ROLE DE L’IDÉAL DANS LA VIE DES PEUPLES.

LA RELIGION SOCIALISTE

CHAPITRE PREMIER

L’ÉVOLUTION DES IDÉALS MODERNES

Si les grands génies de la Grèce et de Rome dont la pensée éclaira tant

de générations revenaient à la lumière, ils seraient éblouis par la

simple énumération des merveilles réalisées depuis un siècle: des

forces, jadis insoupçonnées, mises au service de l’homme, l’espace

conquis, la foudre captée, la parole instantanément transmise à travers

le monde et bien d’autres découvertes encore.

Ces illustres penseurs seraient étonnés sans doute, mais leur pénétrant

génie découvrirait vite que, si la raison a transformé l’aspect matériel

des civilisations, elle exerce sur la conduite des hommes bien peu

d’action encore. Les croyances politiques et sociales modernes ont les

mêmes bases sentimentales et mystiques que les croyances religieuses

antérieures. Les passions qui armèrent jadis tant de peuples les uns

contre les autres sont identiques à celles qui les arment aujourd’hui.

Les dissensions qui ruinèrent la Grèce antique, les luttes civiles qui

mirent fin à la République romaine sont nées de sentiments semblables à

ceux qui bouleversent encore la vie des nations.

* * * * *

Devant les découvertes de la science, les philosophes espéraient que

notre siècle deviendrait celui de la raison pure, que les temples et les

casernes seraient remplacés par ces laboratoires d’où surgissent des

forces supérieures à celles dont disposaient les dieux et qu’une

concorde universelle unirait les peuples.

Il n’en a rien été et on ne saurait s’en étonner. Comment des

découvertes d’origine rationnelle auraient-elles pu modifier les

sentiments qui forment la trame de notre nature?

La science a fourni aux sentiments de nouveaux moyens d’action, mais ne

les a pas transformés. Et c’est pourquoi les découvertes scientifiques,

loin d’introduire la paix dans le monde, n’ont fait que rendre les

guerres modernes plus meurtrières et plus cruelles que celles du passé.

Les savants dont je parlais plus haut constateraient également que les

illusions mystiques sont aussi puissantes aujourd’hui qu’elles l’étaient

de leur temps. Faisant partie de la nature de l’homme, elles ne meurent

pas plus que l’amour, l’ambition et la haine. Ils verraient très vite

que les fidèles, prosternés il y a 8.000 ans devant les autels d’Isis,

les socialistes transformant l’État en arbitre souverain de la destinée

des hommes appartiennent, au point de vue psychologique, à la même

famille. Les influences mystiques qui dominaient les premiers sont

identiques à celles qui dominent les seconds.

Les peuples n’ont jamais supporté sans bouleversement la mort de leurs

dieux, et c’est pourquoi, dès qu’un idéal divin se transforme, la

civilisation qu’il inspirait se transforme également.

Sous l’influence des idéals issus des méditations de Bouddha, de Jésus

et de Mahomet, de grands empires ont été détruits et d’autres ont été

fondés.

* * * * *

En dehors des idéals religieux, chaque époque fut influencée par un

idéal politique qui change généralement après un petit nombre de

générations. C’est ainsi, par exemple, qu’en France au XVIIe siècle,

l’idéal politique fut la monarchie absolue représentée par Louis XIV. Au

XVIIIe siècle, la révolution réussit à détruire en partie l’ancien

régime, elle aboutit finalement à la création de monarchies

constitutionnelles laissant aux peuples des pouvoirs politiques dont des

révolutions successives amenèrent l’extension. Le XXe siècle vit le

développement des pouvoirs populaires et, en même temps, la formation de

grands états nouveaux tels que l’Italie et l’Allemagne, constitués par

la réunion de petits états jadis séparés.

Le développement des idées démocratiques, celles d’égalité surtout, eut

pour aboutissement final l’extension des influences socialistes. Leur

application dans divers pays enfanta des désordres qui ont déjà ramené

plusieurs grands états de l’Europe à des formes diverses de dictature.

Elles semblent destinées à s’étendre si les gouvernements socialistes

continuent à prouver leur incapacité à s’adapter aux nécessités qui

dirigent aujourd’hui le monde.

L’insuccès des tentatives faites en Russie et ailleurs montre combien il

est difficile pour les peuples fatigués d’un idéal ancien d’en créer un

nouveau capable d’unifier les âmes.

La difficulté est d’autant plus grande aujourd’hui qu’un idéal n’a

d’influence durable que s’il ne se heurte pas, comme l’idéal socialiste,

aux exigences économiques nouvelles que les progrès des sciences et de

l’industrie ont fait surgir.

* * * * *

Trois grandes formes d’idéals sont en lutte, aujourd’hui, dans le monde:

l’idéal religieux, l’idéal national, l’idéal international.

L’idéal religieux, très vivace encore chez beaucoup de nations, n’a

cependant d’influence politique profonde que chez les peuples de l’Asie,

ceux de l’Asie musulmane notamment. En Europe la religion socialiste

tend à se substituer aux anciennes croyances religieuses.

L’idéal national, d’où l’idée de patrie dérive, s’est développé chez

beaucoup de peuples depuis la guerre, en particulier chez ceux

artificiellement créés par le traité de paix.

L’idéal international, qui repousse l’idée de patrie, est défendu par

les socialistes et les communistes, qui s’imaginent que la suppression

de la patrie engendrerait une paix universelle.

L’Histoire prouvant qu’une nation ne change pas d’idéal sans que sa

civilisation se transforme bientôt, il en résulte que l’avenir des

peuples dépendra de l’idéal qui régira leurs sentiments et leurs

pensées.

Étudiés aux seules lumières de la raison, la plupart des idéals

deviennent d’illusoires fantômes, mais, les observations répétées

pendant de longs siècles prouvent que ces fantômes engendrèrent de

vivantes réalités. Bouddha, Jésus et Mahomet ont transformé le monde, et

du fond de leur tombeau, ils orientent encore la pensée de plusieurs

millions d’hommes.

* * * * *

Les idéals religieux le plus souvent, les idéals politiques quelquefois,

ont eu seuls, jusqu’ici, le pouvoir de créer l’unité de sentiments et de

pensée sans laquelle aucune civilisation n’a encore pu durer.

La puissante action d’idéals mystiques échappe aux partisans de la

théorie dite matérialiste de l’histoire. Ses adeptes soutiennent que les

peuples sont uniquement conduits par des besoins matériels, alors qu’en

réalité la plupart des grands événements formant la trame de l’histoire

ont eu pour origine des idéals mystiques bien étrangers à ces besoins.

La fondation de l’Empire musulman, les croisades, les guerres de

religion et bien d’autres événements du même ordre, eurent des

influences mystiques pour cause et non des besoins matériels. Tout

autant que les besoins, les idéals dirigent l’âme des peuples.

* * * * *

De nos jours, l’importance des idéals religieux est devenue, chez

beaucoup de peuples, bien moindre que celles des idéals politiques ou

sociaux, tels que le désir d’hégémonie, les doctrines socialistes, etc.

L’idéal d’hégémonie, forme exagérée de l’idéal national, souvent

qualifié d’impérialisme, faillit triompher avec les armées allemandes,

mais il ne fut pas le plus fort, et c’est l’idéal socialiste qui

remplace aujourd’hui les idéals mystiques divers dont l’homme n’a jamais

pu se passer.

Comme tous les idéals, il inspire des convictions qu’aucun raisonnement

ne saurait effleurer, mais ces convictions, qui sont une des conditions

de sa force, constituent également une cause de sa faiblesse. Le monde

est arrivé en effet à une époque où des nécessités économiques qui ne

fléchissent pas limitent étroitement le pouvoir des illusions. Lorsque

Mahomet, au nom d’une foi nouvelle, fille de ses rêves, réussissait à

bouleverser le vieux monde, il ne trouvait pas devant lui

l’infranchissable mur des nécessités économiques que les disciples de

Karl Marx rencontrent maintenant.

Mais, si le pouvoir constructeur de l’idéal socialiste est bien faible,

son action destructrice peut devenir considérable. La Russie en fit

l’expérience. Il fallut l’influence d’un tout-puissant dictateur pour

mettre fin en Italie aux désordres engendrés par l’application de la

doctrine.

* * * * *

De tous les idéals légués par le passé, un des plus puissants encore est

l’idéal national constitué par le culte de la patrie.

A défaut d’arguments rationnels ou affectifs, il suffit de voyager un

peu pour comprendre en quoi consiste une patrie.

La patrie, ce n’est pas seulement la terre des aïeux dont les

générations nouvelles continuent la vie, mais cet ensemble de

traditions, de pensées, de sentiments communs, de préjugés même, qui

font que tous les hommes d’un pays se sentent frères. Il suffirait de

transporter les plus farouches apôtres de l’internationalisme chez des

peuples étrangers pour leur faire rapidement saisir la profondeur de

l’abîme psychologique qui sépare des peuples de mentalités différentes.

On constate ces divergences quand sont réunis dans un Congrès des hommes

de patries différentes. Bientôt éclatent les dissemblances, non pas

seulement d’intérêts, mais de sentiments et de pensées qui les empêchent

de se comprendre. Leurs croyances politiques les rapprochent un instant

mais leur passé les désunit et ils s’en aperçoivent bientôt.

L’histoire du monde antique montre clairement, elle aussi, la puissance

de l’idée de patrie. Les Romains dominèrent et civilisèrent le monde

tant que le culte de Rome gouverna leurs âmes. Lorsque, sous l’influence

des guerres civiles créées par les luttes sociales, le culte de la

patrie s’affaiblit dans les cœurs, la décadence commença.

* * * * *

On peut résumer ce qui précède dans les conclusions suivantes:

En dehors des besoins matériels nécessaires à l’entretien de sa vie,

l’homme est guidé par des éléments affectifs: ambition, haine, amour,

etc., par des influences mystiques: croyances religieuses, politiques ou

sociales et par des influences rationnelles dont le pouvoir est encore

bien faible.

Les croyances mystiques engendrent les idéals qui dominent chaque peuple

et lui permettent de ne pas rester une poussière d’hommes sans

résistance et sans force.

Ces idéals, jadis concrétisés dans des dieux personnels, tendent à être

remplacés par des dogmes et des formules auxquels est attribuée la même

puissance, mais qui se heurtent à des nécessités économiques

irréductibles.

Les bouleversements et l’anarchie actuelle du monde continueront

jusqu’au jour où les besoins mystiques, qui ne sauraient périr,

puisqu’ils font partie de la pâture humaine, auront créé un idéal

nouveau ne se heurtant pas aux réalités économiques qui transforment

l’âge moderne.

CHAPITRE II

LES PROGRÈS DE LA RELIGION SOCIALISTE

On ne comprend bien la force du socialisme et du communisme qu’en les

considérant comme une religion nouvelle inspirant la même foi mystique

que les religions antérieures.

Cette assimilation, jugée paradoxale à l’époque où je la formulais dans

un de mes plus anciens livres, est généralement admise aujourd’hui, même

par les socialistes. Leur chef en France l’a déclaré du haut de la

tribune parlementaire dans les termes suivants:

«Quand on vient nous dire: «Vous êtes une église», on ne nous offense

pas... Nous sommes une catholicité! Nous aussi prétendons à la

domination spirituelle. Nous aussi créons quelque chose qui ressemble

à une foi. Nous aussi, comme l’Église catholique, avons l’orgueil

d’envisager les événements et les choses _sub specie æternitatis_.

... Le rôle de l’arbitrage entre les nations n’est plus réalisable par

l’Église; c’est nous, le socialisme, qui le revendiquons, c’est à

cette succession spirituelle que nous prétendons.»

La naissance d’une religion, phénomène assez rare dans l’histoire, est

toujours accompagnée de bouleversements. Des méditations de Bouddha sous

l’arbre de la sagesse, cinq siècles avant notre ère, surgit une religion

qui changea l’existence de l’Extrême-Orient et dirige encore la pensée

de quatre cents millions d’hommes. Le Christianisme détermina des

transformations aussi profondes. Le dieu sorti des rêves de Mahomet

permit à d’obscurs nomades de fonder un immense empire disparu

aujourd’hui, mais dont la foi qui le fit naître est toujours vivante.

Si les religions possèdent une pareille force, c’est qu’elles donnent

aux hommes ces pensées et ces sentiments communs qui créent l’unité et,

par conséquent, la puissance des nations.

* * * * *

L’inégale expansion du socialisme chez les divers peuples tient aux

différences de mentalité qui les séparent. On résumerait sommairement

quelques-unes de ces différences par une classification des peuples en

étatistes et individualistes.

Chez les individualistes, toutes les grandes entreprises sont dirigées

par l’initiative privée. Chez les étatistes, le gouvernement se trouvant

chargé du plus grand nombre de fonctions possibles, les citoyens ne

conservent qu’une dose d’initiative et d’indépendance fort restreinte.

C’est précisément en raison de ces divergences de mentalité que les

peuples individualistes, les Américains surtout, repoussent avec horreur

le socialisme. Les Latins, au contraire, l’admettraient facilement, s’il

n’était entouré d’autant de menaces de ruine et de dévastation.

Les Américains se montrent justement fiers de leur individualisme et si,

par nécessité militaire, ils ont dû subir l’étatisme pendant la guerre,

ils l’ont rejeté dès la signature de la paix.

* * * * *

Les différences de constitution mentale qui viennent d’être signalées

ont des conséquences aussi importantes au point de vue économique qu’au

point de vue social.

Des expériences fréquemment répétées ayant prouvé que toutes les

fabrications de l’État sont beaucoup plus onéreuses que celles de

l’industrie privée, les peuples définitivement socialisés se

trouveraient dans un état d’infériorité manifeste à l’égard de ceux qui

ne le seraient pas. Or, la plupart des pays ne pouvant vivre qu’en se

procurant à l’étranger les matières premières que leur sol ne fournit

pas, doivent les payer avec des marchandises dont les prix ne dépassent

pas ceux de leurs concurrents sur le marché mondial.

Une nation entièrement étatisée par le socialisme serait obligée de

vendre ses produits un prix plus élevé que ceux de ses rivaux. Elle

deviendrait fatalement alors une nation de vie chère, de chômage et, par

conséquent, comme en Russie, de misère pour les ouvriers dont le

socialisme prétend améliorer le sort.

* * * * *

Parmi les points essentiels du socialisme se trouve la suppression du

capitalisme et du salariat. Un savant économiste a très bien montré,

dans les lignes suivantes, publiées par le _Temps_, les côtés illusoires

des théories socialistes sur ces questions fondamentales.

«Le salariat étant considéré comme un mode barbare de rémunération qui

laisse toujours le travailleur aux prises avec les inquiétudes de

l’avenir, les socialistes voudraient transmettre à l’État la

responsabilité de la création continue du travail dont le profit

global serait réparti entre les travailleurs, sans perception

intermédiaire. Il s’agit moins pour eux de supprimer effectivement le

capital que de l’arracher à ses possesseurs actuels pour leur enlever

du même coup la direction des affaires. Ainsi une révolution serait

nécessaire, mais ensuite le capital subsisterait, pesant du poids de

ses intérêts sur le budget de l’État comme la rente d’aujourd’hui. Du

moins, les travailleurs seraient-ils les maîtres apparents de leur

destinée.

Nous avons pu voir ce que donnait la mise en œuvre de cette formule en

Russie: un fonctionnarisme beaucoup plus onéreux que le patronat, et

surtout l’incapacité d’adapter la production à la consommation.

L’ouvrier se retrouva finalement plus salarié que jamais, mais à des

taux moindres et soumis tout de même au chômage. En vérité, on ne peut

concevoir toute «l’économique» d’un pays centralisée entre les mains

des fonctionnaires sans que s’ensuive la ruine de l’État.»

Sans doute le salariat subira la loi commune qui oblige les institutions

à changer. La fusion des intérêts de l’ouvrier avec ceux du patron comme

en Amérique, la possession par les travailleurs d’une partie des actions

des entreprises auxquelles ils collaborent, montre que le salariat

évoluera, mais dans un sens fort différent de celui rêvé par les

socialistes.

* * * * *

Les illusions des théoriciens ne sauraient prévaloir contre cette loi

psychologique irréductible que l’initiative et l’effort individuel

constituent, d’après l’expérience, des stimulants qu’aucun sentiment

collectif n’arrive à remplacer.

Supposons que, par miracle, le rêve socialiste ait été réalisé il y a un

siècle sous l’influence d’un gouvernement international autocratique.

Tous les salaires ayant été égalisés, la concurrence et tous les autres

éléments de l’effort et de l’initiative personnelle, étant trouvés

supprimés, aucun progrès nouveau n’aurait pu naître. Les chemins de fer,

l’électricité et les diverses découvertes qui ont transformé la

civilisation seraient inconnus. L’ouvrier continuerait à mener la vie de

privations à laquelle il était alors condamné.

Si le miracle que nous supposons réalisé il y a cent ans se réalisait

demain, le résultat serait identique, la naissance de tout progrès se

verrait empêchée et tant que durerait ce régime, l’humanité resterait

maintenue exactement au point où elle se trouve aujourd’hui.

* * * * *

Ces évidences ne touchent pas les socialistes. Ils sentent bien,

cependant, que leur régime mettrait en grand état d’infériorité les

peuples qui l’accepteraient. Et c’est pourquoi leur rêve tend à

l’établissement d’une dictature internationale, qui réglerait pour

l’univers la production, les salaires, les prix, les échanges, etc., de

façon à supprimer toute concurrence industrielle et commerciale.

«Il faudra, disait au parlement M. Léon Blum, introduire dans la vie

respective des nations, une sorte de légalité internationale; il

faudra admettre une sorte de limitation.»

Traduites en termes clairs, ces déclarations signifient simplement que

le monde devrait être régi par un gouvernement socialiste, lequel

constituerait nécessairement une dictature internationale absolue.

* * * * *

La force de la religion socialiste ne réside nullement dans sa doctrine,

mais, je le répète, dans les sentiments qui lui servent de soutien.

Le plus caractéristique de ces sentiments est un besoin d’égalité d’où

résulte la haine intense de toutes les supériorités de la fortune et de

l’intelligence.

Les diverses formes de supériorités étant individuelles et jamais

collectives, on conçoit aisément que l’être collectif les ait toujours

mal supportées. Peu importe à la multitude que les merveilles de la

science et de l’art, qui, en transformant les civilisations,

transformèrent également le sort des travailleurs, soient exclusivement

dues à des capacités individuelles. Elle veut régner à son tour. La

formule: «Dictature du prolétariat» traduit nettement cette aspiration.

Il est donc naturel que le premier acte du socialisme triomphant en

Russie ait été le massacre systématique de toutes les élites.

«L’envie, disait La Rochefoucauld, est une fureur qui ne peut souffrir

le bien des autres.»

A cet élément de force, le socialisme joint encore le besoin d’une foi

mystique dont les peuples ne purent jamais se passer.

Devenu une religion, le socialisme échappe par ce seul fait à

l’influence de la raison et de l’expérience. Les religions qui menèrent

toujours le monde ne sont pas nées de la raison et ne craignent pas nos

raisons.

Ce n’est donc ni la faiblesse des dogmes qu’elle propose, ni l’esclavage

qu’elle impose qui pourraient entraver la diffusion de la religion

socialiste.

* * * * *

Le socialisme comprend deux branches encore distinctes, mais qui tendent

à se confondre. D’abord, le socialisme que l’on pourrait qualifier de

bourgeois, parce qu’il a surtout des bourgeois pour adeptes; puis, le

socialisme populaire, qualifié de communisme, défendu principalement par

les meneurs de la classe ouvrière.

Ces deux frères se combattent quelquefois, mais poursuivent exactement

les mêmes buts: suppression de la propriété privée, expropriation des

entreprises industrielles et leur gestion par l’État. Ils ne diffèrent

que dans les méthodes de propagande. Le socialisme bourgeois a

l’illusion de pouvoir transformer la société avec des lois, le

communisme voudrait la détruire d’abord pour la rebâtir ensuite.

En attendant que la religion socialiste unisse les hommes, elle n’a fait

que les diviser davantage. Ses résultats les plus clairs ont été de

ramener à la barbarie la Russie, seul pays qui l’ait entièrement

adoptée, et de forcer l’Italie à s’en débarrasser par un dictateur.

* * * * *

Il est attristant de songer que tant d’accumulations de ruines et tant

de sang versé pour transformer la vie sociale des peuples, c’est-à-dire

en réalité refaire leur âme, n’ait généralement réussi qu’à changer le

nom des institutions détruites.

Rappelant, à propos de la Russie, les démonstrations que j’ai souvent

répétées, un éminent académicien, M. Bourdeau, écrivait dans le journal

des _Débats_:

«A quel point l’exemple de la Russie ne justifie-t-il pas les thèses

du docteur Gustave Le Bon? Celle-ci, tout d’abord, que les révolutions

ne changent point le caractère des peuples et que, si elles brisent la

chaîne des traditions, elles en forgent de nouvelles sur le modèle des

anciennes. Le culte de Lénine n’a fait que remplacer celui du tzar. De

même, la dictature militaire et policière sur le prolétariat n’a fait

que renforcer celle de l’ancien régime. La classe jadis dominante a

été dépossédée et massacrée, de nouvelles classes lui ont succédé.

L’égalité politique n’a pas plus été réalisée que l’égalité économique

et l’égalité sociale.»

* * * * *

Un des dangers du socialisme en France, c’est qu’il attire les partis

politiques incertains qui espèrent, en s’alliant à lui, conquérir les

suffrages des électeurs.

Ils oublient alors que la loi d’accélération des mouvements

révolutionnaires est analogue à celle qui régit la chute des corps. En

deux années, la même charrette conduisit au fatal couteau les doux

Girondins qui croyaient, eux aussi, refaire le monde avec des lois et

des discours, le farouche Danton, fondateur d’un tribunal destiné à

faire périr sans retards inutiles les contempteurs de sa foi, enfin le

sombre Robespierre, espérant régénérer la France en abattant le plus

grand nombre possible de têtes.

Cette courbe des mouvements révolutionnaires a été également observée en

Russie. Après la pâle Douma, puis le verbeux Kerenski, ce fut Lénine

avec ses fusillades en masse et son cortège de bourreaux chinois,

destinés à raffiner les supplices.

Les conséquences de l’extrémisme sont partout les mêmes. Au couperet de

Robespierre, aux fusillades de Lénine, succède bientôt le sabre du

dictateur, qui met généralement fin à l’anarchie. Il n’a pas encore

surgi en Russie, mais sa venue est inévitable.

* * * * *

Nos agitateurs devraient se rappeler que si la France est parfois

révolutionnaire, comme tous les pays à évolution trop lente, elle

possède une âme ancestrale stabilisée depuis longtemps, qui la rend

finalement très conservatrice.

Ce double caractère: révolutionnaire dans la forme, conservateur dans le

fond, doit être retenu pour comprendre notre histoire et l’invariable

tendance des foules à se tourner vers un César libérateur quand

l’anarchie grandit. Elle explique Bonaparte au moment où la France,

fatiguée du désordre révolutionnaire, cherchait un maître. Elle explique

le second Empire, surgissant lorsque le peuple, inquiet des progrès

socialistes, accorda sept millions de suffrages au dictateur qui

promettait de rétablir l’ordre. Les événements de l’Histoire semblent

issus d’imprévisibles hasards; ils sont, en réalité, régis par des lois

éternelles.

* * * * *

L'évolution actuelle du monde: illusions et réalités · 第 13 / 16 段