les artilleurs disparaissent au milieu d'un tourbillon de fumées ardentes,
que le vent emporte vers le Point-du-Jour dans un grand nuage montant de
travers par le ciel blanc, puis les artilleurs reparaissent tout
enguirlandés d'écharpes de fumée, longues à se détacher de leurs vêtements,
et reparaissent encore dans une espèce de lumière d'apothéose--la lumière
du jour, transpercée et reflétée de la pourpre des feuilles d'automne.
Sur les coteaux d'en face, des apparences presque consistantes de
constructions, comme pourrait en bâtir un caprice de l'imagination, et des
nuages qui se lignent et s'architecturent presque solidement, à chaque
envoi d'obus. Je vois longtemps, détachée, sur la verdure d'un petit bois,
une blanche grotte de stalactites, et sur le peu de bleu qu'il y a dans le
haut du ciel, demeurent, de longs moments, de petits morceaux de fumée
résistants à se dissiper, et qu'on prendrait pour des aérostats.
Le plein air sent la poudre, ainsi que la vieille salle du théâtre du
Cirque Franconi, les lointains s'effacent, et il monte, peu à peu, dans le
paysage qui sombre lentement, un ensevelissement blanc, semblable à un
gigantesque blutage de farine, que rosoient de petits incendies, allumés
dans le bois.
* * * * *
_Samedi 22 octobre_.--Ce soir Chennevières me parlait d'efforts, tentés
sans succès près de Simon, pour révolutionner le gouvernement de l'art.
Nieuwerkerke, Maurice Richard, Jules Simon sont des conservateurs
absolument identiques.
* * * * *
_Dimanche 23 octobre_.--Un dimanche de pluie et de vent qui se lamente.
Pourquoi cet engourdissement qui m'empêche d'agir, de sortir, qui me
retient à _coupailler_ stupidement, à nettoyer avec un sécateur les
arbustes de mon jardin: cela quand le dehors est si grandement curieux.
Ce soir, je vais au Luxembourg. Dans l'obscurité de sa noire grandeur,
avec l'unique réverbère qui éclaire sa cour d'honneur, je ne sais quel air
de vétusté prend le palais de Rouher: il semble le domicile non de choses
d'hier, mais de très vieilles choses mortes. Il n'y a pas jusqu'aux
rangées de baquets, déposés contre ses murs, qui ne lui donne le
pittoresque ruineux d'un _casino_ romain, dessiné par Hubert Robert.
En la rue de Tournon, toute obscurée, un trou de lumière sous un auvent,
où pendent des choux-fleurs et des paquets d'aulx. Un rassemblement
d'affamés devant... C'est une fruitière dont l'étal, à moitié répandu sur
le trottoir, montre, dans une mare de sang, deux grands cerfs, le cou
entaillé, et les entrailles jetées dehors, comme pour une curée. Dans une
petite baignoire d'enfant, à la surface de l'eau vagueuse, d'énormes
carpes pressent leurs museaux bleuâtres. Et à la lueur d'une chandelle
mourante, dans un vieux chandelier de cuivre, se voit le fauve du cou d'un
jeune ours, percé d'un trou rond, et ses larges pattes recourbées par la
mort--des pensionnaires du Jardin d'Acclimatation, que la faim de Paris va
se disputer demain.
Sous le ciel sans lune et sans gaz, la Seine roule une eau sombre, une eau
de Phlégéton.
Le noir de cette ville, dont je retrouvais, à plus de dix lieues,
l'emplacement par la réverbération qu'elle mettait dans la partie du ciel
qui lui servait de plafond, de cette ville qui gardait presque le jour,
dans la nuit, avec le flamboiement de ses boutiques, de ses cafés, de ses
cent milliers de becs de lumière: ce noir, ces ténèbres toutes nouvelles,
changent Paris, impriment à ses quartiers les plus neufs un caractère de
vieillesse, les reculent, les enfoncent dans le passé. On vague à travers
des pierres obscures, sans les reconnaître, étonné, même un peu inquiet de
sa direction.
Ainsi déambulant, un peu de lumière me fait tomber en arrêt sur une
affiche rose, où le moi sempiternel de Legouvé se promet au public dans
une matinée littéraire. Les empires peuvent succéder aux gouvernements
constitutionnels, les républiques aux empires, nous aurons toujours M.
Ernest Legouvé,--qui parlera, dimanche, de l'_Alimentation morale_.
* * * * *
_Lundi 24 octobre_.--Je sors aujourd'hui par la porte Maillot, dont le
pont-levis et la partie garnie de meurtrières ont été peintes en vert,
pour figurer la continuation du talus gazonné. Cela me semble assez
chinois.
Le restaurateur Gillet est devenu un état-major, à la porte duquel on a
improvisé deux guérites avec des planches de la démolition. Une foule fait
queue, demandant des _laisser-passer_.
Toute l'avenue de Neuilly semble avoir été abandonnée de sa population
civile; seul Gamache, le maître d'armes à la triomphante enseigne, possède
encore des rideaux à son rez-de-chaussée. Partout l'envahissement des
soldats, et les nombreux pensionnats de demoiselles et les établissements
pour les _young ladies_, ont des mobiles roux en faction à leurs portes.
Un passage incessant, une allée, une venue, un croisement continu de
lignards, de mobiles, de francs-tireurs, à tout moment, traversant les
trois barricades, de retour de reconnaissances dont ils reviennent, pliant
sous la charge de la verdure et des légumes ramassés. Un défilé sans cesse
recommençant, où la fatigue est pleine d'entrain, de gaieté.
Le pont de Neuilly a sa mine toute prête sous la seconde arche. Et les
jolies îles feuillues de la Seine, coupées à blanc, laissent voir, entre
les troncs de peupliers, des capotes grises, manœuvrant sous la pluie.
Bientôt la pluie devient une trombe, à travers laquelle s'emportent des
cavaliers dans des couvertures, qui en font des espèces de spectres
équestres, trottent des chariots pittoresques, à la grosse toile bleue
voletant dans le ciel, galopent des fourgons d'artillerie, où, bravant
l'ondée, une svelte cantinière, la jupe à la bordure tricolore, un petit
tablier blanc aux pochés festonnées de rouge, et coiffée de plumes de coq,
apparaît une seconde, toute claquante de couleur, dans le paysage haché
par la pluie, en même temps qu'ensoleillé du coup de soleil d'une giboulée
de mars.
... On a enfermé les bas-reliefs de la barrière de l'Étoile dans de
grandes boîtes de bois.
Je regarde, en descendant les Champs-Elysées, cet hôtel fermé de la Païva,
et je me demande si ce n'a pas été le grand bureau de l'espionnage
prussien, à Paris.
Ce soir, au-dessus de la rue Saint-Lazare, au-dessus de la blanche bâtisse
de la gare du chemin de fer, un ciel de sang, une lueur cerise teignant
jusqu'au bleu noir de la nuit, un spectacle étrange de la nature, un de
ces prodiges qui troublaient l'antiquité. L'un dit: «C'est la forêt de
Bondy qui brûle!» Un autre: «C'est une expérience de lumière à
Montmartre!» Un troisième: «C'est une aurore boréale!»
* * * * *
_Mardi 25 octobre_.--Du phénomène d'hier soir, je ne sais quelle magie le
ciel avait gardée aujourd'hui, quelle coloration électrique! C'était dans
les tons mordorés de l'arbre et dans les tons gorge-de-pigeon de la pierre,
je ne sais quoi de théâtral, et l'infini du détail des constructions
lointaines, de la bâtisse reculée, apparaissait dessiné, ligné, découpé
comme dans la clarté lucide d'un ciel d'Italie. La construction, la
stratification des nuages était aussi surprenante, et toute pleine de
mirages singuliers. C'est ainsi qu'au delà de Grenelle, Paris se terminait
par une chaîne de montagnes avec l'apparence d'un vrai lac à ses pieds:
montagnes et eaux faites d'une grande nuée violette aux crêtes d'argent.
L'œil du Parisien, aujourd'hui, n'est plus qu'aux étalages des choses
susceptibles d'être mangées, aux étalages des produits avec lesquels on
triche avec l'alimentation des jours ordinaires. Et devant l'annonce d'un
de ces produits, c'est un curieux spectacle que l'étude d'un passant, en
son indécision, en ses combats intérieurs, qui se témoignent par le
déplacement d'un parapluie d'un bras sous l'autre, ses en allées et ses
retours. J'étudiais au passage Choiseul ce manège d'un assiégé devant un
tout nouveau produit, dont l'usage connu, et peut-être des souvenirs
personnels, l'arrêtaient dans son désir de le faire servir à sa cuisine.
Un moment le préjugé l'avait emporté, il était parti, il avait vingt
pas... puis tout à coup, une volte, et revenant sur ses pas, il est entré
fiévreusement dans la boutique de pâtisserie acheter du _beurre de cacao_.
* * * * *
_Mercredi 26 octobre_.--Je vais, voir à l'_Officiel_ Théophile Gautier,
qu'on me dit revenu de Suisse.
--«Pourquoi diable, ô Théo! êtes-vous rentré dans cette sinistre
pétaudière?»
--«Je vais vous expliquer cela, me répondit-il, en descendant l'escalier
du journal «Le manque de monnaie, mon cher Goncourt... oui, cette chose
bête qu'on appelle _faulte d'argent_... Vous savez comment file un billet
de douze cents... c'était tout ce que j'avais... puis mes sœurs étaient à
Paris, au bout de leur rouleau... et voilà pourquoi je suis revenu.
«Au fond, cette révolution c'est ma fin, c'est mon _coup du lapin_... du
reste je suis une victime des révolutions... sans blague. Lors des
glorieuses de Juillet, mon père était très légitimiste, et il a joué à la
hausse sur les Ordonnances!... Vous pensez comme ça a réussi... nous avons
tout perdu: quinze mille livres de rente... J'étais destiné à entrer dans
la vie en homme heureux, en homme de loisir; il a fallu gagner sa vie...
Enfin, après des années, j'avais assez bien arrangé mon affaire, j'avais
une petite maison, j'avais une petite voiture, j'avais même deux petits
chevaux... Février met tout à bas... A la suite de beaucoup d'autres
années, je retrouve l'équilibre, j'allais être nommé à l'Académie... au
Sénat. Sainte-Beuve mort, Mérimée crevard, il n'était pas tout à fait
improbable que l'Empereur voulût y mettre un homme de lettres, n'est-ce
pas?... Je finissais par me caser... Paf! tout fout le camp avec la
République... Vous pensez bien que maintenant je ne puis recommencer à
faire ma vie... Je redeviens un manœuvre à mon âge... Un mur pour fumer
ma pipe au soleil, et deux fois, la soupe par semaine, c'est tout ce que
je demande... Ce qu'il y a de plus horrible, c'est l'espèce d'hypocrisie
qu'il faut maintenant que je mette dans les choses que je fabrique... vous
comprenez, il faut que mes descriptions soient _tricolores_!»
«Pas mal tragique toute cette ferblanterie!» fait-il, en passant devant la
devanture de Chevet, n'ayant plus sur les marbres, hier garnis de toutes
les succulences solides de la gueule, que le zinc de rares conserves de
légumes. Puis après quelques secondes de silence, où sa méditation
s'appuie lourdement sur mon bras, il dit soudain: «Est-ce bien un
désastre? Est-il concret! D'abord la capitulation, aujourd'hui la famine,
demain le bombardement... Hein! est-il composé d'une manière artistique,
ce désastre?»
Il reprend: «Mais est-ce curieux que le courage, la valeur, cette chose
qui semblait un produit si français, n'est-ce pas?--c'était la conviction
de tout le monde que nous étions héroïques de naissance,--eh bien, ça
n'existerait plus?... N'avez-vous pas vu ces matassins auxquels on a
retourné leurs habits... et à la figure desquels, on a convié la
population de cracher?...»
«Mon cher Théo, lui dis-je, en le quittant, mon avis est que la blague a
tué toutes les imbécillités héroïques, et les nations qui n'ont plus de
ça... sont des nations condamnées à mourir.»
* * * * *
_Jeudi 27 octobre_.--Au viaduc du Point-du-Jour, des accumulations de
sable, de chaux, des montagnes de moellons. Un sol défoncé par les
charrois, et où les pieds butent dans la boue, contre les rails du nouveau
chemin de fer, destiné à doubler l'ancien. Partout des maçons sur des
échafaudages, des seaux d'eau montant de la Seine, au bout d'une poulie
pittoresque, du mortier qu'on gâche, des pierres volant de main en main,
des contreforts qui s'arc-boutent aux murs, de pleines assises qui montent
soutenir et étayer l'arcature légère, des machines à vapeur toutes
sifflantes. Une presse, une hâte, un travail enfiévré, tel que je n'en ai
pas vu encore, et dans lequel semble haleter le patriotisme:--le tableau
de l'activité nationale en action, au bruit du canon tonnant sur toute la
ligne.
Et à travers les jours et les manques du travail non fini, dans la
trajectoire des obus français, un admirable coucher de soleil. On dirait
un léger lavis de nuages violets sur une feuille de papier d'or rouge, au
milieu de laquelle s'ouvrirait, en éventail, un grand rayon d'or vert,
mettant un ton d'aurore pâle sur Saint-Cloud, et parmi les coteaux, déjà
endormis et éteints dans le neutralteinte du crépuscule.
* * * * *
_Vendredi 28 octobre_.--L'étonnant, le merveilleux, l'invraisemblable:
c'est l'absence de toute communication avec le dehors. Pas un habitant qui,
depuis quarante jours, vous dise avoir reçu quelques nouvelles des siens.
Entre-t-il par le plus grand des hasards un journal de Rouen, on le donne,
en fac-similé, ainsi que la plus inestimable des raretés. Jamais deux
millions d'hommes n'ont été enfermés dans un si parfait Mazas. Pas une
invention, pas une trouvaille, pas une audace heureuse. Il n'y a plus
d'imagination en France.
Peu à peu, on commence à toucher le vilain de la guerre. Dans la grande
rue d'Auteuil, précédés d'un soldat tenant le cheval par la bride, je vois
passer, à cacolet, deux lignards, le teint terreux, et leurs pauvres reins
fléchissant à chaque cahot, et leurs pieds débiles s'efforçant de
s'arc-bouter à la petite planchette de l'étrier. Cela fait mal. Des
blessés, c'est la guerre, mais des gens que tuent le froid, la pluie, le
manque de nourriture, c'est plus horrible que les blessures de la
bataille. «Ils sont de mon régiment, dit une cantinière,--voyageant avec
moi dans l'omnibus,--de mon régiment, le 24e de marche; tous les jours, on
en emmène comme ça.» Et dans son accent perce comme le découragement de
ceux à qui elle verse à boire.
Sur la pierre grise du Panthéon, au-dessous de l'or de sa croix, se
détache une immense tribune, aux draperies rouges des escaliers de
marchands de vin. Une grande bande porte: _Citoyens, la Patrie est en
danger. Enrôlements volontaires des gardes nationaux_. Au-dessus, un
écusson représentant le navire d'argent de la ville de Paris, est surmonté
d'un faisceau de drapeaux, que couronne un drapeau noir, où flottent dans
ses plis funèbres, les noms de Strasbourg, Toul, Châteaudun. Les dates de
1792, 1870, sont inscrites aux deux extrémités, sous des oriflammes
tricolores. Aux piliers sont accrochés des boucliers de carton sur
lesquels se lisent les deux lettres: R.F.
La tribune immense est toute pleine de képis galonnés d'argent, d'épaules
luisantes sous le caoutchouc des manteaux mouillés, entre lesquelles passe
et se déverse la foule montant l'escalier, la foule qui fait des étages de
dos, en blouse blanche, en blouse bleue; cela au milieu des roulements de
tambour et des sonneries de clairon. Un spectacle, où il y a un rappel de
la foire, et cependant qui remue, par les électricités qui se dégagent des
grandes choses généreuses, et des multitudes qui se dévouent.
Un monde immense couvre la place, surplombée par des groupes pyramidaux de
femmes et d'enfants, grimpés entre les colonnes de la mairie du cinquième
arrondissement, de l'École de Droit.
Les faces sont hâves, elles ont le jaune qu'y met la nourriture du siège,
et qu'y apporte encore l'émotion du spectacle, traversé du chantonnement
grave de la Marseillaise.
Enfin a lieu le défilé interminable des gardes nationaux enrôlés, passant
devant le bureau, placé au milieu de la tribune.
Et avec l'heure tardive, avec le ciel pluvieux, dans lequel s'éparpillent,
comme des feuilles sèches, des nuées de sansonnets, avec le crépuscule qui
fait plus blafardes les figures, ces milliers de pâles soldats traversant
les grandes ombres de la tribune, où leurs visages apparaissent comme
voilés de crêpe, font un peu l'effet de la revue fantastique d'une armée
de fantômes, sortie d'une lithographie de minuit de Raffet.
Certes, il y a là un motif pour la peinture, mais, de bonne foi, c'est
trop une répétition de 92, de 93. On est humilié de trouver une copie si
plate du passé, si servile, qu'on a été jusqu'à inscrire au fronton de
l'École de Droit: INDIVISIBILITÉ DE LA RÉPUBLIQUE FRANÇAISE. _Liberté,
Egalité, Fraternité ou la Mort_.
* * * * *
_Samedi 29 octobre_.--Dans la salle d'attente du chemin de fer, au milieu
des soldats, sur les bancs, des files de sœurs appuyées sur des
parapluies, font, sous l'ondoiement de leurs voiles noirs, des
perspectives de doux profils, embéguinés de blanc.
Je tombe à Belleville dans une sortie d'école de gamins, chantant la
Marseillaise, en brandissant leurs paniers au-dessus de leurs têtes, et
follement dansant, une jambe en l'air, ainsi que ce petit Japonais que je
possède, sculpté dans un ivoire, laqué d'or de diverses couleurs.
Romainville! ses guinguettes, ses jeux de boules sont fermés, et sur cette
route, aimée du Parisien, ne se rencontrent que des chiens errants de
toute race, lamentablement maigres, et tournoyant comme affolés, à la
queue les uns des autres.
Il pleut, et au delà de la bande verte du champ que je traverse,
j'aperçois ce qui est devant moi, dans les couleurs noyées et
l'incertitude d'un paysage, vu à travers la buée d'un carreau.
Bientôt cependant, sortant de la brume lointaine, à travers les hachures
de la pluie, se dessinent des silhouettes étranges d'hommes et de femmes,
qui, en se rapprochant de moi, me semblent le défilé d'une cour des
Miracles. C'est la rentrée des maraudeurs. Figurez-vous toutes les
laideurs, habillées de toutes les fantaisies de la loque. On y voit des
attelées d'hommes poussant de lourds chariots, chargés de pommes de terre,
à côté de petits enfants traînant quelque chose de vert, dans une boîte à
cigares, attachée au bout d'une ficelle. On y voit, marchant courbées,
ployées en deux, des femmes aux robes luisantes de pluie, les bas
jambardés de boue jusqu'au derrière. On y voit d'autres femmes, lesquelles,
des retroussis de leurs cotillons, s'étant fait des poches tout autour
d'elles, mettent au jour de grands morceaux impudiques de chair. On y voit
encore des fillettes qui, dans l'effort de porter un petit sac sur leurs
têtes, montrent tendu en avant, sous le placage de la robe mouillée, le
dessin menu de leur petit ventre, de leurs cuisses grêles.
Et un voyou, qu'on dirait avoir posé pour Gavarni, dans une planche de
Vireloque, ferme la marche, brandissant au bout de son bras, levé en l'air,
un long chat noir fraîchement écorché.
Une voiture trouvée par hasard, me ramène le long de chemins inconnus, à
la porte du rempart de la Chapelle.
Je passe entre des coins de champs bouleversés, des clôtures arrachées,
des abatis de grands arbres, des amoncellements de pierres, entre des
maisons sans portes ni fenêtres, où s'accroche encore le squelette d'un
arbuste, à demi déraciné, entre les murs de rues entières, sans une
lumière, sans un passant, sans un vivant. Et je vais toujours par le ciel
qui fond, sur le chemin qui s'effondre, à travers toutes ces choses,
ruinées, abandonnées et reflétées, avec la nuit noire, dans les flaques
d'eau, si bien qu'à la fin il me vient l'impression d'être emporté, à
bride abattue, dans un cataclysme.
* * * * *
_Dimanche 30 octobre_.--Devant mon fiacre, une file de petites voitures
d'ambulance de l'armée, aux rideaux gris, surmontées du volètement des
petits drapeaux à croix rouge.
J'entre une minute au concert Pasdeloup. La salle est comble, mais la
musique n'a pas, dans le moment, le pouvoir de me faire oublier, le
pouvoir d'apporter à ma pensée la rêverie. Je ne me sens point transporté
dans la pastorale de Mozart, et je vais jouir du spectacle de la
rue.
Le boulevard entier est une foire. On vend de tout sur le bitume du
trottoir: des tricots de laine, du chocolat, des tranches de coco, des
pastilles du sultan, des piles de CHATIMENTS de Victor Hugo, des armes qui
semblent provenir des accessoires d'un théâtre, des boîtes à surprise où
l'on voit _celui ou celle qu'on aime_.
Sur le banc en face des Variétés, des pêcheurs improvisés débitent, à 2
francs pièce, des brochetons gros comme des goujons, péchés on ne sait
où.
Là dedans, la foule insouciante d'un dimanche des temps ordinaires, qui
marche à petits pas, musant et s'arrêtant à chaque étalage, au milieu des
glapissements d'affreux marmousets, criant d'une voix déjà cassée par
l'eau-de-vie: MADAME BADINGUET _ou la femme Bonaparte, ses amants, ses
orgies_.
* * * * *
_Lundi 31 octobre_.--Sur les visages, dans l'attitude des gens, on sent le
contre-coup de grandes et terribles choses qui sont dans l'air. Derrière
le dos de questionneurs, groupés autour d'un garde national, j'entends les
mots: «coups de revolver... feu de peloton... blessés.» Sur le seuil du
Théâtre-Français, Lafontaine m'apprend la nouvelle officielle de la
capitulation de Metz.
La rue de Rivoli est tumultueuse, et la foule en parapluie grossit, à
mesure qu'on approche de l'Hôtel de Ville.
Là, c'est un encombrement, une mêlée, une confusion de gens de toutes
sortes, que trouent, à tout moment, des gardes nationaux, la crosse en
l'air, et criant: «Vive la Commune!» L'édifice tout noir, avec l'heure,
qui marche insouciante sur son cadran déjà allumé, à ses fenêtres grandes
ouvertes, avec au dehors les jambes ballantes des blousiers, qui y
figuraient le 4 septembre. La place: une forêt de crosses de fusils
relevées, aux plaques brillantes sous la pluie!
Sur les visages, on sent la douleur de la capitulation de Bazaine, une
espèce de fureur de l'échec d'hier au Bourget, en même temps qu'une
volonté colère et héroïquement irréfléchie de ne pas faire la paix.
Des ouvriers, en chapeau rond, écrivent, au crayon, sur des portefeuilles
crasseux, une liste que leur dicte un monsieur. J'entends parmi les noms,
ceux de Blanqui, de Flourens, de Ledru-Rollin, de Mottu. «Ça va aller
maintenant,» s'écrie un blousier, au milieu du silence consterné de mes
voisins, et je tombe dans un groupe de femmes, parlant déjà peureusement
du partage des biens.
A ce qu'il paraît, ainsi que me l'indiquaient les jambes sortant par les
fenêtres de l'Hôtel de Ville, le gouvernement est renversé, la Commune
établie, et la liste du monsieur de la place va être confirmée par le
suffrage universel.
C'en est fait. On peut écrire à cette date: _Finis Franciae_... Les cris:
«Vive la Commune!» éclatent sur toute la place, et de nouveaux bataillons
se précipitent par la rue de Rivoli, suivis d'une voyoucratie vociférante
et gesticulante... Dans ce moment une vieille dame qui me voit achever le
journal du soir, me demande, ô ironie, si le cours des fonds publics est
dans mon journal.
Après dîner, j'entends un homme du peuple dire à une marchande de tabac,
chez laquelle je m'allume: «Est-il possible de se laisser rouler comme ça?
Vous allez voir un 93, qu'on va se pendre les uns les autres!»
Le boulevard est tout noir. Les boutiques sont fermées. Le passant
n'existe plus. Quelques rares groupes de gens, le doigt coupé par une
ficelle au bout de laquelle il y a quelque mangeaille empaquetée, se
tiennent dans la projection du gaz des kiosques, des cafés, dont les
maîtres vont et viennent sur la porte, incertains s'ils doivent fermer. Le
rappel bat, la générale bat, un vieux garde national apoplectique passe
son képi à la main, criant: «Les canailles!» un officier de garde
nationale appelle à la porte du Café Riche les hommes de son bataillon. Il
circule le bruit que le général Tamisier est prisonnier de la Commune.
Le rappel continue avec fureur; pendant qu'un jeune garde national prend
sa course au milieu de la chaussée du boulevard, criant à tue-tête: «Aux
armes, nom de Dieu!»
La guerre civile, avec la famine et le bombardement; est-ce notre lot de
demain?
* * * * *
_Mardi 1er novembre_.--De la place de la Concorde, des pelotons de garde
nationale s'avancent au petit pas vers l'Hôtel de Ville, regardés,
derrière les fenêtres des Tuileries, par les bonnets de coton des blessés,
mêlés aux voiles des sœurs. C'est la contre-manifestation de la journée
d'hier, au milieu d'une foule, comme les journées de fête en jettent sur
le pavé de Paris.