les inscriptions à la craie,
indiquant, sur les portes cochères et les volets de boutiques, le nombre
de soldats que les habitants ont été tenus de loger.
Les Champs-Elysées sont pleins d'un monde alerte et bavard, prenant l'air,
sans témoigner s'apercevoir de la démolition vengeresse d'un café, resté
ouvert aux Prussiens, toutes les nuits de leur occupation.
* * * * *
_Dimanche 5 mars_.--Sur toute la route de Boulogne à Saint-Cloud, les
matelas que les mobiles ont bien voulu laisser aux habitants, prennent
l'air par les fenêtres ouvertes. Saint-Cloud avec ses maisons écroulées,
ses fenêtres noires de flammes de l'incendie, présente de loin l'aspect
gris et fruste d'une carrière de pierre.
Les conditions de la paix me semblent si pesantes, si écrasantes, si
mortelles à la France, que j'ai la terreur que la guerre ne recommence,
avant que nous ne soyons prêts à la faire.
* * * * *
_Vendredi 10 mars_.--Un pamphlétaire scatologique aurait à fabriquer une
spirituelle et féroce brochure, sous ce titre: LA M... ET LES PRUSSIENS.
Ces dégoûtants vainqueurs ont _embrené_ la France, avec tant de recherches,
d'inventions, d'imaginations dans ce genre, qu'elles méritent vraiment
une étude psychlogique, sur le goût de ces peuples pour la chose
excrémentielle. N'ont-ils pas, chez un de mes amis, décroché le portrait
de son père, ne lui ont-ils pas fait un trou à la place de la bouche...!
Vous devinez le reste.
* * * * *
_Mercredi 15 mars_.--J'allume une cigarette à LA CIVETTE. Un garçon de
banque entre, et tend un billet à la dame du comptoir. Elle répond:
_Prisonnier en Allemagne_.
En bouquinant chez Beauvais, je tombe sur Bocher, l'officier d'état-major,
qui a fait avec Maherault le catalogue de l'œuvre de Gavarni. Il revient
d'Allemagne, où il est prisonnier depuis le commencement de la campagne.
Il me conte ceci, qu'il tient d'une de ses parentes, qui le tenait de la
bouche même de l'archevêque de Reims. Le Roi-Empereur, arrivé à Reims, fut
logé par l'archevêque dans la plus belle pièce de l'Archevêché, que le Roi
ne trouva d'abord pas digne de sa grandeur. L'archevêque lui fit observer
que c'était la chambre, où avait couché Charles X, quand il était venu se
faire sacrer. Sur cette affirmation, le Roi se décida à l'occuper, et
voici la carte de visite qu'il y laissa. Le lendemain, le Roi-Caporal chia
dans l'encoignure de la croisée, et se torcha le derrière avec les
rideaux.
* * * * *
_Vendredi 17 mars_.--Saint-Cloud n'existe plus. C'est un champ de pierres,
de moellons, de platras, d'où se lèvent sur des caves effondrées, des pans
de murs calcinés, garnis encore, à des hauteurs inaccessibles, de
fragments de mobiliers: ici c'est une niche de poêle, là un portrait au
daguerréotype, plus loin une table des règles du billard avec les tableaux
à marquer, plus loin encore, dans un placard, dont le vent bat la porte,
un bidet égueulé.
Partout des maisons, aux fenêtres léchées de flammes, par le trou vide
desquelles s'entrevoit le bleu du ciel. Sur l'emplacement du petit hôtel
Saint-Nicolas, cet hôtel, où mon frère et moi avons passé huit gais jours
avec Marie, une femme est assise dans la pose d'accablement d'une statue,
qui pleure sur des ruines. De la gargote historique, où tout Paris a dîné,
il ne reste guère qu'un bout de mur du rez-de-chaussée, sur lequel ne se
lit plus, de l'enseigne écornée, que ... DE LA TÊTE NOIRE.
La grande rue de Saint-Cloud, un sentier de décombres, entre deux rangées
de maisons aux façades dégringolantes, et dont se détache, à tout moment,
quelque pierre. On dirait qu'on marche dans la secousse d'un tremblement
de terre.
Au milieu de ces restes croulants, et qui sentent encore le feu, en ces
trous de portes et de fenêtres, étayés par de grands madriers, un
misérable commerce renaissant. Ici, un débit où se voit attablée la
chemise rouge d'un garibaldien; là une mauvaise petite laiterie, où, au
milieu des harengs saurs se dresse, sur le rebord de la fenêtre, un obus
gigantesque. Sur des volets réduits en charbon, et où la trace du pétrole
est encore visible, on lit écrit à la craie: _Français, souvenez-vous!
Vengeance!_
L'hôpital fondé par Marie-Antoinette n'a plus de toit. A côté, dans un
pensionnat de jeunes demoiselles, les lits du dortoir, déjetés, disloqués,
et recroquevillés par le feu, ressemblent à une broussaille de fer.
Tout en haut de Saint-Cloud, près de l'église, un vieillard, la tête nue,
les cheveux blancs au vent, l'air délirant, crie à ceux qui passent:
«_Vous pouvez dire, que c'est les Prussiens qui ont mis le feu avec de
l'huile de pétrole et des torches... Ah! ce n'est pas à moi qu'on peut
dire non!_»
Le palais, avec ses pauvres statues de femmes qui ont servi de cible, ses
pauvres femmes blessées aux seins par les balles prussiennes, n'est plus
que la façade meurtrie d'une ruine: une ruine à conserver, comme
l'Allemagne a conservé Heidelberg, une ruine à entourer de lierre et de
plantes grimpantes, montant le long de ses pilastres, de ses bas-reliefs,
de ses marbres recuits et éclatés,--une ruine dont la vue et la légende
entretiendront, comme la ruine du Palatinat, la juste haine et le désir
enragé de la vengeance.
* * * * *
_Samedi 18 mars_.--Ce matin, la porteuse de pain annonce qu'on se bat à
Montmartre.
Je sors et ne rencontre qu'une indifférence singulière pour ce qui se
passe là-bas. La population en a tant vu depuis six mois, que rien ne
semble plus l'émouvoir.
J'arrive à la gare d'Orléans, où est déposé le corps du fils Hugo. Le
vieux Hugo reçoit dans le cabinet du chef de gare. Il me dit: «Vous avez
été frappé, moi aussi... mais moi, ce n'est pas ordinaire, deux coups de
foudre dans une seule vie!»
Et le convoi se met en marche. Une foule étrange, dans laquelle je
reconnais à peine deux ou trois hommes de lettres, mais où il y a un grand
nombre de chapeaux mous, au milieu desquels s'infiltrent, à mesure qu'on
avance et qu'on traverse les quartiers à cabarets, des soulards, qui
prennent la queue en titubant. La tête blanche de Hugo, dans un capuchon,
domine derrière le cercueil ce monde mêlé, semblable à une tête de moine
batailleur du temps de la Ligue.
Tout autour de moi, on parle de provocation, on plaisante Thiers, et Burty
m'agace horriblement avec ses ricanements et son apparente incompréhension
du mouvement révolutionnaire, qui se prépare autour de nous. Je suis très
triste et plein des plus douloureux pressentiments.
Les gardes nationaux armés, parmi lesquels le convoi s'ouvre un chemin,
présentent les armes à Hugo, et nous arrivons au cimetière.
La bière ne peut entrer dans le caveau... Vacquerie prononce un long
discours.
Nous revenons. L'insurrection triomphante prend possession de Paris. Les
gardes nationaux foisonnent, et partout s'élèvent des barricades,
couronnées de méchants gamins. Les voitures ne circulent plus. Les
boutiques se ferment.
La curiosité me mène à l'Hôtel de Ville, où, sur la place et au milieu de
petits groupes, des orateurs parlent de mettre à mort les traîtres. Au
loin, sur les quais, dans un brouillard de poussière, des charges
inoffensives de municipaux, pendant que des gardes nationaux chargent
leurs fusils, rue de Rivoli, et que des voyous donnent l'assaut, avec des
cris, des huées, des pierres, aux deux casernes derrière l'Hôtel de
Ville.
En revenant, sur les trottoirs, des badauds causant de la fusillade de
Clément Thomas et de Lecomte.
* * * * *
_Dimanche 19 mars_.--Les journaux de ce matin confirment la fusillade de
Clément Thomas et du général Lecomte.
Un sentiment de fatigue d'être Français, et le désir vague d'aller
chercher une patrie, là, où l'artiste ait sa pensée tranquille, et non à
tout moment troublée par les stupides agitations, les convulsions bêtes
d'une tourbe destructive.
En chemin de fer, on dit, autour de moi, l'armée en pleine retraite sur
Versailles, et Paris au pouvoir de l'insurrection.
Rue Caumartin, Nefftzer, auquel je demande quel est le nouveau
gouvernement, me jette de sa grosse face, que semblent réjouir nos
désastres: «Vous avez Assi!»
Il y a de l'hébétement sur les physionomies parisiennes, et de petites
foules, le nez en l'air, regardent idiotement Montmartre et ses canons,
par les percées des rues Lepeletier et Laffitte.
Victor Hugo que je rencontre, tenant son petit-fils à la main, est en
train de dire à un ami: «Je crois qu'il sera prudent de songer à un petit
ravitaillement.»
Enfin, au boulevard Montmartre, je trouve affichés les noms du nouveau
gouvernement, des noms si inconnus, que cela ressemble à une
mystification. Après le nom d'Assi, le nom le moins inconnu est celui de
Lullier.
Cette affiche est pour moi la mort à jamais de la République. L'expérience
de 1870, faite avec le dessus du panier, à été déplorable. Cette dernière,
faite avec l'extrême dessous, sera la fin de cette forme de gouvernement.
Bien décidément la République est une belle chimère de cervelles
grandement pensantes, généreuses, désintéressées; elle n'est pas
praticable avec les mauvaises et les petites passions de la populace
française. Chez elle: Liberté, Égalité, Fraternité, ne veulent dire
qu'asservissement ou mort des classes supérieures.
Je tombe sur Berthelot, que les événements de ce temps ont affaissé, ont
rendu comme bossu. Il m'entraîne au TEMPS, où, dans l'absence de la
rédaction, nous nous désespérons sur cette France à l'agonie. Nous voyons
presque dans ce qui se passe, dans les violences du jour, une chance
donnée à l'extrême de ce qui triomphe aujourd'hui, une chance donnée au
comte de Chambord. Berthelot craint, pour son compte, par là-dessus la
famine. Il vient de traverser la Beauce, que le manque de chevaux a fait
ensemencer d'orge.
Je prends ma course vers l'Hôtel de Ville. Un homme, une brochure à la
main, crie: _Trochu découvert et mis à nu_. Un aboyeur de l'AVENIR
NATIONAL vocifère: _Arrestation du général Chanzy_.
Le quai et les grandes rues qui mènent à l'Hôtel de Ville, sont fermés par
des barricades, avec des cordons de gardes nationaux en avant. On est pris
de dégoût, en voyant leurs faces stupides et abjectes; où le triomphe et
l'ivresse mettent une crapulerie rayonnante. A tout moment, on les voit,
le képi de travers, ressortir de la porte entre-bâillée des boutiques de
marchands de vin, les seules ouvertes aujourd'hui. Autour de ces
barricades, un ramassis de Diogènes de carrefours, et de gras bourgeois,
aux professions douteuses, fumant une pipe de terre, leurs épouses sous le
bras.
Au campanile de l'Hôtel de Ville, un drapeau rouge, et au-dessous le
grouillement d'une plèbe armée, derrière trois canons.
En revenant, je trouve une indifférence ahurie, quelquefois une ironie
triste, le plus souvent un consternement, au-dessus duquel se lèvent les
bras désespérés de vieux messieurs, avec un regard prudemment circulaire
autour d'eux.
* * * * *