jordanesque, rougeoyante sous la lumière crue de la chandelle, qui en fait
saillir la chair épaisse et verruqueuse, de ce baragouin, par moments,
incompréhensible, de cette parole rétive, qui sort comme d'éructations,
s'échappent des pensées pleines de profondeur, des ironies, des paradoxes,
presque de génie.
Il finit, en déclarant tout haut, que M. de Bismark est le premier des
hommes d'État de tous les temps, se demandant toutefois, s'il eût fait de
si grandes choses, ayant rencontré les difficultés et les circonstances
contraires, que trouva Pitt.
Et il se fait rapporter de l'ale et du porter, disant que c'est à la bière
qu'il doit son sommeil de toutes les nuits.
* * * * *
_Jeudi 10 novembre.--C'est général, comme dans ces temps-ci, tout le monde
que je vois, a un besoin instant de tranquillité d'âme, de repos d'esprit,
de fuite de Paris. Tous disent: «Aussitôt ce que ça va être fini, je pars»
et l'on désigne un coin de France, un morceau de campagne vague, où loin
de Paris et de tout ce qui le rappelle, l'on pourra, de longues heures, ne
plus penser, ne plus réfléchir, ne plus se souvenir.
Il se pourrait bien que ce grand 89, que personne, même parmi ses
adversaires, n'aborde dans un livre, qu'avec toutes sortes de salamalecs,
ait été moins providentiel pour les destinées de la France qu'on ne l'a
supposé jusqu'ici. Peut-être va-t-on s'apercevoir que, depuis cette date,
notre existence n'a été qu'une suite de hauts et de bas, une suite de
raccommodages de l'ordre social, forcé de demander à chaque génération un
nouveau _sauveur_. Au fond, la Révolution française a tué la discipline de
la nation, a tué l'abnégation de l'individu, entretenues par la religion
et quelques autres sentiments idéaux. Et ce qui avait survécu de ces
sentiments idéaux, notre premier sauveur, Louis-Philippe l'a achevé avec
la phrase de son premier ministre: «Enrichissez-vous»; et notre second
sauveur, Napoléon III, avec son exemple et celui de sa cour, qui disait:
«Jouissez.» Puis, quand toutes les religions désintéressées des âmes
étaient mortes, on faisait, par le suffrage universel, du vote destructif
et désorganisateur du bas de notre société, la véritable souveraineté
française.
89 eût pu inaugurer le gouvernement d'un autre peuple, d'un peuple aimant
sérieusement la liberté et l'égalité, d'un peuple instruit, _jugeur_, de
libre examen, mais pour le tempérament sceptique, blagueur et _gogo_ de la
France, 89 me semble destiné à devenir le régime mortel.
* * * * *
_Vendredi 11 novembre_.--Le blessé est en faveur. Je vois, passant le long
du boulevard Montmorency, une dame promener, dans sa voiture découverte,
un blessé en capote grise, en bonnet de police. Elle est tout yeux pour
lui, elle remonte à chaque instant la fourrure sur ses jambes; des mains
de mère et d'épouse se promènent, le temps entier de la promenade, sur sa
personne.
Le blessé est devenu un objet de mode. Il est pour d'autres un objet
d'utilité, un paratonnerre. Il défend votre immeuble de l'invasion des
populations suburbaines; il vous sauve, dans l'avenir, de l'incendie, du
pillage, de la réquisition prussienne. Quelqu'un me racontait qu'une
personne de sa connaissance avait monté une ambulance--huit lits, deux
sœurs, et charpie, et bandes, et tout l'et caetera pour les
pansements--rien n'y manquait. Malgré cela, aucun blessé ne pointait à
l'horizon. L'homme de l'ambulance restait plein d'inquiétude pour son
immeuble. Que fit-il, il alla à une ambulance, favorisée de blessés, et
versa 3000 francs, oui 3000 francs, pour qu'on lui en cédât un.
Je désire vivement la paix, je désire bien égoïstement qu'il ne tombe pas
d'obus dans ma maison et mes bibelots, et cependant je marchais triste,
comme la mort, le long des fortifications. Je regardais tous ces travaux
qui ne devaient pas protester contre la victoire allemande, je sentais à
l'attitude des ouvriers, des gardes nationaux, des soldats, à ce que l'âme
des gens confesse d'eux, autour d'eux, je sentais que la paix était signée
d'avance, et telle que l'exigerait M. de Bismarck, et je souffrais
bêtement comme d'une déception, d'une désillusion sur le compte d'un être
aimé! Quelqu'un me disait, ce soir: «Les gardes nationaux, nous n'en
parlons pas, n'est-ce pas? La ligne lèvera la crosse en l'air. La mobile
tiendra un petit peu. Les marins tireront sans conviction. Voilà comme on
se battra si on se bat.»
* * * * *
_Samedi 12 novembre_.--Que la postérité ne s'avise pas d'en conter aux
générations futures, sur l'héroïsme du Parisien en 1870. Tout son héroïsme
aura consisté à manger du beurre fort dans ses haricots, et du rosbif de
cheval au lieu de bœuf, et cela sans trop s'en apercevoir: le Parisien
n'ayant guère le discernement de ce qu'il mange.
* * * * *
_Dimanche 13 novembre_.--Au milieu de tout ce qui resserre et menace la
vie, dans ce moment, il y a une chose qui la soutient, la fouette, la fait
presque aimer: c'est l'émotion. Passer sous ces coups de canon, se risquer
au bout du bois de Boulogne, voir comme aujourd'hui la flamme sortir des
maisons de Saint-Cloud, vivre dans ce continuel émoi d'une guerre vous
entourant, vous touchant presque, frôler le danger, être toujours le cœur
un peu battant vite: cela a sa douceur, et je sens, lorsque ce sera fini,
qu'il succédera, à cette jouissance fiévreuse, de l'ennui bien plat, bien
plat, bien plat.
... Ce soir, dans la sonorité d'une nuit de gelée, s'entend sur tout le
rempart, à chaque instant répété, en sa mélopée saisissante: «Sentinelles,
prenez garde à vous!» dans le bruit continu de coups de canon, pareils à
des fracas et des écroulements de foudre en des montagnes lointaines.
* * * * *
_Lundi 14 novembre_.--Me promenant dans la ruine du bois de Boulogne, j'ai
la curiosité de voir les maisons du Parc des Princes.
Toutes ont été abandonnées par les propriétaires, et les jolis jardins
sont émaillés de pioupious, et dans la verdure des arbres verts, le rouge
garance contraste avec la blancheur des marbres de l'habitation de la
Tourbey, que j'ai dû acheter... Je pousse devant moi, et vais à l'aventure,
à travers les terrains vagues qui commencent la campagne de la banlieue.
Ce ne sont que maisons, à la grille laissée grande ouverte par la visite
d'un franc-tireur; maisons aux carreaux cassés, d'où volettent, au dehors,
des lambeaux de petits rideaux, tout grippés par la pluie. Ici, pendent
sur le trou d'une porte absente, les brindilles d'une plante grimpante; là,
le vide de la niche d'un chien garde le vide d'une vacherie délaissée.
Mais parmi ces bâtisses, il en est une qui me parle, je ne sais pourquoi.
Une bâtisse fabriquée avec des démolitions de toutes les sortes et de
toutes les époques, une bâtisse où l'on sent qu'un étrange et cocasse
Parisien, après en avoir été l'architecte, y a pris ses invalides. Je
pénètre dans la cour, toute encombrée de choses hétéroclites, parmi
lesquelles je distingue une baignoire d'enfant, et un immense chapeau de
paille: un chapeau de philosophe champêtre, un chapeau d'inventeur. Une
moitié de vieille porte Louis XV m'introduit dans l'unique pièce du
rez-de-chaussée. Les meubles sont en marmelade, un buffet, éventré, n'a
plus des panneaux qui le fermaient que des filandres de bois, pendant
comme des ficelles.
Chose surprenante! au milieu de la dévastation qui a fait rage en ce
pauvre logis, dans un coin, sur une chaise, la seule restée intacte, est
posé à plat, entr'ouvert, un vieux livre à tranche rouge, le livre tel
qu'il a été laissé par le propriétaire, après sa dernière lecture.
Le ciel est gris de gros nuages qui semblent des tourbillons de cendre,
les coteaux de Saint-Cloud sont d'un bleu noirâtre, et la ruine du château
paraît déjà une ruine de cent ans. Cela, au milieu des fumées rousses de
quatre ou cinq incendies autour de l'église, je le regarde, par dessus les
blancheurs des tombes d'un cimetière, dont le mur, déchaperonné, a été
converti en barricade et garni de sacs de terre, tandis que les rafales de
vent font claquer les persiennes de fenêtres ouvertes des maisons
désertes. J'ai un âpre, presque un cruel plaisir, à me promener dans cette
désolation, dans cette mort des choses, à travers une bise qui vous
remplit les yeux de larmes.
... Il y a je ne sais quoi de réconfortant à battre le pavé, dans cet
aboiement, faisant retentir le boulevard, sous les voix de crieurs: «La
Reprise d'Orléans par l'Armée de la Loire», oui, je ne sais quoi de
réconfortant, à marcher comme dans une résurrection de Paris.
* * * * *
_Mercredi 16 novembre_.--Le plaisir chez les femmes maigres se traduit par
un spasme nerveux; chez les femmes grasses, par une espèce de convulsion.
Chez les premières c'est plutôt un allongement, un étirement, chez les
secondes un resserrement, une contraction.
La _petite mort_ met sur la figure des unes de l'extatisme, sur celle des
autres de l'apoplexie.
* * * * *
_Vendredi 18 novembre_.--Une nuit de cauchemar passée avec les absents,
avec ceux que la mort ou l'exil a retranchés de ma vie. Mon frère était
condamné à mort, pour une cause dont je n'avais pas la conscience bien
exacte dans mon rêve. J'allais trouver Sainte-Beuve, pour qu'il me donnât
une lettre de recommandation. Je l'attendais longtemps dans une immense
pièce, remplie de porcelaines de Saxe. Cela m'intriguait de trouver une si
grande pièce dans sa petite maison, et encore de découvrir au critique un
goût que je ne lui connaissais pas. Enfin je le voyais arriver avec ce
petit pas _trotte-menu_, ce sourire finement spirituel, avec lesquels il
faisait son entrée dans un salon, et il passait près de moi, en me jetant
un regard, où je ne voyais pas d'yeux, et il ressortait par une autre
porte. Alors je songeais à m'adresser à la princesse Mathilde, que je ne
rencontrais pas chez elle, mais dans un bâtiment ressemblant à un Hôtel de
ville de l'étranger. C'était sans doute le ressouvenir dans mon sommeil,
qu'elle était à Mons. Elle m'accueillait avec ce doux sourire triste du
regard, que sa figure, un peu rude, prend à certaines heures... C'est
étonnant, comme parfois la vision spirituelle du rêve vous donne le
délicat portrait de la physionomie des gens! La princesse me disait que
l'Empereur n'était plus empereur, qu'il ne pouvait rien pour mon frère...
et mon rêve finissait dans l'incohérence bête des rêves, et une anxiété
que le réveil ne dissipait pas tout de suite.
... Les canons ont chacun leur son, leur timbre, leur résonnement, leur
_boum_ ronflant, ou strident, ou sec, ou fracassant. Je suis arrivé à
reconnaître avec certitude le canon du Mont-Valérien, d'Issy, de la
canonnière du Point-du-Jour, de la batterie Mortemart. Je ne parle pas de
la pièce marine de mon rempart, parce que, le jour, elle remue toutes les
portes, comme si un coup de vent s'engouffrait dans la maison, parce que,
la nuit, elle me secoue dans mon lit, comme un léger tremblement de terre.
* * * * *
_Samedi 19 novembre_.--Ici on gonfle un ballon captif, et j'aperçois Nadar,
se remuant, se démenant, sous une casquette d'officier de marine, dans un
raglan à l'enveloppement militaire.
* * * * *
_Dimanche 20 novembre_.--Du haut de la butte Mortemart, j'entendais une
fillette dire à ses petites amies, en montrant Saint-Cloud: «Elle y est
toujours, notre maison... la dernière près de ces arbres... la voyez-vous?»
C'est la consolation du moment. Petits et grands viennent, de temps en
temps, donner un coup d'œil à leur immeuble aimé. L'autre jour, un
monsieur, que je ne connaissais pas, me demandait la permission de voir,
d'une de mes fenêtres, la baie de son atelier, situé à Sèvres.
Ce soir, je rencontre le jeune Frédéric Masson, enterré dans sa capote de
mobile. Lui, qui datait les lettres qu'il m'écrivait du collège, des
brumaire et des messidor du calendrier républicain, je le trouve fort
dégrisé de la république, des républicains, des soldats démocrates. Il se
plaint que, lorsqu'il marchait avec Goubie en avant, ses frères
n'emboîtaient point le pas. Et de sa mauvaise humeur contre le présent, un
peu remonte à 89, et amène une baisse sensible de son lyrique enthousiasme
d'autrefois pour la première république. Il est un symptôme. Je suis
persuadé que beaucoup de jeunes gens ayant en eux-mêmes semblablement à
Masson un grain d'exaltation révolutionnaire, sont en train de devenir des
réactionnaires.
* * * * *
_Mardi 22 novembre_.--Dans le grand bois, où les tristesses de l'automne
se mêlent aujourd'hui aux tristesses de la guerre: pas un promeneur, pas
un errant, pas même un volètement de petit oiseau, seulement la plainte
des vents, dans laquelle résonnent les répercussions des chassepots de la
rive droite.
Je suis seul, et j'ai dans la mémoire et dans les yeux, la pâleur des
nombreux soldats malades, que je viens de voir passer sur des cacolets. Je
vais, à travers le triste abatis, à des arbres, sous lesquels je me suis
assis avec mon frère, sous lesquels je l'ai vu si triste. Ils sont morts
aussi, les arbres... Des coupes de bouleaux s'étendent devant moi, et font,
avec leurs troncs blancs, comme des coins de cimetière... Sur la route
abandonnée, les semelles de vieux souliers se mêlent, dans la boue, aux
branchages desséchés.
Près de la cascade, je côtoie un campement sous bois, une agglomération de
masures, de cabanes, de huttes, fabriquées pittoresquement de fragments de
planches, de morceaux de zinc, de terre battue, avec leurs portes de
branches tournant sur des gonds de lianes, et avec leurs fenêtres faites
d'un morceau de vitre trouvé par aventure. Le café de la Cascade, le café
des noces parisiennes, est une ambulance. Le lac supérieur a été mis à sec,
et mon pas fait envoler des nuées d'oiseaux, cherchant des vers dans la
vase. Plus d'eau cascadante, et dans l'espèce de boue restée dans le
bassin, des soldats, encastrés dans les anfractuosités du rocher, lavent
leurs chemises sales.
La pluie a cessé, un jour net, clair, cristallin, nettoyé de toute vapeur,
dessine d'une manière presque aiguë les petites villas étagées sur les
collines, et la masse rectiligne du Mont-Valérien, derrière lequel se
couche le soleil dans un admirable effet. Le ciel pâlement bleu et
pâlement jaune semble le lit d'un grand fleuve desséché, dont les langues
bleues sont de l'eau, les langues jaunes du sable, ayant, à la marge, de
gros et lourds nuages blancs, crêtés d'or en fusion.
Spectacle militaire de la fermeture:--sonneries de clairons,--essoufflement
des attardés,--gros souliers des soldats flaquant dans la
boue,--chevaux que les conducteurs des voitures prennent par la
bride,--bousculades d'entrants et de sortants, déjà vagues dans la nuit
qui commence.
Et bientôt le noir des deux portes fermées, sur un morceau de ciel roux,
zébré de nuages violets, et dans l'air les quatre grands bras détachés du
pont-levis remonté sur le bleu nocturne du crépuscule.
* * * * *
_Mercredi 23 novembre_.--En ce siège, on éprouve de l'ennui, comme dans du
tragique qui n'aboutirait pas.
Veuillot, il a ce que peu d'écrivains possèdent! La lecture de ses
articles donne à ses lecteurs une espèce d'alacrité. Du reste, l'ironie de
son talent n'a jamais étalé un plus grandiose, un plus dédaigneux mépris
pour les hommes et les choses du présent.
* * * * *
_Jeudi 24 novembre_.--Mme Burty me disait, aujourd'hui, que sa
blanchisseuse lui avait affirmé que la nourriture de son cheval lui
coûtait 13 francs par jour.
Le chiffonnier de notre boulevard, qui, dans le moment, fait queue à la
halle pour un gargotier, racontait à Pélagie qu'il achetait, pour son
gargotier, les chats à raison de six francs, les rats à raison d'un franc,
la chair de chien à raison d'un franc cinquante, la livre.
* * * * *
_Vendredi 25 novembre_.--Jamais, il me semble, les effets de l'automne
n'ont été aussi beaux que cette année: cela tient, peut-être, à ce que je
les regarde plus qu'en aucun temps, et que j'ai toujours les yeux fixés
sur l'horizon prussien.
Ce soir, je ne pouvais me lasser de regarder cette broussaille à perte de
vue, teintée en ces tortils morts, de la couleur rose des bruyères, et les
coteaux d'un âpre violet, et les maisons de Saint-Cloud, au blanc bleuâtre
indescriptible, fait par les fumées de l'éternel incendie, qui couve
depuis un mois. Et ce paysage de coloriste avait, pour ciel, un ciel de
feu rouge cerise, enfermant dans des cernées, deux ou trois taches
étranges de bleu pâle, du bleu que Lessore jette sur la faïence de ses
assiettes.
* * * * *
_Samedi 26 novembre_.--Aujourd'hui, c'est le dernier jour des portes
ouvertes. Demain, Paris finit aux remparts, et le bois de Boulogne ne
sera plus parisien.
Je veux, avant qu'il ne disparaisse, peut-être, m'y promener toute la
journée, et me voici ce matin, dans le chemin tournant, surmonté de
l'homme à la lunette, jetant aux passants: «Qui veut voir les Prussiens,
on les voit très bien, messieurs, rendez-vous compte?» A tout moment il
faut sauter des grands fossés, des remblais garnis de fascines... La porte
du Pré Catelan est ouverte, des canons sont rangés sur sa pelouse, et les
artilleurs font signe de passer au large. Du Pré Catelan, je pousse au
Jardin d'Acclimatation, par ce joli chemin côtoyant un ruisseau sous des
arbres verts. Là, une bande d'enfants, de femmes, brise, casse ces pauvres
arbres, qui restent, après leur passage, avec des arrachis blancs, des
branches pendantes à terre, des tortils de bois révolté: un saccagement
qui dévoile l'amour de la destruction de la population parisienne. Un
vieil homme de la campagne qui passe par là, et qui aime les arbres, comme
la vieillesse, lève les yeux au ciel, douloureusement.
Dans la dévastation générale, la grande île seule, préservée par l'eau qui
l'entoure, garde intacte et sans blessures, ses arbres, ses arbrisseaux,
sa propreté anglaise. Au bord du lac, près de ce bord si couru, se promène
seul, un long prêtre maigre, lisant son bréviaire.
Je me hâte pour l'heure de cinq heures, pour l'heure de la rentrée.
La pelouse, qui va de la butte Mortemart à la porte de Boulogne, est toute
couverte de mobiles, qui vont y camper la nuit. C'est pittoresque, toute
cette multitude bleuâtre, toutes ces petites tentes blanches, soldats et
tentes se dégradant jusqu'en bas, en homuncules et en petits carrés
microscopiques, au milieu de fumées de _popotes_, qui font un vrai nuage à
l'horizon, et d'où se détachent les grands arbres des côtés, avec des
tournures d'arbres de portants de coulisses, et où perce, tout au fond, un
rien de l'architecture de Saint-Cloud, lumineusement diffuse, comme un
édifice d'apothéose, au moment de la tombée de la toile.
Cinq heures sonnent. On se presse. On se bouscule. Il y a un encombrement
de caissons d'artillerie. Un pauvre vieil homme prend peur, à côté de moi,
sur le pont-levis, et tombe dans le fossé. Je le vois remonter sur les
épaules de quatre hommes, inerte; la tête bringue-ballante. Il s'est cassé
la colonne vertébrale.
* * * * *
_Lundi 28 novembre_.--Cette nuit je suis réveillé par la canonnade. Je
monte dans une chambre d'en haut.
En le ciel sans étoiles, coupé par les ramures des grands arbres, c'est
une succession, depuis le fort de Bicêtre jusqu'au fort d'Issy, dans toute
l'étendue de cette grande ligne hémicyclaire, c'est une succession de
petits points de feu, s'allumant comme des becs de gaz, suivis de
retentissements sonores. Ces grandes voix de la mort au milieu du silence
de la nuit: ça remue... Au bout de quelque temps, des hurlements de chiens
se sont joints aux bronzes tonnants; des voix peureuses de gens réveillés
se sont mises à chuchoter; des coqs ont lancé leurs notes claires. Puis
canons, chiens, coqs, hommes et femmes, tout est rentré dans le silence,
et mon oreille, tendue au dehors de la fenêtre, n'a plus perçu, au loin,
tout au loin, qu'un bruit de fusillade,--ressemblant au bruit mat que fait
une rame, en touchant le bois du bateau.
L'étrange rassemblement aujourd'hui, que la composition d'un omnibus! que
d'hommes de guerre de toutes les espèces et de toutes les façons! Je suis
à côté d'un aumônier du Midi, aux yeux à la fois vifs et doux, qui me dit
que depuis la fermeture des portes, le moral de l'armée et de la mobile
est complètement changé, que le découragement et la démoralisation étaient
à tout moment apportés par les maraudeurs et les filles, allant des
Français aux Prussiens, et des Prussiens revenant aux Français, mais
qu'aujourd'hui ils ont confiance, qu'ils sont disposés à bien se battre.
Je traverse le Luxembourg. Près du grand bassin se voit une voiture
chargée de tonneaux, et à la margelle de pierre, un rassemblement de gens
en manches de chemise, et d'enfants penchés sur l'eau. Je m'approche. Des
hommes agenouillés tirent une immense _seine_, dont les lièges frôlent les
cygnes, qui s'élèvent sur l'eau, en ébats effarouchés et en demi-envolées
colères. On pêche le bassin pour nourrir Paris, et bientôt apparaît, au
fond du filet, à la surface de l'eau clapotante, des carpes et de
monstrueux cyprins, qu'on porte dans les tonneaux de la voiture attelée.
En face du bal Bullier, et masquant la décoration orientale de sa porte,
sur laquelle est écrit: _Ambulance, succursale du Val-de-Grâce_, stationne
une immense charrette, d'où un homme lance dans l'intérieur des matelas,
comme on jette des bottes de foin...
Le boulevard Montparnasse est sillonné de canons et de caissons, qui
rentrent dans Paris, tandis que des femmes maladives, ayant des figures de
province, sont assises sur des bancs, frileusement encapuchonnées. Au
milieu d'elles, une vieille édentée, dont le menton est plus saillant que
le nez, et toute pareille à la sculpture en buis d'une marotte d'un Roi
des Fous, que j'ai vue dans une vente, semble promener une folie agitée.
Sur le boulevard d'Enfer, à de maigres arbres, écorcés jusqu'à cinq ou six
pieds, sont attachés des chevaux, des ânes, et derrière ces rosses, se
tient une population finaude et rougeaude, le fouet passé autour du cou.
Maquignons octogénaires et maquignons adolescents: c'est une tourbe, où se
mêlent et se marient tous les types des vendeurs et courtiers de chevaux:
le vieux Normand avec son bonnet de coton à raies bleues et son collier de
barbe blanche; le berger au chapeau rond, au col nu, au sarrau sur lequel
passe une grande corde en bandoulière; ceux-ci, les richards, avec leurs
bonnets aux oreilles de laine noire frisée, leurs favoris carrés, leur
foulard rouge noué autour du cou; ceux-là, des jockeys en disponibilité,
avec le long gilet à manches, et le cache-nez de laine écossaise; puis
sous des casquettes aplaties, couvrant l'occiput, toute une population de
jeunes voyous retors et madrés, à la frimousse de vieux diplomates.
Une grande fillette, à l'œil impudique et au madras placé en haut de
cheveux rêches, m'offre, pour 350 francs, un âne qui m'a tout l'air d'un
âne de Montmorency.
C'est l'avenue du marché aux chevaux--le Poissy du Paris du jour--et
j'entre dans le vrai marché, où les chevaux sont tellement affamés, qu'ils
mangent le bois de la traverse, dans laquelle est fixé leur licol,
s'efforçant, les pauvres bêtes, de ramasser à terre la sciure que leurs
dents ont faite.
On les amène sur un pont-balance, devant lequel est agenouillé, sur un sac,
le soldat de ligne qui les pèse. On voit des mains se promener sur leurs
flancs, on entend des paroles dont on ne comprend pas le sens, dites par
des figures pleines de sourires malicieux, et de clignements d'yeux
diaboliques,--bourse mystérieuse, entre ces hommes tout rubiconds de
_coups de soleil_, et qui ne dure qu'un instant. Le marché est conclu.
Le cheval est amené dans un coin, où un petit homme rabougri abaisse la
poignée de fer d'un soufflet, maintenant rouge du charbon de terre allumé,
et passe, à une espèce de monsieur en chapeau à haute forme, un fer qu'il
tire du feu, et que celui-ci applique sur la fesse du cheval, toute
fumante. Alors un autre homme en bonnet de laine, aux grandes bottes à
entonnoir, un paletot passé sur sa blouse, fait très artistiquement, avec
de grands ciseaux, deux ou trois tailles dans le poil du poitrail: des
marques symboliques.