doctrines socialistes, elles continuent à se propager parce qu’elles ont
pour adeptes l’immense légion des hommes mécontents de leur sort et
auxquels les anciens idéals ne suffisent plus.
Parmi eux figure la foule de fonctionnaires et de petits bourgeois qui
ont envoyé beaucoup d’extrémistes au Parlement parce qu’ils mettaient en
eux l’espoir de voir améliorer leur situation, et renaître l’aisance que
les perturbations financières avaient fait disparaître. Ils
abandonneront d’ailleurs bien vite le socialisme, quand ils verront que
ses défenseurs sont incapables de leur rendre l’aisance perdue.
Le passage suivant, publié en avril 1926 dans le plus influent des
journaux socialistes français, donne un exposé très net des aspirations
du parti, et des conséquences que leur réalisation pourrait entraîner.
A propos du 1er mai 1926, ce journal invitait les membres du parti:
«A revendiquer le prélèvement sur le grand capital et la
nationalisation des banques et des grands monopoles capitalistes,
seules mesures susceptibles de faire payer effectivement les riches.
... La paix immédiate au Maroc et en Syrie, en exerçant sur les
gouvernants au service des banquiers «colonisateurs» une pression
prolétarienne d’une telle force qu’ils soient contraints de faire la
paix.»
La diffusion des théories socialistes s’observe aujourd’hui dans tous
les éléments de la vie journalière jusque dans les administrations
municipales, qui tendent de plus en plus à intervenir dans les
industries et le commerce local. On a fait observer avec raison que le
socialisme municipal est bien autrement dangereux que le socialisme
d’État, étant donné l’infiltration communiste dans maintes localités
urbaines ou rurales.
* * * * *
L’âge actuel représente une période d’incertitudes résultant des
conflits qui divisent les peuples et les partis politiques de chaque
peuple.
Il en sera ainsi, je le répète, tant que l’homme moderne n’aura pas
trouvé un idéal nouveau possédant, comme les anciens, le pouvoir de
diriger la vie, de créer les volontés fortes et les persévérants
labeurs. L’idéal socialiste, n’étant que destructeur, ne saurait exercer
un tel rôle.
Le socialisme est en réalité beaucoup plus dangereux, peut-être, par la
mentalité révolutionnaire et envieuse qu’il propage, que par les
doctrines qu’il propose. Dès que ces doctrines arrivent, en effet, à se
réaliser, elles se heurtent à un mur de nécessités économiques et
d’impossibilités psychologiques qui en révèlent bientôt l’impuissance;
mais la mentalité nouvellement créée subsiste.
Les théoriciens, incapables de comprendre l’infériorité de leurs
doctrines, s’en prennent aux hommes et, comme en Russie, massacrent par
milliers tous ceux auxquels ils attribuent leurs insuccès.
* * * * *
En politique, les raisonnements ont peu d’action, seules des expériences
répétées finissent par agir sur l’âme des peuples. Elles n’agissent
malheureusement qu’après avoir été suffisamment répétées et coûtent fort
cher. Les expériences socialistes, qui ruinèrent la Russie et faillirent
ruiner l’Italie, avaient été précédées d’autres expériences également
fort coûteuses, En France, notamment, en 1848 et en 1871.
En 1848, elles coûtèrent une révolution, la division de la France en
partis rivaux, et finalement la nomination par 7.000.000 de suffrages
d’un dictateur couronné qui devait conduire plus tard la France à une
dangereuse invasion. En 1871, la naissance de la commune socialiste eut
pour conséquences de nombreux massacres et l’incendie des plus beaux
monuments de la capitale.
* * * * *
Le socialisme et sa forme extrême, le communisme, sont devenus fort
dangereux. On a évalué à huit cent mille le nombre des électeurs
communistes en France, chiffre très supérieur aux deux cent mille
Jacobins de la Terreur. C’est donc avec raison que les chefs moscovites
du bolchevisme classent le parti communiste français au second rang par
sa puissance.
Le parti radical, qui jouait en France un rôle considérable alors qu’il
était unifié, se traîne de plus en plus à la remorque du socialisme,
grand pôle d’attraction pour les esprits faibles, ne pouvant se passer
d’une croyance capable d’orienter leurs pensées.
Sans doute, nous l’avons vu déjà, les forces ancestrales finissent
toujours par limiter les dangereuses oscillations des foules. Mais ces
forces agissent lentement et ne sauraient prévenir les ravages exercés
par les influences extrémistes.
On redoute fort, aujourd’hui, les ennemis du dehors, mais il faut
craindre davantage peut-être les ennemis du dedans.
Socialistes, communistes, syndicalistes, bien que représentants de
théories diverses, s’unissent partout contre l’ordre social établi. Ils
l’ont brisé en Russie et faillirent le détruire en Italie, en Espagne et
en Grèce.
* * * * *
Les conséquences de l’évolution socialiste étaient depuis longtemps
faciles à prévoir, car ce n’est pas d’aujourd’hui, nous l’avons vu, que
sous des formes diverses cette doctrine a fait son apparition dans le
monde. Rappelant, dans un ancien ouvrage, que les guerres sociales,
après avoir conduit la Grèce à la servitude, contribuèrent à amener la
fin de la république romaine et la venue des Césars, j’écrivais:
«Plusieurs peuples de l’Europe vont être obligés de subir la
redoutable phase du socialisme. Trop oppressif pour pouvoir durer, il
fera regretter l’âge de Tibère et de Caligula et ramènera cet âge. On
se demande, parfois, comment les Romains du temps des empereurs,
supportaient si facilement les férocités furieuses de tels despotes.
C’est qu’eux aussi avaient passé par les luttes sociales, les guerres
civiles, les proscriptions, et y avaient perdu leur caractère. Ils en
étaient arrivés à considérer ces tyrans comme les derniers instruments
de salut. On les toléra parce qu’on ne savait comment les remplacer.
Ils ne furent pas remplacés en effet. Après eux, ce fut l’écrasement
final sous le pied des barbares, la fin d’un monde. L’Histoire tourne
dans le même cercle.»
CHAPITRE III
LA MENTALITÉ BOLCHEVISTE
En dehors des théories qui lui servent quelquefois de support, mais dont
la plupart des sectateurs de la doctrine n’ont jamais entendu parler, le
bolchevisme constitue une mentalité spéciale fort répandue aujourd’hui.
En quoi consiste donc cette mentalité si répandue, alors que la doctrine
politique ne s’est développée qu’en Russie et n’a envahi certains états
civilisés, comme la Hongrie, que pour être bientôt repoussée par ceux-là
mêmes qui l’avaient acceptée?
La mentalité bolcheviste a, comme caractéristiques principales, un
esprit de révolte permanent contre toutes les formes d’autorité, à
l’exception de celle des chefs de la doctrine, la haine jalouse de
toutes les supériorités, le retour aux instincts primitifs, l’ardent
désir de supprimer violemment les contraintes sociales que la
civilisation oppose à ces instincts.
Cette mentalité, plus répandue chaque jour, se manifestait déjà dès les
débuts de la paix. J’en eus la première notion lorsque des milliers
d’électeurs parisiens choisirent comme député un capitaine bolcheviste,
sans avoir d’ailleurs la moindre idée de sa doctrine.
Ignorant à cette époque en quoi consistait le bolchevisme, je cherchais
à me renseigner le soir même de cette élection auprès d’un vieux
philosophe de mes amis.
Il était malheureusement aussi ignorant que moi, mais m’assura que, si
je voulais bien dîner avec lui, les propos de sa bonne, très révoltée
depuis quelque temps, pourraient me documenter.
Ils me documentèrent en effet; bien que faiblement érudite, la servante
bolcheviste me donna en réponse à mes interrogations d’assez judicieux
conseils.
--Laissez vos bouquins, dit-elle, regardez le grouillement de la vie.
Les livres, ça parle de choses mortes et c’est pourquoi les savants qui
passent leur temps à les lire ne savent pas grand chose du monde.
Regardez autour de vous et peut-être arriverez-vous à comprendre le
bolchevisme.
Malgré leur forme médiocrement littéraire, ces conseils contenaient un
fonds de vérité dont je m’empressai de tenir compte.
Le hasard me servit assez bien. Dès le lendemain, en effet, je
rencontrai chez un ami qui faisait réparer son appartement une équipe
d’ouvriers divers échangeant, à propos de l’élection récente, des
réflexions révolutionnaires, d’ailleurs dépourvues d’aménité pour les
patrons qui les employaient. Me mêlant à leur conversation, je déclarai
d’un air entendu au plus bruyant des orateurs de la bande que le
bolchevisme était sans doute, suivant les prétentions des propagateurs
de la doctrine, une application des principes de Karl Marx.
--Karl Marx? Connais pas. Ça doit être un des rois boches détrônés
récemment. Les rois et les bourgeois, n’en faut plus. C’est l’ouvrier
qui doit être bourgeois à son tour. Voilà le bolchevisme.
Ce jugement, bref sans doute, mais suffisamment clair, me fit continuer
mes recherches.
Elles furent instructives, puisque de leur ensemble se dégageait
nettement l’armature de la mentalité bolcheviste: haine de l’ouvrier
contre le patron, hostilité des employés contre leurs chefs, jalousie
générale des inférieurs à l’égard des supérieurs, libération des
instincts que les contraintes sociales réprimaient jadis, mépris de
l’autorité partout.
De ces observations et d’autres du même ordre il ressortait assez
clairement que le bolchevisme désignait sous un nom nouveau un état
mental extrêmement ancien, puisqu’il se manifestait déjà avant le
déluge. Le Caïn de la légende biblique tuant son frère de la prospérité
duquel il était jaloux est le véritable ancêtre des bolchevistes. Caïn
traita Abel exactement comme Lénine devait traiter plus tard les
bourgeois favorisés par la fortune ou l’intelligence.
* * * * *
Nous venons d’esquisser sommairement la mentalité bolcheviste. Disons,
maintenant, quelques mots de la doctrine.
Rajeunie en apparence par des théories livresques, elle n’est qu’un
simple retour au communisme des premiers âges.
Ces théories représentent, en réalité, le besoin des révolutions
triomphantes de trouver une justification rationnelle à leurs violences.
_Le Contrat Social_ de J.-J. Rousseau, qui enseignait la bonté primitive
de l’homme uniquement perverti par les sociétés, fut la bible de
Robespierre et servit à rationaliser la guillotine. L’œuvre du juif Karl
Marx, dont les doctrines sont souvent aussi enfantines que celles de
Rousseau, devint la bible de Lénine et de ses associés. Elle permit de
justifier les systématiques massacres des intellectuels et le pillage
général des fortunes.
En fait, les foules révoltées ne se préoccupent guère des systèmes. Il
n’existe que de bien lointains rapports entre l’idéologie marxiste et
l’organisation des républiques soviétiques. Les communistes russes
connaissent fort peu leur grand prêtre Karl Marx, et les communistes
français ne le connaissent pas davantage. L’un d’eux avouait, au
parlement français, n’avoir jamais lu une ligne de ce théoricien
célèbre. Il faut l’en louer, car les livres de Karl Marx contiennent un
si grand nombre d’assertions démenties plus tard par les événements, que
leur lecture suffirait à guérir du communisme tout esprit impartial.
Jugeant inutile d’insister sur les théories communistes, il sera
suffisant d’indiquer sommairement les formes que le bolchevisme revêt
dans la pratique.
* * * * *
Au point de vue théorique, le bolchevisme oriental semblerait
représenter la domination totale de l’être individuel par l’être
collectif. En Russie, une pyramide de conseils ouvriers, dits soviets,
s’étend du village au comité central directeur. En sont exclus les
bourgeois, les professeurs et tous les intellectuels.
Cette dictature apparente du prolétariat n’est en réalité qu’une
fiction. La machine gouvernementale reste entièrement dirigée par un
petit nombre de chefs assez absolus pour avoir pu supprimer toutes les
libertés, celles de la parole et de la presse notamment. Des fusillades
sommaires terminent immédiatement la moindre tentative d’opposition.
Le bolchevisme russe n’est, d’ailleurs, qu’une simple continuation de
l’ancien régime tsariste. Il se maintient pour des raisons identiques à
celles qui soutenaient ce régime. La Russie demi-barbare, composée de
races différentes, ne peut, comme tous les pays asiatiques, conserver
une certaine unité que sous la main de chefs absolus.
* * * * *
L’essai actuel du communisme en Russie n’est pas unique en Orient. La
Chine, notamment, expérimenta le communisme plusieurs fois. Au XIe
siècle, sous l’empereur Tcheng-Tsong, la propriété privée fut abolie,
les capitaux, les terres et les industries mis en commun.
Après une quinzaine d’années d’expérience, les ouvriers et paysans
renversèrent le régime dont les graves inconvénients avaient fini par
les frapper. La terre et l’industrie ne rapportaient plus rien, par
suite de l’indifférence des exploitants que l’intérêt personnel
n’animait plus.
Une nouvelle expérience du communisme faillit ruiner la Chine vers le
milieu du dernier siècle. Elle dura également une quinzaine d’années, au
bout desquelles les masses elles-mêmes virent que, loin d’être diminuée
par le nouveau régime, leur misère augmentait.
* * * * *
Si le communisme tend à se répandre chez certaines grandes nations,
c’est, comme je l’ai fait remarquer déjà, que les civilisations, à
mesure qu’elles se compliquent, traînent derrière elles un nombre
immense d’êtres incapables de s’y adapter et désireux par conséquent de
les renverser.
Pareil phénomène fut souvent observé dans l’histoire. Lorsqu’une race
inférieure arrive à dominer accidentellement par la force une
civilisation trop élevée pour elle, cette dernière est détruite avec
violence. On le vit, notamment, lorsque les barbares anéantirent en
Gaule la civilisation romaine, trop raffinée pour eux. On le vit
également, de nos jours, lorsque les nègres de Saint-Domingue et d’Haïti
anéantirent, sans pouvoir la remplacer, la civilisation que les
Européens leur avaient apportée.
Des phénomènes du même ordre se manifestent actuellement en Russie. Un
observateur judicieux, M. Chessin, explique comment le régime communiste
fit une guerre féroce aux intellectuels. Il rapporte cette profession de
foi publiée par la _Pravda_:
«L’Orient moujik a jeté bas les théories de la science occidentale, il
a obligé le savant à ployer l’échine devant l’ouvrier noir de crasse.»
Un des grands maîtres de la doctrine, Zinovief, proclame que, «dans
chaque intellectuel, il voit un ennemi du pouvoir soviétique».
C’est en raison de cette mentalité que l’enseignement de l’histoire, de
la philosophie, de la morale a été exclu des écoles.
«Suivant l’auteur précédemment cité, les maîtres du pouvoir ont
interdit, sous la menace de pénalités exemplaires, dans les
bibliothèques publiques, des ouvrages de Platon, Aristote, Descartes,
Kant, Spencer, etc. Les grands auteurs russes modernes eux-mêmes sont
exclus.»
D’après le même auteur les professeurs des universités seraient choisis
parmi les élèves des écoles ouvrières, n’ayant d’autres connaissances
que les quatre règles de l’arithmétique et quelques rudiments de
grammaire.
La Russie retourne ainsi aux formes inférieures de civilisation que
rêvent tous les inadaptés.
* * * * *
Nous venons de résumer brièvement la mentalité bolcheviste, la doctrine
bolcheviste et ses applications.
La doctrine bolcheviste est dangereuse, mais la mentalité qui l’inspire
plus dangereuse encore. Si elle continuait à envahir le monde, elle
saperait définitivement tous les principes servant de base aux grandes
civilisations.
La doctrine bolcheviste est en train de détruire le capital matériel des
peuples, mais la mentalité bolcheviste menace un capital moral plus
précieux que de fugitives richesses et dont la création a demandé de
longs siècles d’efforts.
CHAPITRE IV
LUTTES DU SOCIALISME ET DU SYNDICALISME CONTRE LA CIVILISATION
Le socialisme et sa forme dernière le communisme peuvent être envisagés
sous trois aspects différents: 1º comme religion; 2º comme doctrine
politique; 3º comme état mental.
L’état mental a été étudié dans le précédent chapitre. La doctrine
socialiste est à peu près celle jadis formulée par Karl Marx. La
religion est constituée par les espérances d’un paradis terrestre promis
aux prolétaires: l’usine aux ouvriers, la mine aux mineurs, la paix
imposée par des réunions internationales d’ouvriers. Plus de guerres,
plus de misère.
* * * * *
Une croyance politique ou religieuse représente un bloc dont chacun
extrait ce qui est conforme à la nature de son esprit, c’est pourquoi,
en passant d’un peuple à un autre, croyances politiques et croyances
religieuses se transforment au point de devenir parfois méconnaissables.
C’est ainsi, par exemple, que le bouddhisme, religion d’abord dépourvue
de divinités, devint, en passant de l’Inde en Chine, polythéiste. Les
livres sacrés, gardiens de la croyance primitive, demeurent toujours
sacrés bien qu’étant devenus différents de la croyance dont ils
traduisaient d’abord la doctrine. Le texte primitif n’a pas changé, mais
ce texte est sans rapport avec les conceptions qu’il représentait jadis.
En appliquant ces observations au bolchevisme, on constate qu’il
représente, suivant les pays, des idées assez différentes souvent sans
rapport avec le marxisme théoriquement resté son évangile.
Chez la plupart des peuples, le communisme constitue simplement une
tendance à la libération des instincts primitifs, le besoin intense de
détruire l’ordre social établi et le désir, pour les pauvres, de
s’emparer de la fortune des riches.
En France, aussi bien qu’en Russie, les communistes ne dissimulent pas
leur programme. Une guerre civile générale en est pour eux le prélude
nécessaire.
Le journal _l’Humanité_ l’a très bien marqué dans les lignes suivantes,
écrites en mars 1927, à propos du projet de loi sur la réorganisation de
l’armée:
«Pour nous le problème de l’organisation générale de la nation pour le
temps de guerre est clair.
Il s’agit, et il s’agit exclusivement pour nous, d’organiser la
transformation de la guerre impérialiste en guerre civile et de
préparer la mobilisation de l’armée au service du prolétariat.»
Le bolchevisme, dont les fondements étaient déjà connus des anciens
Grecs, fut la cause principale des conflits sociaux qui se terminèrent
par leur servitude.
Qu’il soit ancien ou moderne, le bolchevisme ne s’établit et ne se
maintient quelque temps que par un despotisme très dur. La Russie en
fournit aujourd’hui un nouvel exemple. L’autocratie des chefs y est si
tyrannique qu’on a pu dire avec raison que la dictature du prolétariat
était, en réalité, une dictature sur le prolétariat.
* * * * *
M. Jules Sauerwein a résumé dans les termes suivants l’effroyable régime
soviétique.
«Ce régime, dit-il, aboutit à la destruction des énergies
stimulatrices de l’effort, les individus y sont enrégimentés dans des
conditions qui leur imposent une vie où tout est rabaissé à un niveau
des plus médiocres. Les joies, à part quelques manifestations
artistiques dans les grandes villes, sont réduites à rien. Les espoirs
sont vains, les ambitions interdites. Il n’y a plus d’élite,
c’est-à-dire plus personne qui, par son effort, ait le droit de
conquérir du pouvoir en même temps que des capacités et du bonheur
individuel. S’enrichir est un crime, s’élever au-dessus des autres une
trahison.
«... Si les choses continuent de la sorte, la Russie redescendra peu à
peu vers le moyen âge. Déjà, au lieu de s’adresser aux grandes
organisations de l’État, bien des gens construisent de leurs mains des
masures, en remplaçant les vitres par n’importe quoi et en fabriquant
sur un établi de fortune les quelques objets indispensables. Les
agriculteurs ne travaillent plus que pour leur propre subsistance.»
Aucun peuple civilisé ne supporterait longtemps un pareil régime. S’il a
pu durer en Russie, c’est que, comme le disait déjà Michelet: «Ce grand
pays asiatique, demi barbare, pratiqua toujours le communisme.» Dans
beaucoup de régions, les terres appartenaient en commun depuis longtemps
à tous les habitants des villages.
* * * * *
Le communisme ne se recrute pas seulement dans le monde ouvrier
illettré, mais aussi comme je l’ai plusieurs fois rappelé, dans
l’immense armée des inadaptés, c’est-à-dire des êtres vivant dans une
civilisation trop compliquée pour eux, ou dont ils croient avoir à se
plaindre.
Font partie de cette grande armée les individus mécontents de leur sort,
et ceux victimes de tares héréditaires: hérédo-syphilitiques, fils
d’alcooliques, etc.; êtres incomplets auxquels les soins d’une
puériculture compliquée permettent péniblement de végéter. Ils sont des
ennemis irréductibles de tout ce qui dépasse leur mentalité inférieure.
Pendant le triomphe du bolchevisme en Hongrie, on constata que les
communistes atteints de tares héréditaires déployèrent une férocité
impitoyable à l’égard de leurs victimes, faisant périr les plus éminents
citoyens dans d’affreux supplices.
Subissant la loi rappelée plus haut, commune à toutes les croyances, le
communisme s’est transformé en changeant de milieu. En Chine et dans
l’Inde, il est devenu une sorte de nationalisme ayant pour devise: «La
Chine aux Chinois, l’Inde aux Hindous, et le rejet des influences
étrangères.»
* * * * *
Les idéals religieux et politiques d’un peuple peuvent vivre
parallèlement, se fusionner ou entrer en conflit.
L’Histoire ancienne ou moderne fournit de nombreux exemples de ces
situations diverses. Dans la Rome antique, comme dans l’Angleterre
moderne, l’idéal religieux et l’idéal politique vivaient sans se
heurter. Au Moyen Age, un idéal religieux très puissant dominait en
Europe l’idéal politique alors assez faible. De nos jours, l’idéal
religieux et l’idéal politique sont entrés en conflit chez plusieurs
peuples et c’est pour eux une grande cause de faiblesse. Des idéals
contraires finissent généralement par provoquer des luttes prolongées.
L’Europe fut déjà ensanglantée par de tels conflits à l’époque des
guerres de religion. Actuellement, le radicalisme est entré en lutte
contre l’idéal religieux qualifié de cléricalisme, et toute une série de
persécutions en fut la suite.
* * * * *
Le monde a fini par devenir assez indifférent aux questions religieuses,
mais il a vu renaître, depuis un siècle, la lutte de la foule contre les
élites qui a si souvent agité les peuples au cours de leur histoire. Les
attaques du socialisme et du communisme contre l’ordre établi sont des
manifestations indirectes de ce grand conflit.
C’est de la lutte entre l’élite dirigeante et les multitudes soumises au
socialisme qu’est, depuis un siècle, tissée en partie notre histoire.
Les phases de cette lutte sont toujours les mêmes et peuvent se résumer
de la façon suivante:
A la suite d’une révolution, le nombre triomphe, mais comme ce triomphe
s’accompagne bientôt de désordres et de ruines, une réaction se
manifeste, un pouvoir dictatorial surgit, qui met fin aux désordres. Ce
pouvoir sans contrôle finit par commettre des erreurs politiques qui
provoquent sa chute.
Ces phases diverses se sont succédé en France depuis un siècle, comme
nous l’avons déjà rappelé.
* * * * *
Les hommes d’État redoutent fort le socialisme, mais le syndicalisme les
préoccupe beaucoup moins. Il est cependant, je le répète, aussi
dangereux que le socialisme. Ses progrès journaliers sont en effet plus
rapides et plus destructeurs. Les grèves anciennes des postiers et des
cheminots en France, celle des mineurs en Angleterre ont montré de quels
dangers le syndicalisme pouvait menacer la vie des nations. Le
socialisme est une menace lointaine, le syndicalisme un danger immédiat.