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JOURNAL DES GONCOURT
--MÉMOIRES DE LA VIE LITTÉRAIRE--
DEUXIÈME SÉRIE
PREMIER VOLUME
1870-1871
PARIS, BIBLIOTHÈQUE CHARPENTIER, 11, RUE DE GRENELLE.
SIXIÈME MILLE
1890
* * * * *
PRÉFACE
La vérité, que personne ne veut ou n'ose dire, je cherche, de mon vivant,
à la dire un rien, en attendant que, vingt ans après ma mort, ce journal
la dise tout entière.
Voici donc un premier volume d'une seconde série du JOURNAL DES GONCOURT
(1870-1890) racontant le Siège et la Commune. Il sera suivi, si Dieu me
prête vie, de deux autres.
EDMOND DE GONCOURT.
Auteuil, juin 1890.
JOURNAL DES GONCOURT
ANNÉE 1870
_Dimanche 26 juin_[1].--Bar-sur-Seine. Les endroits, où il y a de ma
vie d'autrefois, ne me parlent plus, ne me disent plus rien de neuf
aujourd'hui,--ils ne font que me faire ressouvenir.
[Note 1: Mon frère était mort à Auteuil, le 20 juin.]
Dans cette maison, où nous avons été toujours deux, par moments, je me
surprends à penser à lui, ainsi que s'il était vivant, ou du moins
j'oublie qu'il est mort; et il y a certains coups de sonnette, qui me
remuent sur ma chaise, comme si la sonnette était agitée par les retours
hâtés de Jules, jetant, dès la porte, à la domestique: «Où est Edmond?»
* * * * *
_Jeudi 30 juin_.--Je suis si malheureux, qu'il y a comme une émotion de la
sensibilité de la femme autour de moi. L'aimable lettre que celle de
Mme***... et l'ineffable tendresse qu'elle m'apporte à travers la personne
de Jésus-Christ.
J'ai un souvenir que je ne peux chasser. J'avais un moment imaginé de le
faire jouer au billard. Je voulais le distraire, et ne faisais que le
supplicier. Un jour, où la souffrance sans doute l'empêchait de
s'appliquer, et qu'il ne faisait que _queuter_, je lui donnai un petit
coup de queue sur les doigts: «Comme tu es brutal avec moi!» me dit-il.
Oh! la note à la fois douce et triste de ce reproche, je l'ai toujours
dans l'oreille.
* * * * *
_3 juillet_.--Un récit de guerre. Le capitaine de vaisseau Bourbonne
contait, hier, que dans une batterie de Sébastopol, un canon ayant une
roue qui tournait mal, par suite du recul de la pièce à chaque tir, il
avait commandé à un soldat de marine qui desservait la pièce, de graisser
la roue. Il n'y avait pas de graisse là, il fallait en aller chercher. Le
soldat de marine, sans dire un mot, s'empara d'une hache, fendit le crâne
d'un mort encore chaud, prit sa cervelle dans ses mains, et plaqua
simplement la cervelle du mort sur le moyeu de la roue.
* * * * *
_10 juillet_.--Nous allons à Juilly pour une adjudication, et nous dînons
chez le curé.
Un logis de curé joliment documentaire.
Une petite cour resserrée par un bûcher, aux bûches disparaissant sous les
porte-bougies et les dais en feuilles de chêne artificielles, qui servent
aux grandes cérémonies de l'église. Une salle à manger, où se voient la
lithographie de l'Assomption de Murillo, des vases à fleurs, tout cassés,
vieux rebuts de l'autel, une cafetière en plaqué, don des paroissiens. Un
cabinet de travail, entouré de planches peintes en noir, chargées de
_gradus_ de collège, de livres de théologie poudreux, avec, sur une chaise,
un tableau de mathématique, avec, au mur, une chronologie: une grande
image, où du sein d'une femme sort un arbre, dont les rameaux portent, au
milieu de guirlandes de lauriers, les médaillons des rois de France,--le
tout encadré dans une bande d'étoffe à losanges rouges et blancs.
La chambre à coucher a des rideaux de cotonnade jaune, d'affreux rideaux
_œillet d'Inde_. Il se trouve dans un coin un orgue mélodium; une
lithographie coloriée de la «Vierge à la chaise» remplace la glace; sur
une table est posée la calotte du curé, entre des petits morceaux de
papier bleu, des étoiles d'argent, des paquets de ficelle rose, et sur la
table de nuit, sont ouverts les CHANTS DE MARIE avec la musique de l'abbé
Lambilotte.
Un pauvre logis qui sent la misère, la sainteté, l'humidité, la maladie,
et dont toute la joie est le bondissement mêlé au jappement d'un chien, de
la race des chiens de conducteur de diligence, baptisé _Paturot_ par le
curé.
Là dedans, tombe gras et fleuri, le sénateur Maupas, en jaquette à petites
raies bleues, culotté de blanc, guêtré de ventre de biche, un vrai
sénateur d'opéra-comique, qui a l'amabilité de pacotille des gens
officiels de tous les gouvernements.
* * * * *
_14 juillet_.--J'ai mis en vente la maison où il est mort, et dans
laquelle je ne veux pas rentrer. Aujourd'hui j'ai reçu de très convenables
propositions de location pour six ans. Eh bien! c'est illogique et
déraisonnable, ces propositions me jettent dans une profonde tristesse.
Oui, cette maison, où j'ai tant souffert, j'y suis attaché par un lien que
je ne soupçonnais pas.
* * * * *
_18 juillet_.--Je ne suis pas malade, mais mon corps ne veut ni marcher ni
agir, il a horreur de tout mouvement, et serait heureux d'une immobilité
de fakir; avec cela, j'éprouve à l'état continu, au creux de l'estomac, ce
sentiment nerveux du vide que donnent les profondes émotions, et que fait
plus douloureux encore l'anxiété de cette grande guerre qui va s'ouvrir.
* * * * *
_Samedi 23 juillet_.--Je voudrais rêver de lui; ma pensée, toute la
journée occupée de lui, l'espère la nuit, appelle, sollicite sa douce
résurrection dans la trompeuse réalité du songe. Mais, j'ai beau l'évoquer,
les nuits sont vides de lui, de son souvenir, de son image.
Je n'ai de cœur à rien, de courage à rien. Mon jeune cousin Labille, que
dans son enfance sa destination à la marine a fait familièrement appeler
_Marin_, voulait m'entraîner avec lui à la frontière; j'ai hésité... J'ai
pu louer ma maison, je ne me suis pas décidé... La force qui fait prendre
une résolution, je ne l'ai plus.
* * * * *
_27 juillet_.--J'ai rêvé cette nuit de Jules, pour la première fois. Il
était comme je le suis, en grand deuil de lui--et il était avec moi. Nous
marchions dans une rue, ayant une vague ressemblance avec la rue Richelieu,
et j'avais le sentiment que nous portions une pièce chez un directeur de
théâtre quelconque. En chemin, nous rencontrions des amis, parmi lesquels
se trouvait Théophile Gautier. Le premier mouvement des uns et des autres
était de venir me faire un compliment de condoléance, tout à coup
interrompu par la vue inattendue de mon frère, qui, selon son habitude,
marchait dans mon rêve, derrière moi... Et j'étais dans un doute déchirant,
entre la certitude de sa vie, affirmée par sa présence à côté de moi, et
la certitude de sa mort, que me rappelait, dans le moment, le souvenir
très net de lettres de faire part de son décès, encore étalées sur le
billard.
Il est ici une ruelle qui n'a pas plus de deux pieds de largeur. Dans
cette ruelle se rencontre une mauvaise petite maison. Cette maison a une
fenêtre sans rideaux, où, à travers la vitre, on voit une tête d'Antinoüs
en plâtre, et un chandelier représentant un gendarme en carton-pierre
colorié, avec une chandelle fichée dans la tête.
Sur la porte un morceau de papier porte, écrit à la main: _Pour les petits
voyageurs_ MADAME BONDIEU.
* * * * *
_30 juillet_.--Dans cette ville, dans cette maison, où depuis vingt-deux
ans, nous venions tous les ans, tous les deux, chaque pas remue du passé
qui fait lever des souvenirs.
Ç'a été notre refuge après la mort de notre mère, notre refuge après la
mort de la vieille Rose, ç'a été le lieu de nos vacances de chaque été,
après le travail de l'hiver, après le volume publié au printemps. Dans les
sentiers odorants de lavande, côtoyant la Seine, sur les _rapides_ de la
rivière, franchis avec les grandes perches, nous composions ensemble les
descriptions de CHARLES DEMAILLY. Dans l'église, nous dessinions ensemble
le vitrail représentant la moyennageuse «Promenade du Bœuf gras». Là,
dans la vinée, est l'endroit où nous avons appris la mort de notre cher
Gavarni. Sur ce lit, qui est resté tel qu'il était, quand Jules couchait à
côté de moi, a été jetée, au grand matin, la lettre de Thierry, qui nous
pressait de revenir, pour mettre HENRIETTE MARÉCHAL en répétition.
Et remontant au bout, tout au bout de ces années, c'est de cette porte que
je nous vois sortir, en blouse blanche, le sac au dos, pour notre voyage
de France, en 1849, lui avec sa mine si jolie, si rose, si imberbe, qu'il
passait, dans les villages que nous traversions, pour une femme que
j'avais enlevée.
* * * * *
_5 août_.--Auteuil. Des journées à aller, à venir dans cette maison, comme
une âme en peine. C'est bien le mot.
* * * * *
_Samedi 6 août_.--Du cabinet des Estampes de la Bibliothèque, je vois des
gens courir dans la rue Vivienne. Instinctivement je repousse le volume
d'images, et dehors aussitôt, je me mets à courir derrière ceux qui
courent.
A la Bourse, du haut en bas, ce ne sont que des têtes nues, chapeau en
l'air, et dans toutes les bouches une formidable Marseillaise, dont les
rafales assourdissantes éteignent à l'intérieur le bourdonnement de la
_corbeille_. Jamais je n'ai vu un enthousiasme pareil. On marche à travers
des hommes pâles d'émotion, des bambins sautillants, des femmes aux gestes
grisés. Capoul chante cette Marseillaise sur le haut d'un omnibus, place
de la Bourse, et sur le boulevard, Marie Sasse la chante debout dans sa
voiture, sa voiture presque soulevée par le délire d'un peuple.
Mais la dépêche qui annonce la défaite du prince de Prusse, et la prise de
25000 prisonniers, cette dépêche, dit-on, affichée dans l'intérieur de la
Bourse, cette dépêche, que me déclarent avoir lue des gens, au milieu
desquels je la cherche dans l'intérieur, cette dépêche que--dans une
étrange hallucination--des gens croient voir, en me faisant d'un doigt
indicateur: «Tenez, la voilà, là!»... et me montrant au fond un mur où il
n'y a rien,--cette affiche, je ne peux la découvrir, la cherchant et la
recherchant dans tous les coins de la Bourse.
* * * * *
_Dimanche 7 août_.--Un silence effrayant sur le boulevard. Pas une voiture
qui roule, dans la villa pas un cri qui annonce de la joie d'enfant, et à
l'horizon un Paris, où le bruit semble mort.
* * * * *
_Lundi 8 août_.--Je sens moins ma solitude, en ces grandes foules
émotionnées, et je m'y traîne toute la journée, fatigué à ne plus pouvoir
aller, mais marchant toujours mécaniquement.
* * * * *
_Mercredi 10 août_.--Toute la journée, je vis dans la douloureuse émotion
de la grande bataille, qui va décider des destinées de la France.
* * * * *
_Dimanche 14 août_.--Triste de la mort de mon frère, triste du sort de la
patrie, je ne puis tenir chez moi, j'ai besoin de dîner dans une maison
amie, et je vais un peu à l'aventure, demander à dîner chez Charles Edmond.
Je trouve dans la maison de Bellevue, prêts à se mettre à table, Berthelot
et Nubar Pacha, un Européen, auquel le long séjour en Égypte a donné comme
une conformation de tête orientale, et dans le masque fin et diplomatique
duquel le rire montre quelquefois les dents blanches d'un sauvage. On
cause de nos revers, et Berthelot, que notre humiliation vis-à-vis de
l'Europe a rendu malade et éloquent, véritablement éloquent, parle,
avec une voix éteinte, de l'impéritie générale, du favoritisme, de la
diminution des hommes par le pouvoir personnel.
Nubar Pacha, lui, nous entretient de l'impitoyabilité du gouvernement avec
les faibles. Il dit les larmes, les vraies larmes qu'il a versées à
trente-neuf ans, à la suite d'une entrevue avec notre ministre des
Affaires étrangères, à propos des exigences de la France, exigences,
affirme-t-il, qui ont fait toute la dette de l'Egypte.
Puis il interroge Berthelot sur la race égyptienne, et il lui demande de
quelle malédiction elle est frappée? Pourquoi elle n'est pas perfectible?
Pourquoi les fils de fellahs sont inférieurs aux fellahs? Pourquoi le
jeune Égyptien, qui apprend avec plus de rapidité que le jeune Européen,
est arrêté, à quatorze ans, dans son développement intellectuel? Pourquoi,
dans tous les Égyptiens de talent qu'il a étudiés de près, depuis le
gouvernement de Mehemet-Ali, il a toujours remarqué chez eux, l'absence de
l'_esprit juste_!
En chemin, dans le galop de sa rapide voiture, courant chercher à Paris
des nouvelles, des renseignements, Nubar me raconte qu'en Abyssinie, quand
un meurtre a été commis, la famille de l'assassiné passe sept jours et
sept nuits à remplir de malédictions les entours de la maison du
meurtrier. Il est bien rare, ajoute-t-il, que le meurtrier ne finisse pas
misérablement: «Pour moi, c'est le concert de malédictions qui s'est élevé
après le 2 décembre, qui a son effet aujourd'hui!»
* * * * *
_Lundi 15 août_.--Huit heures. A l'heure de la nuit tombante, à l'heure de
la _fumerie_ et de la formation rêveuse des idées, n'avoir plus à côté de
moi, dans la pénombre du crépuscule, sa pensée originale, sa parole si
joliment paradoxale, oui, c'est l'heure où je me sens le plus seul.
* * * * *
_Vendredi 19 août_.--L'émotion de ces huit jours a donné à la population
parisienne la figure d'un malade. On voit sur ces faces jaunes, tiraillées,
crispées, tous les hauts et les bas de l'espérance, par lesquels les
nerfs de Paris ont passé, depuis le 6 août.
Je suis frappé, en lisant les lettres du paysagiste Théodore Rousseau, du
côté sophiste, rhéteur, du côté alambiqué, qu'il y a dans toutes les
grandes intelligences du dessin et de la peinture, à commencer par Gavarni,
à finir par Rousseau.
* * * * *
_21 août_.--Au bois de Boulogne. A voir sous la cognée tomber ces grands
arbres, avec des vacillements de blessés à mort, à voir là, où c'était un
rideau de verdure, ce champ de pieux aigus, luisant blanc, cette herse
sinistre, il vous monte de la haine au cœur pour ces Prussiens, qui sont
cause de ces assassinats de la nature.
Je reviens, tous les soirs, en chemin de fer, avec un vieillard dont je ne
connais pas le nom, un vieillard intelligent et bavard, qui semble avoir
vécu dans tous les mondes, et en posséder la chronique secrète. Il parlait
hier de l'Empereur, et racontait son mariage au compartiment, dans lequel
j'étais. L'anecdote, prétendait-il, lui avait été contée par Morny, qui
disait la tenir de la bouche de l'Empereur. Un jour, l'Empereur demandait
à Mlle de Montijo, avec une certaine insistance, et faisant appel à sa
parole, comme on en appellerait à l'honneur d'un homme, lui demandait si
elle avait jamais eu un attachement sérieux? Mlle de Montijo aurait
répondu: «Je vous tromperais, Sire, si je ne vous avouais pas que mon
cœur a parlé, et même plusieurs fois, mais ce que je puis vous assurer,
c'est que je suis toujours Mlle de Montijo!» Sur cette affirmation,
l'Empereur lui disait: «Eh bien, mademoiselle, vous serez impératrice!»
Saint-Victor me disait ces jours-ci,--et il est tout là:--«Quel temps, où
l'on ne peut plus lire un livre!»
* * * * *
_22 août_.--Je vais voir Théophile Gautier, qui pleure avec moi, la maison
qu'il a arrangée, l'_angulus ridens_ et artistique de sa vieillesse.
Sur les boulevards, tous,--hommes et femmes,--interrogent de l'œil la
figure qui passe, tendent l'oreille à la bouche qui parle, inquiets,
anxieux, effarés.
* * * * *
_Mardi 23 août_.--Je trouve, à la gare du chemin de fer de Saint-Lazare,
un groupe d'une vingtaine de zouaves, débris d'un bataillon qui a donné
sous Mac-Mahon. Rien n'est beau, rien n'a du style, rien n'est sculptural,
rien n'est pictural comme ces éreintés d'une bataille. Ils portent sur eux
une lassitude en rien comparable à aucune lassitude, et leurs uniformes
sont usés, déteints, délavés, ainsi que s'ils avaient bu le soleil et la
pluie d'années entières.
Ce soir, chez Brébant, on se met à la fenêtre, attirés par les
acclamations de la foule sur le passage d'un régiment qui part. Renan s'en
retire vite, avec un mouvement de mépris, et cette parole: «Dans tout cela,
il n'y a pas un homme capable d'un acte de vertu!»
Comment, d'un acte de vertu? lui crie-t-on, ce n'est pas un acte de vertu,
l'acte de dévouement qui fait donner leur vie à ces privés de gloire, à
ces innommés, à ces anonymes de la mort!
* * * * *
_25 août_.--Je regarde cette maison bourrée de livres, de gravures, de
dessins, d'objets d'art, qui feront des trous dans l'histoire de l'art de
l'Ecole française, si tout cela brûle,--et ces choses, mes amours
d'autrefois,--je n'ai pas l'énergique désir de les sauver.
* * * * *
_26 août_.--Au chemin de fer de l'Est. Au milieu de caisses, de paniers,
de paquets de vieux linge, de corbillons, de bouteilles, de matelas,
d'édredons, liés ensemble avec de grosses cordes, maintenant un peu
l'assemblage branlant et dégringolant de toutes ces choses disparates, les
yeux vifs de petits paysans, enfouis, calés, dans les trous et les
interstices. Et devant, avec un chien de chasse sur ses pieds, et une
béquille posée à côté d'elle, une vieille lorraine, en bonnet brun piqué,
qui tire de temps en temps, d'un cabas, le raisin noir de la vigne de
là-bas, qu'elle passe à ses petits-enfants.
* * * * *
_Samedi 27 août_.--Zola vient déjeuner chez moi.
Il m'entretient d'une série de romans qu'il veut faire, d'une épopée en
dix volumes, de l'histoire naturelle et sociale d'une famille, qu'il a
l'ambition de tenter, avec l'exposition des tempéraments, des caractères,
des vices, des vertus, développés par les milieux, et différenciés, comme
les parties d'un jardin, «où il y a de l'ombre ici, du soleil là».
Il me dit: après les analyses des infiniment petits du sentiment, comme
cette analyse a été exécutée par Flaubert, dans MADAME BOVARY, après
l'analyse des choses artistiques, plastiques et nerveuses, ainsi que vous
l'avez faite, après ces _œuvres-bijoux_, ces volumes ciselés, il n'y a
plus de place pour les jeunes; plus rien à faire; plus à constituer, à
construire un personnage, une figure: ce n'est que par la quantité des
volumes, la puissance de la création, qu'on peut parler au public.
* * * * *
_Dimanche 28 août_.--Dans le bois de Boulogne, là, où on n'avait guère vu
que de la soie ou du drap riche, entre le vert des arbres, j'aperçois un
grand morceau de blouse bleue: le dos d'un berger, près d'une petite
colonne de fumée blanchâtre, et tout autour de lui des moutons broutant, à
défaut d'herbe, le feuillage de fascines oubliées. Partout des moutons, et
dans le creux d'un sentier, couché sur le côté, un bélier mort, la tête
aux cornes recourbées, toute aplatie, et d'où suinte un peu d'eau
sanguinolente, élargissant, petit à petit, une tache rouge dans le
sable--tête que flaire, comme dans un baiser, toute brebis qui passe.
En les allées des calèches, des grands bœufs hagards et désorientés
vaguent par troupes. Un moment c'est un affolement. Par toutes les percées,
par tous les trous de la feuillée, l'on entrevoit un troupeau de cent
mille bêtes éperdues, se ruer vers une porte, une sortie, une ouverture,
semblable à l'avalanche d'un fougueux dessin de Bénedette Castiglione.
Et la mare d'Auteuil est à moitié tarie par les bestiaux, buvant
agenouillés, parmi ses roseaux.
* * * * *
_30 août_.--Du haut de l'omnibus d'Auteuil, en la descente du Trocadéro,
j'aperçois, sur la grande étendue grise du Champ-de-Mars, dans de la
clarté ensoleillée, un fourmillement de petits points rouges, de petits
points bleus: des lignards.
Je dégringole, et me voici au milieu des faisceaux brillants, au milieu
des petites cuisines, où bout la marmite de fer-blanc sur des trous de
feu, au milieu des toilettes en plein air que font des manches de chemises
d'un si beau blanc rouillé, au milieu des tentes, au triangle d'ombre,
dans lequel s'aperçoit, prés de sa gourde, la tête tannée d'un fantassin
dans de la paille. Des soldats emplissent leurs bidons aux bouteilles,
promenées par un marchand de vin sur une voiture à bras, d'autres
embrassent une marchande de pommes vertes, qui rit... Je me promène dans
ce mouvement, cette animation, cette gaieté du soldat français prêt à
partir pour la mort, quand la voix cassée d'un vieux petit bonhomme
bancroche et hoffmannesque jette ce cri: «Des plumes, du papier à
lettres!» Un cri poussé sur une note étrange et qu'on dirait un _memento_
funèbre, une espèce d'avis discrètement formulé, mais voulant dire:
«Messieurs les militaires, si on songeait un peu à son testament?»
* * * * *
_31 août_.--Ce matin, au point du jour, commence la démolition des maisons
de la zone militaire, au milieu du défilé des déménagements de la banlieue,
qui ressemble à la migration d'un ancien peuple. Des coins étranges de
maisons à moitié démolies, avec des restants de mobiliers hétéroclites:
ainsi une boutique de coiffeur, dont la façade béante montre, oubliée, la
chaise curule, où les blanchisseurs se faisaient faire la barbe, le
dimanche.
* * * * *
_2 septembre_.--J'accroche, au sortir du Louvre, Chennevières qui me dit
partir demain pour Brest, afin d'escorter le troisième convoi des tableaux
du Louvre, qu'on a enlevés des cadres, qu'on a roulés, et qu'on envoie,
pour les sauver des Prussiens, dans l'arsenal ou le bagne de Brest. Il me
peint le triste et humiliant spectacle de cet emballage, et Reiset,
pleurant à chaudes larmes, devant «La Belle Jardinière» au fond de sa
caisse, ainsi que devant un mort chéri, tout près d'être cloué dans le
cercueil.
Le soir, après dîner, nous allons au chemin de fer de la rue d'Enfer, et
je vois les dix-sept caisses, contenant l'Antiope, les plus beaux
Vénitiens, etc.;--ces tableaux qui se croyaient attachés aux murs du
Louvre pour l'éternité, et qui ne sont plus que des colis, protégés
seulement contre les aventures de déplacement, par le mot: _Fragile_.
* * * * *
_3 septembre_.--Ce n'est pas vivre, que de vivre dans ce grand et
effrayant inconnu, qui vous entoure et vous étreint.
... Quel aspect que celui de Paris, ce soir, sous le coup de la nouvelle
de la défaite de Mac-Mahon et de la captivité de l'Empereur! Qui pourra
peindre l'abattement des visages, les allées et venues des pas
inconscients battant l'asphalte au hasard, le noir de la foule aux
alentours des mairies, l'assaut des kiosques, la triple ligne de liseurs
de journaux devant tout bec de gaz, les _à parte_ anxieux des concierges
et des boutiquiers, sur le pas des portes--et dessus les chaises des
arrière-boutiques, les poses anéanties des femmes, qu'on entrevoit seules,
et sans leurs hommes...
Puis la clameur grondante de la multitude, en qui succède la colère à la
stupéfaction, et des bandes parcourant le boulevard en criant: _La
déchéance! Vive Trochu!_ Enfin le spectacle tumultueux et désordonné
d'une nation, résolue à se sauver par l'_impossible_ des époques
révolutionnaires.
* * * * *
_4 septembre_.--Ici, ce matin, sous un ciel gris qui rend tout triste, un
silence de la terre, qui fait peur.
Vers les quatre heures, voici l'aspect extérieur de la Chambre. Se
détachant du grisâtre de la façade, au-devant et autour des colonnes, sur
les marches de l'escalier, le tassement d'une multitude, d'un monde
d'hommes, où les blouses font des taches blanches et bleues dans le noir
du drap, d'hommes, dont la plupart ont des branchages à la main, ou des
bouquets de feuilles vertes, attachés à leurs chapeaux noirs.
Soudain, une main se lève au-dessus de toutes les têtes, et écrit sur une
colonne, en grandes lettres rouges, la liste des membres du gouvernement
provisoire, pendant qu'en même temps apparaît, charbonné sur une autre
colonne: _La République est proclamée_. Alors des acclamations, des cris,
des chapeaux en l'air, des gens escaladant les piédestaux des statues, un
homme en blouse se mettant tranquillement à fumer sa pipe, sur les genoux
de pierre du chancelier de L'Hôpital, et des grappes de femmes se tenant
appendues à la grille, qui fait face au pont de la Concorde.
Partout on entend, autour de soi, des gens s'abordant avec cette parole:
«Ça y est!» et au haut du fronton, un homme enlève au drapeau tricolore
son bleu et son blanc, et ne laisse flotter que le rouge.
A la terrasse donnant sur le quai d'Orsay, les lignards offrent,
par-dessus le parapet, aux femmes qui se les arrachent, des rameaux verts.
A la grille des Tuileries, près du grand bassin, les N dorés, sont
dissimulés sous de vieux journaux, et des couronnes d'immortelles pendent
à la place des aigles absentes.
A la grande porte du palais, je vois écrit, à la craie, sur les deux
tablettes de marbre noir: _A la garde des citoyens_. D'un côté est grimpé
un mobile, son mouchoir encadrant sa tête à l'arabe sous son képi, de
l'autre côté un jeune soldat de ligne tend son shako à la foule: _Pour les
blessés de l'armée française_. Et des hommes en blouse blanche, d'un bras
entourant les colonnes du péristyle, et une main appuyée sur un fusil,
vocifèrent: _Entrée libre du bazar_, pendant que la foule fait irruption,
et qu'une immense clameur s'engouffre dans l'escalier du palais envahi.
Sur les bancs, contre les cuisines, des femmes sont assises, une cocarde
piquée dans les cheveux, et une jeune mère allaite tranquillement un tout
petit enfant, dans ses langes blancs.
Le long de la rue de Rivoli, on lit sur la vieillesse noirâtre de la
pierre: _Logement à louer_, et des affiches écrites à la main portent:
_Mort aux voleurs. Respect à la propriété_.
Trottoirs, chaussées, tout est plein, tout est couvert d'hommes et de
femmes, semblant s'être répandus de leur _chez soi_, sur le pavé; un jour
de fête de la grande ville, oui, un million d'êtres qui paraissent avoir
oublié que les Prussiens sont à trois ou quatre marches de Paris, et qui,
dans la journée chaude et grisante, vont à l'aventure, poussés par la
curiosité fiévreuse du grand drame historique qui se joue.
Et c'est, tout le long de la rue de Rivoli, des passages de troupes
chantant la Marseillaise. Rien ne manque à la journée, pas même les
chienlits des révolutions, et une voiture découverte charrie, porteurs de
grands drapeaux, des hommes à barbiches et à œillets rouges, au milieu
desquels un turco saoûl embrasse une femme ivre.
Il est cinq heures à l'Hôtel de Ville. Le monument de la cité libre, les
pieds dans l'ombre, rayonne en haut d'un soleil qui fait aveuglant
l'horloge. Aux fenêtres du premier étage, des blouses et des redingotes
s'étagent jusqu'aux meneaux supérieurs: le premier rang, assis les jambes
pendantes en dehors de l'édifice, et semblable à un gigantesque paradis de
titis, dans un décor de la Renaissance.
La place fourmille de monde. Des voitures, où se hissent des curieux,
stationnent arrêtées, des gamins sont accrochés à des candélabres, et de
toute cette agglomération de créatures enfiévrées, monte une sourde
rumeur.
De temps en temps, tombent des fenêtres de petits papiers, que la foule
ramasse et rejette, en l'air, et qui font au-dessus des têtes, comme une
giboulée de flocons de neige. «Les chiffonniers vont faire leur beurre!»
dit un homme du peuple, de ces papiers: les bulletins du plébiscite du
8 mai, portant les _oui_, imprimés d'avance.
De temps en temps, des figures de l'extrême gauche, qu'on nomme à côté de
moi, viennent cueillir les vivats de la foule, et Rochefort montrant, une
minute, sous sa tignasse révoltée, sa figure nerveuse, est acclamé comme
le futur sauveur de la France.
En revenant par la rue Saint-Honoré, on marche, par les trottoirs, sur des
morceaux de plâtre doré, qui étaient, il y a deux heures, les écussons aux
armes impériales de fournisseurs de la ci-devant Majesté, et l'on
rencontre des bandes où, tête nue, des hommes chauves, cherchent à
exprimer, avec des gestes épileptiques, ce que ne peut plus crier leur
voix enrouée, leur gosier aphone.
Je ne sais pas, mais je n'ai pas confiance, il ne me paraît pas retrouver
dans cette plèbe braillarde les premiers bonshommes de l'ancienne
Marseillaise: ça me semble simplement des voyous d'âge, en joie et en
esbaudissement, des voyous sceptiques, faisant de la casse politique, et
n'ayant rien, sous la mamelle gauche, pour les grands sacrifices à la
patrie.
... Oui, la République! Dans ces circonstances, je crois qu'il n'y a que
la République pour nous sauver, mais une République, où on aurait en haut
un Gambetta pour la couleur, et où on appellerait les vraies et rares
capacités du pays, et non une République, composée presque exclusivement
de tous les médiocrates et de toutes les ganaches, vieilles et jeunes, de
l'extrême gauche.
... Ce soir, les bouquetières ne vendent plus, sur toute la ligne des
boulevards, que des œillets rouges.
* * * * *
_Mardi 6 septembre_.--Au dîner de Brébant, je trouve Renan, assis tout
seul, à la grande table du salon rouge, et lisant un journal, avec des
mouvements de bras désespérés.
Arrive Saint-Victor, qui se laisse tomber sur une chaise, et s'exclame,
comme sous le coup d'une vision terrifiante: L'_Apocalypse... les chevaux
pâles!_
Nefftzer, du Mesnil, Berthelot, etc., etc., se succèdent, et l'on dîne
dans la désolation des paroles des uns et des autres. On parle de la
grande défaite, de l'impossibilité de la résistance, de l'incapacité des
hommes de la Défense nationale, de leur désolant manque d'influence près
du corps diplomatique, près des gouvernements neutres. On stigmatise cette
sauvagerie prussienne qui recommence Genseric.
Sur ce, Renan dit: «Les Allemands ont peu de jouissances, et la plus
grande qu'ils peuvent se donner, ils la placent dans la haine, dans la
pensée et la perpétration de la vengeance.» Et l'on remémore toute cette
haine vivace, qui s'est accumulée depuis Davout, en Allemagne s'ajoutant à
la haine léguée par la guerre du Palatinat, et dont la colère expression
survivait dans la bouche de la vieille femme, me montrant, il y a quelques
années, le château d'Heidelberg.
Et voici que l'un de nous dit qu'hier, pas plus tard qu'hier, un
administrateur de chemin de fer lui contait ceci. Il se trouvait, il y a
quelques années, à Carlsruhe, chez le ministre plénipotentiaire, et
l'entendait dire à un de ses amis, très galantin, très friand de femmes:
«Ici, mon cher, vous ne ferez rien, les femmes sont cependant très faciles,
mais elles n'aiment pas les Français!»
Quelqu'un jette dans la conversation: «Les armes de précision, c'est
contraire au tempérament français;--tirer vite, se jeter à la baïonnette,
voilà ce qu'il faut à notre soldat; si cela ne lui est pas possible, il
est paralysé.--La _mécanisation_ de l'individu n'est pas son fait. C'est
la supériorité du Prussien dans ce moment.»
Renan, relevant la tête de son assiette: «Dans toutes les choses que j'ai
étudiées, j'ai toujours été frappé de la supériorité de l'intelligence et
du travail allemand. Il n'est pas étonnant que, dans l'art de la guerre,
qui est après tout un art inférieur, mais compliqué, ils aient atteint à
cette supériorité, que je constate dans toutes les choses, je vous le
répète, que j'ai étudiées, que je sais... Oui, messieurs, les Allemands
sont une race supérieure!»
--Oh! oh! crie-t-on de toutes parts.
«Oui, très supérieure à nous, reprend Renan en s'animant. Le catholicisme
est une crétinisation de l'individu: l'éducation par les Jésuites ou les
frères de l'école chrétienne arrête et comprime toute vertu _summative_,
tandis que le protestantisme la développe.»
La douce et maladive voix de Berthelot rappelle les esprits des hauteurs
sophistiques aux menaçantes réalités: «Messieurs, vous ne savez peut-être
pas, que nous sommes entourés de quantités énormes de pétrole, déposées
aux portes de Paris, et qui n'entrent pas à cause de l'octroi, que les
Prussiens s'en emparent et les jettent dans la Seine, ils en feront un
fleuve de feu qui brûlera les deux rives! C'est comme cela que les Grecs
ont brûlé la flotte arabe...--Mais pourquoi ne pas avertir
Trochu?--«Est-ce qu'il a le temps de s'occuper de n'importe quoi!»
Berthelot continue: «Si l'on ne fait pas sauter les écluses du canal de la
Marne, toute la grosse artillerie de siège des Prussiens arrivera, comme
sur des roulettes, sous les murs de Paris, mais songera-t-on à les faire
sauter... Je pourrais vous raconter des choses comme cela jusqu'à demain
matin.»
Et comme je lui demande s'il espère faire sortir, du comité qu'il préside,
quelque engin de destruction: «Non, non, on ne m'a donné ni argent, ni
hommes, et je reçois 250 lettres, par jour, qui ne me donnent le temps de
faire aucune expérience. Ce n'est pas qu'il n'y aurait pas quelque chose à
tenter, à trouver peut-être, mais le temps manque, le temps manque pour
faire l'expérience en grand... et la faire accepter donc! Il y a un gros
bonnet de l'artillerie que j'entretenais du pétrole: Oui, m'a-t-il dit, on
s'en servait au IXe siècle.--Mais les Américains, lui ai-je répondu, dans
leur dernière guerre...--C'est vrai, a-t-il repris, mais c'est dangereux à
manier, et nous ne voulons pas nous faire sauter. Voyez-vous, ajoute
Berthelot, tout est comme cela!»
Et toute la conversation de la table va aux conditions présumables, que
fait le roi de Prusse: à une cession d'une partie de la flotte cuirassée,
à la délimitation nouvelle que l'on a vue, sur une carte appartenant à
Hetzel, et qui enlèverait des départements à la France.
On interroge Nefftzer qui ne répond pas directement à la question, et avec
son scepticisme finement blagueur sous son gros rire, et avec sa parole
malignement mordante sous son épais accent alsacien, se moque de Gambetta
venant d'envoyer, comme maire de Strasbourg, un maire, qui, d'après lui,
se serait sauvé, et remplacerait un maire qui se battrait courageusement,
et il accuse X... d'avoir fait sa fortune dans les travaux des
fortifications, et encore des officiers du génie, de faire inscrire, sur
les feuilles des entrepreneurs, trois cents ouvriers, là, où un atelier de
cinquante travaille seulement.
Renan, obstinément attaché à sa thèse sur la supériorité du peuple
allemand, continue à la développer entre ses deux voisins, lorsque du
Mesnil l'interrompt par cette sortie: «Quant au sentiment d'indépendance
de vos paysans allemands, je puis dire que moi, qui ai assisté à des
chasses dans le pays de Bade, on les envoie ramasser le gibier, avec des
coups de pied dans le cul!»
«Eh bien, dit Renan, dérayant complètement de sa thèse, j'aime mieux les
paysans à qui l'on donne des coups de pied dans le cul, que des paysans,
comme les nôtres, dont le suffrage universel a fait nos maîtres, des
paysans, quoi, l'élément inférieur de la civilisation, qui nous ont imposé,
nous ont fait subir, vingt ans, ce gouvernement.»
Berthelot continue ses révélations désolantes, au bout desquelles je
m'écrie:
--«Alors tout est fini, il ne nous reste plus qu'à élever une génération
pour la vengeance!»
--«Non, non, crie Renan qui s'est levé, la figure toute rouge, non pas
la vengeance, périsse la France, périsse la Patrie, il y a au-dessus le
royaume du Devoir, de la Raison...»
Non, non, hurle toute la table, il n'y a rien au-dessus de la Patrie.
«Non, gueule encore plus fort Saint-Victor, tout à fait en colère:
n'esthétisons pas, ne _byzantinons_ plus, f..., il n'y a pas de chose
au-dessus de la Patrie!»
Renan s'est levé, et se promène autour de la table, la marche mal
équilibrée, ses petits bras battant l'air, citant à haute voix des
fragments d'Écriture sainte, en disant que tout est là.
Puis il se rapproche de la fenêtre, sous laquelle passe le va-et-vient
insouciant de Paris, et me dit: «Voilà ce qui nous sauvera, c'est la
mollesse de cette population!»
* * * * *
_7 septembre_.--De la barrière de l'Étoile à Neuilly. Il a plu toute la
nuit. Les tentes ont des flaques d'eau dans leurs plis, et de la paille
humide s'en échappe, de la paille laissant voir, dans l'intérieur des
tentes, des morceaux de rouge, qui sont des soldats pelotonnés dormant. Au
dehors sèchent, accrochés, çà et là, des chaussons, des caleçons, des
clairons vertdegrisés, et, entre deux pavés, de pauvres petits feux
grésillent sur du bois pourri de démolitions. Des sentinelles, semblables
à des malades d'hôpital, montent la garde, empaquetées dans une couverture,
et la tête serrée dans un mouchoir à carreaux bleus.
Tous ces soldats portent sur leurs visages, et dans l'engourdissement
paresseux de leurs mouvements, le malaise de la nuit froide. Ils ne sont
pas tristes, mais ils ont en eux une sorte de passivité, de résignation à
la fois mélancolique, et un peu stupide. Ça semble des soldats pour mourir,
non pour vaincre, des soldats prédestinés à la défaite par la désertion
du moral, et dont le cerveau trouble, est hanté par le grand dissolvant
des armées: la Trahison.
Dans le nombre, quelques belles insouciances ou quelques gaietés
résistantes: un groupe mangeant gaillardement, sur une table, fabriquée
d'une planche posée sur deux tronçons de poêle, et derrière la table, un
troupier, au geste vainqueur, batifolant avec une cantinière du 93e, au
petit tablier de soie bleue, envolé de sa jupe de drap.
Sur le mur des fortifications pèse un ciel bas, à travers lequel le vent
chasse des nuées grises, au-dessus d'une ligne jaune: le ciel que Decamps
met au-dessus de ses combats de Cimbres et de Teutons, et où, dans le
moment, luit le bronze luisant de pluie, d'une pièce de 24, dont un gamin
tourmente la manivelle.
Je monte sur le rempart. C'est comme l'écroulement de l'horizon, de ses
arbres, de ses maisons, tombant à terre, dans un grand bruit étouffé,
tandis que des pans de mur restent debout ainsi que des décors de
dévastation, où se voient les poutres de toits à jour, enfermant du bleu
du ciel, et des recoins rouges de marchands de vin effondrés. Dans la
verdure seule, est encore debout la chapelle du duc d'Orléans.
Sur le pont-levis dans le chemin tournant, un désordre, une bousculade.
Déjà le _moi_ des hommes et des femmes s'est fait brutal, presque féroce.
On se pousse les uns les autres, sous tous ces déménagements, sous toutes
ces fuites, on se pousse sous les roues de toutes ces charrettes, de tous
ces omnibus, de tous ces transports militaires, de tous ces haquets,
enchevêtrés l'un dans l'autre, embourbés dans le chemin défoncé. Et l'on
ne gagne l'avenue de Neuilly qu'un peu frôlé par le moyeu des roues, qu'un
peu souffleté par les planches et les morceaux de bois portés par les
ouvriers.
Jusqu'au pont, des deux côtés, les effets militaires séchant aux portes,
aux fenêtres, font comme un immense Temple du haillon, et l'on marche,
tout le temps, dans le bruit sec des batteries de fusil, que les soldats
nettoient.
* * * * *
_8 septembre_.--De la porte de Point-du-Jour jusqu'à mi-chemin de
Saint-Cloud, se disputant l'entrée de Paris, trois et quatre rangées de
voitures de toutes sortes, de toutes espèces, de toutes dimensions,
voitures citadines et rustiques, au milieu desquelles s'élèvent, comme des
maisons, les grandes voitures de foin, traînées par des bœufs roux. Et
fiacres et charrettes, tour à tour fouettés de coups de soleil et de
giboulées de pluie, montrent des mobiliers ruisselants d'eau, les
mobiliers misérables de la banlieue de Paris, en haut desquels sont
juchées, toutes branlantes, de vieilles femmes tenant sur leurs genoux des
cages, où volètent de pauvres oiseaux affolés.
Autour, tombent toujours les grands arbres avec le frôlement sourd des
branchages, tombent toujours les maisons avec le bruit de casse strident
des vitres, se brisant sur le pavé.
La Seine emporte, sur ses eaux, le bruit des sonneries de clairons et des
batteries de tambours des deux rives, desquelles se détache, çà et là, le
sabot grisâtre d'une canonnière, que surmonte son énorme canon.
Les pelouses du parc de Saint-Cloud disparaissent sous les pantalons
rouges de la ligne qui s'exerce, et l'on peut se croire au milieu de la
guerre, à se voir entouré de ces hommes répandus sous les grands arbres,
courant au pas gymnastique, agenouillés sur l'herbe, et faisant _à blanc_
aujourd'hui, le simulacre de la fusillade qu'ils auront à faire demain.
Au petit café, où, il n'y a pas encore trois mois, j'étais assis à côté de
celui qui est mort, je vois passer devant moi, sur des chevaux fourbus,
des fantômes de dragons tout loqueteux, avec des casques bosselés, des
tronçons de carabine, et des poules de la maraude, se débattant dans les
filets, attachés à leurs selles.
Je monte au fort en terre, que l'on construit à Montretout. Au milieu de
ceps, tout chargés de raisins noirs, j'aperçois la cravate blanche du
vieux Blaisot, du doyen des marchands d'estampes, du descendant du
libraire ayant son étalage, pendant le XVIIIe siècle, au bas du grand
escalier de Versailles, du dénicheur de goût, auquel mon frère et moi,
avons acheté de si beaux dessins de l'école française. Il est en train
d'inspecter son petit carré de vigne, en regardant de travers le fort qui
l'empêchera de bâtir la maison, où le vieillard qui a passé tant d'heures
dans l'air vicié des salles de vente, espérait faire respirer à sa
vieillesse l'air vivifiant de la haute colline.
Le fort, il est encore dans la tête de l'officier du génie chargé de le
construire. On entend des manœuvriers gouailleurs dire: «Le fort, il sera
fini dans trois mois!» Quant aux vingt mille ouvriers, qui, dans les
journaux, sont censés y travailler, un curieux me dit qu'ils étaient à
peine quelques centaines ces jours-ci, et qu'aujourd'hui ils sont en tout
mille, et encore les trois quarts sont-ils des soldats de la ligne. Empire,
République, c'est toujours la même chose.
... C'est agaçant tout de même d'entendre à tout, propos: C'est la faute
de l'Empereur! et il y a de la générosité à moi d'écrire cela, à moi qui,
pour la citation de quatre vers, cités dans le cours de littérature de
Sainte-Beuve, couronné par l'Académie, ai été poursuivi en police
correctionnelle par le gouvernement impérial,--et ce qui ne s'était jamais
vu dans aucun procès de presse, placé entre des gendarmes,--oui, c'est
agaçant. Car si les généraux ont été incapables, si les officiers n'ont
pas été à la hauteur des circonstances, si... si..., ce n'est pas la faute
de l'Empereur. Un homme n'a pas cette influence sur un peuple, et si le
peuple français n'avait pas été très mal portant, très malade, la
médiocrité de l'Empereur n'eut pas empêché la victoire.
Soyons bien persuadés que les souverains ne sont absolument que les
représentants de l'état moral de la majorité de la nation qu'ils
gouvernent, et qu'ils ne resteraient pas, trois jours, sur leurs trônes,
s'ils étaient en contradiction avec cet état moral.
* * * * *
_Samedi 10 septembre_.--Catulle Mendès, en uniforme de volontaire, vient
me donner la main chez Péters.
Un garçon que j'ai connu à l'hydrothérapie dîne à côté de moi. Il hèle un
monsieur au passage:--«Combien vous reste-t-il de fusils?--Mon Dieu, à peu
près 330 000, mais j'ai peur que le gouvernement ne me les reprenne!» Et
mon voisin me raconte que l'homme aux fusils, est un génie dans son genre,
un _voyant_, qui a gagné six millions dans des affaires, que personne ne
soupçonnait, qu'il achète d'un coup 600 000 fusils de rebut, à 7 francs
pièce, et qu'il les revend près de 100 francs au Congo, au roi du Dahomey,
et encore gagne-t-il sur l'ivoire et la poudre d'or avec lesquels on le
rembourse. C'est chez lui une série d'affaires extraordinaires, toujours
faites dans ces proportions: un jour l'achat de toutes les démolitions de
Versailles; un autre jour l'envoi en Chine de 100 000 systèmes de lieux à
l'anglaise.
* * * * *
_Dimanche 11 septembre_.--Tout le long du boulevard Suchet, tout le long
du chemin intérieur des fortifications, l'animation allègre et grandiose
du mouvement de la Défense nationale. Tout le long du chemin, la
fabrication des fascines, des gabions, des sacs de terre, le creusage dans
les tranchées des poudrières et des caves à pétrole, et sur le pavé des
anciennes casernes de gabelous, l'écroulement sourdement retentissant des
boulets dégringolant des camions! En haut sur le couronnement, l'exercice
du canon par des pékins, en bas l'exercice des fusils à tabatière par des
gardes nationaux. A tout moment, le passage des blouses bleues, noires et
blanches des mobiles, et dans l'espèce de canal de verdure du chemin de
fer, l'éclair rapide des trains, dont on ne voit que le dessus tout rouge
de pantalons, d'épaulettes, de képis de cette population militaire,
improvisée dans la population bourgeoise.
Le Champ-de-Mars est toujours un camp, où la gaudriole soldatesque a
fusiné, sur la toile grise des tentes: «_On demande des bonnes pour tout
faire!_» Des files interminables de chevaux descendent boire à la Seine,
et longent le quai, où des barrières de grosses cordes enferment des
trains d'artillerie et des équipages de pontonniers.
Les Champs-Elysées qui ne sont plus arrosés: une tourmente de poussière, à
travers laquelle apparaît une multitude armée, et de temps en temps,
l'éclair du casque d'une estafette, se détachant, au bas de l'avenue, sur
le ciel violet, sur l'obélisque tout blanc.
A la place de la Concorde, un rassemblement aux pieds de la statue de
Strasbourg. Une échelle humaine est faite d'hommes en blouse, qui, grimpés
après sa pierre blanche, et accrochés au geste canaillement puissant du
poing de la statue sur sa hanche, fleurissent la ville héroïque, de
branchages, de fleurs, de drapeaux, d'oripeaux patriotiques, tandis
qu'au-dessous, des ronds de chapeaux noirs, s'abaissant devant la porte,
toute verte de couronnes d'immortelles, piquées de cocardes, me font
deviner des signataires du registre d'indignation.
A l'entrée de la rue de Rivoli, des charrettes passent, laissant voir les
quatre pieds de grands bœufs morts, étendus sur le dos, et couverts d'une
serge verte.
La grande allée des Tuileries est jonchée de paille. Sur la litière de
cette gigantesque écurie, et semblant poser pour les études aimées de
Géricault, se développent, s'allongent, se ramassent, dans le chatoiement
du plein air, les croupes blanches, alezanes, pommelées de milliers de
chevaux. Derrière eux, la ligne sévère des caissons avec leur roue de
rechange, et au plus loin que l'œil va sous les arbres, dans ces jeux
d'ombre et de lumière, encore des croupes de chevaux, des fumées de forges
de campagne, des montagnes de foin et de paille. Le grandiose et excitant
spectacle, que cette image de la guerre, étalée dans ce jardin de
plaisance, au milieu de ces parterres, au milieu de ces orangers, au
milieu de ces statues de marbre, aux piédestaux desquels s'accrochent
aujourd'hui des sabres et des manteaux d'ordonnance.
... Ce soir, quelle insouciance, quelle belle non-conscience du lendemain,
de ce lendemain, où la ville sera peut-être à feu et à sang! Le même
enjouement, la même futilité de paroles, le même bruit léger et ironique
des conversations, dans les restaurants, dans les cafés. Femmes, et hommes
sont les mêmes êtres de frivolité qu'avant l'invasion, seulement quelques
femmes grinchues trouvent que leurs maris ou leurs amants lisent trop
longtemps le journal.
... Je repasse cette nuit le long des Tuileries, et je retrouve le
spectacle de la journée, baigné de la laiteuse clarté d'une lune, levée au
haut de la rue de Rivoli, et qu'écorne la haute cheminée du pavillon de
Flore. Sous l'électrique clarté, bleuissant et glaçant le vert du
feuillage, à travers ces arbres, qui prennent des apparences d'arbres de
mythologie, parmi le silence du parc endormi, où ne s'entend que la
cantilène d'un artilleur qui veille, toutes ces croupes, dans leur
immobilité blanche, font rêver à des chevaux de pierre,--à un haras de
marbre, retiré d'un Parthénon, découvert dans un bois sacré.
* * * * *
_Mardi 13 septembre_.--C'est le jour de la grande revue, de la _monstre_
de la population en armes.
Au chemin de fer, les wagons sont escaladés par les lignards, leurs pains
ronds fichés dans les baïonnettes. A Paris, dans toutes les rues et les
boulevards nouveaux de la Chaussée-d'Antin, les trottoirs ne se voient
plus, sous les masses grises de vivants qui les recouvrent: une première
ligne de mobiles, en blouse blanche, assis les pieds dans le ruisseau, une
seconde ligne adossée ou couchée contre les maisons. Entre une double haie
de citoyens armés, remontent le boulevard, les baïonnettes des gardes
nationaux allant à la Bastille; descendent le boulevard, les baïonnettes
des mobiles allant à la Madeleine:--un double courant étincelant sous le
soleil d'éclairs d'acier, et qui ne cesse pas.