par ne plus trouver à emprunter et fut obligée de renoncer à
l’inflation, qui accroissait considérablement le prix de la vie en
réduisant chaque jour le pouvoir d’achat de la monnaie.
En résumé, comme le disait un ministre des Finances à la tribune, les
Français ont perdu les quatre cinquièmes de leur fortune.
Resté inaperçu pendant la période de richesse apparente créée par les
emprunts et l’inflation, l’appauvrissement finit par devenir visible à
tous les yeux.
Il faut remarquer, cependant, que les pertes financières n’ont pas sévi
sur toutes les classes. Si quelques-unes furent ruinées, d’autres
s’enrichirent. C’est ainsi que les anciens rentiers ont été très
appauvris tandis que les paysans et les commerçants voyaient, au
contraire, leurs ressources s’élever considérablement.
* * * * *
En dehors des causes d’appauvrissement résultant des ravages de la
guerre et qui sont spéciales à un petit nombre de pays, tels que la
France, il en est d’autres, tout à fait générales, qui menacent l’Europe
entière et augmentent chaque jour.
Elles sont constituées par l’indépendance industrielle croissante des
pays asiatiques: colonies, pays de protectorat, etc.
Jadis, ces pays se bornaient à fournir les matières premières que
manufacturait l’Europe.
«Si l’Amérique, disait Pitt, s’avisait de fabriquer un bas ou un clou de
fer à cheval, je voudrais lui faire sentir tout le poids de la puissance
de l’Angleterre.»
La petite colonie, que menaçait Pitt, est devenue la rivale redoutée de
l’Empire Britannique, et les autres colonies, telles que le Canada et
l’Australie, sont, aujourd’hui, des pays à peu près indépendants de
l’Angleterre. Elle l’a douloureusement reconnu, nous l’avons vu, dans
une conférence avec les représentants des Dominions récemment tenue à
Londres.
La plupart des pays d’outre-mer rejettent de plus en plus le joug
économique de l’Europe. Au lieu de se borner comme jadis à exporter des
matières premières, ils fabriquent des produits expédiés à leur gré dans
le monde.
L’univers asiatique est devenu le rival de l’Europe et, comme le travail
y est exécuté à bien meilleur marché, sa concurrence devient redoutable.
Ce phénomène, dont j’avais autrefois, dans un livre sur l’Inde, prédit
l’apparition certaine, se manifeste avec force aujourd’hui. Les pays
encore soumis à l’Angleterre, tels que l’Inde, aspirent de plus en plus
à l’indépendance.
«L’Inde, qui, en 1910, importait environ vingt mille tonnes de fonte,
en a exporté, en 1923, deux cent mille, écrit _L’Illustration
Économique_. Le déclin du vieux continent s’accompagne de l’ascension
des pays neufs. La guerre a habitué les nouveaux mondes à se passer de
l’Europe. Ils ont vu tous les avantages de la nouvelle situation et se
refusent à retourner sous le joug. Le XIXe siècle a vu l’Europe
proclamer l’abolition de l’esclavage. Le XXe voit se libérer
économiquement les peuples d’outre-mer, qui veulent, à leur tour, nous
assujettir.»
Cette concurrence de pays jadis tributaires de l’Europe, et qui
travaillent à bien meilleur compte, aura de multiples conséquences.
Une des plus importantes sera l’apparition d’une loi économique nouvelle
régissant la valeur des salaires et qu’on peut formuler ainsi: le taux
des salaires ne sera bientôt plus fixé ni par la volonté des ouvriers ni
par celle des patrons, mais uniquement par les prix de vente mondiaux
des marchandises.
Il a fallu une grève de six mois et une perte évaluée à quatre cents
millions de livres sterling, soit dix milliards de francs-or, pour
incruster cette vérité économique nouvelle dans le cerveau des mineurs
britanniques.
Un économiste anglais disait récemment, à ce propos:
«Sans son commerce et sans son industrie, l’Angleterre est condamnée à
mourir de faim à bref délai. Or, il tombe sous le sens que les
salaires, en Angleterre, sont beaucoup trop élevés pour nous permettre
de supporter la concurrence mondiale. Nous subissons une hausse
absurde, injustifiée des salaires, qui risque de nous réduire à la
famine... Quand des ouvriers gagnent jusqu’à 150 p. 100 de plus qu’en
1915, on est fatalement battu sur tous les marchés par la marchandise
du voisin.»
* * * * *
Parmi les causes de l’appauvrissement de l’Europe et des troubles
politiques dont elle est le siège, il faut encore citer les exigences
des États-Unis à l’égard des dettes contractées par les alliés pendant
la guerre.
L’histoire des variations des sentiments de l’Europe pour l’Amérique est
d’un grand intérêt psychologique. Au lendemain de la paix, l’Angleterre
et la France éprouvaient des sentiments d’affectueuse sympathie à
l’égard de l’Amérique et une antipathie intense pour l’Allemagne. On a
dit avec raison «qu’aujourd’hui la France a des relations plus amicales
avec l’Allemagne qu’avec l’Amérique».
Cette variation des sentiments serait, comme l’écrivait le _Neues Wiener
Tageblatt_, «une conséquence naturelle du fait que l’Europe entière a
souffert de la guerre et que les États-Unis ont été les seuls à en tirer
un gain énorme».
Aujourd’hui, l’Europe semble tombée de plus en plus sous l’hégémonie
financière des États-Unis, qui réclament âprement l’argent prêté pour
une guerre dont ils furent seuls à profiter. Personne n’ignore
maintenant que les Américains songeaient uniquement à leur propre
intérêt en venant au secours des alliés. Voyant leurs navires torpillés
par l’Allemagne, qui voulait empêcher la vente de marchandises aux
alliés, ils sont entrés dans la guerre pour se défendre.
Les Américains ne constatent pas sans regret les sentiments qu’ils
inspirent aujourd’hui. Voici comment s’exprimait, à ce sujet, _La
Nation_, de New-York:
«Nous nous enfonçons de plus en plus dans les difficultés, toujours
froissant les sentiments. Nous nous trouvons de plus en plus en
position d’autocrate du monde de la finance. Le président des
États-Unis est malheureusement en présence d’une attitude presque
unanime qui appuie les réclamations jusqu’au dernier sou contre nos
anciens alliés. L’idée que des nations vont continuer à nous verser de
l’argent pendant soixante-deux ans pour une guerre qui s’est terminée
en 1918 est absolument déraisonnable. Tous les banquiers américains le
savent parfaitement, mais ils profitent d’une situation qui leur
permet de prêter aux États européens de l’argent à 7 et 8 p. 100 qui,
autrement, dormirait improductif dans leur caisse.»
Cette opinion n’est pas isolée. La revue _American Review of Review_ de
décembre 1926, s’exprime comme il suit:
«Si cet état de choses se prolonge il arrivera un jour où nous devrons
posséder tout ce qui, en Europe, a quelque valeur. Nous détiendrons
des hypothèques énormes sur les budgets nationaux de la France, de
l’Allemagne, de l’Italie, de la Belgique et de la Pologne. De toute
nécessité, la vie économique de ces pays devra converger sur les
versements à faire aux Américains, et grâce à ces versements nous
aurons de nouveaux moyens d’accentuer notre emprise sur les diverses
nations européennes. Il est clair que l’on ne laisserait pas les
choses arriver à ce point. L’Europe répudierait ses dettes ou
entrerait en guerre.
L’Europe est aujourd’hui trop pauvre et trop faible, et elle a trop
conscience de cette pauvreté et de cette faiblesse, pour songer même
en rêve à entrer en guerre contre les États-Unis. Mais la haine d’où
naît la guerre est là, tout entière. L’aigreur, la colère, le
sentiment de l’injustice, l’impression d’une menace d’exploitation
pour le présent et pour l’avenir sont tous éléments nettement
existants. La conviction que nous avons profité des malheurs récents
de l’Europe pour nous faire donner des hypothèques et que nous
profitons de sa détresse actuelle pour étendre ces hypothèques à
l’infini, est une conviction déjà établie largement, et en voie de se
développer sans arrêt.»
L’avenir montrera sûrement qu’en pressurant l’Europe pour lui arracher
le peu d’or qu’elle possède encore, l’Amérique n’a pas réalisé du tout
une fructueuse opération.
* * * * *
Pendant que le nouveau monde, par suite des fatalités de l’évolution
moderne, devient de plus en plus hostile au vieux continent, ce dernier
lutte péniblement pour tâcher d’unir les divers peuples de l’Europe et
aplanir les dissensions qui les séparent.
On sait que les stipulations du traité de Versailles inspirées par le
président Wilson ont complètement bouleversé la structure de l’Europe.
La Pologne, séparée de la Russie, a été constituée en république;
l’antique monarchie autrichienne découpée en fragments: Tchécoslovaquie,
Yougoslavie, Hongrie, etc.
L’application du principe des nationalités a porté au paroxysme les
nationalismes endormis. Les Balkaniques sont tout prêts à recommencer
les luttes séculières qui ont coûté si cher à l’Europe. L’Autriche,
ruinée par son isolement, demande son annexion à l’Allemagne; l’Italie
veut s’agrandir dans la Méditerranée aux dépens de ses voisins. Des
causes de conflit grandissent partout.
Aveuglés par des haines séculaires, les peuples européens n’arrivent pas
à s’entendre et dépensent en armements coûteux les derniers vestiges de
leur ancienne richesse. Les partis politiques se disputent avec fureur
pour réaliser leurs chimères; la jalousie, l’envie et la haine dominent
l’Europe d’aujourd’hui. Comment réaliser des progrès avec la persistance
de tels sentiments?
Les États européens n’échapperont pourtant à la ruine qui les menace
qu’en arrivant à s’unir industriellement et commercialement pour fonder
le bloc européen dont un homme d’État illustre ébaucha à Locarno les
contours. Prospérer en s’unissant ou périr dans les dissensions: tel est
le dilemme qui se pose aujourd’hui.
CHAPITRE II
LA SITUATION FINANCIÈRE DE LA FRANCE
Les philosophes de l’avenir diront sûrement qu’aucune époque de
l’histoire ne fut plus fertile en illusions que la nôtre: illusions
politiques, illusions sociales, illusions financières, pèsent sur l’âme
des peuples depuis les débuts de la grande guerre. Elles ont aveuglé des
esprits très clairvoyants. Et c’est pourquoi tant d’événements ont
déjoué leurs prévisions.
L’âge des nouvelles illusions a commencé avec la guerre. Les Allemands
en furent les premières victimes. Persuadés qu’une nation, supérieure
par le nombre de ses soldats et la force de ses armements, était
invincible, ils provoquèrent le conflit mondial et succombèrent devant
des coalitions qu’ils ne prévoyaient pas.
La lutte terminée, les vainqueurs entrèrent à leur tour dans un cycle
d’illusions qui devait provoquer bien des ruines.
La paix illusoire de Versailles fut, en effet, une des causes
principales de la terrible situation financière où la France est
aujourd’hui plongée.
Des esprits dégagés d’illusions auraient vu facilement que l’Allemagne
ne pouvant pas payer en or les sommes immenses qui lui étaient
réclamées, il fallait bien se résigner à se contenter des réparations
proposées.
Remplacer l’or par des marchandises livrées pendant de nombreuses années
aurait eu pour résultat de rendre l’Allemagne la plus grande nation
exportatrice de l’univers. Devant l’afflux de ses marchandises, les
usines françaises fabriquant des produits similaires eussent été
réduites au chômage.
Obliger les Allemands à effectuer eux-mêmes les réparations des régions
dévastées constituait donc la meilleure solution, mais, dans la
persuasion que les vaincus finiraient par payer ces réparations, le
Gouvernement français préféra s’en charger. Soixante-quinze milliards
furent ainsi engloutis et finalement il fallut bien reconnaître que
cette formidable dépense, qui devait si lourdement peser sur les
finances de la France, ne serait jamais remboursée par l’Allemagne,
puisque les sommes annuellement obtenues d’elle suffiraient à peine à
payer les dettes de la France envers ses alliés.
Et c’est ainsi que la période de reconstruction qui suivit la guerre fut
une ère de grandes dépenses et aussi de grandes erreurs. La formule
magique: «l’Allemagne paiera», fit accepter toutes les prodigalités. Les
ministres dépensaient sans compter.
Nulle barrière ne s’opposant à leur imprévoyance ils empruntèrent et
quand la répétition des emprunts les rendit impossibles ils eurent
recours à l’inflation.
Cette situation artificielle ne pouvait durer. Impuissante à équilibrer
ses budgets, la France finit par perdre bientôt la confiance de
l’étranger et sa monnaie fiduciaire, sans cesse multipliée, se déprécia
de plus en plus. Elle en est arrivée à payer à l’étranger les
marchandises nécessaires cinq à six fois plus cher que leur cours
mondial. J’ai déjà rappelé que plus de la moitié de son budget est
consacrée à payer les intérêts de ses emprunts.
* * * * *
Les causes réelles de la chute rapide du franc sur les marchés étrangers
semblent avoir été assez mal comprises des ministres qui se sont
succédé. Ils l’attribuaient aux influences les plus variées:
spéculation, exportation des capitaux, etc., auxquelles ils tentaient de
remédier par des mesures draconiennes. Les améliorations espérées furent
d’ailleurs complètement nulles.
Désespéré de son impuissance, un des derniers ministres des Finances
disait: «Je me heurte à des phénomènes inconnus.»
Les phénomènes inconnus auxquels se heurtèrent tant de ministres
étaient, en réalité, très simples pour des esprits que les illusions
n’aveuglaient pas.
On les déduit facilement du court exposé qui précède et on peut les
résumer dans un petit nombre de propositions d’une élémentaire évidence.
1º Une nation s’appauvrit rapidement quand, d’une façon permanente, ses
dépenses sont supérieures à ses recettes.
2º Tout ce qui entrave la capacité de production d’un pays: persécution
des capitaux générateurs des grandes industries, interdiction aux
ouvriers d’augmenter leurs heures de travail, etc., accélère la ruine.
3º Pour restaurer les finances d’un pays, il faut accroître sa
production et son commerce puis réduire ses dépenses.
* * * * *
Les chiffres de notre dette sont considérables, quoique différents
suivant les auteurs. Dans un discours prononcé en décembre 1926, M.
Poincaré les évalue à 281 milliards, répartis comme il suit: 150
milliards de dettes perpétuelles, 37 milliards de dettes à court terme
et 94 milliards de dette flottante. Au total de cette dette on devra
bientôt joindre 21 milliards nécessaires à l’achèvement des réparations
des régions libérées.
Il faudra probablement ajouter encore aux chiffres précédents 16
milliards 325 millions de francs-or dus à l’Angleterre et 23 milliards
de francs-or aux États-Unis. Converties en billets de banque français,
ces sommes représenteraient près de 200 milliards au cours actuel de 125
francs la livre.
Le total de toutes ces dettes atteindrait environ 500 milliards; c’est à
peu près le chiffre donné par le _Journal de la Société de statistique
de Paris du 19 mai 1926_.
Les recettes annuelles produites par l’impôt se montent à 41 milliards,
dont plus de la moitié (22 milliards 778 millions) sont consacrés à des
dépenses obligatoires: service des rentes, pensions, etc. Voici,
d’ailleurs, comment se répartit cette dernière somme: dette intérieure
12 milliards 906 millions, dette extérieure 4 milliards 778 millions,
pensions civiles et militaires, 5 milliards 94 millions.
L’emprunt, et surtout l’inflation, ont été jusqu’ici les principales
ressources utilisées pour faire face à nos formidables dépenses.
Le montant des billets de banque, qui atteignait déjà 39 milliards et
demi en mai 1924, s’est élevé à 54 milliards en juillet 1926. A ce
chiffre il faut ajouter 44 milliards de bons de la Défense nationale qui
sont en réalité des billets de banque portant intérêts. Ces 100
milliards environ de billets sont garantis seulement par une réserve
d’or et d’argent ne dépassant pas 4 milliards.
A mesure que s’accroissait le chiffre des billets sans garantie, la
chute du franc s’accélérait, et son pouvoir d’achat diminuait, phénomène
observé invariablement dans tous les pays ayant pratiqué l’inflation.
Aujourd’hui le pouvoir d’achat du franc est cinq fois moindre qu’avant
la guerre; ce qui veut dire, naturellement, que la vie est cinq fois
plus chère.
* * * * *
La situation financière que nous venons de résumer a eu pour conséquence
la ruine de plusieurs classes de la population française.
L’impôt sur le capital, qui obsède l’imagination des socialistes, s’est
trouvé, en dehors de leur intervention, beaucoup plus élevé qu’ils
n’auraient pu l’espérer. Un particulier possédant un capital de 100.000
francs de rentes françaises au moment de la guerre, a vu sa valeur
réduite de moitié. Sans doute le revenu n’a pas diminué en apparence
mais, comme le pouvoir d’achat du billet de banque ne représente que le
cinquième au plus de sa valeur primitive, un revenu actuel de 5.000
francs équivaut à 1.000 francs seulement d’avant guerre.
De l’abaissement du pouvoir d’achat du franc, commerçants, agriculteurs
et ouvriers n’ont, je l’ai montré plus haut, nullement souffert. Les
premiers ont simplement élevé le prix de leurs marchandises; les
derniers, le taux de leurs salaires. Ces salaires ont même été accrus
beaucoup plus que ne l’aurait justifié la baisse du franc.
En réalité l’ouvrier est notablement plus à son aise qu’avant la guerre.
Paysans et commerçants se sont enrichis. Terres et fonds de commerce ont
vu s’accroître de beaucoup, en effet, leur valeur.
Ce qui précède permet déjà de pressentir qu’à mesure que montaient vers
l’aisance ou la richesse ouvriers, paysans et commerçants, l’ancienne
bourgeoisie descendait lentement la pente conduisant à une gêne frisant
la pauvreté.
* * * * *
Nous ne pouvons examiner en détail les moyens poursuivis pour remédier à
l’appauvrissement de la France. Ceux indiqués sont généralement assez
illusoires. On n’améliorera la situation actuelle, ni par les emprunts,
ni par l’inflation, ni par la stabilisation artificielle des monnaies.
Ainsi que nous l’avons déjà fait remarquer, un pays n’accroît sa
richesse qu’en améliorant son agriculture et son industrie.
Sur ces deux éléments de la richesse nous étions dépassés depuis
longtemps. M. Cayeux a montré, dans _L’Ingénieur Français_, à quel
point, faute d’entente entre les industriels et de matériel convenable,
nos industries dépérissaient tour à tour, à mesure que progressaient
celles de l’Allemagne. Les progrès germaniques étaient tellement rapides
qu’en 1913, pour ne citer qu’un exemple, elle nous vendait 50.200 tonnes
de matériel électrique, contre 2.100 tonnes en 1907. «Les uns après les
autres, les industriels baissaient pavillon devant l’importation
d’outre-Rhin.»
Si les Allemands, au lieu d’une guerre militaire, se fussent bornés à
une guerre économique, c’est nous, aujourd’hui, qui serions les vaincus.
Sans doute la guerre a fait réaliser quelques progrès, mais ils sont
bien insuffisants encore.
Le but à poursuivre est d’arriver à rendre l’exportation supérieure aux
importations. Seul cet excédent permettra un redressement financier.
C’est donc très justement que notre ministre des Finances, M. Raymond
Poincaré, recommandait, dans un important discours, «d’intensifier sous
toutes les formes la production métropolitaine et coloniale».
«Il n’est pas, ajoutait-il, de réforme financière ni surtout de
réforme monétaire durable, et il n’est point de stabilisation vraie,
si la balance commerciale, ou tout au moins la balance des comptes, ne
présente pas un excédent permanent.»
* * * * *
La nécessité d’accroître notre production nationale, celle de
l’agriculture notamment, est malheureusement paralysée par une de ces
aberrations démocratiques, d’où dérive souvent la décadence d’un pays.
La terrible loi des 8 heures, qui a supprimé la liberté du travail en
interdisant aux ouvriers d’augmenter leur production, a considérablement
élevé les frais d’exploitation de beaucoup d’industries, les chemins de
fer notamment.
C’est avec une inlassable vigueur, que d’imprévoyants ministres ont
appliqué cette loi. Dans une séance de la Chambre des Députés, le
Ministre du travail s’exprimait comme il suit:
«L’industrie est totalement réglementée, nous allons maintenant
entreprendre la réglementation des autres professions: hôtels,
restaurants, cafés, banques, assurances, salons de coiffure,
pharmacies, etc... au total, sur 7.000.000 de travailleurs français
pouvant être assujettis à la loi, il n’y a pas à l’heure actuelle
500.000 personnes qui y échappent et elles n’y échapperont pas
longtemps.»
M. de Dion, sénateur de la Loire-Inférieure, a eu la curiosité de
rechercher ce que coûtait à la France, l’application de cette
désastreuse loi, conservée en théorie, mais rejetée en pratique depuis
longtemps, par les Allemands.
Voici quelques-uns de ses calculs:
«Si les 6.500.000 travailleurs français soumis à la loi de 8 heures
avaient le droit de travailler 10 heures, cela ferait annuellement
4.056.000.000 d’heures de travail.»
Fixant la valeur de l’heure à 2 francs, M. de Dion fait remarquer que:
«les pertes de richesse économique sont de 8 milliards 112 millions de
francs par année... L’auteur ajoute que les heures de travail ainsi
perdues ont été faites: par 1.625.000 ouvriers étrangers, qui sont
venus combler la défaillance légale de la main-d’œuvre française. Si
l’ouvrier français avait travaillé 10 heures, une telle immigration ne
se serait pas produite.
D’après les calculs du même auteur, «ces ouvriers étrangers
enverraient, annuellement, dans leur pays, 1 milliard 625 millions de
francs, économisés par eux. C’est, depuis six ans, près de dix
milliards qui ont franchi la frontière.»
Cette importante exportation des capitaux a sûrement contribué à
l’élévation du change, et à l’augmentation du coût de la vie qui en a
été la suite. Les exemples qui précèdent, joints malheureusement à
beaucoup d’autres, montrent que la France a été victime non pas
seulement de ses dépenses, mais d’une accumulation d’erreurs politiques
et financières.
CHAPITRE III
LE THERMOMÈTRE PSYCHOLOGIQUE DES SITUATIONS FINANCIÈRES
Le passage du qualitatif au quantitatif constitue, je l’ai rappelé
ailleurs, un des plus importants progrès réalisés dans les sciences.
Elles ont été transformées lorsque furent découverts les instruments de
mesure tels que le thermomètre. Les progrès se sont multipliés avec la
précision des mesures. C’est ainsi que la découverte du bolomètre, qui
permet d’évaluer les variations de température d’un millionième de
degré, a montré que le spectre solaire invisible était immensément plus
long que le spectre visible. Il en résultait que l’œil humain ne perçoit
qu’une infime portion de la lumière qui enveloppe les choses.
Malheureusement, la découverte d’instruments de mesure des forces qui a
transformé la physique, n’a pu être réalisée jusqu’ici dans le domaine
de la psychologie. Le plaisir et la douleur, l’amour et la haine, la
tristesse et la joie, ne peuvent se mesurer avec précision encore. Très
vagues sont les indications qui prétendent en déterminer
approximativement la grandeur.
* * * * *
Des événements imprévus ont permis de découvrir une méthode permettant
de mesurer avec la rigoureuse précision qui n’appartient qu’aux
chiffres, l’opinion collective de l’univers sur la situation financière
de divers pays.
Cette méthode de mesure est constituée par la cote des changes.
Véritable thermomètre psychologique, elle formule nettement l’opinion
générale sur la situation financière d’un pays. Devant ses chiffres, les
gouvernements grandissent ou s’effondrent. Sur ses indications fut
instantanément renversée toute une équipe ministérielle, et le parlement
obligé d’accepter un chef de gouvernement dont, quelques jours
auparavant, il n’aurait voulu à aucun prix.
* * * * *
Le thermomètre physique traduit les forces matérielles. Le nouveau
thermomètre psychologique révèle la synthèse d’un immense réseau de
forces collectives.