Théophile Gautier, Bertrand, Saint-Victor, Berthelot, etc., etc. Louis
Blanc y fait sa première apparition avec son physique ecclésiastique, et
dans une redingote qui joue la lévite.
Nécessairement la révolution d'hier est le sujet de la conversation.
Hébrard, qui y a assisté dans l'intérieur de l'Hôtel de Ville, déclare
qu'on ne peut avoir une idée de la crapuleuse imbécillité dont il a été
témoin. Il a vu un groupe voulant porter Barbès: les bonnes gens
ignoraient encore qu'il fût mort. «Pour moi, dit Berthelot, de très bonne
heure, voulant savoir où nous en étions, j'ai été demander à une
sentinelle de l'Hôtel de Ville:--Qui est là? qui gardez-vous?--Parbleu,
m'a-t-il répondu, je garde le gouvernement de Flourens! Elle ne savait pas,
cette sentinelle, que le gouvernement qu'elle gardait, avait été changé.
Que voulez-vous, si la France en est là!...»
Louis Blanc reprend avec une parole douceâtre, lente à sortir, et qu'il
retient, un moment, dans sa bouche, comme si c'était un bonbon délicieux:
«Tous ces hommes d'hier se nommaient eux-mêmes, et à leurs noms, pour les
faire passer, ils ajoutaient quelque nom connu, quelque nom illustre,
ainsi qu'on met une plume à un chapeau.» Il dit cela, de son ton mi-pincé,
mi-sucré, avec au fond l'amertume secrète du peu que son nom, si populaire
en 1848, pèse sur les masses, et, il faut bien le reconnaître, du peu que
les illustrations et les célébrités pèsent, aujourd'hui, sur une populace
amoureuse du néant chez ses maîtres.
Et le petit Louis Blanc, à l'appui de son dire, tire de la petite poche de
sa petite culotte une liste imprimée de vingt noms, soumise au suffrage
des citoyens du cinquième arrondissement, pour la formation d'une Commune,
qui est bien la réunion des inconnus les plus célèbres, avec lesquels
aurait été jamais fabriqué un gouvernement, en aucun pays du monde.
A ce moment, Saint-Victor affirme tenir d'un ami de Trochu que le général
se vante d'obtenir le débloquement de Paris dans quatorze jours.
Tout le monde de rire, et ceux qui connaissent la personne du gouverneur
de Paris, de le peindre, comme une petite intelligence, appartenant aux
idées étroites du militarisme, fermée à toute invention qui vient à se
produire, à toute idée nouvelle, apportant aussi bien son _veto_ à une
chose sérieuse qu'à une chose chimérique. Car le chimérique abonde, et il
se trouve des gens qui veulent défendre Paris au moyen de chiens, auxquels
on donnerait la rage, et qu'on lâcherait sur les Prussiens.
Alors Louis Blanc parle de l'idée d'un homme dont il s'est fait le
promoteur, et qui voulait priver les Prussiens d'eau à Versailles, par la
destruction de la machine de Marly et le dessèchement des étangs. Trochu a
coupé la proposition par le mot: «Absurde.» Dorian, lui, était émerveillé
de la conception.
Puis, entre un fabricant d'engins militaires, qui se trouve là, un
officier d'artillerie, et Berthelot, c'est l'exposé d'une kyrielle
d'inventions ou de produits, refusés par une raison, par une autre, le
plus souvent sans aucune raison, de premier coup, par légèreté, par
incompréhension. Il est question de fusées au carbone, d'un ballon devant
rapporter par une _Correspondance-Journal_ avec la province, 600 000 fr.
et dont le lancement attend encore l'autorisation. Louis Blanc dit: «A
propos de l'absence de nouvelles, comme je m'en étonnais, Trochu m'a dit:
Mais le gouvernement fait tout son possible, savez-vous qu'il dépense, par
mois, 10 000 francs. Cela m'a stupéfait, 10 000 francs, pour une chose
d'une si capitale importance, quand il faudrait en dépenser 100 000,
200 000, que sais-je, un million!»
De Trochu on passe au général Guiod, que Berthelot rend responsable de nos
désastres, cet homme qui, non content de s'être opposé à la fabrication
des chassepots, a refusé le canon du commandant Potier: «C'est bien simple,
ajoute-t-il, depuis le commencement de la guerre, c'est une bataille
d'artillerie, les canons prussiens portent à six ou huit cents mètres plus
loin que les nôtres, ils se mettent à cent, deux cents mètres de notre
portée, et nous démolissent tout à leur aise: les canons Potier rendaient
la partie égale...» «Vous savez, dit le fabricateur d'engins, que pendant
les huit jours d'arrêts, que le général Guiod a infligés au capitaine
Potier, les deux mille hommes, dont il a la direction, n'ont pas travaillé,
et, dans ce moment-ci...» Le fabricateur d'engins est interrompu par
l'officier d'artillerie: «C'est comme pour les artilleurs, on dit qu'il
n'y en a pas, dites donc qu'on n'en veut pas. Un de mes amis a présenté au
général Guiod un ancien officier très capable. Savez-vous comment le
général l'a reçu: «Monsieur, je n'aime pas le zèle intempestif!»
Berthelot reprend: «Oui, tout est comme cela, Nefftzer ne comprend pas mon
exaspération, quand je vais le trouver, il ne voit pas ça dans le détail,
comme moi, il ne touche pas, toute la journée, leur stupide entêtement. Et
puis, qu'est-ce que ce décret qui rappelle les vieux retraités, quand on a
besoin de jeunes, de capacités qui se développent, d'un général qui se
révèle? Il fallait faire de petites sorties, des sorties commandées par
des capitaines. Celui qui aurait fait le mieux, aurait été nommé colonel;
et s'il s'était distingué plusieurs fois, général. Comme cela nous
reformions nos cadres, nous établissions une pépinière d'officiers... Mais
l'on garde l'avancement pour l'armée de Sedan, oui ce n'est pas une
plaisanterie, pour l'armée de Sedan!»
Bah! lance un sceptique, on aura beau changer les officiers, ce seront
toujours les mêmes... et l'on parle du prochain décès de la France, de son
épuisement en cerveaux de valeur, de son état convulsif par lequel elle va,
soubresautante, à la mort.
Pendant ce, Renan affaissé, les mains canoniquement croisées sur l'estomac,
jette de temps en temps dans l'oreille de Saint-Victor, jubilant
d'entendre du latin, des versets de la Bible.
Puis, au milieu du rabâchage à nouveau sur les causes de notre ruine,
Nefftzer crie:
--«Ce qui a perdu la France, c'est la routine et la rhétorique!»
--«Oui, c'est le classicisme!»--soupire Théophile Gautier,--interrompant
l'analyse, qu'il fait dans un coin, des QUATRAINS de Khèyam, au bon
Chennevières.
* * * * *
_Mercredi 2 novembre_.--Toute la journée j'ai été poursuivi par la mémoire
obstinée d'un autre Jour des Morts.
Nous étions à la Comerie. De Behaine nous avait emmenés nous promener sur
les hauteurs qui dominent le cours de l'Oise. Nous marchions sous la bise,
par le paysage désolé, entourés du vol circulaire des corbeaux. Jules
souffrait du foie, et nous étions tristes, comme ce triste jour.
Il y a aujourd'hui au cimetière, pour entrer, pour sortir, la queue qui se
fait à la porte d'un endroit de plaisir. Je ne sais, pour moi, je suis
reconnaissant à toute cette foule qui se presse là. J'ai du bonheur à voir
bien peu de tombes, sans une couronne fraîche, et je me penche à regarder
les formes noires et les mains pieuses, penchées sur les pierres
funéraires. Les morts, si oubliés le restant de l'année, ont autour d'eux
un murmure de prières, de paroles... Pauvre tombe! elle n'a que les
couronnes que j'y apporte. Quand je n'y serai plus, personne n'y viendra,
personne n'y apportera un brin d'immortelle. Cette tombe deviendra la
pierre abandonnée des morts sans famille. Cette idée m'est douloureuse non
pour moi, mais pour lui.
A l'entrée du cimetière, des bières de petits enfants se succèdent,
faisant dire aux femmes: «Encore un petit!» A ce qu'il paraît, le siège
est meurtrier à ces innocents, privés de lait.
* * * * *
_Jeudi 3 novembre_.--On vit dans la permanence du rappel.
Quel est l'inconnu destiné à sortir de ces jours-ci! Quel est l'imprévu
que nous garde l'avenir! L'appoint courageux apporté par l'Ouest avec sa
mobile, avec ses marins, au milieu de la mollesse du reste de la France,
ne doit-il pas entrer pour quelque chose dans la formation du gouvernement,
ne doit-il pas amener la restauration du principe monarchique et
religieux? D'un autre côté, la prétention de Belleville de vouloir
despotiser la France, ne pourrait-elle pas amener une résurrection des
anciennes provinces, déjà blessées de la centralisation des derniers
règnes, amener un démembrement de la France, dont la pensée existe ce
matin dans l'affiche de la Bretagne?
* * * * *
_Vendredi 4 novembre_.--La place de l'Hôtel-de-Ville est calme, abandonnée
de la multitude de ces jours derniers. Quelques curieux seulement. Tout à
coup jambes en l'air, et le monde de courir sur le quai, où je vois passer,
dans les acclamations de la foule et un cortège de gamins, le gouverneur
de Paris. Une figure jeune, douce, plaisante avec une grande barbiche
d'officier d'Afrique: le général distingué, tel que l'inventerait un roman
sans talent ou une pièce du Gymnase.
Je traversais ce soir le passage des Panoramas, et dans ce passage
autrefois aveuglant de clarté, je me demandais si je n'étais pas dans le
tunnel qui passe sous la Tamise.
* * * * *
_Samedi 5 novembre_.--A dîner, Clément de Rïs me conte qu'aux DÉBATS, en
ce journal peu utopique, on a de l'inquiétude pour la cervelle d'un de nos
amis, pris de la monomanie de sauver la France avec une combinaison qui ne
me paraît pas si bête: le rétablissement d'Henri V, adoptant le comte de
Paris.
* * * * *
_Dimanche 6 novembre_.--L'armistice est repoussé par les Prussiens. Je
crois qu'il n'existe pas, dans l'histoire diplomatique du monde, un
document plus féroce que le Mémorandum de M. de Bismarck. Son apitoiement
sur les centaines de milliers de Français qui vont mourir de faim: ça
ressemble au jésuitisme d'un Attila.
* * * * *
_Lundi 7 novembre_.--A déjeuner, ce matin, à la taverne de Lucas, sur
l'addition je trouve ma serviette, marquée 15 centimes. La blanchisserie
est, à ce qu'il paraît, en désarroi, par la rentrée dans Paris des
blanchisseurs de Boulogne, de Neuilly, etc., et encore à la suite de la
réquisition de la potasse et des autres matières par le gouvernement, pour
la confection de la poudre.
Je vais faire visite à Victor Hugo, pour le remercier de la sympathique
lettre, que l'illustre maître a bien voulu m'écrire, lors de la mort de
mon frère.
C'est à l'avenue Frochot--chez Meurice, je crois. On me fait attendre dans
une salle à manger, où sont les restes d'un déjeuner, servi dans un
bric-à-brac de verreries et de porcelaines.
Je suis introduit dans un petit salon, au plafond et aux murs recouverts
de vieilles tapisseries. Il y a deux femmes en noir, au coin de la
cheminée, dont on voit vaguement les traits à contre-jour. Autour du poète,
à demi couchés sur un divan, des amis, parmi lesquels je reconnais
Vacquerie. Dans un coin, le gras fils de Victor Hugo, en costume de garde
national, fait jouer sur un tabouret, avec des dames, un petit enfant, aux
cheveux blonds, à la ceinture rouge.
Hugo, après m'avoir donné la main, est venu se replacer devant la
cheminée. Dans la pénombre de l'antiquaillerie meublante, sous ce jour
d'automne, assombri par la vétusté des couleurs des murs, et tout
bleuissant de la fumée des cigares, au milieu de ce décor d'un autre temps,
où tout est un peu effacé, incertain, les choses comme les figures, la
tête d'Hugo, en pleine lumière, se trouve dans son cadre, et a grand air.
Il est dans ses cheveux, de belles mèches blanches révoltées, comme il y
en a sur la tête des prophètes de Michel-Ange, et sur sa figure une
placidité singulière, une placidité presque extatique. Oui, de l'extatisme,
mais où, de temps en temps, il y a des éveils, presque aussitôt éteints,
d'un œil noir, noir, noir.
Comme je lui demande s'il se retrouve, à Paris, il me dit à peu près ceci:
«Oui, j'aime le Paris actuel, je n'aurais pas voulu voir le bois de
Boulogne, dans son temps de voitures, de calèches, de landaus, il me plaît
maintenant qu'il est une fondrière, une ruine... c'est beau, c'est grand!
Ne croyez pas cependant que je condamne tout ce qui a été fait à Paris. Je
suis le premier à reconnaître l'intelligente restauration de
Notre-Dame-de-Paris, de la Sainte-Chapelle, et incontestablement on a
élevé de belles maisons neuves...» Et sur ce que je lui dis, que le
Parisien se trouve dépaysé dans ce Paris qui n'est plus parisien, il me
répond: «Oui, c'est vrai, c'est un Paris anglaisé, mais qui possède, Dieu
merci, pour ne pas ressembler à Londres, deux choses: la beauté
comparative de son climat, et l'absence du charbon de terre. Pour moi,
quant à mon goût personnel, je suis comme vous, j'aime mieux nos vieilles
rues...» Quelqu'un ayant prononcé le mot de «grandes artères». «C'est vrai,
jette-t-il au divan, ce gouvernement n'avait rien fait pour la défense
contre les étrangers, tout avait été fait pour la défense contre la
population!»
Hugo vient s'asseoir à côté de moi, et m'entretient de mes livres, qu'il
veut bien me dire avoir été des distractions de son exil. Il ajoute: «Vous
avez créé des types, c'est une puissance que n'ont pas toujours les gens
de très grand talent!» Puis, me parlant de mon isolement sur cette terre,
qu'il compare au sien, lorsqu'il était là-bas, il me prêche le travail
pour y échapper, me berce d'une espèce de collaboration avec celui qui
n'est plus, finissant par cette phrase: «Pour moi, je crois à la présence
des morts, je les appelle _les invisibles_.»
Dans le salon, le découragement est complet. Même ceux qui envoient des
articles de vaillance au RAPPEL, avouent tout haut leur peu de confiance
dans la possibilité de la défense. Hugo dit: «Nous nous relèverons un
jour. Nous ne devons pas périr. Le monde ne peut subir l'abominable
germanisme. Il y aura une revanche dans quatre ou cinq ans!»
Victor Hugo, dans cette visite, se montre aimable, simple, bonhomme, pas
le moins du monde grandiloque ou sibyllin. Sa grande personnalité ne se
fait sentir que dans de délicats sous-entendus, comme lorsqu'il parle des
embellissements de Paris, et qu'il cite Notre-Dame. On lui est
reconnaissant de sa politesse, un peu froide, un peu hautaine, mais qu'on
aime à rencontrer dans ce temps d'effusions banales, où les grandes
célébrités vous reçoivent, à la première entrevue, avec un: «Tiens, c'est
toi, ma vieille!»
La curieuse transformation des commerces du moment.... Les chapeliers
tentent le collectionneur militaire, avec le casque classique prussien,
dit paratonnerre, avec le casque chocolat d'un Bavarois _ramassé à
Châtillon_. Les marchands de couleurs et de tableaux vendent des
couvre-képis en toile cirée. Les officines de Paris pour les courses,
actuellement sans ouvrage, sont devenues des bazars de siège: on y expose
des revolvers, des lorgnettes de marine, des couteaux, des couverts pour
bastions, des tire-douilles pour fusils à tabatière, des tasses à filtre,
etc.
Une boucherie de la rue Neuve-des-Petits-Champs a changé son nom en
HIPPOPHAGIE, et étale, dans le flamboiement du gaz, un écorché élégant, au
péritoine découpé en festons et en dentelles, un écorché tout enguirlandé
de feuillages et de roses: un écorché qui est un âne.
* * * * *
_Mardi 8 novembre_.--Une foire aux légumes, le long de l'avenue de Clichy,
depuis la statue du maréchal Moncey jusqu'à la porte du rempart, avec tout
son petit monde de mioches vendeurs: de petits ébouriffés, dont le pan de
chemise passe à travers la charpagne sur laquelle ils sont assis, de
petites encapuchonnées qui ont trois navets devant elles. Dans ce
gigantesque étalage de verdure, glissent, coulent, se répandent les
étalages d'autres commerces: de vieux pantalons, des morceaux de tuyaux de
poêle, des abat-jour, des peintures à l'huile de maisons de campagne par
des propriétaires amateurs, des tableaux de mâchoires, qui s'ouvrent et se
referment, achetés à la faillite d'un dentiste.
Je passe le pont-levis. Le soleil fondu dans le brouillard fait ressembler
le ciel à une fumée d'incendie, et derrière moi, les grandes lignes des
fortifications, dégagées de toute construction, apparaissent comme des
falaises noyées dans la brume du matin, avec leurs silhouettes de
douaniers.
Toutes les maisons abandonnées, gardent des écriteaux de location, ô
ironie! Dans ces maisons fermées et vides, une fenêtre devenue un atelier
de choumaques, de _rapetasseurs_ de chaussures humaines; une autre fenêtre,
tout encombrée de viande de cheval, de boudin de cheval, de tripes de
cheval, d'où se détache de la cheminée flambante une mégère horrible, qui
vend par la baie ouverte, aux soldats de la ligne, quelque chose sans nom
et qui pue.
On traverse, tous les cent pas, des barricades, et alors des rencontres
sur la route d'hommes et de femmes, portant, tous à la main, quelque chose,
ne fût-ce qu'un bout de planche arrachée; des rencontres d'affreux gamins,
culottés de la mise bas d'un pioupiou, et coiffés jusqu'aux yeux du
bonnet de police impérial; des rencontres de figures de misère qui donnent
froid; des rencontres de vieilles haillonneuses, dont la clef rouillée de
leur taudis, leur bat dans les jambes, avec un bruit de fer contre du bois.
Passé l'église de Clichy, me voici au milieu de jardins de maraîchers,
n'ayant plus de palissades, d'appentis, où toutes les lattes à la hauteur
de la main ont été arrachées, entre des pieux qui sont tout ce qui reste
des toits de planches qu'ils soutenaient.
Cette dévastation a pour horizon des squelettes de grands peupliers
détachés dans le ciel, sur une nuée rose autour d'un soleil cerise, au
milieu de ramures ressemblant aux arborisations d'une agate.
La route continue, continue, continue, pour cesser tout à coup, comme si
le paysage était coupé net, entre une usine lézardée, étayée par des
poutrelles, et un restaurant en planches peintes couleur de brique, et où
se lit: ÉCOLE DE NATATION DU PONT.
Là, la vue s'arrête devant un grand brouillard jaune, s'élevant de la
Seine qu'on ne voit pas, et dont se détache une sentinelle, qui vous crie:
«On ne passe pas!»
Je prends à droite un chemin noir de charbon de terre, et je flâne sous
des arbres rabougris de vergers, où des hommes lèvent des carrés de gazon,
qu'ils chargent sur des charrettes. Dans les terrains vagues, au delà,
semblables à des bataillons de petits soldats de plomb, des gardes
nationaux exécutent des marches et des contre-marches. De tous côtés,
au-dessus des clôtures, des képis et des baïonnettes de sentinelles; de
tous côtés, des murs percés de trous meurtriers, laissant passer de petits
morceaux de ciel; et tout au loin, par un sentier qui chemine entre des
pans de murailles, glissées à terre, se traîne lentement une vieille femme,
accablée sous le poids du bois qu'elle porte, comme une fourmi sous un
fétu.
A la recherche de la Seine, je prends un chemin contournant des usines,
des fabriques silencieuses et noirâtres, de ce ton des choses
éternellement enveloppées de fumée, et parmi lesquelles une seule a un
grondement, avec jet de vapeur par un soupirail de cave. J'arrive enfin à
une amidonnerie, dont je vois, par le battant de la grande porte, des
hommes abattre des grands arbres, et j'ai devant moi une redoute qui a des
embrasures pour trois canons, et la Seine, comme Corot pourrait la peindre,
à la fin d'une journée d'hiver.
Toujours un ciel rose, et les maisons serrées de l'autre rive de la Seine,
pareilles à des blancs de dominos, dans les masses violettes des arbres,
et l'eau jaune avec un reflet du ciel qui la _saumone_, et l'île en face,
complètement rasée, avec un peu de bleuâtre dans la forêt de rejets de ses
broussailles.
D'un côté, le pont du chemin de fer d'Asnières, un fil noir dans l'air, de
l'autre le pont de Clichy, le tablier d'une de ses arches tombé dans l'eau.
Sur la route dévastée, sous ce ciel fantastique, dans ce paysage aux
couleurs, qui ne sont pas les couleurs d'un jour réel, mais des couleurs,
qui semblent des colorations d'opale, vues au crépuscule, la prostitution
se promène beaucoup.
Il y a de la fille à soldat de toutes les catégories, et je marche
derrière une créature, à laquelle un jeune lignard donne le bras. Elle est
en cheveux, les cheveux tignonnés en couronne ou plutôt en moule de
pâtisserie, au haut de la tête. Elle porte une robe de laine noire à
longue queue, dont la taille est sous les seins, avec une pèlerine à la
ruche qui lui remonte sur les épaules. Elle a un foulard blanc au col, et
un panier de paille noire à la main.
C'est la toilette distinguée de la fille de maison, à l'usage des
militaires, en l'an de grâce 1870.
* * * * *
_Mercredi 9 novembre_.--Ce soir, je me cogne contre Nefftzer, qui m'emmène
boire un verre d'_aff-aff_ chez Frontin. Nous descendons dans la cave,
hantée par les démocrates. Nefftzer a déjà l'animation, l'expansion de
quelques chopes, et son rire de la Souabe est formidable.
Sur un mot que je dis de Victor Hugo, le voici à se débonder sur l'homme,
qu'il a beaucoup pratiqué à la Conciergerie, du temps qu'Hugo venait, tous
les jours, dîner avec ses fils et Vacquerie. Il me parle de sa complète
inconscience en fait de nourriture: «Proudhon, dit-il, et un autre de mes
amis, s'étaient rationnés à des dîners qui coûtaient dix sous. Notez que
pour ces dix sous, on avait trois plats; mais quels plats! On avait du vin,
mais quel vin! Moi je fais la distinction des bonnes et des mauvaises
choses, mais je me résigne aux mauvaises. Lui, Hugo, rien! Je me rappelle,
un jour, où il était en retard, et où nous ne l'attendions plus. Nos
restes avaient été jetés dans un coin: un infâme _arlequin_, un mélange de
choses, comme de la blanquette de veau et de la raie au beurre noir... Eh
bien, Hugo s'est jeté là-dessus. Nous le regardions avec stupéfaction...
et vous savez qu'il mange comme Polyphème.»
«Très amusant, alors Hugo, c'était au moment de l'élection du Président,
j'occupais la meilleure chambre, la chambre arrangée pour Beauvallon. On
se tenait chez moi. Hugo venait y caresser de paroles Proudhon, mais au
fond, Proudhon avait pour lui le mépris qu'il aurait eu pour un musicien.»
«Ma chambre là, ça servait à tout. Un jour il y eut un fort dîner.
Crémieux avait apporté du vin de Constance, qu'il tenait de Rothschild, en
qualité de juif. Mme Hugo se mit à parler, à parler un peu trop, je
n'oublierai jamais le regard impossible à rendre, par lequel Hugo l'a tout
à coup foudroyée, l'a réduite au silence.»
«Autrefois, quand Hugo venait à LA PRESSE, je ne le reconnaissais jamais à
première vue: l'idée que j'avais du grand poète ne concordait pas, dans le
premier moment, avec le monsieur que j'avais sous les yeux!... Oui,
figurez-vous l'aspect d'un _fricoteur_, d'un étudiant de trentième
année... il n'était pas soigné... et puis sa manie de porter des
sous-de-pied étroits, et des pantalons gris-perle, remplis de taches, avec
toujours un habit noir.»
«Quand je l'ai revu en Belgique, c'était un autre homme, on aurait dit un
vieux capitaine de cavalerie... Mais, il faut le reconnaître, qu'il
s'agisse de l'ancien ou du nouvel Hugo, il a toujours eu une séduction
dans l'accueil, une grâce de politesse charmante... Je me rappelle que
quand nous allions chez lui, avec nos femmes, il n'en laissait pas partir
une, sans lui mettre sur le dos son châle ou sa capeline. Chez un autre,
c'eût été ridicule: chez lui, c'était si bien fait!»
Il est dix heures et demie, et selon l'ordonnance de la Défense nationale,
un garçon éteint le gaz, et apporte une chandelle sur la table. Le
sous-sol a pris la physionomie d'un de ces cafés souterrains, où j'ai
soupé à Berlin.
Alors la pensée et la parole de Nefftzer montant et s'élevant, il reprend:
«Moi je suis germain, complètement germain, je défends seulement la France
par devoir, mais je ne m'abuse pas... Le jour n'est peut-être pas loin, où
vous reverrez une République phocéenne, un grand-duché d'Aquitaine, un
grand-duché de Bretagne... C'est la Saint-Barthélemy, soyez-en persuadés,
qui amène, en ce moment, la fin de la France... si la France était devenue
protestante, c'eût été à tout jamais la grande nation de l'Europe...
Voyez-vous, dans les pays protestants, il y a une gradation entre la
philosophie des classes supérieures et le libre examen des classes
inférieures... en France, entre le scepticisme du haut et l'idolâtrie du
bas, il y a un trou, un abîme... croyez que c'est cela qui tue la France.»