En sortant du PIED DE MOUTON, je traverse les Halles, toutes

retentissantes du bruit tonnant du déchargement des provisions, mêlé au

bruit grêle des baguettes tombant dans les fusils à pistons des gardes

nationaux, et je rencontre Charles Blanc en compagnie de Chenavard, qui me

rappelle Rome, et me fait revoir le dos mélancolique, qu'il promenait

parmi ses ruines.

Charles Blanc, s'étant présenté à la mairie pour se faire inscrire avec

son frère, est très animé contre le maire, qui, dans l'ignorance du nom

des illustres enrôlés, lui a demandé bêtement s'ils étaient armés.

Partout sont appliquées aux murs de grandes bandes de toile blanche, aux

croix rouges des ambulances, que quelquefois surmonte à une fenêtre une

tête de militaire, enveloppée d'un linge taché de sang.

* * * * *

_Dimanche 25 septembre_.--Les deux berges de la Seine pleines de chevaux

de cavalerie, et de jambes nues de mobiles se lavant dans les remous,

faits par le passage incessant des _mouches_.--Toujours de placides

pêcheurs à la ligne, mais aujourd'hui coiffés d'un képi de garde

national.--Les fenêtres des galeries du Louvre sont blindées avec des sacs

de sable.--Dans la rue Saint-Jacques, les femmes, par groupes de deux ou

trois, causent, avec des voix plaintives, du renchérissement des

denrées.--Le Collège de France, tout couvert d'affiches blanches

superposées, d'affiches du PAPIER PAGLIARI pour les blessures, d'affiches

du PHÉNOL BOBŒUF, d'affiches annonçant la mise en vente des PAPIERS ET

CORRESPONDANCE DE L'EMPEREUR.--Une affiche sur papier violet, tout

fraîchement posée, annonce la formation de la Commune, demande la

suppression de la Préfecture de Police, demande la levée en masse.--Passe

sur une civière un blessé ou un mort, escorté par un peloton de

mobiles.--Un fond de cour de revendeur montre, à vendre, des tas de

comptoirs de marchands de vin: tous les comptoirs de la banlieue _extra

muros_.--Au Luxembourg, des milliers de moutons, serrés et remuants, ont,

dans leur étroit grillage, quelque chose du grouillement des asticots dans

une boîte.--Place du Panthéon, des endroits dépavés, où de petites filles

qui commencent à marcher, s'exercent, trébuchantes, à des exercices

acrobatiques.--Dans la cour de la bibliothèque Sainte-Geneviève, une

montagne de sable.--Aux colonnes de l'École de Droit, placardée la

formation d'un Comité de femmes, portant en tête, le nom de Louise

Collet.--Chez un marchand de vin, qui a pour enseigne: AU GRAND ARAGO, des

femmes à soldats, accrochant le regard avec le rouge sang de bœuf des

bandelettes, entremêlées dans leurs cheveux noirs, tandis que plus loin,

assis par terre, dans un grand enclos, au milieu de ses bêtes, un berger

lit le PETIT JOURNAL.

Tout le long des boulevards, et des deux côtés, des bestiaux inquiets et

menaçants; bousculant les pissotières renfermées dans l'enceinte du

parquage, s'acculant dans un coin, puis se précipitant en une masse

brouillée et confuse, que surmonte un grand bœuf cavalant une vache, par

laquelle il se fait porter presque debout.

* * * * *

_Lundi 26 septembre_.--Toute la route du Point-du-Jour jusqu'au Rempart:

ça semble les fortifications du corps de génie des barricades. Il y a la

barricade classique en pavés, la barricade en sacs de terre; il en est de

pittoresques formées de troncs d'arbres--de vraies lisières de forêts

poussées dans un mur ruiné. C'est comme un immense Clos Saint-Lazare,

élevé par les descendants de 48, contre les Prussiens. Tous les murs sont

crénelés et percés de meurtrières, et le terrain creusé de trous ronds qui

se touchent, ressemble assez bien à ces plats de fer-blanc, où l'on fait

cuire des escargots en Bourgogne.

Dans le jardin de Gavarni, des ouvriers s'apprêtent à jeter à bas le

quinconce.

Les arches du Pont-Viaduc, barricadées et fermées de grosses traverses de

bois, sont remplies d'une foule d'hommes et de femmes regardant, à travers

les fentes, le fleuve rayonnant, et les coteaux verts, où les lunettes

cherchent des Prussiens.

Les gâcheurs de plâtre qui travaillent aux barricades, causent du coup de

carabine qu'ils viennent de tirer au tir, dont on entend les coups

stridents sur la plaque, contre laquelle des femmes d'une certaine

élégance mangent bravement des pommes de terre frites, dans un restaurant

improvisé sous une tente.

La nature semble se complaire dans le contraste qu'affectionnent les

romanciers pour leurs catastrophes intimes. Jamais le décor de septembre

ne fut si riant, jamais bleu du ciel ne fut si pur, jamais beau temps ne

fut aussi beau.

* * * * *

_Mardi 27 septembre_.--Hier, grande animation dans les groupes du

boulevard des Italiens, contre les bouchers. On demande que le

gouvernement vende lui-même ses bestiaux, sans l'intermédiaire de ces

spéculateurs sur la misère générale. Devant la mairie de la rue Drouot,

une femme pérore sur le manque et la cherté des choses les plus

nécessaires à la vie, et elle accuse les épiciers de dissimuler une partie

de leurs approvisionnements, pour doubler le prix dans huit jours. Elle

termine en disant, avec raison et d'une voix colère, que le peuple n'a pas

d'argent pour faire des provisions, qu'il a besoin d'acheter, au jour le

jour, et que toujours, toujours, les choses sont arrangées pour que le

pauvre pâtisse, et que le riche soit épargné.

Au bout du Point-du-Jour, sur le quai de Javelle, au-dessus d'une

palissade à meurtrières, au delà du barrage, le paysage, ciel et fleuve,

tout à la fois lumineux et gris. A gauche, un grand peuplier, faisant un

cône noir de cyprès; en face et à droite, des cheminées de fabriques, des

coteaux, comme lavés d'une blanche eau de gouache. Des ombres aux tons

violets de plombagine, des lumières d'argent. Un morceau de nature qui se

détache sur les couleurs crues du drapeau tricolore, flottant sur la

barrière de bois, ainsi qu'un paysage, dessiné dans un métal en fusion, et

me rappelant ce que je voyais dans une pelle rouge, quand tout gamin, j'y

faisais fondre un morceau de plomb.

Je regagne Paris sur l'impériale de l'omnibus américain, obligé de

s'arrêter et de longtemps stationner devant la manutention, tant le quai

est encombré de camions, chargés de caisses de biscuits, d'omnibus bondés

de pains jusqu'au toit et qu'on voit par les vitres fermés, de chariots de

toutes sortes écrasés de tonneaux de farine, se pressant à l'entrée de la

gigantesque _usine du manger_ de nos soldats.

Rue de Rivoli, un joli détail: dans le bruit fracassant du passage d'une

batterie d'artillerie, un artilleur caressant le bronze d'un canon, d'une

main amoureuse, qui semble peloter de la chair aimée.

Paris est agité, Paris est inquiet de sa pitance ordinaire. Çà et là des

petits groupes féminins très gesticulants, et je tombe rue Saint-Honoré,

au coin de la rue Jean-Jacques-Rousseau, dans un rassemblement furieux qui

heurte les volets d'un épicier. Une femme me conte que c'est un épicier

ayant vendu un hareng saur, 50 centimes, à un mobile, qui l'a fiché au

bout d'un bâton, avec cette inscription: «_Vendu 50 centimes par un

officier de garde national à un pauvre mobile_.»

J'entends deux femmes se disant derrière moi, dans un double soupir: «Il

n'y a déjà plus rien à manger!» En effet, je remarque la pauvreté des

devantures de charcuterie, où ne se voient plus que quelques saucissons à

l'enveloppe d'argent, et des bocaux de conserves de

truffes.

Je reviens de la Halle par la rue Montmartre: les planches de marbre blanc

de la maison Lambert, à cette époque si chargées de quartiers de chevreuil,

de faisans, de gibier, sont nues, les bassins aux poissons sont vides, et

dans ce petit temple de la gueule, se promène mélancoliquement un homme

très maigre; en revanche, à quelques pas de là, dans l'éclat du gaz,

faisant étinceler un mur de boîtes de fer-blanc, une grosse fille joviale

débite du Liebig.

Il vient du sérieux sur le visage des promeneurs, qui s'approchent

d'affiches blanches luisant au gaz; je les vois les lire lentement, puis

s'en aller, à petits pas, pensifs et recueillis. Ces affiches, ce sont les

statuts des cours martiales, établies à Vincennes et à Saint-Denis. On

s'arrête à cette phrase: «La condamnation sera exécutée, séance tenante,

par le piquet commandé pour garder le lieu de la séance.» Et on songe avec

un petit frisson qu'on entre dans le dramatique et le sommaire du siège.

* * * * *

_Mercredi 28 septembre_.--Les vifs et colorés tableaux, composés, à tout

coin de Paris, par le siège: tableaux que la peinture oubliera de peindre,

ou qui seront sentimentalisés par quelque Millevoye du pinceau, comme

Protais. Les éclatantes taches et les piquants réveillons, que font sous

les arbres des Champs-Élysées, les pantalons rouges, les chemises bises,

les croupes luisantes des chevaux, les casques de cuivre aux crins épandus,

les faisceaux de sabres accrochés dans les arbres, et, au milieu de cela,

un officier habillé de pourpre, flottant dans une grande flanelle rouge,

assis sur une chaise, dans une pose à la fois crâne et indolente.

Aux Tuileries, tout le long de la terrasse de l'Orangerie, au bout de

ficelles, la montée et la descente de gourdes de fer-blanc, que

remplissent, sur le quai, des garçons de marchand de vin, attelés à des

haquets, et, dans les arbres poudreux et grillés, des chemises séchant sur

les plus hautes branches, avec les apparences, dans ces ramures superbes,

d'épouvantails à oiseaux.

... Par toute la longue et infinie rue de Vaugirard, par toute cette rue à

la fois champêtre et industrieuse; rien du caractère guerrier des autres

quartiers, devenus tout militaires. Les poules picorent en pleine rue, les

chèvres se promènent sur le trottoir, et l'on se croirait dans le Paris

d'hier, si un futur prix de Rome n'esquissait pas dans un faux

œil-de-bœuf une grande tête de la République, coiffée du bonnet phrygien,

et si, de temps en temps, un tape-cul rapide ne montrait, à côté du garçon

boucher qui le mène, un mobile regagnant son poste.

* * * * *

_Jeudi 29 septembre_.--Je cherche dans la journée une boutique vide à

louer, pour y emménager mes bibelots.

En allant, ce soir, chez Burty, dans les endroits ombreux, mon regard est

attiré par les caractères de feu, avec lesquels le gaz écrit dans la

découpure du zinc des colonnes: SPECTACLES. Annonces flamboyantes,

au-dessous desquelles volettent dans la nuit, pareils à des ailes grises

de chauve-souris, les lambeaux de papier poudreux et pourri des affiches

des dernières représentations, qui furent.

Burty est de la commission des PAPIERS ET DE LA CORRESPONDANCE DE

L'EMPEREUR; il est heureux comme un pêcheur à la ligne, à qui l'on

permettrait de pêcher dans la pièce d'eau de Fontainebleau. Il parle de

mannes de papiers, de papiers à remplir une cour des comptes; mais dans

tout ce qu'il dit, dans tout ce qu'il annonce, dans tout ce qu'il a

découvert, je ne vois rien de bien curieux, de bien neuf. Des quittances

de sommes payées par des hommes que tout le monde soupçonnait de les

recevoir, des preuves de dilapidations qui ne sont un secret pour personne,

des dépêches brèves comme des télégrammes qu'elles sont... J'espère que

les mémoires, un jour, nous en diront plus.

* * * * *

_Vendredi 30 septembre_.--Réveillé par le canon. Une aurore toute rouge.

Au loin le grondement sourd du brutal.

J'arrive au bout de la rue d'Enfer, à cette église fraîchement bâtie à

l'angle de cette rue et du boulevard Saint-Jacques.

Là, près de voitures vides, rangées des deux côtés de la chaussée, une

populace d'attendants, une populace silencieuse d'hommes et de femmes. Les

femmes, coiffées de madras ou de petits bonnets de linge, sont assises, au

bord de la chaussée, ayant près d'elles leurs petites filles, qui ouvrent

sur leurs têtes leurs mouchoirs contre le soleil, et fixent, sans jouer,

la figure sérieuse de leurs mères. Les hommes, les mains dans leurs poches

ou les bras croisés, regardent au loin devant eux, leurs pipes éteintes à

la bouche. On ne boit pas dans les cabarets, on ne cause même pas. Un

blousier seul, au milieu d'un groupe, raconte des choses qu'il a vues, en

affirmant chacun de ses dires, d'un mouvement qui lui fait passer, à tout

moment, un gros doigt devant le nez.

On dirait une population figée, et il y a une si sévère gravité en ces

hommes, en ces femmes, qu'en dépit de ce perpétuel beau soleil et de cet

éternel azur du ciel, le décor semble prendre quelque chose de la

tristesse de cette silencieuse attente.

Tous les yeux, tous les regards sont tournés vers la rue de Châtillon. De

temps en temps, de la poussière de la route, jaillissent au galop, des

estafettes parmi lesquelles il y a des gamins, à la blouse enflée derrière

eux; de temps en temps, jaillit la croix rouge d'un drapeau blanc. Alors,

un grand murmure qui dit tout bas, qui dit à chaque oreille: «Des

blessés!»--et aussitôt, des deux côtés de la voiture, la bousculade

brutale de la foule qui veut voir.

A côté de moi, d'un remise descend un lignard, le visage terreux, le

regard étonné, et que deux gardes nationaux portent sous les bras à

l'église-ambulance, où se lit en lettres gothiques, tout fraîchement

peintes: _Liberté, Égalité, Fraternité_. J'en vois passer un autre, son

pauvre mouchoir noué sur la tête, un édredon vert sur les jambes. Et

toutes sortes de voitures font défiler devant vos yeux de pâles figures,

ou laissent entrevoir des pantalons rouges, où le sang fait de grandes

taches noires.

* * * * *

_Samedi 1er octobre_.--La viande de cheval se glisse sournoisement dans

l'alimentation parisienne. Avant-hier, Pélagie avait rapporté un morceau

de filet que, sur sa mine douteuse, je n'ai pas mangé. Hier, chez Péters,

on m'apporte un rosbif, dont mes yeux de peintre suspectent le rouge

noirâtre, si différent du rouge rose du bœuf. Le garçon ne m'affirme que

bien mollement que ce cheval est du bœuf.

* * * * *

_Dimanche 2 octobre_.--Aujourd'hui, rien de l'émoi douloureux, de la

tristesse de ces deux derniers jours, rien du souvenir des blessés qu'on a

vus passer. Le soleil d'un dimanche a tout emporté, et Paris, en gaieté et

en joie, se presse à toutes ses portes, dans un Longchamps étourdi. Les

toilettes d'été, les gros nœuds sur les reins et les chapeaux minuscules,

toujours à la mode, trottinent sur les chemins de ronde, ou se faufilent

entre les gros attelages de camions, par les ouvertures du chemin de

ceinture.

On voit des jeunes filles grimpées, comme des chèvres, sur le talus de

sable, l'œil aux meurtrières. Des américaines emportent sous la conduite

d'un garde national, galonné d'argent, des élégantes, qui, un pince-nez à

la main, parlent _bastions, gabions, cavaliers_. Les industries à voitures

se font voir, remplies de membres endimanchés de la famille, dont

quelques-uns tressautent sur des chaises. Enfin les routes sont pleines

d'enfants qui jouent et gaminent, encouragés par le sourire tranquille de

leurs parents.

Je reviens à pied, le long des quais, dans le léger crépuscule de six

heures. Le Paris, dans la vapeur chaude qu'il garde du jour brûlant, dans

la poussière, soulevée toute la journée, par ces pieds d'hommes, de femmes,

de chevaux, par toutes ces roues de voitures, est noyé dans un gris

d'Afrique, ce gris qu'a si bien peint Fromentin, et dans lequel les

maisons mettent des carrés blanchâtres, et les arbres quelques rondeurs

violettes.

Je continue à marcher en ce gris, qui se fonce et se bleuit de la nuit qui

vient, et dans lequel s'allume tout à coup la lanterne rouge d'un

bateau-mouche, je continue à marcher, perdu dans les rêves bêtes que fait

l'imagination, aux mots vagues des passants, quand j'entends un homme

arrêté sur le quai dire, à un autre: «Alors, ceux-ci vont encore nous

tomber sur le dos!» Cette phrase me réveille, et me donne immédiatement le

soupçon que Strasbourg s'est rendu: pressentiment dont j'ai la

confirmation, en achetant un journal sur le boulevard.

* * * * *

_Mardi 3 octobre_.--A travers le grillage du fond de mon jardin, je vois,

ce matin, les mobiles bretons, campés dans une allée de la villa, lire

leurs prières, dans les petites Semaines saintes, qu'ils tirent de leurs

sacs.

... Depuis deux jours, je ne sais, le souvenir de mon frère se réempare de

mon esprit, un peu distrait de lui par l'horreur du moment, la menace de

l'avenir,--et ce souvenir m'est présent et cruel comme aux premiers jours.

... Cette beauté particulière d'un bel automne, ces arbres carminés, cette

gaze bleu du ciel, ces grandes ombres, molles et noyées, ce brouillard

laiteux, épandu et flottant sur tous les lointains, ces vapeurs reflétées

de soleil, ce chatoiement dans l'air de tons neutres, cette lumière même

un peu violette, et assez semblable à la couleur de l'eau dans un verre de

cabaret, tout ce doux milieu de nature, fait ressortir, dans une harmonie

de coloriste blond, les choses luisantes de la guerre et les

fourmillements multicolores des foules.

... Les hommes qui nous gouvernent sont médiocres, par cela même

raisonnables. Ils n'ont pas assez le sentiment du _téméraire_, et ne se

doutent pas de la _possibilité de l'impossible_, dans des temps comme

ceux-ci. Qu'est-ce, au fond, que nos sauveurs, un général beau parleur, un

littérateur distingué, un procureur onctueux, enfin une copie bourgeoise

de Danton?

... Jamais Paris n'a eu un mois d'octobre pareil. La nuit claire, semée

d'étoiles, est pareille à une nuit du Midi.

* * * * *

_Mardi 4 octobre_.--Le bombardement s'annonce. Hier on est venu s'informer,

chez moi, si j'avais de l'eau à tous les étages.

Contre le trottoir, les pieds dans le ruisseau, debout, immobile, ne

voyant rien, n'entendant rien, inattentive aux voitures qui la frôlent,

une vieille femme de la campagne, sous son bonnet de linge en forme de

tuile, est enveloppée, en sa rigidité de pierre, de plis semblables aux

dalles tumulaires de Bruges. Elle porte en elle une si grande douleur

stupéfiée, que je m'approche d'elle, et lui parle. Alors, cette femme,

lente à revenir de sa rêvasserie à la réalité, d'une voix, qui est comme

une plainte de malade, me dit: «Je vous remercie de votre bon cœur; je

n'ai pas besoin, je suis seulement chagrine!» Et ces douces et tristes

paroles me font chercher l'inconnu tragique, qu'enferme silencieusement,

en elle, cette vieille exilée des champs.

Nous sommes seulement cinq chez Brébant. Il est question de l'intérieur

aristophanesque du gouvernement de la Défense nationale, d'Arago que

Saint-Victor appelle un vrai Pantalon de la Comédie italienne, de Mahias,

de Gagneur, de... On parle de la publication de la CORRESPONDANCE DE

L'EMPEREUR. On est froissé du peu de gravité, du peu de tenue, du peu

comme il faut, qui préside à ce travail, et qu'on fait avec des titres

spirituels, comme si on voulait faire de la copie pour le FIGARO...

Nefftzer apporte toujours le même noir ironique, le même doute à l'endroit

de ce qu'on pourra faire pour se sauver. Par moments, au rire

méphistophélique par lequel il a l'habitude d'annoncer les plus rares

désastres, on se demande quel diable d'homme c'est, tant il parle de ces

choses avec une indifférence sceptique, gouailleuse.

* * * * *

_Mercredi 5 octobre_.--Aux environs du boulevard Exelmans, en ces petits

bouquets de bois, soudainement nés et sortis de l'abatage des palissades

de séparation, brûlées par les mobiles, dans un vif coup de soleil, c'est

charmant, ces restaurants en plein air, sous les noisetiers roux. Les

détails sont d'un pittoresque à enchanter un Knaus, avec les tables et les

bancs dans le bois à peine équarri, les barillets, mis en chantier, sur un

tabouret renversé, les cafetières baroques bouillant sur de petits

fourneaux de terre cuite, avec le désordre des bouteilles et des pots de

grès aux dessins bleus, au-dessus desquels voltigent des têtes de femmes,

au teint de brugnon, aux cheveux couleur de chanvre.

Un moment, ce soir, le soleil couchant remplit complètement la baie du

pont-levis du Bois de Boulogne, et les êtres et les choses qui passent sur

ce carré de feu, s'y détachent d'une manière un peu surnaturelle, comme

sur la plaque d'or d'un émail.

* * * * *

_Jeudi 6 octobre_.--Ce matin, le jour se lève, pour la première fois, dans

la brume de l'automne. Il y a de l'hiver aujourd'hui dans le temps. L'on

se sent pénétré de la rosée froide, qui mouille les feuilles des arbres.

Le réveil des mobiles a lieu sans chansons. Ils font leur toilette sans

gaieté, sans bruyance.

De petites voitures de bonneterie, comme on en rencontre parmi les bourgs

sauvages de la France la plus reculée, leur offrent des tricots, des

bonnets de coton, dans lesquels quelques-uns enfournent leurs oreilles.

Ils sont campés tout le long du boulevard Exelmans; les uns sous les

arcades du chemin de fer, les autres dans les déblais du nouveau chemin de

fer en construction. Peu à peu, ils secouent leur engourdissement, et,

assis sur les traverses du chemin de fer dont ils ont fait des bancs, ils

plongent leurs cuillers dans la gamelle, posée sur une table improvisée

avec une porte arrachée à une clôture. Avec la soupe et le ventre chaud,

la gaieté vient, et le rire gamin de la première jeunesse court, de table

en table.

Sous une arcade qui porte écrit sur un morceau de bois: _État-Major_, des

officiers font, sur un coin de buffet, leur correspondance, pendant qu'au

milieu d'eux, un long et maigre curé, en chapeau rond, fume une courte

pipe de bois.

* * * * *

_Vendredi 7 octobre_.--Au moment où je passe la Seine sur le viaduc, la

canonnière s'enveloppe d'un nuage blanc et son terrible coup de canon

retentit, répété par les échos des coteaux de Sèvres et de Meudon.

... Me voici dans l'avenue de Vincennes. L'avenue est fermée, en arrière

du rempart, par une formidable barricade, bâtie de dalles de pierres

cyclopéennes, et, en avant du rempart, se dresse une enceinte palissadée

formée d'arbres tout entiers, avec l'artichaut menaçant de leurs branches

épointées. La défense est ici sur une proportion gigantesque, et digne de

ce faubourg d'émeute, de ce faubourg Saint-Antoine qui semble avoir mêlé

le génie militaire au génie de la guerre des rues.

Passé le rempart, passé l'enceinte palissadée, on marche entre des troncs

d'arbres, rognés à ras de terre, qui étaient les beaux arbres ombreux de

l'avenue, et à droite et à gauche s'étend un immense vide, où les maisons

démolies ont laissé, dans l'herbe vilainement verte, une tache blanche que

surmonte quelques gravats.

Puis les maisons recommencent, des maisons fermées. Une seule est ouverte,

la maison d'un forgeron, dont le bruit du marteau est l'unique vie de

l'avenue silencieuse... Tout à coup au loin une masse noire et un

roulement sourd. Portée sur les épaules de huit gardes nationaux, s'avance

une bière, sur laquelle est posé un képi de garde national; un tambour la

précède, et de minute en minute, fait résonner sur la caisse voilée de

crêpe, le glas funèbre.

Pauvre Bois de Vincennes avec ses arbres coupés, ses chalets, dont on a

enlevé les portes et les fenêtres, un peuple de pauvresses le remplit,

armées de hachettes, faisant des ételles qu'elles traînent sur des

brouettes et de petits chariots. Et l'on rencontre des _rouleuses_ qui

balayent les sentiers perdus, d'une jupe lâche, qu'en remontant, à tout

moment, leur main montre attachée, sous le casaquin, par une ceinture

rouge. Et comme antithèse à ces amoureuses de grand chemin, deux

charmantes femmes assises par terre, à côté d'un élégant officier, jouant

avec la marquise de l'une d'elles.

En montant dans l'omnibus de Paris, une jeune fille vient prendre place à

côté de moi, elle tient sur son épaule un panache d'argentéa, et remporte

entre deux crachoirs, liés avec une ficelle,--c'est elle qui nous le

dit,--les dernières fraises de son jardinet de Nogent.

Ce soir, une voix dans l'ombre m'appelle. C'est Pouthier (l'Anatole de

MANETTE SALOMON) que je n'ai pas vu depuis bien des mois. Nous entrons

dans un café, pour parler de mon frère, dont il a appris la mort en

province. Il est toujours aussi misérable, et le pauvre diable sollicite

son admission dans la garde nationale, pour gagner 30 sous par jour.

* * * * *

_Samedi 8 octobre_.--Dans les rues, on rencontre, avec une croix rouge sur

le cœur, de grasses lorettes hors d'âge, qui se préparent, toutes éjouies,

à tripoter des blessés avec des mains sensuelles, et à ramasser de

l'amour parmi les amputations.

Journal des Goncourt (Deuxième série, premier volume) Mémoires de la vie littéraire · 第 3 / 20 段