Je retombe sur le boulevard à dix heures. La même foule qu'avant dîner.

Des groupes, tout noirs, dans la nuit sans gaz. Tout ce monde faisant

faction devant les kiosques, et attendant, dans une espérance qui est

devenue un peu anxieuse, la troisième édition du journal: LE SOIR, tardant

à paraître.

Mme Masson me racontait, ces jours-ci, la visite qu'elle avait faite, à

l'ambulance des Affaires Etrangères, au jeune Philippe Chevalier avant sa

mort. Les salles ont, jusqu'à ce jour, gardé les glaces, les lustres, le

décor doré des fêtes du Corps Législatif, et le mourant, qui se souvenait,

dit à Mme Masson: «Là, à la place même où je suis, c'était le buffet!».

* * * * *

_Vendredi 20 janvier_.--La dépêche de Trochu, d'hier soir, me semble le

commencement de la fin: elle me tue l'estomac.

J'envoie une portion de mon pain à un voisin, un pauvre garde national qui

relève de maladie, et que Pélagie a trouvé déjeunant avec deux sous de

cornichons.

A la Porte-Maillot, une foule moins nombreuse toutefois, que celle qui

attendait à la barrière du Trône, après l'affaire de Champigny. Tout le

monde regardant avec un pressentiment triste, mais sans avoir encore la

conscience du lamentable _fiasco_. Pêle-mêle, avec les voitures

d'ambulance, avec les cacolets, défilent, un peu à la débandade, sans

musique, moroses, abattus, harassés, et tout couverts de boue, les hommes

des compagnies de marche de la garde nationale.

D'une de ces compagnies sort la voix stridemment ironique d'un rentrant,

qui jette à l'hébétement général: «Eh bien! vous ne chantez pas victoire!»

Je suis hélé du haut d'une voiture qui rentre. C'est le nommé Hirsch, ce

peintre de malheur, qui m'avait déjà annoncé, à la porte de La Chapelle,

le désastre du Bourget. Il me crie d'un ton léger: «Tout est fini, l'armée

rentre!» Et sur une note gouailleuse, il me conte ce qu'il a vu, ce qu'il

a entendu: des choses semblant dépasser les bornes de l'ineptie humaine.

La foule devient sérieuse, se recueille dans sa tristesse. Des femmes de

gardes nationaux attendent, en des poses désespérées, sur des bancs.

Dans ce monde attaché au triste spectacle, qui ne s'en va pas, qui attend

toujours, sautillent deux amputés d'une jambe, promenant, sur leurs

béquilles, leurs croix toutes fraîches, et qu'on regarde longtemps par

derrière, avec émotion.

Je passe devant l'hôtel de la Princesse, à la grille ouverte, comme les

jours où nos fiacres y venaient chercher du plaisir intelligent. De là je

vais au cimetière. Il y a aujourd'hui sept mois qu'il est mort.

Je retrouve dans Paris, sur le boulevard, le découragement navré d'une

grande nation, qui, par ses efforts, sa résignation, son moral, a beaucoup

fait pour se sauver, et se sent perdue par l'inintelligence militaire.

Je dîne chez Péters, à côté de trois éclaireurs de Franchetti. C'est la

désespérance la plus complète, sous la forme ironique, la forme

particulière au désespoir français. «Nous y sommes! nous y sommes!» Et ils

parlent de l'armée de Paris, ne voulant plus se battre, du noyau héroïque

qui la soutenait, tombé à Champigny, à Montretout... et toujours et

toujours de l'incapacité des chefs.

* * * * *

_Samedi 21 janvier_.--Je suis frappé, frappé plus que jamais, du silence

de mort, que fait un désastre dans une grande ville. Aujourd'hui on

n'entend plus vivre Paris.

Toutes les figures ont l'air de figures de malades, de convalescents. On

n'aperçoit que des visages maigres, tirés, hâves, on ne voit que des

pâleurs jaunes, semblables à de la graisse de cheval.

En omnibus, j'ai devant moi deux femmes en grand deuil: la mère et la

fille. A toute minute, les gants de laine noire de la mère ont des

crispations nerveuses, et se portent machinalement à ses yeux rouges, qui

ne peuvent plus pleurer, tandis qu'une larme, lente à couler, se sèche, de

temps en temps, sur la cernée de l'œil levé au ciel, de la fille.

Sur la place de la Concorde, près des drapeaux fripés et des immortelles

déjà pourries de la ville de Strasbourg, une compagnie campe, noircissant

de ses feux, les murs du jardin des Tuileries, et de ses lourds sacs,

faisant comme un blindage à la balustrade. En passant au milieu d'eux,

l'on entend des phrases comme celle-ci: «Oui, notre pauvre petit adjudant,

on l'enterre demain!»

Nous avons vu, successivement, les boutiques des charcutiers devenir des

endroits vides, ornés de faïences jaunes et d'aucubas à la feuille marbrée

de blanc; les boutiques de bouchers, des locaux aux rideaux clos derrière

les grilles cadenassées; aujourd'hui c'est le tour des boutiques de

boulangers, qui sont des trous noirs, aux devantures hermétiquement

fermées.

Burty tenait de Rochefort que, lorsque Chanzy avait vu ses troupes fuir,

il les avait chargées, l'épée à la main, mais voyant que coups et injures

ne faisaient rien, il avait donné l'ordre à l'artillerie de les canonner.

Une phrase bien symptomatique. Une fille, me marchant dans le dos, rue

Saint-Nicolas, me jette à l'oreille: «Monsieur, voulez-vous monter chez

moi... pour un morceau de pain?»

* * * * *

_Dimanche 22 janvier_.--Ce matin, je déménage ce que j'ai de plus précieux,

au milieu des éclats d'obus, tombant à droite et à gauche, anxieux qu'un

éclat ne tue l'unique cheval de la voiture de déménagement, anxieux qu'un

éclat ne blesse ou ne tue un de ces pauvres diables de déménageurs,

blaguant bravement les détonations les plus rapprochées.

J'emménage mes bibelots dans une partie de l'appartement, que Burty occupe

sur le boulevard, au coin de la rue Vivienne, et qu'il met très gentiment

à ma disposition.

Tout à coup un rappel forcené. Nous sortons. On nous dit qu'on se bat à

l'Hôtel de Ville. Sur notre chemin, c'est une effervescence, une agitation,

au milieu de laquelle, toutefois, je vois des gardiens de Paris regarder

tranquillement des photographies, dans des stéréoscopes. Rue de Rivoli,

nous apprenons que tout est fini, et nous voyons passer, rapide dans une

escorte de dragons et de chasseurs, le général Vinoy. Et tandis que des

lignards de Puteaux, tout enguirlandés de morceaux de treillages de

jardins, remontent la rue de Rivoli, des canons défilent sur le quai, se

dirigeant vers l'Hôtel de Ville.

Le soir, le boulevard présente l'aspect des plus mauvais jours

révolutionnaires. Des discussions toutes prêtes à en venir aux coups. Des

mobiles parisiens accusant les _gens à Trochu_, d'avoir tiré sans

provocation; des femmes criant qu'on assassine le peuple. Nous voici aux

dernières convulsions de l'agonie.

* * * * *

_Lundi 23 janvier_.--Un curieux tableau! Dans les restaurants encore

ouverts, les dîneurs apportent leur pain, sous le bras, par suite de la

pancarte affichée hier, et qui annonçait que les restaurateurs ne

pouvaient plus fournir le pain aux consommateurs.

Par les rues, ici et là, une vieille affiche pourrissante parlant du

Bourget, parlant du plateau d'Avron: c'est sur les murs comme une histoire

successive de nos revers.

Je vais voir Duplessis, à la Bibliothèque, et dans l'obscurité de cette

Salle des Estampes, où mon frère et moi avons passé tant d'heures d'études,

un employé est obligé de m'indiquer qu'il faut me garer d'une cuve d'eau

ou d'une pile de cartons. C'est aujourd'hui une cave, où toutes les

richesses uniques, qui font l'envie de l'Europe, sont empilées comme pour

un déménagement--et j'ai peur d'avoir dit le mot.

* * * * *

_Mardi 24 janvier_.--Vinoy remplaçant Trochu, c'est le changement des

médecins près d'un malade, à l'article de la mort.

Plus de canonnade! Pourquoi? Cette interruption du bruit tonnant à

l'horizon me semble d'un mauvais augure.

Le pain actuel est d'une qualité telle, que la dernière survivante de mes

poules, une petite poule cailloutée, toute drolette, lorsqu'on lui en

donne, gémit, pleure, rognonne, et ne se décide à le manger que tout à

fait le soir.

Sur le boulevard, en face de l'Opéra-Comique, je tombe dans une foule,

interceptant la chaussée, et barrant le chemin aux omnibus. Je me

demandais si c'était une nouvelle émeute. Non, toutes ces têtes en l'air,

tous ces bras qui désignent quelque chose, toutes ces ombrelles de femmes,

qui s'agitent, toute cette attente à la fois anxieuse et espérante, c'est

à propos d'un pigeon--peut-être porteur de dépêches,--qui se repose sur le

tuyau d'une des cheminées du théâtre.

Dans cette foule, je rencontre le sculpteur Christophe, il m'apprend qu'il

y a des pourparlers entamés pour la capitulation.

Chez Brébant, dans la petite antichambre qui précède le grand cabinet,

où l'on dîne, tout le monde comme brisé, épars sur le canapé, sur les

fauteuils, parle à voix basse, ainsi que dans la chambre d'un malade, des

tristes choses du jour, et du lendemain qui nous attend.

On se demande si Trochu n'est pas un fou. A ce propos, quelqu'un dit avoir

eu communication d'une affiche imprimée, mais non affichée, destinée à la

mobile, où le dit Trochu parle de Dieu et de la Vierge, comme en parlerait

un mystique.

Dans un coin, un autre de nous fait remarquer que ce qu'il y a surtout de

criminel, chez deux hommes, comme Trochu et comme Favre, c'est d'avoir été

dans l'intimité des _désespérateurs_, dès le principe, et cependant

d'avoir, par leurs discours, leurs proclamations, donné à la multitude la

croyance, la certitude d'une délivrance, certitude qu'ils lui ont laissée

jusqu'au dernier moment, «et il y a là, reprend du Mesnil, un danger:

c'est qu'on ne sait pas, la capitulation signée, si elle ne sera pas

rejetée par la portion virile de Paris?»

Renan et Nefftzer font des signes de dénégation.

«Prenez garde, continue du Mesnil, on ne vous parle pas de l'élément

révolutionnaire, on vous parle de l'élément énergique bourgeois, de la

partie des compagnies de marche qui s'est battue, et veut se battre, et ne

peut accepter comme ça, tout à coup, cette livraison de ses fusils et de

ses canons.»

Deux fois on a annoncé le dîner, mais personne n'a entendu.

On se met enfin à table.

Chacun tire son morceau de pain.

--Au fait, dit je ne sais plus qui, vous savez comment Bauer a baptisé

Trochu: «un Ollivier à cheval!»

La soupe est mangée. Ici Berthelot donne l'explication vraie de nos

revers: «Non, ce n'est pas tant la supériorité de l'artillerie, c'est cela

seulement que je vais vous dire. Oui, le voici, c'est quand un chef

d'état-major prussien a l'ordre de faire avancer un corps d'armée sur un

tel point, pour une telle heure: il prend ses cartes, étudie le pays, le

terrain, suppute le temps que chaque corps mettra à faire certaine partie

du chemin. S'il voit une pente, il prend son... (un instrument dont j'ai

oublié le nom) et il se rend compte du retard. Enfin, avant de se coucher,

il a trouvé les dix routes par lesquelles déboucheront, à l'heure voulue,

les troupes. Notre officier d'état-major, à nous, ne fait rien de cela, il

va le soir à ses plaisirs, et le lendemain, en arrivant sur le terrain,

demande si ses troupes sont arrivées, et où est l'endroit à attaquer.

Depuis le commencement de la campagne, et je le répète, c'est la cause de

nos revers, depuis Wissembourg jusqu'à Montretout, nous n'avons jamais pu

masser des troupes sur un point choisi, dans un temps donné.»

On apporte une selle de mouton.

--«Oh! dit Hébrard, on nous servira le berger à notre prochain dîner!»

En effet, c'est une très belle selle de chien.

--«Du chien, vous dites que c'est du chien, s'écrie Saint-Victor, de la

voix pleurarde d'un enfant en colère, n'est-ce pas, garçon, que ce n'est

pas du chien?»

--«Mais c'est la troisième fois que vous en mangez, du chien, ici!»

--«Non, ce n'est pas vrai... M. Brébant est un honnête homme, il nous

préviendrait... mais le chien est une viande impure,--fait-il avec une

horreur comique,--du cheval, oui, mais pas du chien.»

--«Chien ou mouton, bredouille Nefftzer, la bouche pleine, je n'ai jamais

mangé un si bon rôti... mais si Brébant vous donnait du rat... moi je

connais ça... C'est très bon... le goût en est comme un mélange de porc et

de perdreau!»

Pendant cette dissertation, Renan qui paraissait préoccupé, soucieux,

pâlit, verdit, jette sa cotisation sur la table et disparaît.

* * * * *

--«Vous connaissez Vinoy, dit quelqu'un à du Mesnil: Quel est l'homme, et

qu'est-ce qu'il va faire?»

--«Vinoy, répond du Mesnil, c'est un madré, je crois qu'il ne va rien

faire... qu'il va faire le gendarme.»

Là-dessus une sortie de Nefftzer contre le journalisme et les

journalistes. Il est devenu complètement apoplectique, et sa parole

tudesque, comme étranglée d'enragement, par moments, aboie contre

l'ineptie, l'ignorance, les bourdes de ses confrères, qu'il accuse d'avoir

fait la guerre, et qu'il accuse de l'avoir rendue si fatale.

Ici Hébrard réclame le silence, et tirant de sa poche un papier: «Écoutez,

messieurs, ceci est une lettre du mari d'une femme connue, demandant la

croix, lettre dans laquelle il invoque comme titre, son _cocuage_, oui,

messieurs, «son cocuage et des malheurs domestiques qui appartiennent à

l'histoire.»

Un rire homérique accueille la lecture de cette supplique bouffonne.

Mais aussitôt le sérieux de la situation ramène les dîneurs à se demander,

comment vont se conduire les Prussiens à notre égard. Il y a ceux qui

croient qu'ils déménageront les musées. Berthelot a peur qu'ils emportent

le matériel de notre industrie. Ce dire conduit, je ne sais par quel

chemin, la conversation à une grande discussion sur les matières

colorantes, et sur le _rose turc_, d'où elle revient au point de départ.

Nefftzer, contrairement à tout le monde, prétend que les Prussiens

voudront nous étonner par leur générosité, leur magnanimité. Amen!

En sortant de chez Brébant, sur le boulevard, le mot capitulation, qu'il

eût peut-être été dangereux de prononcer il y a quelques jours, est dans

toutes les bouches.

* * * * *

_Mercredi 25 janvier_.--Plus rien de ce ressort, de cette agitation

fébrile qu'avaient, ces jours-ci, les allants et les venants. Une

population, lasse et battue de l'oiseau, qui se traîne sous un ciel gris,

où tombe, de seconde en seconde, un lourd flocon de neige.

Il n'y a plus de place pour les absurdités de l'espérance.

Des queues s'allongent à la porte des marchands, de la seule chose qui

reste à manger, à la porte des chocolatiers. Et l'on voit des soldats,

tout glorieux d'avoir conquis une livre de chocolat.

* * * * *

_Jeudi 26 janvier_.--Ça se rapproche. De nouvelles batteries semblent

démasquées. Il éclate des obus, à toute minute, sur la voie du chemin de

fer, et notre boulevard Montmorency est traversé par des gens marchant à

quatre pattes.

On assiste chez tous, à l'opération d'esprit douloureuse, qui amène la

pensée à la honte d'une capitulation. Cependant il est des énergies

féminines qui résistent encore. On parlait de pauvres femmes qui, ce matin

même, criaient aux queues des boulangers: «Qu'on diminue encore notre

ration, nous sommes prêtes à tout souffrir, mais qu'on ne capitule pas!»

* * * * *

_Vendredi 27 janvier_.--Je vais ce matin à l'enterrement de Regnault.

Il y a une foule énorme. On pleure, sur ce jeune cadavre de talent,

l'enterrement de la France. C'est horrible, cette égalité devant la mort

brutale du canon ou du fusil, qui frappe le génie ou l'imbécillité,

l'existence précieuse comme l'existence inutile.

J'avais rêvé de faire faire par lui un portrait de mon frère, dans le

format du portrait en pied de la comtesse de Nils Barck. Mon frère ne

revivra pas par ce talent de coloriste, dont j'entends le _De Profundis_,

dans une sonnerie de clairon et un roulement de tambour. J'ai vu passer

derrière sa bière une jeune fille, ainsi qu'une ombre, en habit de veuve.

On m'a dit que c'était sa fiancée.

J'entre, en sortant de là, dans la boutique de Goupil, où est exposée, non

encore encadrée, une aquarelle du mort, vous montrant le Maroc comme dans

une vision des Mille et une Nuits.

... Le feu a cessé. Je vais faire un tour aux environs d'Auteuil.

Une femme crie à un voisin: «Nous sommes encore dans la cave, mais nous

allons remonter!»

Des trous dans des toits, des écorniflures à des façades, mais vraiment

bien peu de dégât matériel, causé par cet ouragan de fer qui nous a passé

sur la tête. Seule, une langue de terre entre le viaduc et le cimetière

d'Auteuil, toute trouée de grands trous de trois mètres, où les obus sont

tombés si rapprochés qu'ils ont fait, sur une échelle géante, le travail

régulier des trous faits par la commission des barricades, au

Point-du-Jour.

Près la porte Michel-Ange, je monte sur le viaduc. Cent maisons brûlent à

Saint-Cloud: le feu de joie que se payent les Prussiens pour leur

triomphe! Un soldat malade, accoudé au parapet, laisse échapper: «C'est

pitié de voir cela!»

* * * * *

_Samedi 28 janvier_.--Ils sont heureux les journalistes, qui se trouvent

presque fiers de ce que la République a fait pour la défense nationale.

Ils vous citent avec orgueil l'hommage rendu à notre héroïsme par les

Prussiens, et espèrent presque que Trochu va être reconnu comme un grand

homme de guerre.

Au milieu de l'aspect hilare du soldat, c'est beau le navrement qu'emporte

sur toute sa personne, le marin qui passe, avec son paquet, sous le bras.

On ne tarit pas sur l'incapacité du gouvernement en général, l'on ne tarit

pas sur l'inintelligence de chaque membre de ce gouvernement. Un convive

de Brébant me racontait avoir entendu ceci de la bouche d'Emmanuel Arago:

«Nous ménageons une jolie surprise aux Prussiens, ils ne s'y attendent

guère, ils seront joliment attrapés quand ils voudront entrer à Paris.»

Mon ami s'attendait à l'annonce de feu grégeois ou de quelque chose

semblable. Non, il se trompait. Emmanuel, après avoir fait un moment

désirer sa réponse, accoucha de cette phrase: «Les Prussiens ne trouveront

pas de gouvernement avec lequel ils puissent traiter, car nous nous serons

retirés!»

Je parcours les quartiers bombardés: des balafres, des trous, mais sauf un

pilier emporté au magasin de la BALAYEUSE, place Mouffetard, rien de bien

effrayant. Une population qui se déterminerait à se _terrer_ dans ses

caves, pourrait très bien, et sans grand péril, supporter un mois de

bombardement à toute volée. Dans ces quartiers, on rencontre des petites

voitures à bras ramenant les mobiliers, et la circulation de la vie semble

y renaître.

Un militaire, en manteau blanc, tendant un obus au conducteur de

l'omnibus: «Prenez-moi cela, pendant que je monte, et faites attention...

sacredié, faites attention!»

Burty me confirme l'affiche mystique de Trochu, dont on avait parlé au

dîner de Brébant: la célébration, par ordre, d'une neuvaine à la Vierge,

que devait suivre un miracle. Est-ce ironique, si c'est vrai que la France

avait remis son salut entre les mains d'un homme, dont la place était aux

Petites-Maisons?

* * * * *

_Dimanche 29 janvier_.--Les mobiles rentrent et passent sous les fenêtres,

engueulés par les gardes nationaux répandus sur le boulevard.

En allant voir la batterie de marine du Point-du-Jour, j'entre dans le

jardin de Gavarni, que je trouve éventré par des tranchées, percées de

trous ronds, au fond desquels sont enfouis des obus qui n'ont pas éclaté.

Un garde national, armé d'un pic et escorté de sa femme, ployant sous le

poids d'un grand sac, déterre un obus, qui a disparu dans la terre gelée.

Pauvre jardin! Le chalet du marchand de tripes a son toit percé d'un obus,

qui semble avoir mis intérieurement en capilolade la fragile construction.

Le petit vallon vert montre ses derniers sapins couchés sur le flanc, et

sa voûte enguirlandée de lierre,--son _salon des fraîcheurs_, ainsi que

l'appelait Gavarni, a été converti en casemate, d'où sort un tuyau de

poêle.

Je reprends la route de Versailles. Des maisons à jour. Au n° 222, un obus

traversant la boutique d'un nommé Praisidial--un joli nom de

révolutionnaire, au théâtre--a éclaté dans une pièce où l'on vous montre

l'endroit où il a coupé la tête d'un homme, comme avec un couteau. En face,

sur une maison croulée à terre, un toit s'est abaissé, tout semblable à

une toile goudronnée, jetée sur un entresol qu'on bâtit.

Mais rien n'est comparable, comme destruction, à ce coin du chemin de

ronde, qui porte le nom de boulevard Murat. Là ce ne sont plus des

maisons. Ce sont des pans de mur, des morceaux de façade, où colle encore

un bout d'escalier, des débris, où reste, on ne sait comment, suspendue en

l'air, une fenêtre sans carreaux, des éboulements informes de brique, de

moellons, d'ardoises: de la bouillie de maisons, fouettée au milieu d'une

grande tache de sang, autour d'un paquet de cheveux,--le sang d'un mobile,

qui avait mis, là, culotte bas.

* * * * *

_Lundi 30 janvier_.--Oh! la dure extrémité, que cette capitulation

transformant la prochaine assemblée en ces bourgeois de Calais, qui, la

corde au cou, ont été subir les conditions d'Edouard VI. Mais ce qui

m'indigne le plus, c'est le jésuitisme de ces gouvernants, qui, pour avoir

obtenu le mot de _convention_ au lieu de capitulation, en face de ce

traité déshonorant, espèrent, comme de sinistres fourbes, cacher à la

France toute l'étendue de ses malheurs et de sa honte. Bourbaki laissé en

dehors de l'armistice, qui est un armistice général! La convention des

lettres décachetées! Et tout le honteux secret de ce que les négociateurs

nous cachent, nous dérobent encore, et que peu à peu l'avenir nous

dévoilera! Ah! une main française a-t-elle pu signer cela!

Que vraiment ils soient fiers d'avoir été les geôliers et les nourrisseurs

de leur armée, cela est trop bête! Ils n'ont donc pas compris que cette

apparente mansuétude était un piège de Bismarck! Enfermer dans Paris cent

mille hommes indisciplinés et démoralisés par leurs défaites, en ces jours

de famine, qui vont précéder le ravitaillement, n'est-ce point enfermer la

rébellion, l'émeute, le pillage? N'est-ce pas se donner presque

certainement un prétexte pour entrer à Paris?

Dans un journal qui contient la capitulation, je lis l'intronisation du

roi Guillaume, comme Empereur d'Allemagne à Versailles, dans la Galerie

des glaces, à la barbe du Louis XIV de pierre, qui est dans la cour. Ça,

là... c'est bien la fin des grandeurs de la France.

* * * * *

_Mardi 31 janvier_.--Ce soir, je dînais au restaurant, à côté d'un avocat

à la cour de cassation, M. P... Je lui disais qu'il serait bien heureux

que la prochaine assemblée se rationnât d'avocats, de marchands de verbe

et de mots creux. J'ajoutais que, pour mon compte, j'étais persuadé que si

la France pouvait se priver d'éloquence parlementaire, pendant une

vingtaine d'années, la France se sauverait, mais que c'était là la

condition _sine quâ non_ de son salut.

Tout avocat qu'il était, mon interlocuteur partageait mon avis, et partait

de là pour me signaler le _chapardage_--c'était le mot dont il se

servait--le chapardage de toute la basse gent du palais. Il me montrait

tous les avocats de deux sous, tous les avocats sans cause, tous les

avocats sans talent et sans honorabilité, aidés, poussés par Crémieux,

dans la curée des places de la haute administration.

Et dans le moment où la pensée de la France était, tout entière, tournée

contre les Prussiens, dans ce moment même--ah! je n'oublierai jamais le

tableau qu'il me faisait de ce cabinet, occupé seulement et uniquement de

destitutions, de ce cabinet où la porte, à tout moment violemment poussée,

livrait passage à un intrus, qui, sans dire gare ni bonjour, jetait à

pleine gueule: «Crémieux, délivre-nous de Robinet, de Chabouillot... nous

n'en voulons plus.» Et après cet intrus, un autre intrus, demandant la

démission d'un autre procureur impérial, aussitôt obtenue de la

bienveillance gâteuse du ministre.

La jolie scène de comédie, que cette scène qu'il me racontait, et où il

avait été acteur. M. P... avait un beau-frère, procureur impérial à Blois.

La sœur de M. P..., qui tenait à la position de son mari, lui écrivait,

lui demandant d'user de son influence, de ses relations avec les hommes du

gouvernement, pour le faire maintenir. Il était contraire à la démarche,

pensant qu'une destitution serait plus tard un titre pour son beau-frère;

cependant, sur l'insistance de sa sœur, il se décidait à aller trouver

Crémieux.

Journal des Goncourt (Deuxième série, premier volume) Mémoires de la vie littéraire · 第 11 / 20 段