sécateur à la main, à nettoyer de vieux lierres de leurs brindilles, à
sarcler des plans de violettes, à leur composer un mélange de terreau et
de fumier... cela au moment où les canons Krupp menacent de faire une
ruine de ma maison et de mon jardin! C'est trop imbécile! Le chagrin m'a
abêti, m'a donné la manie d'un vieux boutiquier, retiré des affaires. Je
crains qu'il n'y ait plus, dans ma peau de littérateur, qu'un jardinier.
* * * * *
_Dimanche 18 décembre_.--Aujourd'hui, concert à l'Opéra, et je fais la
remarque que tous les marchands de contre-marques sont costumés en gardes
nationaux.
* * * * *
_Mardi 20 décembre_.--Je ne sais, l'absence de viande rouge, l'absence de
principe nutritif dans toute cette carne bouillie des conserves, le manque
d'azote, le mauvais, le délétère, le sophistiqué, de tout ce que les
restaurants vous font manger, depuis six mois, vous laissent dans un état
permanent d'incomplète satisfaction de l'appétit. On a toujours une sourde
faim, quoi qu'on mange.
En allant au cimetière, je trouve, place Clichy, autour de la statue du
maréchal Moncey, les gardes nationaux mobilisés, faisant leurs préparatifs
de départ. Ils sont en capote grise, ayant, au dos, le sac surmonté des
piquets de la tente. Des femmes, des enfants les entourent, leur tenant
compagnie jusqu'à la dernière heure. Une petite fille, qui a un minuscule
sac au dos, avec un biscuit de mer, en guise de pain de munition, joue
entre les jambes de son père. Des jeunes filles, à la fois embarrassées et
un peu effrayées, tiennent le fusil d'un frère ou d'un amant, entré chez
le marchand de tabac. Et dans les rangs, voletant sur l'épaule, passent
rapides les revers rouges du manteau de la cantinière, qui verse à boire,
çà et là.
Des sacs arrivent, ce sont des paquets de cartouches, qu'on verse sur le
pavé, bientôt tout couvert des débris de leurs enveloppes grises. Et les
uns, agenouillés sur le pavé, les autres assis sur le rebord du piédestal
de la statue du maréchal, font entrer dans leur sac débouclé, les cent
cartouches qu'ils viennent de recevoir, pendant que des corbillards
défilent entre des gardes nationaux, le fusil abaissé à terre.
J'ai en face de moi, au restaurant, cette bonne bête du monde des lettres
qu'on appelle X***, expliquant un plan de campagne de sa composition au
premier venu, qui a le malheur de se trouver à côté de lui.
Depuis le siège, la marche du Parisien me semble toute changée. Elle était
bien, cette marche, toujours un peu hâtive, mais on la sentait badaudante,
musarde, et ne menant nulle part. Aujourd'hui, tout le monde marche comme
un homme pressé de rentrer chez lui.
* * * * *
_Mercredi 21 décembre_.--En allant au rempart, je passe par des campements
de mobiles, où, sous des cèdres du Liban ébranchés, et qui n'ont plus, à
leur cime, qu'un bouquet de verdure, pareil au bouquet des maçons posé en
haut de la cheminée d'une maison neuve, se voient des débris de faïence,
des fragments de papier goudronné et des peaux de chats, raidis par la
gelée dans leur dépiotage.
* * * * *
_Jeudi 22 décembre_.--Paris tout entier est une foire, et l'on vend de
tout sur tous les trottoirs de Paris. On y vend des légumes, on y vend des
manchons, on y vend des paquets de lavande, on y vend de la graisse de
cheval.
Le siège prête à l'imagination des filous. Aujourd'hui Magny attendait un
officier, qui lui avait commandé un dîner pour douze camarades. Il avait
exigé du poisson, de la volaille et des truffes. Toute cette commande
n'avait été faite que pour escroquer 5 francs au cocher qui avait mené
l'officier chez Magny.
* * * * *
_Samedi 24 décembre_.--Je trouve, en descendant du chemin de fer, un
paysan tenant amoureusement entre ses bras, ainsi qu'on tient un enfant,
un lapin de choux, dont il demande 45 francs aux passants.
En dépit des Prussiens, Paris commence à élever ses baraques du jour de
l'an. Quelques-unes sont déjà presque achevées, en face du passage de
l'Opéra, pauvrettes boutiques, bâties avec le rebut des planches des
baraquements de mobiles, et maigrement garnies de misérables joujoux!
J'entre chez un cordonnier de la place de la Bourse. La femme du marchand
parle, avec une voix où il y a des larmes et de petits rires nerveux, d'un
mobile caserné au fort de l'Est, qui est son fils. Tout à coup la mère,
s'adressant à moi, se révèle dans cette phrase: «Quand il y a de la
canonnade, vous ne me croirez peut-être pas, monsieur, mais au son, c'est
singulier, n'est-ce pas? mais c'est comme ça... je distingue de suite le
canon du fort de l'Est.»
Dans cette sale et étroite rue du Croissant, devant ces boutiques qui
portent: _Vente des journaux en gros_, le curieux spectacle de toute cette
marmaille coassante, de ces petits stentors de la criée des journaux de
Paris, qui, tout en gaminant, font le compte des exemplaires vendus, sur
le tonneau d'un marchand de vin. Le quartier général est devant
l'imprimerie Vallée, le palais lépreux du SIÈCLE. Là, ils se chauffent à
la vapeur d'un ruisseau, coulant de l'eau chaude, dans la rue tumultueuse;
là ils font leurs repas, à ces éventaires de juifs, qui se promènent au
milieu d'eux, et leur offrent des morceaux de pain, des tablettes de
chocolat, de gros cornichons, et des sucres d'orge de toutes couleurs.
On me contait ceci. Une pauvre vieille femme avait toute sa vie et toute
son âme concentrées sur un fils qui, d'employé de la banque, est devenu, à
l'heure présente, soldat. Tous les jours, la pauvre femme va recevoir, à
la queue, sa maigre provision de cheval, prépare son petit repas, met deux
couverts, partage la viande entre l'assiette de son fils et la sienne,
divise le pain en deux morceaux. Et, le repas vite achevé, la vieille
femme court donner à un pauvre la portion de son fils.
J'ai à côté de moi, dans un café, le caquetage vide et bruyant d'une femme
en velours, attablé avec une apparence de polytechnicien transformé en
canonnier. Ce caquetage qui m'insupportait autrefois, m'est agréable: il
me rejette à hier.
* * * * *
_Dimanche 25 décembre_.--C'est Noël. J'entends un soldat dire: «En fait de
_réveillon_, nous avons eu cinq hommes gelés sous la toile!»
Quelle singulière transmutation des commerces, et quelle bizarre
transfiguration des boutiques! Un bijoutier de la rue de Clichy expose
maintenant dans des boîtes à bijoux, des œufs frais enveloppés de ouate.
En ce moment une grande mortalité à Paris. Elle n'est pas absolument
produite par la faim. Et les morts ne se composent pas uniquement des
malades et des maladifs, achevés par le régime, les privations
continuelles. Cette mortalité est faite beaucoup par le chagrin, le
déplacement, la nostalgie du _chez soi_, du coin de soleil que possédaient
les gens des environs de Paris. Dans la petite émigration de
Croissy-Beaubourg (vingt-cinq personnes au plus), il y a déjà cinq morts.
* * * * *
_Lundi 26 décembre_.--On a découvert, pour l'appétit mal satisfait des
Parisiens, un nouveau comestible: c'est de l'arsenic. Les journaux parlent,
avec complaisance, de l'élasticité que donne ce poison aux chasseurs de
chamois de la Styrie, et vous offrent, comme déjeuner, un globule
arsenieux d'un docteur quelconque.
Par les rues qui avoisinent l'avenue de l'Impératrice, je tombe dans une
foule menaçante, au milieu d'affreuses têtes de vieilles femmes,
embéguinées de madras, et qui ont l'air de Furies de la canaille. Elles
menacent de _dépioter_ les gardes nationaux qu'on voit, en sentinelles,
fermer la rue des Belles-Feuilles.
Il s'agit d'un dépôt de bois, avec lequel on fait du charbon, et qu'on
avait commencé à piller. Ce froid, cette gelée, le manque de combustible
pour faire chauffer la maigre ration de viande qu'on délivre, a mis en
fureur cette population féminine, qui se jette sur les treillages, les
fermetures de planches, et arrache tout ce qui vient à ses mains colères.
Elles sont aidées, dans leur œuvre de destruction, ces femmes, par
d'affreux mioches qui se font la courte échelle contre les arbustes de
l'avenue de l'Impératrice, cassant ce qu'ils peuvent atteindre, et
traînant derrière eux un petit fagot, attaché à une ficelle que tient leur
main enfoncée dans leur poche.
Si ce terrible hiver continue, tous les arbres de Paris tomberont, sous le
besoin urgent de calorique.
* * * * *
_Mardi 27 décembre_.--En montant la rue d'Amsterdam, j'ai devant moi un
corbillard, dont le drap noir est couvert d'une veste aux broderies d'or à
la place des épaulettes. Le mort est suivi d'un garde national et d'un
membre du comité des ambulances. Autour de moi, on dit que c'est la bière
d'un officier saxon.
A la porte des chantiers de bois, des queues menaçantes.
Malgré l'étoupage de la neige qui tombe rare, floconneuse, cristallisée,
on entend partout là une canonnade lointaine et sans interruption, dans la
direction de Saint-Denis et de Vincennes.
Devant le cimetière Montmartre, des files de corbillards dont les chevaux
soufflent, dont les cochers, noires silhouettes sur la neige blanche,
battent la semelle.
Je m'arrête quelques instants à la porte de la Chapelle, et m'amuse à
regarder à la lumière des lanternes qui s'allument, cette incessante
entrée et sortie de soldats, de voitures, de fourgons, ce va-et-vient de
la guerre dans cette apparence de bivouac de Russie.
Le premier journal que j'achète, m'apprend que le bombardement est
commencé.
On ne sait, chez Brébant, ce soir, que ce qui est au rapport militaire des
journaux du soir. On parle du bombardement, qu'on croit plutôt, dans le
moment, de nature à agacer qu'à terrifier la population parisienne--cela
contrairement à la pensée d'un journal allemand, trouvant que le moment
psychologique du bombardement est arrivé. Le _moment psychologique_ d'un
bombardement, n'est-ce pas que c'est bien férocement allemand?
On cause de l'inertie du gouvernement, du mécontentement produit dans la
population par l'absence de l'action du général Trochu, par ses
atermoiements sans fin, par le néant de ses tentatives et de ses efforts.
Un convive dit que le général n'a aucun talent militaire, mais des côtés
d'homme politique et d'orateur. Ici Nefftzer interrompt, pour déclarer que
c'est le jugement qu'en porte Rochefort, qui l'a beaucoup pratiqué et
l'admire un peu. Cette éloquence du général, qui débuterait un peu à la
façon de l'éloquence de M. Prudhomme, s'échaufferait, se métamorphoserait,
au bout de quelques instants, en une parole entraînante et persuasive.
De Trochu on saute à l'honnêteté politique, et à ce propos Nefftzer se
montre très dur pour Jules Simon, dont il raconte ce qu'il appelle sa
_volte-face_ du serment, et moque le grossier charlatanisme de ses
conférences, me demandant, du coin de l'œil, mon sentiment. Et je lui
réponds que je ne connais pas Jules Simon, que j'ignore absolument sa vie,
et que cependant j'ai bêtement de la défiance, rien qu'à cause de tous les
livres moraux qu'il a écrits: LE DEVOIR, L'OUVRIÈRE, etc. Pour moi, c'est
l'exploitation visible de l'honnêteté sentimentale du public, et j'ajoute
que parmi les gens littéraires auxquels j'ai été mêlé dans la vie, je ne
connais qu'un homme tout à fait pur, dans le sens le plus élevé du mot,
c'est Flaubert,--qui, on le sait, a l'habitude d'écrire des livres
prétendus immoraux.
Là-dessus, quelqu'un compare Jules Simon à Cousin, et c'est l'occasion
pour Renan de faire l'éloge du ministre--très bien,--du philosophe--je
m'abstiens pour cause,--mais encore du littérateur et de le proclamer le
premier écrivain du siècle.--Nom de Dieu!
Cette opinion nous insurge, Saint-Victor et moi, et cela amène une
discussion et la remise sur le tapis de la thèse favorite de Renan, qu'on
n'écrit plus, que la langue doit se renfermer dans le vocabulaire du XVIIe
siècle, que lorsqu'on a le bonheur d'avoir une langue classique, il faut
s'y tenir, que justement dans l'instant présent, il faut se rattacher à la
langue qui a fait la conquête de l'Europe,--qu'il faut là, et seulement là,
chercher le prototype de notre style.
On lui crie, mais de quelle langue du XVIIe siècle parlez-vous? Est-ce de
la langue de Massillon? de la langue de Saint-Simon? de la langue de
Bossuet? Est-ce de la langue de Mme de Sévigné? est-ce de la langue de La
Bruyère? Les langues de ce siècle sont si diverses et si contraires.
Moi je lui jette: «Tout très grand écrivain de tous les temps ne se
reconnaît absolument qu'à cela, c'est qu'il a une langue personnelle, une
langue dont chaque page, chaque ligne est signée, pour le lecteur lettré,
comme si son nom était au bas de cette page, de cette ligne, et avec votre
théorie vous condamnez le XIXe siècle, et les siècles qui vont suivre, à
n'avoir plus de grands écrivains.»
Renan se dérobe, ainsi qu'il en a l'habitude dans les discussions, se
rejette sur l'éloge de l'Université, qui a refait le style, qui, selon
son expression, a opéré le _castoiement_ de la langue, gâtée par la
Restauration, déclarant que Chateaubriand écrit mal.
Des cris, des vociférations enterrent cette phrase bourgeoise du critique,
qui trouve un bon écrivain dans le père Mainbourg, et déclare détestable
la prose des MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE.
Renan revient de Chateaubriand à son idée fixe, que le vocabulaire du
XVIIe siècle contient toutes les expressions dont on a besoin en ce temps,
les expressions même de la politique, et il se propose de faire, pour la
REVUE DES DEUX MONDES, un article dont il veut tirer tous les vocables du
cardinal de Retz, attardant longtemps sa pensée et sa parole autour de
cette misérable chinoiserie.
Pendant ce, je ne pouvais m'empêcher de rire en moi-même, pensant au
vocable XVIIe siècle, au vocable _gentleman_, avec lequel Renan a cherché
à caractériser le _chic_ sacro-saint de Jésus-Christ.
Et la discussion est interrompue par le récit d'un déjeuner de Bertrand,
le mathématicien, au plateau d'Avron, au moment où l'on donnait l'ordre de
détruire le mur crénelé de la Maison-Blanche, et où l'on supputait que
l'opération coûterait une douzaine d'hommes. Voici l'occasion, disait
Bertrand, d'employer la dynamite, c'est un moyen d'économiser vos hommes.
--«En avez-vous dans votre poche?»
--«Non, mais si vous voulez me donner un cheval, dans deux heures vous
aurez votre affaire.»
On était pressé. La proposition en resta là.
Le chemin de fer a son dernier départ à 8 heures et demie; l'omnibus à 9
heures et demie. Je suis obligé de revenir à pied, en une nuit noire, où
ne s'élèvent dans le sommeil de mort de Paris que deux bruits: le
geignement lointain de la Manutention de Chaillot, et le bourdonnement
éolien d'un télégraphe, qui transporte les ordres bêtes de la Défense
nationale.
* * * * *
_Mercredi 28 décembre_.--La triste vie dans ce déménagement, où l'œil n'a
plus la jouissance de tout ce qu'il aimait, où tout ce qui était suspendu
aux murs a été décroché, à cause des ébranlements du canon, où les dessins
désencadrés sont dans les cartons, où les cadres, avec leurs réjouissantes
sculptures et leurs éclairs de vieil or, sont cachés dans des enveloppes
de sales journaux, où les livres, ficelés en paquets, sont étalés à terre,
où la pièce d'artiste que l'on habite, présente l'aspect d'un arrière-fond
d'épicerie.
Aux jours où nous sommes, beaucoup de petits bourgeois se couchent à sept
heures et se lèvent à neuf. On a moins faim au lit, et on n'y a pas froid.
Une expression et une image, nées du siège. J'entends un militaire dire
à un autre: «Pour moi, ce qui m'attend là, c'est une _fricassée de pain
sec_!»
* * * * *
_Jeudi 29 décembre_.--On a beaucoup écrit sur la démoralisation produite
dans les hautes classes par le régime dernier. Moi, je suis surtout frappé
de la démoralisation de la classe ouvrière par le luxe de bien-être que
lui a donné l'Empereur. Cette classe, je la vois complètement avachie. De
virile, de martiale, de hasardeuse qu'elle était, elle est devenue loquace,
et très économe de sa peau. Cet aveugle amour des coups, qui, du temps de
Louis-Philippe, faisait compter pour toute émeute, en faveur de n'importe
quelle opinion, sur cinq cents Parisiens prêts à se faire casser la gueule,
pour le plaisir de se battre, pour l'émotion héroïque du coup de fusil,
cet amour des coups a disparu, ainsi qu'a pu s'en apercevoir le
gouvernement de quelques heures du 31 octobre; et la Défense nationale n'a
rencontré que des hommes bien mous dans les bataillons de la Villette.
La crapulerie de la garde nationale dépasse tout ce que l'imagination d'un
homme bien élevé peut inventer. Je suis en chemin de fer entre trois
gardes nationaux, dont chaque geste aviné est presque un coup pour leurs
voisins, dont chaque phrase ne peut sortir de leurs bouches qu'accompagnée
du mot: «merde.» L'un représente l'ivresse imbécile; l'autre, l'ivresse
gouailleuse et scélérate; le dernier, l'ivresse brutale. L'ivresse
scélérate dit à l'ivresse brutale, pendant le parcours, que le chef de
gare vient de donner l'ordre de l'arrêter, quand il descendra, pour le
boucan qu'il a fait en montant. Je vois l'homme tirer son couteau,
l'ouvrir, et le remettre tout ouvert dans sa poche. Je descends à la
première station, peu désireux d'assister à la sortie de wagon de mes
voisins.
Aujourd'hui, il y a foule, en haut de Belleville, pour chercher à voir
quelque chose de la canonnade, qui ne décesse pas. Les tertres, les
monticules des montagnes d'Amérique, blancs de neige, portent de petites
foules, se détachant toutes noires sur le ciel.
Je prends un sentier côtoyant des briqueteries en planches, que
démolissent les propriétaires, craignant que la besogne ne soit faite par
les maraudeurs. Je chemine, non sans m'aider des mains, sur la terre
glacée, par cette route de chèvre, entre des excavations de petits
précipices, aux flancs verts de glaise, au fond desquels les voyous ont
fait des glissades, et j'atteins un de ces minuscules pitons déchiquetés,
qui donnent dans toute cette neige, à ce paysage parisien tourmenté,
l'aspect d'une réduction d'une contrée volcanique. Au-dessus de ma tête
tournoie un oiseau de proie, peut-être un des faucons de Bismarck, dépêché
contre nos pigeons. On ne voit rien du terrain canonné. La curiosité
dépitée se rabat sur le Bourget, éclairé d'un pâle rayon de soleil, sur
des feux prussiens, sur un casque allemand, qu'on croit voir luire.
Dans les groupes commence à circuler, contredite par l'indignation de
quelques-uns, par l'incrédulité du plus grand nombre, l'annonce de
l'évacuation du plateau d'Avron, et commence, visible pour tout le monde,
la naissance d'un découragement, que la défaite de l'armée de la Loire, de
l'armée du Nord, n'avait point encore amené.
Burty me dit aujourd'hui qu'un général, dont j'ai oublié le nom, avait
laissé échapper devant lui: «C'est le premier acte de notre agonie!»
Aux heures avancées de la nuit, quand maintenant on frôle les murailles
de Paris, on est surpris d'y entendre, enfermé comme derrière un mur de
village, le chant des coqs, et l'on ne voit plus de lumières qu'aux
fenêtres des maisons, qui ont inscrit au-dessus de leurs portes: AMBULANCE.
* * * * *
_Vendredi 30 décembre_.--Aujourd'hui seulement l'abandon du plateau
d'Avron est officiel, et les ineptes rapports qui l'accompagnent ont tué
la résolution énergique de la résistance. L'idée d'une capitulation avant
que la dernière bouchée de pain ait été mangée,--idée qui n'existait pas
hier,--est entrée dans la cervelle du peuple, annonçant aujourd'hui
d'avance l'entrée des Prussiens pour un de ces jours.
Les choses qui se passent accusent en haut une telle incapacité, que le
peuple peut bien s'y tromper, et prendre cette incapacité pour de la
trahison. Si cependant cela arrive, quelle responsabilité devant
l'histoire pour ce gouvernement, pour ce Trochu, qui, avec des moyens de
résistance aussi complets, avec cette foule armée de 500 000 hommes, aura,
sans une bataille, sans un avantage, sans une petite action d'éclat, même
sans une grande action malheureuse, enfin sans rien d'intelligent,
d'audacieux ou d'imbécillement héroïque, fait de cette défense, la plus
honteuse défense des temps historiques, celle qui témoigne le plus
hautement du néant militaire de la France actuelle!
Vraiment, la France est maudite! Tout est contre nous; si le froid et
le bombardement continuent, il n'y aura pas d'eau pour éteindre les
incendies. Toute l'eau, dans les maisons, est presque de la glace,
jusqu'au coin de la cheminée.
* * * * *
_Samedi 31 décembre_.--La viande de cheval, une viande de mauvais rêves et
de cauchemars. Depuis que je m'en nourris, c'est une suite de nuits
insomnieuses.
Cette nuit, à l'approche de l'année 1871, de cette année que je vais
commencer seul, les tristes pensées ont amené, dans le malaise de mes
rêves, mon frère bien-aimé. Je le voyais tel qu'il était dans les derniers
mois de sa vie, tel qu'il était il y a un an, et j'ai eu à nouveau, tout
le temps qu'a duré la tromperie du sommeil, la cruelle souffrance morale
que j'ai éprouvée, tout le long de sa maladie. Je ne sais pourquoi et
comment, nous étions en visite chez Janin. Tout le temps de la longue
visite que je voulais et ne pouvais abréger, j'avais au-dedans de moi la
souffrance d'amour-propre, de ses inattentions, de ses absences, de ses
maladresses, de son entrée d'avance dans la mort, étudiant sur le visage
des gens qui étaient là, s'ils s'apercevaient de tout ce qui me
désespérait. Et j'avais dans mon rêve, à l'état aigu, toutes ces
perceptions douloureuses, absolument comme si je les revivais. Enfin,
étant parvenu à abréger la visite, et tout heureux de l'entraîner, avant
qu'on pût se rendre compte de ce qu'il était devenu, il arrivait qu'au
moment de passer la porte,--son adieu, le malheureux enfant se mettait à
le bégayer. La douleur que j'en ressentais me réveillait.
Dans les rues de Paris, la mort croise la mort: le fourgon des pompes
funèbres croise le corbillard. A la grille de la Madeleine, j'aperçois
trois bières recouvertes d'une capote de mobile, surmontée d'une couronne
d'immortelles.
J'ai la curiosité d'entrer chez Roos, le boucher anglais du boulevard
Haussmann. Je vois toutes sortes de dépouilles bizarres. Il y a au mur,
accrochée à une place d'honneur, la trompe écorchée du jeune _Pollux_,
l'éléphant du Jardin d'Acclimatation, et au milieu de viandes anonymes et
de cornes excentriques, un garçon offre des rognons de chameau.
Le maître boucher pérore, au milieu d'un cercle de femmes: «C'est 40
francs la livre, pour le filet et pour la trompe... Oui, 40 francs... Vous
trouvez cela cher... Eh bien! vraiment, je ne sais pas comment je vais
m'en tirer... Je comptais sur trois mille livres, et il n'a produit que
deux mille trois cents... Les pieds, vous me demandez le prix des pieds,
c'est vingt francs; les autres morceaux, ça va de huit à quarante
francs... Ah! permettez-moi de vous recommander le boudin; le sang de
l'éléphant, vous ne l'ignorez pas, c'est le sang le plus généreux... son
cœur, savez-vous, pesait vingt-cinq livres... et il y a de l'oignon,
mesdames, dans mon boudin...»
Je me rabats sur deux alouettes que j'emporte pour mon déjeuner de demain.
En sortant, j'aperçois une barbe qui marchande l'unique caneton qu'on voit
à un étalage de fruitier de la rue du Faubourg Saint-Honoré. C'est Arsène
Houssaye.
Il se plaint drolatiquement du peu de connaissance des hommes, qu'ont les
membres du gouvernement, et me cite ce joli mot de Morny, embêté par les
prétentions dirigeantes et gouvernantes des journalistes, disant: «Vos
journalistes, mais ils n'ont pas été seulement ministres!»
Puis le poète parle de la ruine financière de la France, répétant une
phrase de Rouland, toute chaude de ce matin: «Si l'on peut estimer la
fortune de la France à quinze cents milliards, il faut la considérer comme
tombée, dès aujourd'hui, à neuf cents milliards.»
Le jour de l'an de Paris de cette année, il réside dans une douzaine de
misérables petites boutiques, semées, çà et là, sur le boulevard, où des
marchands grelottants offrent des Bismarck, caricaturés en pantins, aux
passants gelés.
Ce soir, je retrouve, chez Voisin, le fameux boudin d'éléphant, et j'en
dîne.
* * * * *
ANNÉE 1871