Après quoi, c'est de la viande de boucherie, qui a reçu son passeport pour

l'abattoir.

* * * * *

_Mardi 29 novembre_.--La viande salée, délivrée par le gouvernement, est

_indessalable_, immangeable. J'en suis réduit à couper le cou à une de mes

dernières petites poules, avec un sabre japonais. Ça a été abominable,

cette pauvre petite poule voletant, un moment, dans le jardin, sans tête.

Aujourd'hui, c'est chez tous un recueillement concentré. Dans les voitures

publiques, personne ne parle, tout le monde s'enferme en lui-même, et les

femmes du peuple ont comme un regard d'aveugle, pour ce qui se passe

autour d'elle.

La Seine est couverte de _mouches_ qui chauffent, pavoisées du drapeau des

ambulances, et toutes prêtes à aller chercher des blessés.

Au Champ-de-Mars, défilent de petites voitures de l'ambulance de l'armée,

précédées d'une ligne interminable de mulets, chargés de l'attirail de

campagne. D'autres voitures d'ambulance descendent au pas la barrière

d'Italie, cortégées de femmes, parmi lesquelles il en est qui parfois se

hasardent à ouvrir la portière du fond, pour regarder les blessés.

L'angoisse de l'attente est dans les rues. Il y a des groupes qui

stationnent sur les places. Tout homme qui parle, tout homme dont on

espère un renseignement est entouré, et avec la nuit tombante, les groupes

deviennent énormes, débordant les trottoirs, les refuges, et coulant sur

la chaussée.

Chez Brébant, on cause de la misère noire, dans laquelle sont tombés

soudainement des gens qui avaient hier l'aisance de la vie. Charles Edmond

raconte que sa femme, se trouvant chez leur boucher, avait vu une femme

proprement vêtue, vêtue comme une femme de la société, entrer et demander

un sou de _râclures de cheval_. Et Mme Charles Edmond lui ayant mis une

pièce blanche dans la main, la femme, comme remerciement, s'était mise à

fondre en larmes.

On parle ensuite de la surexcitation nerveuse de la femme, de l'affolement

produit par les événements, de la crainte que l'on a d'avoir à réprimer

des émeutes de femmes.

Puis les menaces de l'avenir amènent la conversation sur l'exil, qui

pourrait être le lot de beaucoup de dîneurs d'ici.

Et cette perspective fait dire aux uns que l'exil, c'est la condamnation à

mort, ainsi que le comprenaient les Romains, fait dire au cosmopolite

Nefftzer que l'exil n'existe pas.

C'est vraiment curieux comme le sentiment _patrie_ manque chez certains

hommes, et surtout chez les penseurs, les idéalistes. A ce propos, Renan

dit que le sentiment de la patrie était très naturel dans l'antiquité,

mais que le catholicisme a déplacé la patrie, et comme l'idéalisme est

l'héritier du catholicisme, les idéalistes ne doivent pas avoir des

attaches aussi étroites pour le sol, des liens si misérablement

ethnographiques que la patrie. «La patrie des idéalistes, s'écrie-t-il,

est celle où on leur permet de penser,» et au milieu des interruptions

nerveuses de Berthelot, emporté par la logique de sa thèse, il ne sent

dans le fait de la domination étrangère rien de ce qui indigne, soulève,

enrage les cœurs patriotiques.

Décidément, je trouve mes amis trop supérieurs à l'humanité, et je sors de

chez Brébant, presque colère!

* * * * *

_Mercredi 30 novembre_.--Depuis une heure du matin, jusqu'à onze heures,

la canonnade sans interruption, une canonnade si pressée, que le coup de

canon n'est plus perceptible, et qu'il semble que c'est l'interminable

grondement d'un orage, qui ne se décide pas à éclater. Cela a aussi

quelque chose d'un déménagement céleste, où des Titans remueraient sur

votre tête les commodes du ciel.

Je suis dans le jardin de Gavarni, devenu une espèce d'observatoire pour

le passant, qui y entre par la brèche du mur, jouissant avec mes voisins,

gardes nationaux et blousiers, de cet ébranlement du ciel, paraissant par

moments se communiquer au sol, que j'ai sous les pieds.

La canonnade dure toute la journée: toute la journée ces roulements et ces

grondements de la mort; pas une seconde, sans une succession de ces

foudres, et qui, à la distance où elles sont, mettent à l'horizon, comme

les coups de ressac d'une grande mer.

Je suis un peu souffrant. Je n'ai pu aller cet après-midi à Paris. Je

prête l'oreille au bruit de la rue, qui vous raconte le bon ou le mauvais

des choses publiques, avec le pas du passant, avec le son de sa voix:

rien. Ce soir, la rue ne dit rien.

* * * * *

_Jeudi 1er décembre_.--Rue de Tournon, à la clarté des bougies, courant

sous une porte cochère, et éclairant de leurs lueurs voltigeantes la

lividité d'une face, coiffée d'un mouchoir à carreaux, je vois descendre

d'une tapissière, un corps raidi dans une immobilité de cadavre, et dont

s'échappe un cri, à chaque tâtonnement des mains, qui le portent à

l'ambulance. C'est un mobile qui a eu la cuisse cassée, hier à onze heures

du matin, et qu'on vient de ramasser sur le champ de bataille, aujourd'hui

à la nuit.

Dans l'omnibus, j'ai à côté de moi un carabinier parisien, tenant sur les

genoux un casque prussien de la garde royale. Il parle de l'élan des

troupes, des zouaves qui, à l'attaque de Villiers, ont été admirables, et

d'une compagnie, dont quatre hommes seuls, n'ont pas été touchés.

* * * * *

_Vendredi 2 décembre_.--Tout Paris est aujourd'hui dans l'avenue du Trône.

Et le spectacle vous est donné de la grande émotion de la capitale, se

tenant près de ses portes, raccourcissant la distance, rapprochant d'elle

les nouvelles.

Des deux côtés de la chaussée, gardée libre par la garde nationale,

jusqu'à la barrière aux colonnes bleuissantes dans un coup de soleil

d'hiver, deux foules s'étageant et formant, çà et là, sur les tas de

pierrailles:--des monticules d'hommes et des femmes. La chaussée toute

pleine de l'allée et du retour des voitures d'ambulance, des chariots

d'obus, des camions de cartouches, des caissons de munitions, des

transports de toutes sortes, que fait refluer et cogne, à chaque quart

d'heure, dans un encombrement strident de ferraille, la fermeture de la

barrière du chemin de fer.

Et les yeux de la foule, tournés vers le point culminant de l'avenue, où

l'on voit déboucher les voitures d'ambulance qui reviennent, et les

regards, cherchant le chapeau d'un prêtre sur le siège, la coiffe blanche

d'une sœur sur la banquette. Chez tous, il y a un frisson douloureux,

mêlé à une curiosité avide des pâleurs, des taches de sang, des

souffrances contenues et mangées par ces mutilés, qui se savent regardés,

et font effort pour être à la hauteur du spectacle.

Il passe des blessés, assis sur le cul d'une charrette, les jambes

pendantes et mortes, ayant, sur leur figure décolorée, des sourires vagues,

adressés aux passants--des sourires qui donnent envie de pleurer...

Il passe des blessés, qui portent sur l'inquiétude de leur visage, le

non-savoir de l'amputation, le non-savoir de la vie ou de la mort.

Il passe des blessés, qui posent, dans des attitudes arrangées et

théâtrales, sur une botte de paille, et jettent au public, du haut de la

voiture, où ils sont juchés: «Allez, il y a de _la viande de Prussien_,

là-bas.»

Un blessé tient, d'un air farouche, serré contre lui, son fusil, dont la

baïonnette cassée n'a plus la longueur que d'un pouce de fer.

Au fond des coupés, on entrevoit des officiers, à la tête ensanglantée,

dont la manche galonnée d'or et la main molle, reposent sur le pommeau de

leur sabre.

Le froid est vif, mais la foule ne peut s'arracher à l'émotionnante

vision. On entend des bottines de femmes battre la semelle de leur petit

talon, craquant sur la terre gelée.

L'on veut voir, l'on veut savoir, et l'on ne sait pas, et les bruits les

plus contradictoires circulent et se répandent, à chaque minute. Les

figures s'éclairent ou s'attristent à un mot de celui-ci, à un mot de

celui-là. La remarque est faite que le bruit des canons des forts ne

s'entend plus, que c'est bon signe, que l'armée avance! Dans un groupe

j'entends: «Ça allait mal ce matin, à ce qu'il paraît, les mobiles avaient

lâché pied... Ça va bien maintenant.»

Et les yeux et les regards continuent à aller aux blessés, aux estafettes,

aux aides de camp, à tout ce qui galope, venant de là-bas. «Tiens,

Ricord!» fait quelqu'un qui se souvient, en voyant passer le chirurgien

dans une voiture. Un garde national lance, du haut de son cheval, aux

groupes: «Une demi-lieue en avant de Chennevières, et à la baïonnette

maintenant!».

Et toujours l'on attend, l'on interroge, l'on se fait dire par tous: Tout

va bien,--ce «tout va bien»--que chaque cavalier est obligé de répéter,

pour qu'on le laisse passer.

On n'a pas de nouvelles positives, mais je ne sais quoi dit à la foule,

que les choses ne vont pas trop mal. Alors, une joie fiévreuse monte à

toutes les figures, pâlies par le froid, et femmes et hommes, pris d'une

sorte de gaminerie, se jettent au-devant du galop des chevaux, cherchant

à arracher aux estafettes, avec des rires, des plaisanteries, des

coquetteries, de douces violences, les nouvelles qu'ils ne portent pas.

* * * * *

_Dimanche 4 décembre_.--En dépit du froid, d'une gelée piquante, d'un vent

flagellant, je ne peux m'empêcher d'aller voir le spectacle de la barrière

du Trône. Par le chemin de ronde, qui va de la Râpée à l'avenue de

Vincennes, des bourgeois emmitouflés, des femmes au nez rouge sous

leurs voiles, traînant des enfants renifleurs: hommes, femmes, enfants

interrogeant l'horizon.

Au haut des fortifications, se détache, dans le jour aigu, la silhouette

ridicule d'un garde national, encapuchonné, à défaut de capot, dans le

tartan de sa femme.

A la porte de Vincennes, étagée sur les traverses de bois, une population

de mioches, battant la semelle de ses sabots, et annonçant d'avance à la

foule, tout ce qu'ils aperçoivent par les meurtrières. Ils savent, ils

connaissent tout, ces enfantins gamins, et l'un qui me rappelle le titi de

l'exécution d'Henry Monnier, jette à un autre: «Ça, plus souvent un

drapeau d'ambulance... c'est _le drapeau blanc pour enlever les morts!_»

Je reviens en chemin de fer avec deux soldats de ligne. Ils se plaignent

de n'avoir point dormi depuis cinq jours: «On nous a repris nos

couvertures, dit l'un, il faut nous coucher, comme nous sommes là, sur la

terre. Pas de tente! Pas de paille! rien. Vous concevez, ça n'est pas

possible, on allume du feu, on se chauffe, on bat la semelle.» «J'ai mal

aux yeux, ajoute l'autre, j'ai mal aux yeux comme tout, aujourd'hui, c'est

du bois vert qu'on brûle, le vent vous chasse la fumée dans les yeux; si

ça dure un mois, il me semble que je serai tout à fait aveugle.»

* * * * *

_Lundi 5 décembre_.--Saint-Victor, dans son feuilleton d'hier, disait,

d'une manière brillante, que la France devait perdre la conception que

jusqu'ici elle s'était faite de l'Allemagne, de ce pays qu'elle s'était

habituée à considérer, sur la foi des poètes, comme la patrie de la

bonhomie et de l'innocence, comme le nid sentimental des amours

platoniques. Il rappelait que le monde idéal et fictif des Werther et des

Charlotte, des Hermann et des Dorothée, avait produit les soldats les plus

durs, les diplomates les plus perfides, les banquiers les plus retors; il

aurait pu ajouter les courtisanes les plus dévoratrices. Il faut nous

mettre en garde contre cette race, éveillant en nous l'idée de la candeur

de nos enfants: leur blondeur à eux, c'est l'hypocrisie et l'implacabilité

sournoises des races slaves.

Des hauts, et des bas d'espérance qui vous tuent. On se croit sauvé! Puis

on se sent perdu! Ces jours-ci, nous avions traversé les lignes ennemies,

l'armée de Paris donnait la main à l'armée de la Loire. Aujourd'hui, le

repassage de la Marne, par Ducrot, vous rejette dans le noir de l'insuccès

et de la désespérance.

A tout coin de rue, d'affreux tableaux: des voitures d'où l'on tire des

hommes, la tête voilée d'une serviette, tachée de sang.

Aux Halles, disette même d'herbes et de légumes. Les petites tables,

qu'ont devant elles les marchandes, sont nettes de toute verdure. Par-ci,

par-là, une marchande tire, parcimonieusement, d'un panier, deux ou trois

feuilles d'oseille ou de choux, qu'elle partage entre des femmes, se les

disputant, et l'on voit de larges mains de militaires refermées sur deux

ou trois petites échalotes que la marchande y a déposées.

Dans la rue Montmartre, devant la fenêtre d'un marchand de vin, où a pris

domicile un friturier, des hommes, des femmes, des enfants dînent à la

chaleur du petit trou flambant, dînent d'une crêpe qu'ils dévorent toute

chaude, dans un morceau de journal.

* * * * *

_Mardi 6 décembre_.--Aujourd'hui nous avons, sur la carte des restaurants,

du buffle, de l'antilope, du kanguroo, authentiques.

... En plein air, ce soir, à toute lueur, à toute réverbération de

luminaires improvisés, des figures consternées sur des carrés de journaux.

C'est l'annonce de la défaite de l'armée de la Loire et de la reprise

d'Orléans.

* * * * *

_Jeudi 8 décembre_.--Si la République sauve la France,--je ne veux pas

encore désespérer de mon pays,--il faut bien qu'on le sache, la France

sera sauvée, non par la République, mais malgré elle. La République n'aura

apporté que l'insuffisance de ses hommes, les proclamations fanfaronnes de

Gambetta, la mollesse des bataillons de Belleville. Elle aura mis la

désorganisation dans l'armée par ses nominations à la Garibaldi, tué la

résistance nationale par l'effroi de son nom,--et pas un de ses noms

populaires ne sera tombé sur un champ de bataille, entre un Baroche et un

Dampierre, pour la délivrance de la Patrie.

Maintenant les hommes d'en haut sont des avocats pleurards, les hommes

d'en bas des casse-cou politiques, brisant tout dans un gouvernement comme

dans la maison où ils entrent, costumés en gardes nationaux. Non, non, il

n'y a plus, derrière ce mot République, une religion, un sentiment faux,

si vous voulez, mais un sentiment idéal qui transporte l'humanité

au-dessus d'elle et la fait capable de grandeur et de dévouement.

* * * * *

_Jeudi 8 décembre_.--On ne parle que de ce qui se mange, peut se manger,

se trouve à manger.

--Vous savez, un œuf frais: ça coûte vingt-cinq sous!

--A ce qu'il paraît, il y a un individu qui achète toutes les chandelles

de Paris, avec lesquelles, en mettant un peu de couleur, il fait cette

graisse qu'on vend si cher!

--Oh! gardez-vous du beurre de coco; ça infecte une maison, au moins

pendant trois jours.

--J'ai vu des côtelettes de chien, c'est vraiment appétissant: ça a tout à

fait l'air de côtelettes de mouton!

--N'oubliez pas, il y a encore chez Corcelet des conserves de tomates!

--Que je vous indique une très bonne chose. Vous faites du macaroni, et

vous l'accommodez en salade, avec beaucoup d'herbes. Que voulez-vous dans

ce moment!

La famine est à l'horizon, et les Parisiennes élégantes commencent à

transformer leurs cabinets de toilette en poulaillers.

Ce n'est pas seulement le manger, c'est l'éclairage qui va manquer.

L'huile à brûler devient rare, les bougies sont à leur fin. Et pis que

tout cela, par le froid qu'il fait, on est tout proche du moment où l'on

ne trouvera plus ni charbon de terre, ni coke, ni bois. Nous allons entrer

dans la famine, la congélation, la nuit, et l'avenir semble promettre des

souffrances et des horreurs, telles que n'en a vu aucun siège.

* * * * *

_Vendredi 9 décembre_.--Quel temps pour la guerre que ce temps de gelée et

de neige! On pense aux souffrances des hommes, condamnés à coucher dans

cette humidité glacée, on pense aux blessés, achevés par le froid.

Aujourd'hui le rempart, avec ses lignes blanches des fortifications, où se

promène la faction ankylosée des gardes nationaux, avec ses lointains

noirs, saupoudrés de blanc, avec les glacis micacés de ses forts, avec son

ciel tout bas qui a la couleur d'un verre dépoli, et en haut duquel se

balance un ballon captif, le rempart rappelle un coin de la campagne de

Russie.

* * * * *

_Samedi 10 décembre_.--Rien de plus énervant que cet état, où votre

espérance se met bêtement à croire, un moment, aux bourdes, aux mensonges,

aux contre-vérités du journalisme, puis retombe aussitôt dans le doute,

dans la non-croyance à quoi que ce soit.

Rien de plus pénible que cet état, où vous ne savez pas si les armées de

province sont à Corbeil ou à Bordeaux, et si même ces armées sont ou ne

sont pas: rien de plus cruel de vivre dans l'obscurité, dans la nuit,

dans l'inscience du tragique qui vous menace. Il semble vraiment que

M. de Bismarck ait enfermé, au secret, tout Paris, dans la cellule d'une

prison pénitentiaire.

Pour la première fois, je remarque, à la porte des épiciers, des queues,

des queues inquiétantes de gens, se jetant indistinctement sur tout ce qui

reste de boîtes de fer-blanc dans leurs boutiques.

Dans les rues, la quête pour les blessés a lieu au milieu des convois

de morts, et de grandes aumônières en calicot, semblables à celles que

l'Italie arbore pour ses carnavals, montent, jusqu'au second, solliciter

la charité des gens, qui sont aux fenêtres.

On ne se figure pas, à l'heure présente, l'aspect provincial d'un grand

café de Paris. A quoi cela tient-il? Peut-être à la rareté des garçons, à

cette lecture éternelle du même journal, à ces groupes qui se forment au

milieu du café, et causent de ce qu'ils savent, comme on cause des choses

de la ville dans une petite ville, enfin à cet enracinement hébété, en ce

lieu, où autrefois posaient, avec la légèreté d'oiseaux de passage, des

gens distraits par de légères pensées, et qu'attendaient, dehors, le

plaisir et les mille distractions de Paris.

Tout le monde fond, tout le monde maigrit. On n'entend que gens, se

plaignant d'être réduits à faire resserrer leurs culottes, et Théophile

Gautier se lamente de porter des bretelles, pour la première fois: son

abdomen ne soutenant plus son pantalon.

Tous deux, nous allons ensemble voir Victor Hugo, au pavillon de Rohan.

Nous le trouvons dans une pièce d'hôtel, à la destination vague, meublée

d'un buffet de bois jaune de salle à manger, et qui a pour décoration de

cheminée deux lampes en fausse porcelaine de Chine, et pour milieu une

bouteille d'eau-de-vie oubliée. Le dieu est entouré d'êtres féminins. Il y

a tout un canapé de femmes, dont l'une qui fait les honneurs du salon, est

une vieille femme, aux cheveux d'argent, dans une robe feuille morte, et

qui montre, par un cœur très évasé, un grand morceau de sa vieille peau:

une femme qui a de la marquise d'autrefois et de la cabotine d'aujourd'hui.

Lui, le dieu, je le trouve vieux: ce soir, il a les paupières rouges, le

teint briqueté que j'ai vu à Roqueplan, la barbe et les cheveux en

broussailles. Une vareuse rouge dépasse les manches de son veston, un

foulard blanc se chiffonne à son cou.

Après toutes sortes d'allées et de venues, de portes qui s'ouvrent et se

ferment, de gens qui entrent et sortent, d'actrices qui viennent pour une

pièce des CHATIMENTS à dire au théâtre, après des choses mystérieuses qui

se passent dans l'antichambre, Hugo se laisse tomber sur une chauffeuse,

et, avec une parole lente, et qui semble sortir d'un long travail de

réflexion, à propos de la photographie microscopique, il se met à parler

de la Lune, de la curiosité grande qu'il a toujours eue d'être fixé sur le

dessin de ses détails.

Il rappelle une nuit, tout entière, passée avec Arago à l'Observatoire. Il

décrit les lunettes de cette époque, rapprochant la planète de l'œil, à

une distance guère plus grande que la distance de quatre-vingt-dix lieues,

«en sorte, dit-il, que s'il y avait eu un monument,--et il cite toujours,

quand il parle d'un monument, Notre-Dame de Paris--on aurait dû

l'apercevoir comme un point. Maintenant, ajoute-t-il, avec les

perfectionnements, avec les lentilles d'un mètre, la vue doit s'approcher

bien plus près de l'astre. Il est vrai que les grandissements excessifs

développent l'accident chromatique, la diffusion, le contour irisé de

l'objet, mais cela ne fait rien, la photographie devrait nous donner mieux

que ces _cartes montagneuses_.»

Puis, je ne sais comment la conversation tombe de la Lune à Dumas père. Et

Hugo dit à Théophile Gautier: «Vous savez, on a dit que j'avais été à

l'Académie... j'y avais été pour faire nommer Dumas. Je l'aurais fait

nommer, car, au fond, j'ai une autorité sur mes collègues... mais ils ne

sont dans ce moment à Paris que treize, et pour une élection, il faut

vingt et un membres.»

Je reviens cette nuit de Passy à Auteuil, à pied. Le chemin est tout

couvert de neige. Le ciel fond dans un brouillard aqueux, transpercé de la

clarté diffuse d'un clair de lune. Chaque branche est comme enduite d'une

mousse de neige, qu'on dirait _passée au candi_; chaque ramure apparaît,

ainsi qu'une végétation de nacre. Il semble qu'on marche dans les lueurs

troubles, vitreuses, électriques, d'un aquarium, au milieu de grands

madrépores blancs. C'est mélancoliquement fantastique, et l'idée de la

mort, dans ce paysage de lune et de neige, vous vient presque douce. On

s'endormirait sans regret dans sa froideur poétique.

* * * * *

_Lundi 12 décembre_.--Cette nuit, il y a eu de la gelée, puis du dégel,

puis encore de la gelée, et je remarque, pour la première fois, un petit

phénomène de nature, qui tient de la féerie. Chaque feuille d'arbre est

revêtue d'une autre feuille de glace; si bien que lorsque vous voulez

relever un arbuste, écrasé sous le poids de ce cristal, il sonne comme un

lustre, et à vos pieds toute cette flore de verglas fait un bruit de verre

cassé. Je m'amuse à regarder, aussi longtemps que dure la matière

périssable et fondante de ces feuilles de houx, de ces feuilles, semblant

surmoulées avec leurs boursouflures et leurs turgescences épineuses, dans

du diamant.

* * * * *

_Lundi 12 décembre_.--Pélagie a reçu aujourd'hui la visite d'un neveu,

d'un mobile de Paris, campé dans ce moment, au plateau d'Avron. Il lui

racontait, le plus naïvement du monde, ses pillages dans les maisons et

les châteaux, lui faisant part de la connivence des officiers, à la

condition qu'on leur attribuât le meilleur. Elle était restée presque

effrayée de l'air _chenapan_ qu'il avait pris là, et me donnait ce curieux

détail, qu'ils avaient tous des sondes pour sonder les faux murs et les

cachettes faites à l'encontre des Prussiens. Nos soldats ont des sondes

pour mieux voler les maisons qu'ils sont chargés de défendre et de

protéger!

Cela avait soulevé l'indignation de cette fille des Vosges, qui avait

comme une horreur de cette visite, et ne pouvait comprendre cette

insouciance de la patrie, de ses montagnes envahies, chez cet homme,

déclarant le métier très bon, sauf une grandissime peur d'être tué.

Des nuits insomnieuses, produites par la canonnade continue du

Mont-Valérien, qui, tout à coup, a des tirs précipités, ressemblant aux

coups de revolver, lâché par un homme, attaqué à l'improviste.

* * * * *

_Mardi 13 décembre_.--On parle, chez Brébant, des populations

dévastatrices de la banlieue, campées dans les maisons. Du Mesnil raconte

qu'un de ces réfugiés a fait de la maison qu'il habite, une resserre à

chiffons. Un second a fait d'une autre maison une maison de prostitution,

non clandestine, mais ignoblement publique, comme un gros 8 de l'avenue de

Vincennes... Puis Renan se met à prédire de l'impossible, à prophétiser du

chimérique.

* * * * *

_Jeudi 15 décembre_.--Je dînais, ce soir, chez Voisin. En mangeant,

j'entends un monsieur, qui dit à l'attablé à côté de moi: «Je voudrais

bien cependant avoir des nouvelles de ma pauvre femme? Concevez-vous,

depuis septembre dernier...» Puis, le monsieur à la pauvre femme, qui a

fini de dîner, s'en va. Au bout de quelques instants, un dîneur rentre; et

s'attable à la table de mon voisin, qu'il connaît. Ils causent:

«Figurez-vous, dit mon voisin au nouvel arrivant, que X*** vient à

l'instant de se plaindre à moi de n'avoir pas de nouvelles de sa femme, je

ne savais que lui répondre.

--Oui,--répond l'autre, entre deux bouchées,--elle est morte... à Arcachon.

--Parfaitement; mais il n'en sait rien.»

N'est-ce pas affreux, dans ce moment, cette ignorance de la vie ou de la

mort des gens qu'on aime?

* * * * *

_Vendredi 16 décembre_.--Aujourd'hui la nouvelle officielle de la prise de

Rouen.

Journal des Goncourt (Deuxième série, premier volume) Mémoires de la vie littéraire · 第 8 / 20 段