des années que je vais être condamné à vivre seul!
La nourriture actuelle, les interruptions perpétuelles du sommeil par la
canonnade, me donnent aujourd'hui une migraine qui me force à passer la
journée au lit.
Le bombardement, la famine, un froid exceptionnel: voici les étrennes de
1871. Jamais, depuis que Paris est Paris, Paris n'a eu un pareil jour
de l'an, et malgré cela, ce soir, la saoulerie jette dans les rues sa
bestiale joie.
Ce jour me fait penser qu'au point de vue de l'histoire de l'humanité, il
est très intéressant et presque amusant pour un sceptique à l'endroit du
progrès, de constater, cette année 1871, que la force brute, malgré tant
d'années de civilisation, malgré tant de prêcheries sur la fraternité des
peuples, et même en dépit de tant de traités pour la fondation d'un
équilibre européen, la force brute, dis-je, peut s'exercer et _primer_,
comme au temps d'Attila, sans plus d'empêchements.
* * * * *
_Lundi 2 janvier_.--Tous les jours, de pauvres femmes se trouvent mal,
soit de froid, soit de fatigue, soit d'inanition, pendant les heures de
queue, qu'on leur fait faire pour la distribution de la viande.
Un sujet de méditation. Nous aurions été les plus forts, et nous aurions
voulu nous donner les frontières du Rhin, qui sont, au fond, notre
délimitation ethnographique: toute l'Europe s'y serait opposée. Les
Allemands s'apprêtent à prendre l'Alsace et la Lorraine, se disposent
par cette amputation à annihiler la France, toute l'Europe applaudit!
Pourquoi? Les nations seraient-elles comme les individus,
n'aimeraient-elles pas les aristocraties?
* * * * *
_Mercredi 4 janvier_.--Encore souffrant, je passe toute ma journée au lit,
dans un état vague de demi-sommeil. Il flotte en ma cervelle des idées
informulées, à tout moment, prêtes à devenir des rêves, mais arrêtées, au
bord du sommeil, par une détonation du Mont-Valérien, ou par la piaillerie
pondeuse des trois petites poules, que j'ai dans une cage, contre mon
petit feu de bois vert. Ces trois volatiles sont la dernière ressource que
j'ai gardée contre la viande des _tire-fiacres_ d'aujourd'hui, contre la
faim de demain.
* * * * *
_Jeudi 5 janvier_.--Aujourd'hui le bombardement est commencé de notre
côté. On ne voit rien, la vue est arrêtée, au delà du rempart, par un
épais brouillard, dans l'opacité blanche duquel s'entendent de formidables
détonations.
Je retourne dans l'après-midi vaguer autour du cimetière d'Auteuil. De
temps en temps des sifflements d'obus, et tout à coup, deux hommes se
trouvant à une trentaine de pas en avant, se rabattent vivement sur moi:
l'un tenant dans sa main un morceau de fonte de plus de deux livres, qui
vient de les effleurer.
On parle de blessés à Javel, à Billancourt. Cependant tout le monde qui
est là,--tout le monde, hommes et femmes,--ne veulent pas s'en aller, et
font preuve d'une curiosité sans peur. Depuis deux mois, la canonnade du
rempart a habitué la population parisienne au canon, et le bombardement,
loin de l'effrayer, semble la pousser, toute nerveuse, au dédain du danger.
* * * * *
_Vendredi 6 janvier_.--En me promenant dans le jardin, dont le vert tendre,
sous la tiédeur du dégel, commence à percer le blanc de la neige et du
givre, j'entends, à tous moments, des sifflements d'obus, semblables aux
hurlements d'un grand vent d'automne. Cela, depuis hier, paraît si naturel
à la population, que pas un ne s'en occupe, et que, dans le jardin à côté
du mien, deux petits enfants jouent, s'arrêtant à chaque éclat, et disant
de leur voix, encore à demi bégayante: «Elle éclate!» puis reprennent
tranquillement leurs jeux.
Les obus commencent à tomber, rue Boileau, rue La Fontaine.
Sur le seuil des portes, les femmes regardent passer, moitié atterrées,
moitié curieuses, les ambulanciers à la blouse blanche, à la croix rouge
sur le bras, portant des brancards, des matelas, des oreillers.
* * * * *
_Samedi 7 janvier_.--Les souffrances de Paris pendant le siège: une
plaisanterie pendant deux mois. Au troisième, la plaisanterie a tourné au
sérieux, à la privation. Aujourd'hui c'est fini de rire, et l'on marche à
grands pas à la famine, ou tout au moins pour le moment à une gastrite
générale. La portion de cheval, pesant trente-trois centigrammes, y
compris les os, donnée pour la nourriture de deux personnes, pendant trois
jours, c'est le déjeuner d'un appétit ordinaire. A défaut de viande, pas
possible de se rejeter sur les légumes: un petit navet se vend huit sous
et il faut donner sept francs d'un litre d'oignons. Du beurre, on n'en
parle plus, et même la graisse qui n'est pas de la chandelle ou du
cambouis à graisser les roues, a disparu. Enfin les deux choses dont se
soutiennent, s'alimentent, vivent les populations malaisées, les pommes de
terre et le fromage: le fromage, il est à l'état de souvenir, et les
pommes de terre, on a besoin de protection pour s'en procurer à vingt
francs le boisseau. Du café, du vin, du pain: c'est la nourriture de la
plus grande partie de Paris.
Ce soir, au chemin de fer, je demande mon billet pour Auteuil. La
buraliste me dit que le chemin de fer, à partir d'aujourd'hui, ne va plus
qu'à Passy. Auteuil ne fait plus partie de Paris.
* * * * *
_Dimanche 8 janvier_.--Cette nuit, je me demandais, sous mes rideaux, s'il
faisait un ouragan. Je me suis levé, j'ai ouvert ma fenêtre. L'ouragan
était l'incessant et continu sifflement des obus, passant au-dessus de ma
maison.
Je vais un moment étudier la physionomie d'Auteuil. Devant la gare, des
gamins en képi militaire vendent à des gardes nationaux des fragments
d'obus, qu'ils vont, à tout moment, ramasser près du cimetière. Dans les
rues, des promenades patrouillantes de gardes nationaux, de douaniers, de
forestiers, se fondant chez les marchands de vin. Beaucoup de messieurs
qui déménagent, un sac de voyage à la main. Je vois une toute vieille dame,
aux blanches anglaises, appuyée sur le bras d'un homme en blouse, qui
porte son sac de nuit à la main. On stationne devant la maison du
pâtissier Mongelard, dont un obus a enlevé hier la cheminée, et qui
_repâtisse_ héroïquement aujourd'hui.
Tout le monde est sur le pas de ses portes, en même temps que sur le
qui-vive d'un obus: les femmes ayant oublié de faire leur toilette, et
quelques-unes se montrant en bonnet de nuit.
Sur la petite place, à l'aspect italien, des gamines regardent, masquées
par le porche de l'église, les obus tomber au fond du boulevard, et la
grande caserne de Sainte-Périne, toutes ses fenêtres fermées, et sans un
vivant derrière ses carreaux, semble évacuée de toutes ses vieillesses,
descendues à la cave.
Je suis las, brisé... On mange si mal et l'on dort si peu. Rien ne
ressemble plus à ma nuit de chaque jour, depuis le bombardement, qu'à la
nuit passée à bord d'un bâtiment, pendant un combat naval.
* * * * *
_Lundi 9 janvier_.--Absence d'allants et de venants sur notre boulevard;
seuls, des gardes nationaux se rendant à leur poste, et des brancardiers
se dirigeant vers le Point-du-Jour.
L'omnibus est en train de se replier en arrière, et je vois le
déménagement du dépôt, où un obus de cette nuit a tué huit chevaux, et
blessé sept autres, dont il a fallu abattre cinq.
À la gare du chemin de fer de Passy, des groupes d'hommes qui causent
éclats d'obus; des groupes de femmes qui se communiquent des recettes
culinaires pour faire, avec rien, quelque chose; un jeune soldat de ligne
qui montre, sur son bras, un prétendu ricochet de balle. Au bureau de la
vendeuse de journaux absente, un artilleur de la garde nationale
feuilletant les imageries de l'OMNIBUS, le coude posé sur deux pains de
munition, attachés par une sangle. Sur une banquette, un aumônier
divisionnaire, à la croix blanche sur la poitrine, attachée par un large
ruban en sautoir, liséré de rouge, qui, tout en essuyant ses lunettes,
coquette près d'une dame, avec les regards fuyards et les sourires niais
de Got, dans IL NE FAUT JURER DE RIEN.
* * * * *
_Mardi 10 janvier_.--Le tir de la matinée est si précipité, qu'il semble
avoir la régularité du battement d'un piston de machine à vapeur. Je fais
le voyage de Paris avec un marin de la batterie du Point-du-Jour. Il
raconte qu'hier, il y a eu une telle grêle d'obus, qu'ils ont été obligés
de subir dix-sept décharges, couchés à terre, sans pouvoir riposter, après
quoi, par exemple, ils ont envoyé une bordée qui a fait sauter une
poudrière. En dépit de cet épouvantable feu, ils n'ont encore que trois
blessés: un amputé de la cuisse qui est mort, un autre, blessé gravement,
un manœuvrier devant la figure duquel a éclaté un obus, et qui a eu la
barbe, les cils et les sourcils brûlés.
On est très nombreux, ce soir, chez Brébant. Tous les bombardés ont été
curieux d'avoir de leurs nouvelles respectives. Charles Edmond fait des
descriptions terrifiantes des bombes qui pleuvent sur le Luxembourg.
Saint-Victor, pour un obus tombé place Saint-Sulpice, déserte, la nuit,
son logement de la rue de Furstemberg. Renan a émigré aussi sur la rive
droite.
La conversation est toute sur la désespérance des hauts bonnets de l'armée,
sur leur manque de vouloir énergique, sur le découragement qu'ils
propagent parmi les soldats. On parle d'une séance, où devant l'attitude
molle ou indisciplinée des vieux généraux, le pauvre Trochu a menacé de se
brûler la cervelle. Louis Blanc résume la chose en disant: «L'armée a
perdu la France, elle ne veut pas qu'elle soit sauvée par les pékins!»
Tessié du Motay raconte les âneries de nos généraux, dont il prétend avoir
été le témoin oculaire. Lors de l'affaire de décembre, il a vu arriver à
deux heures, sur le terrain, le général Vinoy, qui avait reçu l'ordre
d'enlever Chelles à onze heures: il l'a donc vu arriver à deux heures,
entouré d'un état-major un peu aviné, et demandant où se trouvait Chelles.
Du Motay assistait, je crois, le même jour, à l'arrivée du général Leflô
qui, lui aussi, demandait si c'était bien là le plateau d'Avron.
Le même du Motay affirme qu'après notre complète réussite du 2 décembre,
l'armée avait reçu l'ordre de marcher en avant, quand on vint dire à
Trochu qu'on manquait complètement de munitions. Ceci fait proclamer assez
verbeusement à Saint-Victor la nécessité d'un Saint-Just.
Et pendant que l'on parle de la menace, qui serait arrivée aujourd'hui au
ministère de brûler Paris, s'il ne capitulait pas, quelqu'un, dans un coin,
fait un réquisitoire contre Alphand, un réquisitoire comique à force
d'exagération, en l'accusant, d'être l'auteur de tout ce qui a été fait de
fatal--et cela par un moyen assez original--en ne refusant rien de ce
qu'on proposait à Ferry, mais en l'exécutant lui-même, et le plus mal
qu'il pouvait. Il cite la salaison des viandes qui sont perdues,
l'établissement des ambulances du Luxembourg, où les blessés gelaient, les
travaux des retranchements d'Avron, qui lui vaudront, dit l'orateur, dans
son antipathie férocement injuste contre l'homme, de devenir l'Haussmann
de Guillaume de Prusse.
Ces tristes paroles sont scandées des _han_ douloureux de Renan, nous
prédisant que nous allons assister aux scènes de l'Apocalypse.
* * * * *
_Mercredi 11 janvier_.--Fuyant le bombardement, des populations effarées
de femmes et d'enfants, chargées de paquets, traversent Auteuil et Passy,
avec leurs ombres courant derrière elles, le long des murs, sur des
affiches annonçant la reprise des concessions temporaires des cimetières.
* * * * *
_Jeudi 12 décembre_.--Je vais faire un tour dans les quartiers bombardés
de Paris. Ni terreur, ni effroi. Tout le monde a l'air de vivre de sa vie
ordinaire, et des cafetiers font remettre, avec le plus admirable
sang-froid, les glaces cassées par les détonations d'obus. Seulement, au
milieu des allants et venants, l'on rencontre, par-ci, par-là, un monsieur
emportant sa pendule entre ses bras, et les rues sont pleines de voitures
à bras, traînant vers le centre de la ville, de pauvres mobiliers, dans le
pêle-mêle desquels se trouve quelquefois un vieil impotent, qui ne peut
marcher.
Les soupiraux des caves sont bouchés. Un boutiquier s'est fait un
ingénieux blindage avec un étagement de planches, garnies de sacs de terre,
qui va jusqu'au premier étage de la maison. On dépave la place du
Panthéon. Un obus a enlevé le chapiteau ionien d'une des colonnes de
l'École de Droit. Dans la rue Saint-Jacques, des murs troués, percés, d'où
se détachent, à tout moment, des morceaux de plâtre. D'énormes blocs de
pierre, un morceau de l'entablement de la Sorbonne fait contre le vieil
édifice une barricade. Mais où le bombardement parle vraiment aux yeux,
c'est sur le boulevard Saint-Michel, où toutes les maisons faisant angle
avec les rues parallèles aux Thermes de Julien, ont été écornées par les
éclats. Au coin de la rue Soufflot, le balcon de l'appartement du premier,
arraché de la pierre, pend dans le vide, menaçant.
... De Passy à Auteuil, la route neigeuse est rosée du reflet des
incendies de Saint-Cloud.
* * * * *
_Vendredi 13 janvier_.--Il faut vraiment rendre justice à cette population
parisienne, et l'admirer. Que devant l'insolent étalage de ces marchands
de comestibles, rappelant maladroitement, à la population _meure-de-faim_,
que les riches avec de l'argent peuvent toujours, toujours, se procurer de
la volaille, du gibier, les délicatesses de la table, cette population ne
casse pas les devantures, ne bouscule pas les marchands et les
marchandises,--cela a lieu d'étonner.
Je n'ai rencontré un peu d'indignation que devant la façade du boulanger
Hédé, rue Montmartre, le seul boulanger qui, à l'heure qu'il est, fasse
encore du pain blanc et des croissants. Le peuple mangeur de pain blanc,
condamné au _pain de chien_, semblait souffrir seulement de cette faveur,
achetée du reste par des heures de queue.
Quand je lisais, dans le journal de Marat, les dénonciations furibondes,
de l'ORATEUR DU PEUPLE contre la classe des épiciers, je croyais à de
l'exagération maniaque. Aujourd'hui, je m'aperçois que Marat était dans le
vrai... Ce commerce, tout _gardenationalisé_, est un vrai commerce
d'accapareurs. Pour ma part, je ne verrais aucun mal à ce que l'on
accrochât, à la devanture de leurs boutiques, deux ou trois de ces voleurs
sournois, bien persuadé que, cela fait, la livre de sucre ne monterait pas
de deux sous par heure.
Peut-être quelques assassinats, intelligemment choisis, sont, dans les
temps révolutionnaires, le seul moyen pratique de retenir la hausse dans
des limites raisonnables.
Je voyais, ce soir, chez un restaurateur, le découpoir du maître d'hôtel
faire à peu près 200 tranches dans un cuissot de veau, d'un veau découvert
à un quatrième étage, peut-être du dernier veau existant à Paris. Deux
cents tranches, à 6 francs, de la grandeur et de l'épaisseur d'une carte
de visite, ça fait 1 200 francs.
Un dialogue à côté de moi.
--«Nos femmes nous ont abandonnés, ce soir.»
--«Ma foi, tant mieux, nous irons voir le Panthéon, le bombardement!»
La visite aux quartiers bombardés a remplacé le théâtre.
Cette nuit, je passe une partie de la nuit à ma fenêtre, empêché de dormir
par la canonnade et la fusillade autour d'Issy. Dans le silence de la nuit,
cela paraissait proche, proche, et, avec l'imagination des heures de peur
et de trouble, il me semblait, un moment, que les Prussiens avaient pris
le fort qui ne tirait plus, et qu'ils attaquaient le rempart.
* * * * *
_Samedi 14 janvier_.--Le suffrage universel, pour l'élection des officiers
de la mobile, a été déplorable. Il a fait nommer les _bons enfants_:
c'est-à-dire des officiers qui, lorsqu'ils n'encouragent pas tout,
n'empêchent rien.
M. Dumas, l'industriel, me contait ce matin de tristes détails sur la
conduite d'officiers de mobiles. Il a un beau-frère qui possède une très
belle propriété à Neuilly. Il tomba dans cette propriété des soldats et
des officiers, parmi lesquels était M. X***. Ces messieurs ne se
contentèrent pas de faire du feu au milieu des chambres, ils emportèrent,
en partant, vingt-cinq paires de drap qui leur avaient été prêtés, et M.
X*** fit enlever dans la serre quinze palmiers, qu'il envoya, pour son
jour de l'an, à une cocotte. Sur la plainte de M. Dumas, un ordre de
l'État-Major vient de faire rendre draps et palmiers.
N'ayant pas le courage d'aller à Paris, et n'ayant rien à manger, je tue
un merle dans le jardin pour mon dîner.
Le merle jeté, les ailes raides, sur ma table--je ne suis pourtant pas
métempsycosiste--il me vient, je ne sais pourquoi et comment, la pensée de
mon frère; et l'association de son souvenir avec l'oiseau mort.
Je me rappelle l'arrivée de l'oiseau, tous les soirs, au jour tombant, et
le sifflement aigu par lequel il semblait vouloir s'annoncer, et les deux
ou trois traversées qu'il faisait du jardin, de son joli vol rapide et
balancé. Je me rappelle sa pause de quelques secondes sur une branche,
toujours la même, une branche d'un sycomore, tout proche de la maison, et
du haut de laquelle il la regardait, immobile et énigmatique... puis tout
à coup son évanouissement dans l'ombre et la nuit.
Il s'est glissé en moi, alors, comme une croyance superstitieuse, qu'un
peu de mon frère avait passé en cette petite bête ailée, en cet oiseau de
deuil de l'air, et j'ai eu le vague effroi d'avoir détruit, avec mon coup
de fusil, quelque chose d'au delà de ce monde et d'ami, qui veillait sur
la conservation de ma personne et de ma maison.
C'est bête, c'est bête, c'est absurde, c'est fou, mais ç'a été une
obsession toute la soirée.
* * * * *
_Dimanche 15 janvier_.--La canonnade la plus effroyable qu'ait encore
entendue le rempart Sud-Est. «Cela rigole durement!» dit un homme du
peuple, en courant. La maison, secouée sur ses fondations, déverse toute
la vieille poussière de ses corniches et de ses plafonds.
Malgré la gelée et le vent glacé, toujours sur le Trocadéro, une foule de
curieux.
Dans les Champs-Elysées, abatis de grands arbres, sur lesquels, avant
qu'ils ne soient hissés dans les camions, se précipite une nuée d'enfants,
armés de hachettes, de couteaux, de n'importe quoi de coupant, qui
tailladent des morceaux, dont ils emplissent leurs mains, leurs poches,
leurs tabliers, pendant que, dans le trou de l'arbre abattu, se voient des
têtes de vieilles femmes occupées à déterrer, avec des pics, ce qui reste
des racines.
Au milieu de cette dévastation, quelques promeneurs et promeneuses, ayant
l'air de faire insouciamment, et tout comme autrefois, leur promenade
d'avant-dîner, sur l'asphalte.
A la porte d'un café du boulevard, sept ou huit jeunes officiers de
mobiles paradent et coquettent autour d'une lorette, aux cheveux
flamboyants, arrêtant, pour l'éplafourdissement des passants, le menu d'un
dîner de haute fantaisie et de spirituelle imagination: le menu de leur
prétendu dîner du soir.
Comme propriétaire, ma position est singulière. Tous les soirs, en
revenant à pied, mes yeux cherchent, du plus loin qu'il leur est donné de
voir, si ma maison est debout. Puis, quand j'ai cette certitude, c'est, à
mesure que je me rapproche, au milieu, des sifflements d'obus, un examen
de détail et une stupéfaction de ne trouver encore ni trou, ni écorniflure
à mon immeuble,--dont, toutefois, on laisse la porte entre-bâillée, pour
que je n'aie pas trop longtemps à y attendre.
* * * * *
_Lundi 16 janvier_.--Fête du roi Guillaume. Le canon m'avait empêché de
dormir toute la nuit, et j'étais encore sous mes draps, dans un
engourdissement de fatigue. Au milieu des tonnerres de la batterie de
Mortemart, j'avais perçu un bruit au-dessus de ma tête, et je croyais
qu'on avait remué un meuble. Quelques minutes après, Pélagie entrait dans
ma chambre et m'annonçait gaillardement qu'il venait de tomber un obus
chez mon voisin, justement dans une chambre dont le mur est mitoyen.
L'obus, ou plutôt deux fragments d'obus, ont percé le toit, et sont tombés
dans une chambre, où était couché un petit garçon, que ses engelures
empêchent de marcher. L'enfant n'a rien eu que la peur du plâtre tombé du
plafond.
Aujourd'hui commence la distribution d'un pain, dont un morceau sera une
vraie curiosité pour les collections futures, un pain où l'on trouve des
fétus de paille.
* * * * *
_Mardi 17 janvier_.--L'on parle d'une batterie prussienne élevée à la
Porte Jaune, près Saint-Cloud, qui, sous peu de jours, doit rendre Auteuil
intenable.
* * * * *
_Mercredi 18 janvier_.--Aujourd'hui, c'est le rationnement à raison de 400
grammes par individu. Songe-t-on qu'il y a des gens condamnés à se nourrir
de si peu? Des femmes pleuraient, à la queue du boulanger d'Auteuil.
Ce ne sont plus quelques obus égarés, comme les jours précédents, c'est
une pluie de fonte qui, peu à peu, m'enveloppe et m'enserre. Tout autour
de moi des détonations à cent, à cinquante pas, à la gare du chemin de fer,
rue Poussin, où une femme vient d'avoir le pied emporté. Et pendant que
de la fenêtre, je reconnais, avec une longue-vue, les batteries de Meudon,
un éclat me frôle presque, et fait rejaillir la boue contre la porte de ma
maison.
Je passais, à trois heures, à la barrière de l'Étoile. Les troupes
défilaient. Je m'arrêtai.
Le monument de nos victoires, illuminé de soleil, la canonnade lointaine,
le défilé immense, dont les dernières baïonnettes jetaient des éclairs
sous l'obélisque: c'était quelque chose de théâtral, de lyrique, d'épique.
Un grand et fier spectacle que cette armée, allant à ce canon qu'on
entendait, et ayant, au milieu d'elle, des pékins en barbe blanche qui
étaient des pères, des figures imberbes qui étaient des fils, et encore,
dans les rangs entr'ouverts, des femmes portant le chassepot de leurs
maris.
Et l'on ne peut dire le pittoresque que prenait la guerre, de cette
multitude citoyenne, convoyée de fiacres, d'omnibus non encore peints, de
fourgons à transporter les pianos d'Erard, transformés en voitures
d'intendance militaire.
Il y avait bien quelques pochards, quelques chants de _gobichonneurs_,
détonnant un peu avec l'hymne national, et toujours un peu de cette
gaminerie, dont l'héroïsme français ne peut se défaire, mais l'ensemble du
spectacle était émotionnant et grandiose.
* * * * *
_Jeudi 19 janvier_.--Paris tout entier, sorti de son chez soi, se promène
dans l'attente des nouvelles. Des rangées de gens à la porte garnie de
paille des ambulances. Devant la mairie de la rue Drouot, une foule si
pressée que, selon une expression d'un homme du peuple, «on ne pourrait
pas y jeter une noisette». Le gros peintre Marchal, que le siège n'a pas
fondu, empêche, costumé en garde national, les voitures de passer.
De bonnes nouvelles circulent. Arrivent les premiers journaux, annonçant
la prise de Montretout. C'est une allégresse. Les gens qui ont pu se
procurer des journaux, les lisent aux groupes formés autour d'eux. Le
monde va dîner joyeusement, et tout autour de soi, l'on perçoit le
bavardage sur les heureux détails du combat d'aujourd'hui.
Je monte chez Burty, chassé par les obus de la rue Watteau, et qui est
provisoirement emménagé sur le boulevard, au-dessus de la librairie
Lacroix. Vers les quatre heures, il a vu Rochefort qui lui a donné de
bonnes nouvelles, avec un mot spirituel. Pendant le brouillard, Trochu se
plaignant de ne pas voir ses divisions: «Dieu merci, s'est écrié Rochefort,
s'il les voyait, il les rappellerait!»
D'Hervilly, qui est présent, a toujours son esprit drolatique, et fait un
fantastique tableau du pont d'Asnières, traversé, sous un ciel d'automne,
couleur vert de Véronèse, par Hyacinthe, dont on ne voyait que le nez
vermillonné, et les goulots de deux bouteilles d'eau-de-vie, gonflant ses
poches, et qu'il rapportait de sa maison de campagne. Puis il nous conte
sa visite au vieux bonhomme de la MAMMOLOGIE du Jardin des Plantes, dans
son cabinet aux oiseaux desséchés et garnis de bandages, et qui passe
amoureusement, de temps en temps, la main sur le cou d'un chevreuil
empaillé:--un charmant _racontar_ hoffmannesque.
Burty me fait voir un rouleau de peintures japonaises du plus haut
intérêt. C'est une étude, en plusieurs planches, de la décomposition d'un
corps, après la mort. C'est d'un macabre allemand, que je ne croyais pas
pouvoir se retrouver dans l'art de l'Extrême-Orient.