l’industrie moderne, celui de l’intelligence l’est plus encore. Seul, en
effet, le capital intellectuel peut faire fructifier le capital
matériel.
Aucune comparaison n’est possible entre la psychologie d’un chef
d’entreprise et celle des ouvriers qu’il dirige. Travaillant à ses
risques et périls, engageant de gros capitaux et oscillant sans cesse
entre la richesse et la ruine, c’est-à-dire entre des sanctions
personnelles très rigoureuses, le grand industriel exerce
nécessairement, dans la civilisation moderne une action considérable.
«Si la petite île anglaise arrive à nourrir quarante-sept millions
d’habitants dans un pays où ne pouvaient vivre, au temps de la reine
Elisabeth, que cinq millions de personnes, elle ne le doit pas, comme,
le fait observer l’Économiste Lysis, à ses travailleurs manuels, mais
à ses chefs d’entreprise, à ses techniciens.»
* * * * *
Les socialistes essaient de persuader aux classes ouvrières qu’elles
gagneraient beaucoup plus qu’aujourd’hui en s’emparant des mines, des
usines et de tous les moyens de production pour en confier la gestion à
l’État.
L’expérience a cependant prouvé, ainsi qu’on l’a souvent rappelé, que
les usines administrées par des chefs non intéressés au succès des
entreprises donnaient de pauvres résultats. Celles gérées par
l’État--tabacs, allumettes, par exemple--fournissent des produits
extrêmement coûteux. Celles administrées par des ouvriers--la verrerie
de Carmaux, entre autres--donnent des résultats plus médiocres encore,
même avec des ingénieurs intelligents mis à leur tête.
La faible valeur des gestions ouvrières est encore démontrée par
l’histoire des coopératives de production, qui ont échoué presque
partout, alors que les coopératives de consommation, qui vendent, mais
ne produisent pas, réussissent généralement.
Des raisons psychologiques très simples expliquent ces échecs. Un
directeur à traitement fixe, élu par les travailleurs, n’a ni
l’indépendance d’action, ni le pouvoir, ni l’initiative, ni même
l’intérêt nécessaire à la bonne marche d’une entreprise.
* * * * *
Un des grands problèmes modernes est la répartition équitable des
bénéfices de la production entre les trois sources de cette production:
intelligence, capital et travail.
Nombreux furent les essais effectués pour modifier cette répartition.
La solution du problème serait très simple, si les producteurs,
participant aux bénéfices, participaient également aux pertes, comme les
actionnaires de toutes les entreprises industrielles.
Mais ce que les ouvriers réclament, c’est de participer aux bénéfices et
non aux pertes.
Les socialistes soutiennent que les bénéfices devraient revenir en
totalité aux ouvriers; or, comme nous le disions plus haut, il est
évident que sans le capital, qui supporte seul l’installation des
entreprises et les risques à courir, et sans l’intelligence, qui dirige,
aucune production économique n’est possible.
Il est évident aussi que les grands industriels ont tout intérêt à faire
participer l’ouvrier aux bénéfices, afin de l’intéresser à la bonne
marche de l’entreprise et stimuler son activité. C’est ce qui se fait à
peu près partout maintenant.
De nombreuses statistiques démontrent qu’aujourd’hui la part de
l’ouvrier grandit constamment alors que celle du capital et de
l’intelligence se restreint de plus en plus.
D’après les renseignements fournis par _L’Illustration Économique_, les
bénéfices des entreprises minières se répartiraient de la façon
suivante:
«49 p. 100 à la main d’œuvre, 48,10 p. 100 à l’entretien et à la
réfection de l’outillage, 2,90 p. 100 seulement au capital.
Supposons que ces 2,90 p. 100, versés comme rémunération du capital,
soient répartis entre les ouvriers, le salaire de chacun s’en
trouverait accru de bien peu.»
Examinant les bénéfices d’une des plus prospères usines du monde, celle
d’Essen, qui occupait avant la guerre 439.000 ouvriers, recevant par an
870 millions de marks de salaires, le même auteur fait remarquer que la
répartition entre les ouvriers de la totalité des sommes distribuées en
dividende aux actionnaires n’eût procuré à chacun d’eux que 240 marks
par an. L’abandon total des bénéfices aux ouvriers n’ajouterait donc
qu’une somme infime à leur salaire.
Non seulement la répartition totale des bénéfices entre les ouvriers
n’augmenterait que d’une façon insignifiante leurs salaires, mais en
outre cette augmentation provisoire serait rapidement suivie d’une
réduction considérable. Bientôt, en effet, la disparition de
l’intelligence directrice entraînerait une diminution importante de la
production des usines.
Les ouvriers et leurs meneurs se font donc de grandes illusions en
supposant qu’une entreprise dirigée par eux, ou simplement sur la
gestion de laquelle ils exerceraient un contrôle prépondérant, leur
rapporterait plus de bénéfices qu’ils n’en touchent actuellement.
* * * * *
L’expérience et le raisonnement étant sans influence sur les convaincus,
les illusions ouvrières restent indestructibles. Malgré toutes les
démonstrations, les socialistes continuent à professer à l’égard du
capital une haine intense qui, dans les pays où leur influence peut
s’exercer, se manifeste par des lois vexatoires, désastreuses pour
l’industrie.
Au cours d’une conversation relatée par _Le Temps_, un observateur
autrichien faisait remarquer qu’à Vienne, la municipalité socialiste
s’est appliquée par tous les moyens à supprimer peu à peu le capital, à
tarir l’une après l’autre toutes les sources de l’énergie et de
l’activité humaines: impôts extravagants sur les automobiles, dont le
seul résultat a été d’anéantir cette industrie et de priver de travail
de nombreux ouvriers; impôts non moins extravagants sur la fabrication
des objets de luxe qui faisait vivre Vienne et dont le prix,
démesurément majoré par les taxes, les a rendus invendables à
l’étranger, etc.
«Il faut, disait le même observateur, venir à Vienne pour se rendre
compte des conséquences lamentables qu’entraîne l’application des
doctrines socialistes.»
Un Américain, qui venait de visiter l’Europe, ajoute à ce propos:
«J’ai l’impression que, presque partout, les gouvernements font leur
possible pour que ceux qui sont riches cessent bientôt de l’être et
que ceux qui ne le sont pas n’aient aucune envie de le devenir. C’est
ce dernier point surtout qui est grave. On s’efforce d’imposer à tous
la même médiocrité paresseuse.»
«En Amérique, nous ne voyons aucun inconvénient à ce qu’il y ait
beaucoup de riches, et le nombre de ceux qui le deviennent s’accroît
de jour en jour. Et, cependant, il n’y a pas de pays au monde où les
ouvriers touchent d’aussi gros salaires et soient aussi contents.»
Les socialistes se soucient peu de telles considérations. Leurs mesures
vexatoires dérivent d’un idéal de basse envie qui ne peut se satisfaire
qu’en appauvrissant les riches pour établir l’égalité dans la misère.
* * * * *
La lutte que nous voyons grandir, entre les classes, n’est pas nouvelle.
Elle se manifesta bien des fois au cours des siècles et occasionna la
chute de puissants empires. La Grèce antique, notamment, en fut victime.
De la guerre du Péloponèse à la conquête romaine, l’histoire grecque
n’est que le récit des luttes entre les classes fortunées et celles qui
ne l’étaient pas. Aveuglés par les mêmes illusions que les socialistes
modernes, les Grecs crurent, après avoir acquis l’égalité des droits
politiques, pouvoir imposer au moyen de lois l’égalité des conditions.
Le seul résultat obtenu fut une série de guerres civiles et de
dévastations.
Avant ces dissensions intestines, les Grecs possédaient une civilisation
que les peuples mirent bien des siècles à égaler. Des philosophes comme
Socrate, Platon et Aristote, des artistes comme Praxitèle, des
organisateurs comme Alexandre, illuminaient le monde de leur génie. Un
siècle et demi après cette période, unique dans l’Histoire, les luttes
sociales avaient conduit la Grèce à une si complète décadence que les
Romains n’eurent aucune peine à la réduire en servitude. Les descendants
des grands hommes, dont la gloire demeure si vivante encore, furent
vendus comme esclaves sur les marchés de Rome. L’évolution des peuples
change souvent, mais les lois psychologiques qui en orientent le cours
restent invariables.
CHAPITRE III
COMMENT L’AMÉRIQUE A RÉSOLU LE PROBLÈME DE LA LUTTE DES CLASSES
L’Histoire se compose surtout du récit des conflits entre peuples et des
luttes entre les diverses classes d’un même peuple.
Les conflits entre peuples eurent, parfois, des résultats utiles. C’est
par les armes que Rome établit sa civilisation dans le monde et finit
par imposer une paix universelle.
Mais si les guerres entre peuples eurent parfois des résultats heureux,
celles entre les classes d’un même peuple n’engendrèrent que des
désastres et la fin de plusieurs civilisations. Ce sont les dissensions
entre classes, nous venons de le voir à l’instant, qui conduisirent la
Grèce à la servitude et condamnèrent la république romaine à subir le
joug des empereurs.
De nos jours, les guerres entre classes furent également l’origine de
lourds désastres. Les luttes sociales de 1848 amenèrent la dictature
impériale qui se termina par Sedan.
Des événements plus récents encore ont montré les conséquences des
luttes de classes. Elles provoquèrent la décadence de la Russie et le
massacre des intellectuels auxquels ce vaste empire devait quelque
apparence de civilisation.
L’Italie faillit subir un sort analogue. Elle n’échappa aux massacres et
aux ruines qu’enfantent toujours les luttes de classes que par
l’énergique intervention d’un dictateur. On sait aussi que ce fut
seulement l’influence d’un chef de gouvernement provisoirement doué de
pouvoirs dictatoriaux qui sauva la France d’une faillite financière
résultant des menaces de luttes de classes dues au pouvoir croissant des
socialistes.
Donc, à tous les âges, chez tous les peuples, sous toutes les latitudes,
hier comme aujourd’hui, des luttes de classes déterminent fatalement la
ruine des peuples qui en sont victimes. Il faut donc considérer comme
grands bienfaiteurs de l’humanité les hommes découvrant les moyens sûrs
d’éviter de telles luttes.
* * * * *
Une des premières tentatives réalisées pour établir l’union entre les
classes sociales est due au Christianisme. Ne pouvant supprimer les
différences résultant d’inégalités héréditaires, il promit aux fidèles
son paradis futur où tous les hommes seraient égaux.
Cette bienfaisante chimère donna, pendant des siècles, des espérances
empêchant les hommes de trop souffrir des inégalités dont ils étaient
victimes. Alors même que le Dieu des chrétiens irait rejoindre des
divinités du monde antique dans le vaste panthéon où reposent les dieux
morts, il faudrait toujours saluer avec respect la grande ombre qui
voila aux hommes, pendant de longs siècles, les duretés du sort.
Mais l’heure a sonné où les croyances religieuses ont perdu leur pouvoir
pacificateur sur les âmes. Il fallait donc découvrir d’autres moyens
pour effacer les inégalités que les peuples modernes ne supportaient
plus.
L’union des classes de situations diverses semblant impossible aux
socialistes, ils proclamaient la nécessité d’une lutte entre ces
classes. Leur but final n’était pas, d’ailleurs, d’établir une égalité
générale mais de soumettre, comme ils y réussirent en Russie, les
classes supérieures aux classes inférieures. La formule «dictature du
prolétariat» résume bien cette conception. Contre de telles menaces
l’Europe civilisée cherche à se défendre aujourd’hui.
* * * * *
Ce grand problème de l’union des classes, considéré comme insoluble par
des moyens pacifiques, a cependant été résolu de la plus brillante façon
aux États-Unis, grâce à l’application de certains principes économiques
et psychologiques.
Sous leur influence, l’ouvrier est devenu l’associé et l’ami du patron,
et se trouve, on ne saurait trop le rappeler, dans une situation
supérieure à celle de la plupart des bourgeois européens.
Le succès obtenu par les Américains est d’autant plus remarquable qu’eux
aussi ont dû, comme en Europe, subir des conflits de classes. Sans
doute, le socialisme étatiste n’a jamais pu influencer les ouvriers
américains, qui le considèrent comme une forme d’esclavage acceptable
seulement par des mentalités inférieures; mais le syndicalisme, très
puissant pendant longtemps aux États-Unis, y fut l’origine de sérieux
conflits entre ouvriers et patrons avant l’union établie aujourd’hui.
* * * * *
L’association de classes que la mentalité et les intérêts semblaient
devoir toujours séparer, a eu pour auteurs des industriels éminents,
doués d’une sagacité économique et psychologique fort remarquable.
La fusion des classes obtenue par eux a été constatée dans beaucoup de
publications, et tout récemment encore, par une délégation d’ouvriers
anglais envoyée en Amérique par le _Daily Mail_.
Les rapports de ces délégués ont été traduits par la Société
d’Encouragement pour l’Industrie; ils sont précédés d’un résumé de M. de
Fréminville où est montré à quel point sont devenues cordiales les
relations entre ouvriers et patrons.
«La prospérité actuelle de l’industrie des États-Unis, écrit cet
auteur, résulte, dans une grande mesure, de relations entre patrons et
ouvriers absolument différentes de celles qui existent dans les usines
de la Grande-Bretagne. Ces relations reposent, du reste, sur une
conception entièrement nouvelle des intérêts du patron et de
l’ouvrier.»
En Amérique, patrons et employés sont des associés; en Angleterre et en
France, des ennemis. Cette brève formule condense leur histoire.
* * * * *
La principale cause de la situation actuelle de l’industrie américaine
tient, en grande partie, à l’application de divers principes
fondamentaux dus au grand industriel Taylor.
«Avant lui, on se trouvait en présence de conceptions économiques
contradictoires. Les uns croyaient que le chômage, et par conséquent
la misère que l’ouvrier avait dû subir périodiquement, ne pouvait être
évité qu’en limitant la production. A ces assertions, Taylor et son
école opposaient que le plus bas prix de revient est parfaitement
compatible avec le salaire le plus élevé; le haut salaire de
l’ouvrier, augmentant sa puissance d’achat, crée pour l’industrie un
marché énorme, en face duquel la surproduction n’est pas à craindre.
«Un état de choses nouveau succéda bientôt à celui que Taylor
rencontrait en prenant contact avec l’industrie. Les patrons
comprirent très vite qu’une production infiniment supérieure à celle
d’autrefois était possible, mais qu’il fallait, pour l’obtenir,
organiser le travail dans ses moindres détails, éviter à l’ouvrier
toute fatigue inutile, le payer largement afin de l’intéresser à
l’application de toutes les mesures de nature à augmenter sa
production. L’ouvrier devait être traité en collaborateur, en associé;
il fallait tout faire pour améliorer ses conditions d’existence.
«L’ouvrier s’est facilement prêté à l’emploi des nouvelles méthodes.
Les syndicats eux-mêmes, renonçant aux luttes antérieures, se sont
laissé entraîner dans le mouvement général.
«Suivant la nouvelle école, l’ensemble des ouvriers constituerait
l’énorme majorité des consommateurs, le marché même de l’industrie. Ce
marché est d’autant meilleur que la puissance d’achat de l’ouvrier est
plus grande, c’est-à-dire que les salaires sont plus élevés, et que
les produits de l’industrie peuvent être offerts à des prix plus bas.»
Tous les délégués anglais qui ont constaté les résultats des méthodes
américaines venaient d’un pays en proie à une crise industrielle d’une
gravité exceptionnelle, dont les anciennes formules de la lutte des
classes, du contrat collectif, des démarcations jalouses entre ouvriers
et patrons, de la restriction de la production, n’avaient pu donner la
solution.
* * * * *
Ce qui précède montre nettement que la mentalité des ouvriers américains
est devenue fort différente de celle des travailleurs anglais et
français, en lutte constante avec le patronat. M. A. de Tarlé a très
bien montré dans les lignes suivantes les formes de ce conflit en
Angleterre:
«Même lorsque les meneurs des Trade’s unions permettent aux ouvriers
de travailler, ils restreignent leur travail de telle sorte qu’il en
résulte les plus graves inconvénients. Par exemple, un navire est
retenu au port 24 heures de plus qu’il ne faudrait, parce que à la fin
de la journée il reste quelques rivets à poser, et que les ouvriers
refusent de travailler les quelques minutes nécessaires pour achever
la réparation. «Les mécaniciens travaillant aux pièces ne doivent
fixer que 300 à 360 rivets dans la même journée. Aux États-Unis, ils
en fixent 700. Un ouvrier anglais ne peut pas travailler aux pièces
sans y être autorisé par son syndicat. La plupart des usines sont
fermées aux ouvriers non syndiqués. Les Américains estiment que ce
système est un crime économique dont pâtit le consommateur, car il
empêche l’industrie britannique de soutenir la concurrence étrangère.»
* * * * *
Le rapporteur qui résume les dépositions des ouvriers anglais pose les
questions suivantes:
«Les salaires élevés, aujourd’hui de règle aux États-Unis, sont-ils la
cause de la prospérité actuelle ou son effet? La production élevée
a-t-elle succédé aux salaires élevés, ou vice versa?»
Ces questions ont été posées à toutes les personnes compétentes.
L’opinion générale était nettement que la politique des hauts salaires a
précédé la production plus importante et plus économique et, par
conséquent, la consommation et la prospérité plus grandes.
D’après les dernières statistiques le marché national consommerait 92 p.
100 des marchandises produites aux États-Unis. L’Amérique peut donc se
passer aisément de l’Europe et n’a pas à craindre de surproduction,
puisqu’elle consomme presque tout ce qu’elle produit.
* * * * *
Ne pouvant rapporter ici toutes les intéressantes observations
consignées dans les rapports des ouvriers anglais, j’en citerai
seulement quelques-unes.
Suivant les enquêteurs, plus de 87 p. 100 de l’industrie des États-Unis
sont entre les mains des grandes Compagnies. Le capitalisme, si redouté
des socialistes européens, est un des principaux éléments de succès de
l’industrie américaine. Les enquêteurs ont constaté que les grosses
usines, exigeant naturellement d’importants capitaux, sont bien plus
avantageuses pour les ouvriers que les petites.
Le problème de la participation aux bénéfices a été résolu de la plus
simple façon, en Amérique. Les chefs d’entreprise facilitent aux
ouvriers l’achat d’actions de leurs usines.
C’est une méthode dont j’avais signalé l’importance il y a fort
longtemps.
Le système du travail aux pièces est peu pratiqué aux États-Unis. Les
salaires sont rarement au-dessous de dix livres par semaine (environ
douze cents francs de notre monnaie actuelle ou soixante mille francs
par an).
L’ouvrier américain touche, généralement, une pension quand il est trop
âgé pour travailler. Des assurances mettent sa famille à l’abri, en cas
d’accident.
* * * * *
L’amélioration du confort de l’ouvrier américain est l’objet de
méticuleuses recherches. L’expérience a prouvé que de telles
améliorations sont aussi profitables au patron qu’à l’ouvrier. C’est
ainsi qu’il a été constaté qu’en munissant les tabourets de dossiers,
l’ouvrier était moins fatigué et son rendement sensiblement accru.
Association entre patrons et employés, hauts salaires, soins constants
donnés aux ouvriers, perfectionnements de l’outillage: telles sont les
causes principales de la prospérité industrielle des États-Unis. Elle
devient chaque jour supérieure à l’industrie européenne, rongée par la
lutte des classes et les illusions socialistes.
L’association amicale entre patrons et ouvriers est l’application d’un
principe psychologique que connaissaient sûrement les hommes de la
préhistoire, mais si fréquemment oublié qu’il faut le redécouvrir
constamment.
Cet antique principe peut être formulé dans les termes suivants:
l’intérêt individuel étant très supérieur à l’intérêt collectif, c’est
toujours au premier qu’il faut s’adresser pour agir sur les hommes.
La charité, la fraternité, l’altruisme, sont des stimulants bien faibles
auprès de l’intérêt personnel. Quand un chef d’usine américain donne à
ses ouvriers des salaires leur permettant de se procurer les commodités
les plus luxueuses de la vie, lorsque, suivant l’exemple rapporté plus
haut, il se préoccupe de leur bien-être au point de faire mettre des
dossiers aux anciens tabourets traditionnellement utilisés dans les
ateliers, il n’est nullement poussé par un de ces besoins de
philanthropie humanitaire que nos chefs d’usine aiment à manifester
quelquefois. En améliorant le sort de l’ouvrier, le patron américain
cherche simplement à améliorer son propre sort. Il sait que ces deux
ordres d’amélioration sont solidaires. Cette élémentaire constatation a
permis de mettre fin, en Amérique, à la lutte des classes dont les
effets deviennent chaque jour plus menaçants en Europe.
Grâce à la perfection des méthodes d’organisation, l’ouvrier américain,
avec un nombre d’heures de travail inférieur à celui de ses confrères
français, fournit un rendement trois ou quatre fois supérieur, comme
plusieurs ingénieurs européens l’ont déjà constaté. Il est donc naturel
qu’à un rendement plus grand corresponde un salaire plus élevé.
En résolvant le problème de la lutte des classes, posé depuis des
siècles, les industriels américains se sont révélés économistes habiles
et psychologues plus habiles encore.
* * * * *
Les croyances à forme religieuse n’étant influençables ni par
l’observation ni par l’expérience, un adepte de la religion socialiste
ne saurait être impressionné par la comparaison entre l’état misérable
des ouvriers russes, soumis au socialisme, et la situation heureuse des
ouvriers américains, collaborateurs du capitalisme. Égalité dans la
misère d’un côté, égalité dans l’aisance de l’autre.
Mais si les faits que résume la précédente étude ne peuvent influencer
les socialistes, ils montreront aux chefs de nos grandes entreprises que
la prospérité présente, et surtout future, de ces entreprises dépend
beaucoup du bien-être des ouvriers. Privé de confortable à l’usine, et
souvent aussi à son propre foyer, l’ouvrier européen va chercher au
cabaret les moments heureux dont chaque être a besoin. Il s’y laisse
facilement influencer par les promesses de paradis que lui font
entrevoir les adeptes de la foi socialiste. A défaut de réalités
fuyantes, elles donnent au moins l’illusion d’un futur bonheur.
LIVRE VII
LA SITUATION FINANCIÈRE DU MONDE
CHAPITRE PREMIER
L’APPAUVRISSEMENT DE L’EUROPE ET L’HÉGÉMONIE FINANCIÈRE DE L’AMÉRIQUE
Parmi les diverses conséquences de la guerre, une des plus manifestes
est l’appauvrissement de l’Europe. Les réserves accumulées par les
patients efforts de plusieurs générations sont épuisées et la difficulté
de les renouveler grandit chaque jour.
Cet appauvrissement s’observe dans tous les pays de l’Europe, y compris
ceux considérés comme les plus prospères,--l’Angleterre, notamment.
La France semble dans une situation meilleure, mais sa prospérité
apparente tient à ce que, depuis la guerre, elle a vécu d’emprunts
successifs remboursés à leur échéance avec d’autres emprunts. Le
paiement des intérêts de ces emprunts absorbe annuellement une vingtaine
de milliards, soit la moitié du budget.
Si le chômage qui pèse sur une grande partie de l’Europe ne s’est pas
manifesté encore en France, c’est surtout parce que la restauration des
régions libérées a permis de donner du travail à une foule d’ouvriers
payés avec les emprunts et l’inflation.