La très instructive évolution du mark allemand présente, entre autres

particularités, ce phénomène curieux qu’avec sa mauvaise monnaie

constituée par ce mark déprécié, l’Allemagne atteignit momentanément un

certain degré de prospérité, alors qu’avec sa bonne monnaie elle se

trouve gênée, comme le montre l’existence de 1.700.000 chômeurs sur son

territoire.

Ce phénomène résulte de la rareté d’une monnaie qu’on ne pourrait

multiplier qu’en retombant dans l’inflation.

En France, l’inflation fut pratiquée sur une large échelle et donna

pendant quelques années l’illusion de la richesse, mais emprunts et

inflation se multiplièrent tellement qu’aujourd’hui, sur un budget de 40

milliards, plus de la moitié est consacrée au versement de l’intérêt des

sommes empruntées.

* * * * *

L’expérience d’un peuple servant rarement à un autre, la France a répété

les mêmes erreurs que l’Allemagne sur l’inflation et les emprunts.

En France, comme en Allemagne, on mit un certain temps à comprendre que

le billet de banque ne peut constituer une valeur invariable qu’à partir

du jour où il est échangeable à volonté contre une quantité d’or ou

d’argent égale à celle imprimée sur le billet. C’est un principe

fondamental dont l’importance apparaîtra dans les problèmes de la

stabilisation et de la revalorisation que nous allons étudier

maintenant.

CHAPITRE II

STABILISATION ET REVALORISATION

La guerre ayant obligé les grands états européens à des dépenses fort

supérieures à leurs ressources, ils ont été forcés d’utiliser la monnaie

artificielle constituée par des billets de banque sans garantie. Cette

source apparente de richesse étant d’un emploi facile, tous les États en

ont abusé jusqu’au moment où la monnaie artificielle ainsi créée perdit

toute sa valeur comme en Allemagne, ou seulement une grande partie de sa

valeur comme en France, en Belgique, etc.

Les gouvernements ayant fini par constater que la baisse continue de la

monnaie rendait les relations commerciales fort difficiles, il était

nécessaire de trouver un remède à cette situation.

Plusieurs méthodes furent successivement tentées, résumons-les

brièvement.

* * * * *

La plus simple paraissait être de réduire la valeur attribuée aux

billets dépréciés, déclarer comme les Belges, par exemple, que l’ancien

billet de 5 francs ne serait plus admis que pour un franc. Quel que soit

le nom donné à l’opération, elle constitue une simple faillite. Dans le

cas de la Belgique, la faillite a été de 80 p. 100.

A côté de cette stabilisation légale, et par conséquent forcée, d’autres

États, comme la France, se sont contentés, jusqu’à l’heure où j’écris

ces lignes, d’une stabilisation de fait, c’est-à-dire de la

stabilisation établie par la loi générale de l’offre et de la demande.

Cette manière d’opérer est conforme à la conception des économistes qui

pensent que:

«La véritable stabilisation, est celle qui se fait d’elle-même

lorsque, pendant une longue période, la valeur de la monnaie a été

stable sur le marché des changes.»

D’autres économistes assurent que la revalorisation du franc obtenue par

la prospérité industrielle croissante d’un pays, serait supérieure à la

faillite constituée par une stabilisation légale. Ils font remarquer que

la revalorisation succédant à la dévalorisation n’est pas un fait unique

dans l’histoire, puisque l’Angleterre fit la guerre à Napoléon avec des

billets de banque à cours forcé, qui finirent par perdre plus de 50 p.

100 de leur valeur, mais reprirent progressivement leur ancien cours,

après une prospérité industrielle d’une quinzaine d’années.

Cet exemple ne semble pas malheureusement applicable à la situation de

divers pays, la France notamment.

Les dettes, les traitements, les salaires ont été, en effet, établis à

des époques où les valeurs successives du franc étaient fort

différentes. Il est évident, par exemple, que les emprunts contractés à

la parité or, c’est-à-dire à l’époque où le franc n’avait pas encore

baissé, et ceux contractés à un moment où le franc avait perdu les

quatre cinquièmes de sa valeur, représentent, malgré la similitude des

chiffres inscrits sur les billets, des valeurs bien différentes. On le

voit immédiatement lorsqu’au moyen d’une cote des changes on convertit

en dollars ou en livres les valeurs énoncées en francs.

* * * * *

La consolidation des dettes, c’est-à-dire la transformation d’une dette

immédiatement exigible en dette à échéance lointaine, est un des moyens

proposés non pour stabiliser la monnaie, mais pour reculer les dates de

paiements et alléger, par conséquent, les charges financières d’un pays.

Le gouvernement belge employa cette méthode, lorsque utilisant les

pouvoirs absolus obtenus du parlement, le roi décréta, le 31 juillet

1926, la consolidation de la quasi totalité de la dette flottante

intérieure, représentée par des bons qui atteignaient quatre milliards,

et dont l’échéance de près de la moitié venait le premier décembre

suivant. Les créanciers recevaient, en échange de leurs anciens titres,

des actions privilégiées de la Société Nationale des chemins de fer. Les

porteurs refusant cet échange devaient être remboursés par tirage au

sort dans la mesure des disponibilités du Trésor, c’est-à-dire d’une

très incertaine façon.

La moralité financière de cette opération est évidemment contestable; la

question était de savoir si elle était préférable à l’inflation à

laquelle il eût fallu recourir pour rembourser les bons à leur échéance.

* * * * *

La tentative au retour à l’étalon or par une faillite partielle, comme

en Belgique, est une opération avantageuse en apparence au point de vue

mathématique, mais qui, en réalité, ne l’est pas plus à ce dernier point

de vue qu’au point de vue psychologique.

Elle ne l’est pas au point de vue psychologique pour les raisons que

voici:

Lorsqu’un billet de banque de cent francs n’est accepté à l’étranger que

pour vingt francs, le franc est momentanément stabilisé au cinquième de

sa valeur. C’est donc, en apparence, la même chose que si l’on donnait,

comme le font les Belges, un billet de vingt francs convertissable en

or, en échange d’un billet de cent francs ordinaire.

En réalité, ces diverses opérations, d’aspect identique, sont

psychologiquement bien différentes. Le franc a, en effet, conservé, dans

divers pays, en France surtout, un prestige mystique indépendant de sa

valeur réelle d’échange. L’ouvrier auquel on proposerait un salaire de

dix francs-or au lieu de cinquante francs-papier, ce qui serait pourtant

la même chose, n’accepterait pas cette substitution, et d’autant moins

que ses fournisseurs habituels ne se décideraient que lentement à lui

donner pour ses dix francs-or une quantité de marchandises identique à

celle livrée pour cinquante francs-papier.

Il faut remarquer aussi qu’en conseillant de stabiliser définitivement

le franc au cinquième de son ancienne valeur, opération consistant

réellement en une faillite de 80 p. 100, «on semble oublier, comme le

fait remarquer la _Westminster Gazette_, que ce serait supprimer

définitivement une part très importante des richesses et des biens que

possède la population.»

Évidemment la stabilisation de fait, indépendante de toute action

gouvernementale, a réduit le franc au cinquième de sa valeur, mais les

intéressés conservent l’espérance qu’il pourrait reprendre son ancien

taux.

Stabilisation de fait et stabilisation obligatoire sont au fond la même

chose, mais la stabilisation forcée consacrant, comme celle de la

Belgique, une ruine définitive des quatre cinquièmes de la fortune, ne

laisse place à aucune espérance. La stabilisation naturelle permet au

contraire d’espérer le retour de la monnaie à son ancienne valeur. Or,

en politique comme en religion, les hommes vivent surtout d’espérances.

Ces influences psychologiques, que ne voient pas toujours les experts,

rendent fort dangereuses les solutions radicales qu’ils proposent en

leur donnant des arguments mathématiques pour soutien. Ces arguments ne

suffisent nullement, d’ailleurs, à justifier une stabilisation forcée

comme celle dont nous venons de montrer les inconvénients

psychologiques.

Les raisons mathématiques de l’opération réalisée en Belgique ne

seraient valables que si les billets nouvellement émis avaient une

représentation équivalente en or dans les caisses de la banque qui les a

émis, mais il n’en a rien été.

Pratiquement, en effet, il fallut bien se contenter d’une garantie en or

très inférieure au chiffre d’émission des billets.

Les nouveaux billets n’ayant qu’une garantie partielle en or se

trouveront, par ce seul fait, soumis aux spéculations de la Bourse,

c’est-à-dire à toutes les fluctuations du change. Les Belges en feront

probablement bientôt l’expérience.

* * * * *

Étant donné la situation de la France au moment où j’écris ce livre, on

peut dire que la meilleure solution actuelle des problèmes de la

stabilisation est celle formulée par le ministre des Finances à la

tribune:

«Une stabilisation de fait doit précéder la stabilisation légale.

Cette stabilisation de fait ne se décrète pas, elle s’obtient par la

sagesse; elle n’existera que lorsque toutes les principales causes de

trouble monétaire auront disparu, et malheureusement nous n’en sommes

pas encore là.»

On sait les violentes critiques que provoqua, chez les députés

socialistes, le refus du ministre de stabiliser légalement la monnaie.

Convaincus que les sociétés se refont à coups de décrets, ces naïfs

législateurs étaient persuadés qu’il suffisait d’un décret pour obliger

tous les peuples de l’univers à accepter les billets de banque français

au cours déterminé par une loi.

Dans les circonstances actuelles il faut donc vivre avec une monnaie

dépréciée, mais ne pas oublier qu’une monnaie quelconque devient

excellente dès que l’industrie et le commerce prospèrent. Essayons de

les améliorer et renonçons, malgré les conseils des experts, aux

dangereux emprunts étrangers. Ils alourdiraient encore notre budget par

le paiement des intérêts et, en outre, finiraient par mettre la France

sous la tutelle de l’étranger. Elle s’y trouve déjà beaucoup trop.

* * * * *

On a souvent représenté les Américains comme spéculant contre les

monnaies européennes dépréciées pour en faire baisser le cours; ils

sont, au contraire, très intéressés à la stabilisation de ces monnaies,

celle de la France notamment. Dans une conférence faite à l’Association

économique internationale, M. Owen D. Young, un des auteurs du plan

Dawes, faisait remarquer:

Qu’«il était plus important pour les États-Unis de restaurer la

stabilité des monnaies du monde et de les sauver des fluctuations des

changes que d’obtenir le paiement de nos créances sur les nations

étrangères.»

«--C’est maintenant notre devoir de veiller à ce que les moyens

d’échange entre tous les pays reposent sur une base qui rende le

crédit possible et les prêts sûrs. C’est pourquoi aussi l’or qui reste

en la possession des États-Unis constitue un fonds de garantie pour

les valeurs du monde.»

* * * * *

Le problème de la stabilisation des monnaies, à l’étude duquel vient

d’être consacré ce chapitre, est un nouvel exemple des conflits entre

les forces économiques et les influences psychologiques qui

caractérisent l’âge actuel.

La solution des problèmes résultant de ces conflits reste difficile. Ils

représentent, en effet, des équations dont les divers termes n’ont pas

de commune mesure. Elles contiennent des éléments économiques qui se

pèsent facilement et des influences psychologiques dont aucune méthode

ne permet d’évaluer exactement la grandeur. Les forces économiques

pondérables tendent à dominer le monde, mais les impondérables forces

psychologiques sont parfois plus puissantes encore.

CHAPITRE III

FACTEURS ÉCONOMIQUES ET PSYCHOLOGIQUES DU PROBLÈME DE LA STABILISATION

Nous venons d’étudier sommairement le problème de la stabilisation. Il

ne sera pas sans intérêt de rappeler quelques-unes des discussions dont

il fut l’objet. Cet exposé fera voir à quel point, dans les questions

économiques nouvelles entremêlées d’influences politiques et

psychologiques, il est difficile d’arriver à des certitudes.

On sait que, pour tâcher de découvrir les moyens de restaurer nos

finances, et notamment d’améliorer la valeur du franc, une commission

d’experts fut chargée de découvrir les méthodes à employer. Après de

laborieuses réunions, ils formulèrent les conseils suivants:

1º reconnaître immédiatement les dettes envers les États-Unis;

2º faire de grands emprunts à l’étranger afin d’obtenir une masse de

manœuvre permettant d’empêcher les oscillations du franc;

3º stabiliser la valeur du franc par décret.

Malgré toute l’autorité des experts aucun de leurs conseils ne fut

suivi, l’amélioration du franc fut obtenue, comme le faisait remarquer

ironiquement un grand journal anglais, en opérant d’une façon exactement

contraire à celle indiquée par les experts. Ils déclaraient

indispensable la reconnaissance des dettes extérieures, et ces dettes

n’ont pas été reconnues. Ils déclaraient non moins indispensable un

grand emprunt à l’étranger et le franc a été amélioré sans qu’il ait été

fait aucun emprunt. Ils déclaraient une stabilisation légale du franc

nécessaire et aucune stabilisation n’a été effectuée.

Ainsi qu’il arrive souvent, la sagacité d’un seul homme a été fort

supérieure à celle d’une collectivité. Le ministre des finances a marqué

combien à la tribune, il eût été onéreux de suivre les conseils des

experts, lorsqu’il disait: «que la situation actuelle eût été beaucoup

plus redoutable si nous avions stabilisé à un taux élevé avec le

concours de l’étranger».

* * * * *

Dans les problèmes relatifs à la valorisation du franc, les illusions

ont joué, comme dans beaucoup d’opinions collectives, un rôle

prépondérant.

Les experts se sont inspirés des illusions les plus répandues et c’est

pourquoi leurs conclusions furent si médiocres. En ce qui concerne,

notamment, la stabilisation par décret. M. Charles Dupuy, sous-directeur

de l’École des Sciences politiques, leur a fait justement observer que:

«... La stabilisation est impuissante à donner la stabilité, parce que

la stabilité ne saurait dépendre d’une disposition législative,

qu’elle ne peut résulter que d’un équilibre réel, et non artificiel,

entre les ressources et les engagements. Stabilisation n’est pas

stabilité; stabilisation ne garantit pas stabilité.»

* * * * *

Les problèmes posés aux experts étaient à la fois d’ordre économique et

psychologique. C’est en s’appuyant principalement sur les facteurs

psychologiques que le gouvernement réussit à relever la valeur du franc.

Le rapport de M. Chéron au Sénat montre combien, à un certain moment, la

situation avait été critique:

«Le gouverneur de la Banque de France, le 21 juillet 1926, avait

averti le gouvernement de l’imminence d’une suspension des paiements

de l’établissement. Les demandes de remboursement des bons de la

Défense Nationale affluaient. Les menaces du cartel avaient tué la

confiance. Le 20 juillet 1926, la livre sterling était cotée en bourse

240 fr. 25, le dollar 49 fr. 22, le cours de la rente 3% était tombé à

44 fr. 50... L’État se trouvait acculé soit à une inflation nouvelle

qui eût précipité la chute du franc, soit à la redoutable éventualité

de suspendre ses paiements.»

La situation fut transformée par un nouveau Président du Conseil qui sut

inspirer confiance.

Les conséquences de son intervention furent rapides: à la date du 11

décembre 1926 la livre est à 122 fr. 50, avec une diminution de près de

120 points sur le mois de juillet.

La crise qui avait failli emporter le crédit de la France, et qui

ébranla le pays tout entier, fut une crise de confiance.

La confiance qui permit le relèvement du franc fut le résultat de

plusieurs facteurs, notamment le rétablissement de l’équilibre

budgétaire et la barrière opposée aux menaces socialistes.

Un grand journal a très bien résumé, dans les termes suivants, ce rôle

des influences psychologiques:

«Tant que les socialistes ont gouverné dans la coulisse, la livre à

240 francs, la catastrophe toute proche. Dès que les socialistes n’ont

plus eu de prise sur le gouvernement, la livre à 123 francs, la

stabilité de fait.»

La confiance est un des soutiens psychologiques de la monnaie mais ce

soutien est provisoire. Ainsi que je l’ai précédemment rappelé le cours

de la monnaie ne peut être maintenu que par l’accroissement de la

richesse nationale due aux progrès de l’agriculture et de l’industrie.

Les questions de monnaie s’évanouissent fatalement dès qu’un pays peut

payer ses importations avec ses exportations. Toute monnaie devient

alors presque inutile.

* * * * *

Le rôle de la confiance dans le relèvement du franc n’avait pas échappé

aux experts, mais les moyens proposés par eux pour la rétablir auraient

été probablement plus dangereux qu’utiles.

Parmi ces moyens figuraient comme nous l’avons dit plus haut: 1º

l’urgence de régler les dettes interalliées; 2º la nécessité de faire un

emprunt important destiné à procurer à la Banque de France les devises

nécessaires pour augmenter la garantie des billets de banque, et

accroître ainsi leur valeur; 3º la stabilisation du franc par décret.

Les faits ont prouvé, qu’une amélioration du franc dépassant toutes les

espérances des experts avait été obtenue sans aucun des moyens indiqués

par eux. On saisira les causes des illusions dont cette collectivité

d’hommes sages fut victime en discutant les causes de leurs

propositions.

* * * * *

_Le paiement des dettes interalliées pouvait-il influencer la situation

financière?_ A en croire les experts et plusieurs économistes,--anglais

et américains, surtout,--l’amélioration de la situation financière de la

France aurait été liée à la reconnaissance des dettes envers ses anciens

alliés.

Il est pourtant visible, sans y réfléchir longuement, que le paiement

annuel de nombreux milliards à l’étranger, loin d’améliorer le franc,

n’aurait fait qu’en précipiter la chute. Pour se procurer les livres et

les dollars nécessaires aux paiements, il aurait fallu vendre, en effet,

sur les marchés étrangers des quantités colossales de francs. En raison

de la souveraine loi de l’offre et de la demande, cette opération eût

fait baisser énormément la valeur du franc, résultat exactement

contraire à celui espéré.

En admettant même que les banquiers étrangers aient pu être influencés

par la reconnaissance des dettes, il est infiniment probable que le

nombre de milliards prêtés par eux eût été très au-dessous de la réserve

d’or nécessaire pour améliorer le cours des cinquante milliards environ

des billets de banque français en circulation.

J’ai déjà rappelé que les Américains eux-mêmes commencent à voir

l’inconvénient de ces dettes si aisément reconnues par les experts. Aux

citations déjà reproduites dans un précédent chapitre j’ajouterai encore

celle de M. Baker, ancien secrétaire de la guerre aux États-Unis:

«Il est inconcevable, que le reste du monde continue à faire des

affaires avec nous pendant les soixante-deux ans où chaque pays verra

peser sur ses propres industries des impôts écrasants payables aux

États-Unis sous une forme ne différant pas beaucoup du tribut que Rome

imposait à ses ennemis.»

Les experts ne paraissent pas d’ailleurs avoir possédé des notions

psychologiques bien judicieuses sur sa mentalité des banquiers

américains. Ces banquiers sont, en réalité, des commerçants ne désirant

pas laisser improductif l’or constituant leur marchandise. Non seulement

ils demandent à l’utiliser en prêts fructueux, mais ils cherchent aussi

à prendre des intérêts dans les industries susceptibles de rapport.

C’est ainsi qu’aujourd’hui ils possèdent beaucoup d’actions

d’entreprises diverses en Allemagne.

On voit par ce qui précède que la proposition des experts d’améliorer

notre situation financière par la reconnaissance de lourdes dettes à

l’étranger constituait une illusion dangereuse.

* * * * *

_Peut-on stabiliser une monnaie par des rachats en Bourse?_ Cette

illusion, partagée par d’éminents financiers, a coûté un milliard à

l’Allemagne, quand elle voulut empêcher la chute du mark, et 500

millions à la Belgique, dans sa première tentative de stabilisation.

Semblable illusion a été également partagée par tous les ministres des

finances français qui se sont succédé depuis quelque temps. Elle a

englouti bien des millions et, sans un changement de ministère, la

réserve d’or de la Banque de France eût subi un anéantissement total.

Lorsque nos experts conseillaient la reconnaissance des dettes de la

France envers ses alliés, ils supposaient sans doute, eux aussi, qu’avec

les milliards prêtés par les banquiers étrangers émus de cette

reconnaissance des dettes, on pourrait constituer «une masse de

manœuvre» permettant, par des rachats méthodiques, de maintenir le cours

du franc.

Assurément, on peut, par des demandes d’une devise en Bourse, faire

monter artificiellement son cours; mais, pour réussir à maintenir

indéfiniment ce cours, il faudrait une réserve d’or que l’État, acheteur

de sa propre monnaie, ne possède pas, puisque c’est justement sa

pauvreté en or qui occasionne la dépréciation de la monnaie.

Sans doute, l’État l’acheteur s’imagine volontiers que le rachat en or

de la monnaie dépréciée inspirera une telle confiance qu’après quelques

remboursements le public conservera son papier sans en demander

l’échange.

De cette illusion dont furent successivement victimes les gouvernants

allemand et belge, nous aurions été victimes à notre tour, en suivant

les mêmes errements.

Tant que la Belgique, à l’époque de sa première tentative de

stabilisation, posséda assez d’or ou de devises équivalentes pour

racheter ses francs sur le marché, elle put maintenir la livre à 107

francs; mais aussitôt que sa réserve se trouva épuisée, les

remboursements furent forcément suspendus. La livre remonta rapidement à

150 francs, taux qu’elle devait dépasser bientôt.

L’amélioration d’une monnaie par des rachats en Bourse n’a encore réussi

à aucun État.

L’impossibilité de maintenir artificiellement le taux d’une monnaie

fiduciaire par des rachats en Bourse ne semble pas due uniquement à des

motifs économiques ou psychologiques, mais aussi à certaines raisons

mathématiques.

Le calcul des probabilités démontre, en effet, qu’un joueur à fortune

finie, jouant avec le possesseur d’une fortune infinie, est fatalement

condamné à la ruine. Une Bourse quelconque, en raison de ses relations

télégraphiques instantanées avec toutes les autres Bourses de l’univers,

représente une immense salle de jeu contenant tous les spéculateurs du

monde. Le pays qui rachète sa monnaie représente le joueur à fortune

limitée dont je parlais plus haut. Le joueur à fortune illimitée est

constitué par la totalité des joueurs du monde. En raison de la loi

mathématique formulée plus haut, le joueur à fortune finie, c’est-à-dire

un simple État, est fatalement condamné à engloutir tout l’or qu’il

possède dans la tentative de faire monter le cours de sa monnaie.

Quelle que soit la valeur de l’argument mathématique qui précède,

l’expérience prouve qu’aucun rachat en Bourse ne peut faire remonter

longtemps la valeur d’une monnaie, si le public n’a pas confiance dans

cette monnaie.

A défaut des expériences précédemment rappelées et des arguments qui

viennent d’être énoncés, un raisonnement bien simple montrera aisément

combien sont erronées les espérances relatives à l’efficacité d’une

masse de manœuvre.

Supposons, en effet, qu’un État possède une masse de manœuvre déclarée

suffisante pour ôter aux spéculateurs l’idée de provoquer par des ventes

la baisse d’une monnaie. Si l’impossibilité supposée était réelle, il

s’ensuivrait que le pays possédant une certaine masse de manœuvre

pourrait imprimer un nombre indéfini de billets de banque sans s’exposer

à voir baisser leur valeur. Il deviendrait donc bientôt le plus riche

pays de l’univers.

LIVRE IX

L'évolution actuelle du monde: illusions et réalités · 第 12 / 16 段