vareuse, en bourgeron, avec au-dessus de leurs têtes, des chants qui n'ont
plus rien de la note gamine ou crapuleuse de ces jours derniers, mais où
semble aujourd'hui se recueillir le dévouement, et où paraît monter
l'enthousiasme de cœurs héroïques.
Tout à coup, dans le bruit des tambours, un grand silence ému, des regards
d'homme se rencontrant, comme dans un serment de mourir, puis de cet
enthousiasme concentré sort un grand cri, un cri du fond de la poitrine,
qui salue avec: Vive la France! Vive la République! Vive Trochu! le galop
rapide du général et de son escorte.
Le défilé commence de cette garde nationale, aux fusils fleuris de dahlias,
de roses, de floquets de rubans rouges, défilé interminable, où le chant
d'une Marseillaise, plutôt murmuré que crié, laisse au loin derrière la
marche lente des hommes, comme les ondes sonores et pieuses d'une mâle
prière.
Et à voir dans les rangs, ces redingotes, côte à côte, avec les blouses,
ces barbes grises mêlées aux mentons imberbes, à voir ces pères, dont
quelques-uns tiennent par la main leurs petites filles, glissées dans les
rangs, à voir ces hommes du peuple et ces bourgeois faits soudainement
soldats, et prêts à mourir ensemble, on se demande s'il ne se fera pas un
de ces miracles qui viennent en aide aux nations qui ont la foi.
Je monte à Montmartre, au MOULIN DE LA GALETTE, et aux pieds du
pittoresque moulin, enguirlandé de lierre courant au travers des têtes
antiques de plâtre, je trouve la curiosité de Paris qui se repaît de la
batterie de marine, installée dans le sable jaune.
Des hommes, des femmes regardent au loin les grandes fumées blanches,
s'élevant du vert des forêts de Bondy, de Montmorency, et au milieu
desquelles un village qui brûle, flambe comme le feu d'une cheminée de
forge. Pendant que je regarde au loin, une vieille femme qui a conservé un
accent de province, me dit: «Est-il possible qu'on brûle tout ça!» On sent
chez cette vieille femme un sentiment manquant absolument à la population
féminine parisienne m'entourant: l'attachement à la nature, aux arbres, à
tout ce qui a été son berceau.
Je pousse jusqu'à La Chapelle. Sur les sales coloriages des maisons du
faubourg Saint-Denis, ce ne sont que des fusils déposés contre les murs;
sous les voûtes moisies et rustiques des grandes portes cochères, ce ne
sont encore que des fusils. Tout le monde qui mange ou boit à la porte des
cabarets, a un fusil entre les jambes. Des ouvriers, le tablier de cuir au
ventre, font jouer devant leurs femmes la batterie d'une tabatière,
pendant que, par la petite porte de la mairie, jaillit un flot de
populaire en blouse, brandissant des fusils.
Sur la chaussée se presse et se hâte la fin des déménagements
retardataires, que traîne dans des voitures à bras le mâle attelé, que
pousse par derrière la femelle. Au milieu s'élèvent d'immenses chariots,
avec les tonneaux en avant, les paniers à volaille au milieu, et à
l'arrière la literie et les matelas sous une couverture tendue, où sont
pelotonnés les femmes et les enfants.
Puis c'est la rentrée verte de tout ce que les champs maraîchers ne
doivent pas garder pour l'ennemi: des charrettes de choux, des charrettes
de potirons, des charrettes de poireaux, marchant lentement sous un ciel
gris, traversé d'un grand zigzag orange; et sur les trottoirs, et entre
les roues des voitures, toute une population de déménageurs et de
déménageuses, portant suspendus à leurs personnes les dépouilles du champ
ou les baroques débris du logis hors barrière. Je remarque une toute
petite fille ayant une paire de bottes à l'écuyère accrochée par une
ficelle à une épaule, et portant, de sa main libre, un vieux baromètre
doré.
Le soir, je retourne à Montmartre. Je grimpe par ces montées et ces
escaliers de ville arabe; par ces rues étranges, et que la nuit fait
presque fantastiques. Cet incendie, ces cieux réverbérés, cet horizon de
flammes, tout ce que l'imagination attendait de cet incendie des forêts,
tout ce que cherche, à voir, près de l'abreuvoir, la foule piétinante dans
l'ombre; rien, rien qu'une ligne qui semble fermer la vue avec un mauvais
cordon de réverbères mi-éteints.
* * * * *
_15 septembre_.--Rue de Vannes, et dans tout le quartier haillonneux,
marmiteux, marmailleux, aux portes des allées, des conciliabules de femmes
coléreuses ou dolentes, s'entretenant de l'appel fait par toutes les
mairies aux hommes libres.
Devant une maison en construction, les maçons rentrent les plâtras, en
disant que demain ils ne travailleront plus.
Le palais du Sénat, les portes grandes ouvertes, montre aux yeux de qui y
pénètre, son raide et solennel mobilier rouge au bois blanc et or,
semblable à une salle de spectacle du premier Empire, retrouvé dans le
vide d'un palais abandonné, après une représentation de Talma.
Sous les galeries du Luxembourg, bourdonne l'impatience des étudiants,
attendant les journaux du soir.
Sur les boulevards extérieurs, la rencontre des mobiles, revenant avec des
souliers jaunes et les couvertures de la distribution, et des deux côtés,
entre des murs de planches, le parquage de grands bœufs étonnés.
Sur le chemin qui passe derrière le Marché aux chevaux, des blouses lisent
le journal au gaz des réverbères, et le gaz des arrière-boutiques des
marchands de vin, montre les consommateurs faisant l'exercice, commandés
par le gros homme du comptoir.
Chez Burty, un jeune journaliste raconte qu'il vient de voir vendre, rue
de Turenne, des lapins au boisseau, et bientôt se met joliment et
spirituellement à blaguer l'héroïsme à venir,--et lui, qui est tout prêt à
se faire tuer,--à blaguer même le patriotisme de ses propres articles.
La blague, toujours la blague! c'est de cela que nous mourrons, plus que
de toute chose, et je suis flatté d'avoir été le premier à l'écrire.
* * * * *
_Vendredi 16 septembre_.--Aujourd'hui je m'amuse à faire le tour de Paris
par le chemin de fer de ceinture.
C'est un curieux spectacle que celui de cette vision, rapide comme la
vapeur, saisissant, au sortir de la nuit d'un tunnel, des lignes de tentes
blanches, des chemins creux où passent des canons, des berges de fleuves
aux petits parapets crénelés d'hier, des _débits_ avec leurs tables et
leurs verres sous le ciel, et dont les cantinières improvisées, se sont
cousu des galons au bas de leurs caracos et de leurs jupes: vision, à tout
moment, interrompue et barrée par l'obstacle d'un haut talus, au bout
duquel se retrouve l'éternel horizon du rempart jaune, surmonté de petites
silhouettes de gardes nationaux. Partout la guerre... Et à chaque instant
les plus charmants motifs pour la peinture. Ici, dans une cépée d'arbres,
un atelier de gabions et de fascines, et la note bleue des blouses dans
l'abatis lilas et vert des arbres; là, accrochée à un petit monticule,
entre des troncs d'arbres, l'installation presque aérienne de la cuisine
et des lits à la Robinson, de soldats du génie.
A la station de Bel-Air, grande émotion. Les employés, avec des gestes
fiévreux, me racontent qu'on vient d'arrêter le maréchal Vaillant, qui
indiquait à un Prussien les endroits faibles des fortifications, et
s'indignent qu'on n'ait pas fusillé le traître sur place. Toujours Pitt
et Cobourg! Dans les grands dangers, la bêtise augmente d'une manière
formidable.
Je descends au boulevard d'Ornano. Il passe au même instant, armé de
pelles et précédé de clairons, un bataillon de marine, qui, dans un
instant, a pris possession de la caserne des douaniers, et j'ai le plaisir
de voir, à toutes les fenêtres, les intrépides figures, à la gaîté grave,
aux yeux de la couleur d'une vague dans du soleil.
* * * * *
_Samedi 17 septembre_.--A Boulogne, il n'y a plus d'ouvert que le
charcutier, le marchand de vin, le coiffeur. Dans le village abandonné,
des voitures de déménagement stationnent, sans chevaux, devant des matelas
et des objets de literie jetés sur le trottoir, et çà et là, quelques
vieilles femmes assises au soleil, devant la porte d'une allée obscure
s'obstinent à rester, à vouloir mourir, là où elles ont vécu. Dans les
ruelles latérales, désertes et inanimées, les pigeons piétinent le pavé,
sur lequel aucun vivant ne les dérange. Et en cette absence de vie humaine,
les fleurs éclatantes et les coins de jardins fleuris et tout gais sous
le soleil, font un contraste étrange.
La route jusqu'à Saint-Cloud continue entre la rangée des maisons aux
persiennes fermées, aux boutiques closes, intriguant l'œil du promeneur,
par la multitude de choses perdues, dans la précipitation de la rentrée à
Paris, et semées sur le pavé. Un petit chausson d'un enfant, chausson tout
neuf, me raconte toute une histoire.
Saint-Cloud, avec ses étages de maisons dans la verdure, sous le
rayonnement du plus beau jour, fait peur avec son silence: on dirait une
ville morte, sous l'azur implacable d'un beau ciel de choléra.
Sur la place, d'ordinaire si peuplée, quelques rares passants, et au plus
loin, dans le fin fond des rues, deux ou trois groupes s'entretenant avec
des gestes désolés. Les pierres ont, aujourd'hui, ici, comme le
recueillement humain des grandes catastrophes.
Dans le parc, le reste de la paille jaune, qui a servi de litière aux
chevaux, pourrit autour des grosses pierres, noircies par les feux de la
cuisine en plein air des soldats. Des enfants sont en train de casser la
barrière verte de la machine à se faire peser, dont les fauteuils ont été
enlevés.
Deux ou trois femmes, restées dans les boutiques de la grande allée,
frissonnent aux coups de canon de l'exercice. Une d'elles, au visage jeune,
aux cheveux gris, aux yeux rouges de larmes, m'interpelle, poussée par
l'expansion bavarde du chagrin chez la femme: «N'est-ce pas que c'est
triste, monsieur, moi, j'ai un fils blessé et prisonnier à Dantzig... Il
m'écrit qu'il est bien mal, qu'il fait froid là, comme au cœur de
l'hiver... Je lui ai envoyé 40 francs, il ne les a pas reçus... Je ne puis
lui en envoyer, je n'ai plus rien... Mon mari part ce soir... et j'ai une
fille qui est toujours malade.»
Je m'enfonce un peu dans le parc: personne, sauf un zouave qui se lave
mélancoliquement les pieds, au milieu des gigantesques grenouilles de
pierre de la cascade, et dans le lointain le passage de voyous, armés de
fusils et de pistolets, partant braconner, et dont j'entends bientôt les
coups de feu.
Sur le boulevard des Italiens, dans la fermeture de tous les magasins, à
l'exception des deux boutiques de l'armurier Marquis, et de l'arquebusier,
son voisin, il fait presque nuit noire. Dans cette obscurité, quelques
promeneurs vaguent à petits pas, avec des regards ennuyés qui s'arrêtent,
un moment, sur les nouvelles industries en plein air du jour: les
marchands de cannes à épée, les marchands de gourdes, les marchands de
plastrons de cuir à l'épreuve de la baïonnette. Sur une petite table,
un juif vend des numéros de képis, et des aiguilles à nettoyer les
chassepots.
Il y a toujours l'éternel rassemblement au coin de la rue Drouot, et dans
le foyer de lumière que fait le gaz des cafés à l'entrée du passage
Jouffroy, au-dessus des képis qui coiffent toutes les têtes, se balancent
à une ficelle, tendue entre deux arbres, des caricatures bêtes contre
l'Empereur et l'Impératrice.
* * * * *
_Dimanche 18 septembre_.--Pélagie n'a trouvé ce matin, chez les boulangers
d'Auteuil, qu'un sou de pain.
* * * * *
_Lundi 19 septembre_.--Le canon tonne toute la matinée. Je suis à onze
heures à la porte du Point-du-Jour. Sous le pont du chemin de fer,
suspendues à des saillies de la muraille crénelée qui n'est pas terminée,
montées sur des tas de plâtre et de moellons, grimpées sur des échelles,
des femmes écoutent anxieuses, du côté du pont de Sèvres, pendant que
défilent, sous elles, des bataillons qui vont au feu, et s'ouvrent
difficilement un passage dans la rentrée des derniers habitants _extra
muros_, poussant devant eux leurs brouettes chargées,--mêlés qu'ils sont à
des bandes de fuyards.
On interroge ces hommes, où il y a des lignards du 46e ayant de la boue
jusqu'aux genoux, et quatre ou cinq zouaves, dont l'un a une égratignure à
la figure: ces hommes qui semblent chercher à jeter le découragement, avec
leurs paroles, leurs têtes épouvantées, leurs mines de lâches.
En dépit de cet aspect de retraite, de débandade, de panique, les mobiles,
qui attendent des ordres, et sont dans le désarroi de corps non commandés,
sont un peu pâles, mais avec un air de décision.
En ce moment défile, avec la tenue martiale de vieilles troupes, un
bataillon de garde municipale, dont un officier, en tournant le pont, et
apercevant le zouave à l'égratignure, crie à la foule: «Qu'on arrête ce
zouave, ils se sont sauvés ce matin!» et bientôt je vois le zouave arrêté
et ramené au feu.
Rentre un bataillon de mobiles, dont un moblot a une épaule prussienne au
bout de sa baïonnette.
Puis, c'est une tapissière, où il y a trois zouaves blessés, et dont on ne
voit passer que le haut des trois fusils, et des têtes jaunes sous des
calottes rouges.
Les mobiles s'agitent autour de moi, fiévreux, impatients, demandant à
aller au feu, chantant la Marseillaise, et commencent un feu roulant avec
leurs cartouches à balles qu'ils essayent.
Je retourne au Point-du-Jour, au moment où rentre un petit peloton de
zouaves. Ils disent que c'est tout ce qui reste du corps de deux mille
hommes dont ils faisaient partie. Ils racontent que les Prussiens sont au
nombre de cent mille dans le bois de Meudon, que le corps de Vinoy a été
dispersé comme les _grains de plomb_ d'un coup de fusil... On sent dans
ces récits la démence de la peur, les hallucinations de la panique.
... Un joli tableautin, à la porte de Neuilly. Dans l'encombrement des
voitures et des déménagements, une brouette arrêtée, dont le brouetteur
reprend haleine. Sur la brouette un sommier élastique, en travers, de
chaque côté, un accumulis de chaises, et au milieu, tout de son long
innocemment étalée sur une couverture piquée, une petite fille déjà
grandelette, la robe relevée au-dessus de ses longs bas, où il y a des
jambes de biche,--dormant fatiguée et sereine, la bouche aux petits dents
blanches, ouverte dans un sourire.
... Encore un peloton de zouaves près de la Madeleine. L'un d'eux, riant
d'un rire nerveux, me dit qu'il «n'y a pas eu bataille... que ç'a été de
suite un _sauve qui peut_... qu'il n'a pas tiré une cartouche». Je suis
frappé par le regard de ces hommes: le regard du fuyard est diffus,
trouble, glauque, il ne s'arrête, ne se fixe sur rien.
Sur la place Vendôme, près de l'état-major de la place, où l'on amène, à
tout moment, des gens quelconques, que l'on accuse d'être des espions, je
rencontre, dans la foule, Pierre Gavarni, qui est capitaine d'état-major
de la garde nationale. Nous allons dîner ensemble, et à table il me confie
que depuis les premières défaites--il a été à Metz et à Chalons, comme
secrétaire de Ferri-Pisani--il est frappé de l'agitation dans le vide de
tout le monde, du manque d'attention du cerveau français, au sujet de ses
plus grands intérêts. Voilà plusieurs fois qu'il va chercher, sans pouvoir
l'obtenir, un état des fusils du Mont-Valérien.
Ce soir, sur les boulevards, la foule des jours mauvais, une foule agitée,
houleuse, cherchant du désordre et des victimes, et d'où sort, à tout
moment, le cri: «Arrêtez-le!» et aussitôt sur la piste d'un pauvre diable
se sauvant, la ruée brutale d'un groupe d'hommes qui se précipite à
travers les promeneurs, avec des violences prêtes à le déchirer.
* * * * *
_Mardi 20 septembre_.--Je descends à Batignolles, et au milieu des
boutiques, pleines de produits et de choses de commerces bizarres, mon
œil s'arrête sur une boutique aux volets fermés, et à la porte ouverte,
sur laquelle il y a écrit, en grosses lettres: AMBULANCE, entre deux croix
rouges.
Dans l'intérieur de la boutique, un homme range des bandes sur une petite
table, et aux pieds des lits, des femmes font de la charpie. Cet homme,
ces femmes, ces lits vides, attendant l'amputation, la mort, enfin cette
mise en scène et cette répétition des choses douloureuses qui vont se
passer demain, dans ce local, cela frappe plus que s'il y avait des
blessés dans ces lits.
Me voilà devant sa tombe. Il y a aujourd'hui trois mois, trois mois qu'il
est mort. Accoudé sur la grille, pendant que je m'enfonce dans le passé à
deux, déjà si lointain, pendant qu'en toussant, je pense que cette
bronchite dont je souffre, pourrait bien nous faire retrouver assez vite,
l'entretien de ma pensée avec ce qui reste de lui sous la pierre est, à
chaque minute, interrompu et dérangé par les commandements de l'exercice,
fait tout autour du cimetière par la mobile.
Nous sommes, ce soir, en petit nombre chez Brébant. Il y dîne Saint-Victor,
Charles Blanc, Nefftzer, Charles Edmond. On cause de la lettre de Renan à
Strauss. Saint-Victor nous entretient de la correspondance de l'Empereur,
qu'on va publier, et sur laquelle Mario Proth, le secrétaire de la
commission, lui a donné quelques renseignements. Il existe, à ce qu'il
paraît, une lettre d'un nom connu de l'opposition, qui demande à
l'Empereur de lui payer 100 000 francs de dettes...--«Très bien, dis-je,
si on publie toutes les lettres, et si des connaissances, des relations,
des amitiés, n'exemptent pas les uns du déshonneur, infligé aux
autres!»--«Vous concevez, c'est bien difficile, me répond-on. Il y a déjà
le dossier Bazaine, qu'a fait enlever le parrain des enfants du
maréchal...» Je pense en moi-même à la justice de l'Histoire.
La conversation retombe sur la défense de Paris, et tous les convives
montrent un grand scepticisme à l'endroit de la solidité de la défense,
de l'héroïsme de la mobile, du succès des barricades.
--«Oh! oh! fait la grosse voix raillarde de Nefftzer: de l'héroïsme
patriotique, il y en aura à revendre... Vous ne savez donc pas qu'il y a
des gens qui veulent faire sauter Paris, j'en connais un, je vous en
préviens, oui, un rédacteur du RÉVEIL doit faire sauter Paris avec
soixante tonneaux de pétrole... Il dit que cela suffit.»
Et l'ironie de Nefftzer gagnant la table, prise comme d'un besoin de se
soulager dans des paroles amères, blasphématrices, quelqu'un jette: «Tiens,
si on brûle Paris, faudra le rebâtir en chalets... en chalets... le Paris
d'Haussmann.»
Oui, répond en chœur la table: «Nous allons être forcés de nous faire
sages, sérieux, raisonnables... L'Opéra, il est urgent de lui chercher une
autre destination, il n'est plus en rapport avec nos moyens, nous n'allons
plus être assez riches pour nous payer des ténors... nous aurons un Opéra,
comme en ont les sous-préfectures... Oui, oui, nous allons être condamnés
à devenir un peuple vertueux!»
Nous ne croyions pas si bien dire, lorsque montent à nos fenêtres des
clameurs menaçantes, avec le cri: «A bas le lupanar! Éteignez le gaz!» Et
nous sommes forcés de faire éteindre les lustres, dans les vociférations
d'un _populo_, qui, sous le prétexte qu'il a vu une lorette dans un
cabinet, prend un plaisir de basse envie et d'émeute jalouse, à empêcher
les bourgeois de dîner, tandis que, lui, il garde ouverts, ses b... et ses
guinguettes.
* * * * *
_Mercredi 21 septembre_.--Aujourd'hui, anniversaire de la proclamation de
la République, une manifestation de vieux voyous et de jeunes titis,
portant devant eux une grande toile, sur laquelle est peinte une figure de
la Liberté, transpercée de la lumière des torches qu'ils portent derrière
la toile--un vrai transparent de l'Ambigu qui vous dégoûte de la liberté
et de ce peuple de cabotins.
* * * * *
_Jeudi 22 septembre_.--Sur les hauteurs du Trocadéro; dans l'air ventilant,
et tout sonore de l'incessant tambourinement du Champ-de-Mars, des
groupes de curieux, au milieu desquels des Anglais corrects, l'étui des
courses au dos, tiennent avec des gants glacés, d'énormes jumelles. On
voit des jeunes filles, d'une main maigrelette, soulevant avec de jolies
maladresses une longue lunette d'approche, tandis qu'elles se bouchent
enfantinement un œil, de l'autre main. De distance en distance, les
télescopes, qui, pendant la paix, regardent le soleil et la lune, sont
braqués sur Vanves, Issy, Meudon, et au milieu des curieux, pyramide sur
une petite échelle, un mobile, le fusil au dos, et l'œil au verre
grossissant. L'horizon n'est que brouillard et poussière, avec quelques
fumées blanches, qu'on suppose des fumées de coups de canon.
En arrière des lorgnettes et des télescopes, éclate la bruyance de
garçonnets de quatorze ans, formés en compagnies, et portant, comme
drapeaux, des planchettes fixées sur de longues lattes, où se trouve
écrit: «_Aides d'ambulance, Aides de génie, Aides pompiers_: bataillons de
gavroches, qui, la cigarette au coin de la bouche, s'improvisent acteurs
de la révolution dans du tapage, et quelque chose qui ressemble à une
émeute de momaques. Il y a là des frimousses de toutes sortes et des
blouses de toutes couleurs, au milieu desquelles sont embrigadés de pâles
enfants de troupe, et de roses petits mitrons, à la toque blanche.
Ce soir, en descendant du chemin de fer, tous les voyageurs d'Auteuil
regardent, avec un certain sérieux, l'espèce d'armoire blindée, dans
laquelle se tiennent à partir d'aujourd'hui les chauffeurs.
* * * * *
_Vendredi 23 septembre_.--Pélagie se vante de n'avoir aucune peur, déclare
que cela lui semble de la guerre pour rire. En effet, la terrible
canonnade de ce matin, ce n'est guère, comme elle le disait, que le bruit
de tapis qu'on secoue. Mais attendons.
Au Palais de l'Industrie, un cercle de femmes et d'hommes, rangés autour
de la petite porte de gauche, attendant, dans l'attente d'un cœur serré,
les voitures qui doivent ramener les blessés.
Toujours sur le pavé de la place Vendôme, en face de l'Etat-major de la
place, des groupes expectants, agités par tout ce qui y vient, tout ce qui
y entre; tout ce qu'on y amène, tout ce qui en sort. J'en vois sortir,
entre deux mobiles, un homme pâle, à casquette blanche. On me dit que
c'est un maraudeur, qu'on fusillera demain. Dans les vivats de la foule,
j'y vois entrer un vieux curé, gaillardement en selle sur un cheval, qu'on
reconnaît pour un cheval prussien. Les grandes bottes montant aux cuisses,
le brassard à la croix rouge au bras, il apporte, à franc étrier, des
renseignements sur le combat, dont il sort.
C'est terrible pour le détraquage de la machine, ces hauts et ces bas de
l'espérance; c'est mortel, ces illusions que les plus sceptiques acceptent
au contact de la foule, à toutes les fausses bonnes nouvelles volant sur
toutes les bouches, à la contagion du _gobage_ des multitudes
crédules:--illusions que détruit tout d'un coup la rédaction sèche du
rapport officiel.
Et toujours la porte des cafés que l'on pousse, et toujours le tapage des
conversations rieuses, et toujours la vie insouciante de la capitale,
subsistant avec toute l'horreur de la guerre à la cantonade.
* * * * *
_Samedi 24 septembre_.--Dans la capitale du manger frais et des primeurs,
il est vraiment ironique de voir les Parisiens se consulter devant les
boîtes de fer-blanc des marchands de comestible et des épiciers
cosmopolites. Enfin ils se décident à entrer, et sortent, emportant sous
le bras, le BOILLED MUTTON ou le BOILLED BEEF, etc., toutes les conserves
possibles et impossibles de viandes, de légumes, de choses qu'on n'aurait
jamais pensé devoir devenir la nourriture du Paris riche.
Les industries sont toutes transformées; des vareuses et des tuniques de
gardes nationaux remplissent la devanture des magasins de blanc; des
plastrons Disderi sont étalés au milieu des fleurs exotiques; et par les
soupiraux des sous-sols, l'on entend le martèlement du fer, et à travers
les barreaux s'aperçoivent des ouvriers qui forgent des cuirasses.
La carte des restaurants se reserre. On a mangé les dernières huîtres hier,
et il n'y a plus en fait de poisson que de l'anguille et des goujons.