J'entrevois, ce soir, pour la première fois, Louis Blanc, que son frère

amène dîner à ma table, chez Péters. Une tête qui est un mélange de

cabotin et de séminariste méridional, au-dessus d'une taille d'une

petitesse ridicule. Chez cet homme glabre, il y a quelque chose

d'horrible: l'association sur sa face de l'enfance et de la sénilité. Ce

sont les joues roses d'un bébé, avec le charbonné de l'intérieur des

narines, du tour de la bouche des sexagénaires.

* * * * *

_Lundi 10 octobre_.--Ce matin, je vais chercher une carte pour le

rationnement de la viande. Il me semble revoir, telle que me les

dépeignait ma pauvre vieille cousine Cornélie de Courmont, une de ces

queues de la grande Révolution, en cette attente de gens mêlés de vieilles

haillonneuses, de bizets à képis, de petits bourgeois à la Henri Monnier,

parqués en ces locaux improvisés, dans ces pièces blanchies à la chaux, où

vous reconnaissez, assis autour d'une table, tout-puissants dans leurs

uniformes d'officiers de la garde nationale, et suprêmes dispensateurs de

votre nourriture, vos peu honnêtes fournisseurs.

Je rapporte un papier bleu, curiosité typographique des temps à venir et

des Goncourt futurs, qui me donne le droit, pour moi et ma domestique,

d'acheter, chaque jour, deux rations de viande crue, ou quatre portions

d'aliments, préparés dans les cantines nationales. Il y a des coupons

jusqu'au 14 novembre.

* * * * *

_Mardi 11 octobre_.--Aux portes des maisons neuves, où sont installées les

mairies de la banlieue envahie, des femmes pâles s'entretiennent entre

elles, avec des voix éteintes, de l'impossibilité de trouver du travail.

Dans les rues, des sœurs, marchant deux à deux, examinent un moment, dans

le creux de leurs mains grassouillettes, le riz des sacs placés à la porte

des épiciers.

Des marchands de bric-à-brac, accoudés sur des crédences gothiques,

exposées sur le trottoir, personnifient la mélancolie des commerces de

luxe dans la débine.

Devant le chemin de fer du Nord, je m'embarque pour Saint-Denis, dans la

tapissière classique des environs de Paris, une tapissière recouverte des

lambeaux d'une ancienne verdure, et qui a pour conducteur un enfant, tombé

la figure dans le feu. Quand nous sommes dix, nous partons. Il y a de gras

marchands à chevalière au doigt, des vieillards en cravate rouge et à la

culotte déboutonnée, un modèle de l'École des Beaux-Arts, le brûle-gueule

aux dents, une fringante maîtresse d'officier, emportant dans une valise

la cuisine suave d'une nuit d'amour.

Nous arrivons au petit pont sur le canal, mais il ne nous est donné de

voir que de loin Saint-Denis. Des zouaves et des mobiles ferment l'entrée

de la ville, et retiennent en deçà du pont, mères, sœurs, parents, amis,

maîtresses. Un espion prussien, nous est-il dit, s'est introduit dans la

ville, et pour s'en saisir, on a coupé toute communication avec le dehors.

Et au bout d'une heure, tout le monde désappointé se décide à regagner

Paris, après une sieste sur le talus.

Partout la même destruction de la zone militaire, d'où se lèvent, de

champs de gravats, çà et là, des pans de mur, montrant des échantillons de

papier peint,--et devant soi, le plus loin que va la vue, des champs

ponctués de points de toutes les couleurs: des hommes, des femmes,

ramassant les glanures de la terre.

* * * * *

_Mercredi 12 octobre_.--Par ces jours tragiques, en l'élévation du pouls

et la griserie de tête, qu'amène le bruit grondant de la bataille continue,

qui vous entoure de tous côtés, on a besoin de sortir de son être réel,

de dépouiller l'individu inutile qu'on se sent, de mettre sa vie éveillée

dans un rêve, de _s'inventer_ chef de partisans, surprenant des convois,

décimant l'ennemi, débloquant Paris,--vivant ainsi de longs moments,

transporté dans une existence imaginative par une sorte d'hallucination du

cerveau.

C'est la trouvaille de quelque moyen de voler qui vous fait voir et

découvrir les positions de l'ennemi, c'est la trouvaille de quelque engin

meurtrier qui tue des bataillons, met à mort tout entiers des morceaux

d'armée. Et l'on va dans une absence de soi-même, semblable à celle de

l'enfant, à la lecture de ses premiers livres, l'on va par les grands

espaces et les grandes aventures de l'impossible, héros d'une fiction

d'une heure.

Que de tours dans ce jardin, où je n'appartenais plus à la petite

promenade, que mon corps faisait dans la petite allée tournante, mais où

parcourant l'air sur un escabeau volant, j'étais l'inventeur d'une

substance, décomposant, au-dessous de moi, l'oxygène ou l'hydrogène de

l'air respirable, et le rendant mortel aux poumons prussiens de toute une

armée!

* * * * *

_Jeudi 13 octobre_.--C'est un sentiment singulier, et bien plutôt

d'humiliation douloureuse que de crainte, de savoir ces collines, si

rapprochées de vous, n'être plus françaises, ces bois, n'avoir plus de

promeneurs de Gavarni, ces maisons, si joliment ensoleillées, ne plus

abriter vos amis et connaissances, et de chercher avec une lunette, sur

cette terre parisienne, des hommes à colback et un drapeau noir et blanc,

et de sentir enfin à 4 000 mètres, tapis dans le verdoyant horizon, les

vaincus d'Iéna.

... Les ruines, les déchiquetures de murs de la descente de Passy au

Trocadéro, escaladées par des hommes, par des gamins, qui, étagés dans la

pierraille croulante, suivent de l'œil la canonnade...

Sur le pont de la Concorde, précédés d'une troupe d'enfants, criant,

chantant, dansant au milieu d'un peloton de mobiles, j'aperçois du haut de

l'omnibus, deux têtes de mauvais roux, dans des uniformes bleuâtres: des

prisonniers bavarois.

Du Panthéon, je me rends à la place d'Italie par la rue Mouffetard. Entre

des boutiques nécessiteuses et semblables à des boutiques de village, à

travers les petites voitures à bras d'oignons rouges, un va-et-vient

brutal, une circulation tumultueuse de femmes en cornettes à carreaux, aux

bras nus, au tablier d'indienne bleu; de vieillards cacochymes médaillés

de Sainte-Hélène; de gras vagabonds aux faux-cols du docteur Véron: foule

grouillante, grossie, à tout moment, de gardes nationaux se rendant à

l'exercice en pantoufles.

De la place d'Italie jusqu'au Jardin des Plantes, partout on revêt de

toile cirée les étables à bestiaux, partout on travaille à des

baraquements, dont les traverses servent de trapèzes à des enfants, et

partout des évolutions militaires de blousiers, que des essaims de petites

filles dépenaillées, aux cheveux frisottés, aux yeux brillants de

bohémiennes, imitent, armées d'échalas.

La nuit est venue, de petites chauves-souris zigzaguent sur le violet

dense des tours de Notre-Dame, sur la pâleur du ciel, que lignent en bas,

comme, des épingles noires, les baïonnettes de la multitude armée,

défilant toute sombre, sur les quais.

* * * * *

_Vendredi 14 octobre_.--C'est étonnant, comme on se fait à cette vie

scandée de coups de canon, à ce beau ronflement lointain, à ce claquement

formidable, à cette vibration de l'air; et ces énergiques ondes sonores

vous manquent, et vous font tendre l'oreille vers l'horizon, une minute

silencieux.

Je vais prendre Burty aux Tuileries... Sous ces vieux plafonds noircis par

les fêtes et les soupers de l'Empire, sous ce bel or bruni qui me rappelle

l'or des plafonds de Venise, au milieu de ces bronzes, de ces marbres, qui

émergent de l'emballage encore incomplet du mobilier, dans le tain de ces

glaces splendides, se voient des figures rébarbatives de plumitifs, des

têtes aux longs cheveux socialistes, des crânes avec une couronne de

cheveux d'un roux grisonnant:--les _facies_ maussades des purs et des

vertueux.

Des casiers de bois blanc, appliqués contre les murailles, montent

jusqu'au plafond, bondés de cartons; et des tables à tréteaux font le

ventre, sous la montagne en désordre de liasses de papier, de lettres, de

quittances, de factures. Au bout d'un clou enfoncé dans l'or du cadre

d'une glace, se balancent les: _Instructions pour le dépouillement de la

Correspondance_.

J'ai la sensation d'être entré dans le cabinet noir de l'inquisition de la

Révolution, et ce décachetage haineux de l'Histoire me répugne. C'est dans

la salle Louis XIV, que se tiennent les membres de la commission: c'est là

où s'élabore le grand tri. Parmi les papiers qui sont là, j'en prends un

au hasard. C'est un compte, où le grand dépensier, Napoléon III, fait

repriser ses chaussettes, à raison de vingt-cinq centimes, le reprisage.

* * * * *

_Samedi 15 octobre_.--A vivre sur soi-même, à n'avoir que l'échange

d'idées, aussi peu diverses que les vôtres autour d'une pensée fixe; à ne

lire que les nouvelles, sans inattendu, d'une guerre misérable, à ne

trouver dans les journaux que le rabâchage de ces défaites, décorées du

nom de _reconnaissances offensives_; à être chassé du boulevard par

l'économie forcée du gaz; à ne plus jouir de la vie nocturne, dans cette

ville de _couche-tôt_; à ne plus pouvoir lire; à ne plus pouvoir s'élever

dans le pur domaine de la pensée, par le rabaissement de cette pensée aux

misères de la nourriture; à être privé de tout ce qui était la récréation

de l'intelligence du Parisien; à manquer du _nouveau_ et du _renouveau_; à

végéter enfin dans cette chose brutale et monotone: la guerre,--le

Parisien est pris dans Paris, d'un ennui semblable à l'ennui d'une ville

de province.

Ce soir, dans la rue, un homme marchait devant moi, les mains dans ses

poches, chantonnant presque gaiement. Tout à coup il s'est arrêté, et

s'est écrié, comme s'il se réveillait: «Ça va bien mal, nom de Dieu!» Ce

passant vague exprimait le fond des idées de tout le monde.

Sur le boulevard de Clichy les baraquements des mobiles qui se couchent,

sont pleins d'un bourdonnement _patoisant_, et à travers la toile, là, où

elle n'est pas doublée de planches, transperce, presque fantastique, la

gigantesque ombre chinoise d'un profil de moblot, coiffé de son bonnet de

coton. A tous les coins de rue, de la prostitution d'occasion, racolée par

la misère, raccroche le Breton en retard.

Au fond d'un petit passage étranglé, qu'éclaire un soleil de gaz, s'ouvre

à la foule qui s'y glisse, la porte de la salle de la Reine-Blanche. Une

salle de danse, à la décoration pareille à celle de toutes les salles de

danse de ce boulevard: une salle aux peintures du plafond, arrêtées dans

des lambrequins de papier rouge velouté, aux petites glaces étroites

filant le long des colonnes, aux lustres de zinc et de verre, dont trois

becs sont seulement allumés pour la circonstance.

Les gens, qui dansaient là, dans les temps calmes, y légifèrent

aujourd'hui. L'orchestre aux musiciens est la tribune, qu'occupent, de

noir habillés, les austères membres du bureau et les orateurs inscrits,

ayant devant eux, sur le bois de la balustrade, où hier reposaient les

manches des basses, la carafe parlementaire.

Dans le nuage bleuâtre fait par les pipes, sur les banquettes, ou placés

face à face sur les petites tables de la consommation, sont assis des

gardes nationaux, des mobiles, des philosophes de banlieue, roux depuis le

dessus de leurs chapeaux jusqu'à l'empeigne de leurs souliers, des

ouvriers en veste bleu et en képi. Il y a des femmes du peuple, des filles,

des jeunesses en capuchon rouge, et même des petites bourgeoises, ne

sachant en ce temps où passer la soirée.

Soudain un coup de sonnette, cette sonnette avec laquelle le peuple aime à

jouer, comme un enfant, à la Chambre des députés. Tony Révillon se lève,

annonce la fondation du club de Montmartre, destiné à fonder la liberté,

et logiquement, ainsi qu'il le déclare, à détruire la monarchie, la

noblesse, le clergé. Puis il propose à la salle de lui lire le numéro du

JOURNAL DE ROUEN, paru dans la VÉRITÉ de ce soir. C'est touchant de voir

combien ces troupeaux d'hommes sont dupes de l'imprimé et de la parole,

combien le sentiment critique leur fait merveilleusement défaut. La

sacro-sainte démocratie peut fabriquer un catéchisme, encore plus riche en

bourdes miraculeuses que l'ancien: ces gens sont tout prêts à le gober

dévotieusement.

Et cependant, au fond de cette bêtise, de cet avalement tout cru de choses

incroyables, perce, à un moment donné, un souffle généreux, un chaud

dévouement, une ardente fraternité. C'est ainsi que, dans cette séance, à

la nouvelle que nous avions 123 000 prisonniers en Allemagne, un cri parti

de toutes les poitrines s'est brisé dans un murmure de douleur, au milieu

duquel toute la salle s'est regardée d'un regard indicible.

Tony Révillon rassis, le citoyen Quentin a pris la parole, et a démontré,

avec des mots pathétiques, que tous nos malheurs, depuis Sedan, ne

seraient pas arrivés, si l'on avait nommé une Commune, et la

_providentialité_ d'une Commune bien prouvée et bien établie, tout le

monde est sorti signer dans l'antichambre, au contrôle des contredanses,

une pétition pour la nomination immédiate d'une Commune.

* * * * *

_Dimanche 16 octobre_.--En pénétrant dans le bois de Boulogne, parmi cette

coupe sombre qui a déblayé la vue jusqu'à Boulogne d'un côté, et de

l'autre jusqu'aux lacs, l'œil est étonné, il ne se reconnaît plus, il n'a

plus le sentiment des distances. Des lieux éloignés lui paraissent tout

proches, et la blanche église de Saint-Cloud semble couronner Boulogne.

Le ciel est cendré de pluie, les coteaux carminés et verts apparaissent,

peints de couleurs dures, avec des effacements aux endroits de brouillard,

ressemblant aux gouaches de Houel, qui ont eu le frottement des cartons

des quais, et la salpêtrisation de l'exposition en plein air. La masse

grise du château de Saint-Cloud transparaît à travers le voile blanchâtre

de fumées légères. Je marche dans le merveilleux paysage qu'a fait

l'abatis. Qu'on se figure un immense champ de broussailles rouillées, au

milieu desquelles les troncs et les ramures survivantes ont la couleur

d'arbres de bronze vert.

Là-dessous, le fouillis et le pittoresque architectural de cabanes en

terre moussue, de huttes en rameaux de sapins encore verts, d'abris de

branchages desséchés de la couleur du raisin de Corinthe, de tentes de

toile grise, surmontées de fumées azurées, de loques de toutes les nuances

séchant sur des ficelles, de pantalons rouges de troupiers, éclatant dans

cette harmonie nuée, comme des coups de pistolet de vermillon.

Sur la route, il passe toutes sortes de véhicules: des trains d'artillerie

portant debout sur leur tapage, de crânes hommes, et des voitures, où l'on

voit un monsieur qui emporte, sur son poing, une chouette empaillée.

Je gagne Boulogne. La rue est encombrée de soldats de ligne, qui, assis

sur des caisses de biscuit, barrent la rue. Il pleut. Des soldats se sont

fait avec la toile de leurs tentes des burnous arabes.

Des sacs de riz sont à terre; la distribution se fait aux hommes dans des

mouchoirs et des coins de couvertures. Des moitiés de porc, enfourchés

dans de petits arbres, font danser, sous leur balancement, la marche de

porteurs. Des troupiers enguirlandés de sacs, d'où sortent des touffes

d'herbes potagères qui les habillent de verdure, vont aux marmites de

fer-blanc.

La population civile de Boulogne semble réduite à deux ou trois vieilles

femmes boitaillant sur la chaussée, et presque seule la boutique du

charcutier Rabat-joie est ouverte.

A la sortie de Boulogne, entre les maisons emballées, où rien ne bruit, ne

remue, j'avance au milieu de détonations intermittentes de coups de fusil,

éclatant tout près. J'arrive ainsi au rond-point, où je me mets à la queue

de gardes nationaux, de lignards, de mobiles, un peu abrités par l'angle

d'une boutique, qui a l'encoche toute fraîche d'une balle prussienne. Et

c'est un amusement, en avançant un peu la tête, de voir, sous les balles

des francs-tireurs embusqués au bord de la Seine, de voir, avec une

lorgnette, les Prussiens de Saint-Cloud traverser, rapides et effacés, une

petite ruelle au-dessus d'un réservoir vert. Les souris ne disparaissent

pas plus vite. On les a vus plutôt qu'on ne les voit. Et comme il faut que

tous les spectacles aient leur côté parisien, un gamin qui est à

l'extrémité de la queue, crie: «A bas les parapluies!»

En revenant, les vêpres sonnent à Boulogne, et le tintement de la cloche

se tait, à toute minute, sous la voix tonnante du Mont-Valérien.

J'entre dans l'église, et je vois dans une chapelle, une réunion de

capotes grises, dont quelques-uns de ceux qui les portent, ont à la main

un pauvre petit livre de prières, au cartonnage des classiques de

Delalain. Au milieu d'eux, un jeune soldat de ligne touche de l'orgue

mélodium, ayant près de lui un camarade au pantalon garance, accoudé au

buffet et penché sur la musique; De ce groupe, qui vous fait revenir dans

les yeux la lithographie de Lemud: MAÎTRE WOLFRAMSS, et transfigure ce

groupe vulgaire de pioupious, s'élève une musique douce et pénétrante, et

qui, dans l'ébranlement des nerfs par le canon et le voisinage de la mort,

apporte je ne sais quelle grande émotion triste. Et quand je sors, les

voix de ces _morituri_ chantant dans le chœur, me poursuivent au milieu

des «nom de Dieu» de leurs camarades, sur la place.

Je suis curieux de reconnaître les endroits de nos tristes promenades de

tout le printemps dernier. La mare d'Auteuil a son petit monticule défoncé

par les charrettes, et ses ombrages gisent dans une eau souillée.

J'espérais qu'on aurait épargné les trois chênes centenaires: où ils se

dressaient, coupés au raz de terre, sont leurs chicots gigantesques, et

autour d'eux s'élève un chantier de bûches, que n'aurait pas brûlé,

pendant tout un hiver sibérien, la cheminée d'un burgrave.

* * * * *

_Lundi 17 octobre_.--Toute la journée le bruit tonnant du Mont-Valérien,

l'écho roulant et prolongé de la canonnière dans les coteaux de Sèvres et

de Meudon, l'ébranlant claquement de la batterie Mortemart.

* * * * *

_Mardi 18 octobre_.--La canonnade m'attire au bois de Boulogne, à la

batterie Mortemart. Il y a quelque chose de solennel dans la gravité

sérieuse et la lenteur réfléchie, avec lesquelles les hommes chargés du

service d'une pièce, exécutent les opérations de la charge. Enfin le coup

est chargé; les artilleurs se tiennent immobiles de chaque côté,

quelques-uns, appuyés en de beaux mouvements sculpturaux sur les palans,

avec lesquels ils ont recalé la pièce. Un artilleur en manches de chemise,

placé à droite, tient la ficelle.

Quelques instants d'immobilité, de silence, je dirai presque d'émotion;

puis, sous le tirage de la ficelle, un tonnerre, une flamme, un nuage de

fumée, dans lequel disparaît le bouquet d'arbres qui masque la batterie.

Longtemps un nuage tout blanc, qui a peine à se dissiper, et qui fait

ressortir le jaune de l'embrasure de sable, fouettée par le coup, le gris

des sacs de terre, dont deux ou trois sont éventrés par le recul de côté

de la pièce, le rouge du bonnet des artilleurs, le blanc même de la

chemise de celui qui a tiré la ficelle.

Cette chose qui tue au loin, est un vrai spectacle pour Paris, qui, comme

aux beaux jours du lac, a des calèches, des landaus arrêtés autour de la

butte, et dont les femmes se mêlent aux mobiles, et se pressent le plus

près du bruit formidable. Aujourd'hui, parmi les spectateurs, ce sont

Jules Ferry, Rochefort qui parle et rit fébrilement, Pelletan, dont la

tête de philosophe antique s'accommode mal du képi.

Le canon tire six coups, puis le commandant enlève de son trépied le petit

instrument de cuivre à prendre les hauteurs, le met précieusement dans une

boîte de fer-blanc, le fourre dans sa poche et s'en va, tandis que sur la

pièce s'assied un jeune artilleur, un blond à la figure féminine, empreint

de ce quelque chose d'héroïque que le peintre Gros donne à ses figures

militaires, et qui, le bonnet de police de travers sur la tête, une

ceinture algérienne aux rayures éclatantes lui serrant les reins, la

cartouchière au ventre, tout débraillé, et charmant de désordre

pittoresque, se repose de la fatigue de cet exercice de mort.

La représentation est finie, le monde se disperse.

La conversation chez Brébant, ce soir, va de «l'inconsistance politique»

de Gambetta à _l'homme blond_, à cette race, venue dans les temps les

plus anciens, de la Baltique, et éparpillée en France, en Espagne, en

Afrique, et que ni les latitudes, les mélanges avec les races brunes,

n'ont modifiée, n'ont brunie.

Puis ce qu'on mange d'anormal, fait raconter à chacun ce qu'il a mangé

d'extraordinaire, et Charles-Edmond nous conte avoir goûté du fameux

mammouth, retrouvé en Sibérie, et dont Saint-Pétersbourg fit la

gracieuseté d'envoyer un morceau aux autorités de Varsovie.

* * * * *

_Jeudi 20 octobre_.--A Batignolles, des queues interminables à la porte

des bouchers, des queues composées de vieux bonshommes tout cassés; de

rubiconds gardes nationaux; de vieilles femmes ayant des petits bancs sous

le bras pour s'asseoir; de petites filles assez fortes pour rapporter,

dans le grand panier du marché, l'avare ration; de grisettes, le nez en

l'air, les cheveux au vent, et l'œil tout plein de coquetteries pour les

vétérans chargés de faire faire la queue.

De Montmartre à la rue Watteau, où je dîne, on ne voit que des colleurs en

blouse blanche, couvrant les murs d'affiches relatives à la fabrication

des canons.

Les marchandises de tous les magasins s'ingénient à se convertir en

_objets de rempart_; il n'y a plus que des couvertures de rempart, des

fourrures de rempart, des lits de rempart, des couvre-chefs de rempart,

des gants de rempart.

En même temps la devanture des marchands et des fournisseurs de

victuailles prend quelque chose de sinistre, par le néant de l'exposition.

Les serviettes sales des habitués: c'est toute celle des gargotes; deux

aucubas malades, au milieu de terrines vides: c'est toute celle des

charcutiers. En revanche, des voitures à bras promènent sur le pavé de

petites fabriques roulantes de crêpes.

La Halle est curieuse. Là, où se vendait la marée, tous les étaux vendent

de la viande de cheval, et au lieu de beurre, l'on débite de la graisse

d'animaux inconnus, en forme de grands carrés de savon blanc.

Mais l'animation, le mouvement sont au marché aux légumes, que le

maraudage fait encore abondants; et il y a foule autour de ces petites

tables, chargées de choux, de céleris, de choux-fleurs, qu'on se dispute,

et que des bourgeoises emportent dans des serviettes. Dans ce bruit

d'offres, de paroles, de plaisanteries, d'injures, soudain de gros: «Hélas,

mon Dieu!» bruyamment soupirés par les vendeuses, devant la bière d'un

franc-tireur, qu'on entrevoit entre les rideaux entr'ouverts d'une civière,

le transportant à son domicile.

* * * * *

_Vendredi 2 octobre_.--De ma fenêtre, voici ce que je vois,--la couleur

d'une canonnade.

Au-dessus de Meudon, un haut de ciel, auréolé de grands rayons blancs,

semblable à ces effets de lumière électrique, avec lesquels Gudin aime à

éclairer l'orage de ses mers. Au-dessous, le coteau et son fourré vert

apparaissant, un moment, à travers la déchirure des vapeurs, presque

aussitôt refermée, et vous mettant dans les yeux le paysage, avec les

intermittences de vision brouillée et de claire vision, données par une

lunette, dont on cherche le point.

Par ici, par là, des scintillements de vitres de villas, toutes lointaines,

pareils à des scintillements de lustres de cristal. Plus proche, les

maisons du Parc des Princes, de Billancourt, toute la bâtisse jusqu'à la

Seine, détachée en violet sur des bouquets d'arbres pâles, et qu'on dirait

sillonnée, là où le soleil frappe les ardoises, de petits cours d'eau

brillantée. A partir de là, un second plan de brume azurée, que, depuis le

Point-du-Jour jusqu'à Auteuil, raye sans interruption une perspective de

coups de canon, crachant de gros nuages concrétionnés, ressemblant à des

déroulements d'entrailles. Partout la fumée emplissant le creux des

terrains, et faisant comme une assise de brouillard à la pierre des

maisons.

Sur le boulevard Montmorency, des gens regardant debout dans des voitures.

Voitures et gens, en la transparence froide d'un coin de jour, sans soleil;

et en le reflètement gris du pavé, n'ont pas de couleur: ils font presque

les taches, au noir neutralisé d'une photographie de la _high life_,

mangée par la lumière.

Journal des Goncourt (Deuxième série, premier volume) Mémoires de la vie littéraire · 第 4 / 20 段