Cette conversion des socialistes ne constituait pas, d’ailleurs, un

phénomène bien nouveau. Seule, la rapidité de cette conversion pouvait

étonner.

Un des plus influents socialistes déclara «mort le socialisme

idéologique». Ajoutant, très justement, que la guerre avait fourni une

preuve catégorique que «le sentiment de race a toujours prévalu sur

l’idéologie de l’unité internationale de classe».

Le dictateur italien a fourni des preuves indubitables de capacité

politique: Suivant lui: «les divisions entre bourgeois et prolétaires

sont de vieilles méthodes de classement qui ont fait leur temps». Il

s’est très bien rendu compte que dans les temps modernes la puissance

des chefs d’État, rois, ministres ou dictateurs même dépend en grande

partie de conditions économiques extérieures dont les gouvernements ne

sont pas maîtres. C’est ainsi, par exemple, que la vie industrielle de

l’Italie dépend en grande partie de l’Angleterre et des divers pays qui

lui fournissent le charbon qu’elle ne possède pas. Ces nécessités que le

monde n’avait pas encore connues influencent considérablement la

politique étrangère des nations qui s’y trouvent soumises.

Pour faire pénétrer dans l’âme simpliste des foules l’importance des

conditions économiques qui régissent aujourd’hui la vie des peuples, le

dictateur italien se propose de donner un ministère aux organisations

ouvrières, «afin de les convaincre que l’administration d’un État est

chose extrêmement difficile et complexe, qu’il n’y faut guère

improviser, ni faire table rase, comme il est arrivé au cours de

certaines révolutions».

Le jour où ces vérités élémentaires pénétreront dans l’âme des

multitudes de sérieux progrès se trouveront réalisés.

En attendant, le dictateur a pris des mesures fort sages, qu’un

parlement n’aurait jamais pu imposer.

«Il a également compris que, contrairement aux théories socialistes,

un gouvernement moderne doit laisser à l’initiative privée le maximum

de liberté d’action et renoncer à toutes législations, interventions

et entraves qui peuvent sans doute satisfaire les démagogies

parlementaires, mais qui, comme l’expérience l’a démontré,

n’aboutissent qu’à être absolument pernicieuses. Tous les systèmes

économiques négligeant la libre initiative et les ressorts individuels

seront, dans un bref délai, voués à une complète faillite.

Désireux d’appliquer ces conceptions, le dictateur s’est proposé de

confier à l’industrie privée plusieurs monopoles, notamment celui des

téléphones.»

Ces mesures judicieuses représentent exactement le contraire de ce que

les socialistes veulent réaliser en France.

L’œuvre de Mussolini ne peut être bien appréciée qu’en prenant l’utilité

comme élément de jugement. L’opinion générale en Europe a très bien été

formulée par M. Churchill à l’ambassade d’Angleterre de Rome devant une

réunion de journalistes, et dont le _Matin_ du 21 janvier 1927 a donné

l’extrait suivant:

«Il est parfaitement absurde de dire que le gouvernement italien ne

s’appuie pas sur une base démocratique.

_Si j’avais été Italien, je suis sûr que j’aurais été entièrement avec

vous, depuis le commencement jusqu’à la fin, dans votre lutte

victorieuse._

_Votre mouvement a rendu service au monde entier._

L’Italie a démontré qu’il y a une manière pour combattre les forces

subversives. Cette manière est d’appeler la masse du peuple à une

coopération loyale avec l’État. L’Italie a démontré qu’en défendant

l’honneur et la stabilité de la société civile, elle donne l’antidote

nécessaire au poison russe.»

* * * * *

Laissant de côté l’Italie,--qui constitue un des rares exemples où une

dictature prolongée ait été utile à un peuple--arrivons à l’Espagne.

La dictature espagnole eut pour auteurs des officiers dirigés par le

général de Rivera. Elle fut comme en Italie la conséquence d’un état

d’anarchie contre lequel la royauté restait impuissante.

Le dictateur a rappelé dans ses proclamations que les assassinats

socialistes se multipliaient d’inquiétante façon. Depuis trois ans, des

centaines de citoyens étaient tombés sous les coups extrémistes. Parmi

eux figuraient un président du Conseil, un archevêque, quatre

gouverneurs civils et de nombreux chefs d’industrie. Syndicalistes et

communistes ne se ménageaient d’ailleurs pas entre eux. C’est ainsi que

le chef du syndicat des charretiers fut assassiné par des extrémistes

encore plus extrémistes que lui.

Tous ces meurtres restaient impunis. La magistrature tremblait et

l’anarchie commençait à gagner l’armée. Des juntes

militaires,--associations de type soviétique,--prétendaient imposer

leurs volontés aux ministres, régler les conditions d’avancement, etc.

L’indiscipline devenait générale: plusieurs provinces entamaient des

mouvements séparatistes.

La dictature espagnole fut donc aussi nécessaire que la dictature

italienne. Après avoir éliminé les ministres et le parlement, le

dictateur espagnol gouverna son pays avec un directoire composé de dix

généraux.

Ce Directoire, annonçait le général de Rivera, durera «jusqu’à ce que

des hommes capables et d’une moralité absolue soient trouvés pour

gouverner l’Espagne». On les cherche encore.

Convaincu de l’impuissance grandissante des gouvernements

constitutionnels le roi subit toutes les volontés du dictateur, y

compris la confiscation des biens personnels d’anciens ministres choisis

par lui. Sans doute a-t-il pensé, en signant de pareilles mesures, que

les rois modernes finiront par posséder moins de liberté que les plus

humbles de leurs sujets.

Au moment où j’écris ces lignes, le dictateur de l’Espagne est menacé,

selon une loi commune à toutes les dictatures militaires, des rivalités

de généraux ambitieux, désireux d’accéder à leur tour au pouvoir.

L’histoire des républiques espagnoles de l’Amérique donne une idée assez

claire du sort des pays dans lesquels la puissance des compétitions

individuelles est supérieure à celle des lois.

* * * * *

La France n’a pas été obligée de subir un régime dictatorial aussi

absolu que ceux de l’Italie et de l’Espagne; mais, pour la sauver de

l’anarchie financière dont elle était menacée, il fallut confier au

Président du Conseil un pouvoir demi-dictatorial constitué par le droit

de formuler des décrets sans prendre l’avis du Parlement. Les événements

qui amenèrent à cette situation ont été exposés par l’importante revue

anglaise _New statesman_ du 15 janvier 1927 dans les termes suivants:

«Le franc continuait à tomber. M. Briand forma un nouveau cabinet avec

M. Caillaux aux finances.

M. Caillaux ne put gagner la confiance publique. Le franc descendait

sans arrêt. La Chambre était en ébullition. La populace donnait des

signes de colère. Le capital s’évadait du pays. Le Trésor était vide.

M. Herriot joua un peu le rôle de paratonnerre lorsque le 17 juillet

il renversa le cabinet Briand-Caillaux. Son propre ministère fut

renversé après une seule journée d’existence. Dans les rues, comme le

franc touchait presque 250 à la livre sterling, les foules réclamaient

une trêve des partis. Le bloc des gauches, ou cartel, avait jeté sa

nef sur les rochers et la France se trouvait «à deux doigts» de la

ruine. Et c’est alors que M. Poincaré accepta un devoir formidable. Il

travailla avec célérité. Les clameurs s’apaisèrent. Le franc fut

arrêté au bord de l’abîme et ramené à une position qu’il pût défendre.

Une caisse d’amortissement fut créée pour venir en aide au Trésor. La

Chambre, profondément alarmée, fit tout ce qui lui fut demandé, et

rapidement M. Poincaré fit voter des lois et obtint l’autorisation de

gouverner par décrets qui, dans la période précédente, avait été

farouchement combattue par les députés. Le budget fut voté en

trente-six jours. Depuis des générations, la France n’avait pas eu le

spectacle que lui donnait l’action de M. Poincaré.»

* * * * *

Quoi qu’il en soit de l’avenir des divers régimes, il faut bien

reconnaître que si les peuples sont les uns après les autres poussés

vers des formes variées de dictature, c’est qu’elles correspondent à des

nécessités nouvelles que l’évolution moderne du monde a fait surgir.

CHAPITRE III

RAISONS PSYCHOLOGIQUES DU DANGER DES DICTATURES

Après avoir montré l’utilité des dictatures à certains moments de la vie

des peuples, il importe aussi d’en mentionner les dangers.

L’autorité d’un dictateur étant, par définition, soustraite à tout

contrôle, ses erreurs peuvent, comme le prouve l’histoire, entraîner un

peuple vers d’irréparables désastres. Lorsque Napoléon III, aveuglé sur

les plus évidents intérêts de la France, favorisa l’écrasement de

l’Autriche par la Prusse, il préparait sa future défaite en 1870 et la

guerre de 1914 qui en représente une lointaine conséquence.

Durant la lutte mondiale, ce fut par une série de maladresses, dont

chacune constituait un acte dictatorial, que Guillaume II amena les

pacifiques commerçants des États-Unis à entrer dans le conflit. Cette

lourde faute lui fit perdre une guerre dont l’issue restait fort

douteuse avant l’intervention américaine.

J’ai déjà rappelé que l’Angleterre commit des erreurs du même ordre,

notamment quand le ministre Lloyd George usa de son pouvoir presque

dictatorial pour lancer la Grèce contre la Turquie dans l’espoir de

conquérir indirectement Constantinople.

La politique dictatoriale du même ministre envers la France ne fut pas

plus heureuse. Elle faillit faire perdre à l’Angleterre une alliance qui

lui était aussi nécessaire qu’à son ancienne alliée.

Bien d’autres exemples montrent la funeste influence que peuvent parfois

exercer les dictateurs. Les plus puissants que le monde ait connus

depuis longtemps furent Lénine en Russie, et, pour un instant en Europe,

le Président Wilson. Lénine ramena la Russie à la barbarie et le

Président Wilson fut un des principaux auteurs de la désorganisation

européenne actuelle.

Dès son arrivée en Europe l’illustre homme d’État américain vit ses

décisions dictatoriales acceptées comme des oracles. Oubliant que les

empires naissent de nécessités historiques accumulées et ne sont pas

créés par la raison pure, il prétendit refaire la carte de l’Europe en

ne prenant que l’idéologique principe des nationalités pour guide. Ce

principe lui inspira la rédaction d’un traité de paix où, dédaignant

mille ans d’histoire, l’Europe fut découpée en petits états, sans vie

économique possible et toujours prêts à s’entredéchirer.

* * * * *

Les dictatures prolongées présentent cet autre danger d’amener

rapidement l’affaissement du caractère de ceux qui les subissent. Sans

doute la dictature d’Auguste mit fin aux guerres civiles et assura pour

longtemps la prospérité de l’Empire. Mais, sous l’influence despotique

de ses successeurs, l’âme romaine se désagrégea et perdit les qualités

de caractère qui avaient maintenu à travers les âges la grandeur de

Rome.

La soumission des Romains à la puissance impériale était devenue

complète. Lorsqu’un César de la décadence pénétrait au Sénat, les

sénateurs tremblaient devant lui et applaudissaient avec frénésie quand,

sur un simple soupçon, le maître envoyait quelques-uns d’entre eux au

supplice. Les Conventionnels ne montraient pas moins de servilité

lorsqu’ils applaudissaient Robespierre marquant pour l’échafaud les

collègues ayant cessé de lui plaire.

* * * * *

Si les dictatures ont une tendance à se perpétuer, c’est que la plupart

des hommes, pour s’éviter l’effort de se guider eux-mêmes, cherchent un

maître capable d’orienter leurs pensées et leur conduite.

Jamais les peuples ne parlèrent plus qu’aujourd’hui de liberté et jamais

pourtant ils ne se soumirent aussi facilement à toutes les servitudes.

Si le besoin d’égalité ne cesse de grandir, l’idée de liberté a perdu

tout prestige. Certains partis, le communisme par exemple, la rejettent

complètement et attendent avec respect les ordres venus de lointains

despotes. Des millions de syndicalistes se conforment aux injonctions

impérieuses de leurs chefs. Sur un geste de ces maîtres, les chemins de

fer d’un pays cessent de fonctionner, les mineurs d’extraire du charbon,

les flottes marchandes suspendent leur commerce. Tous les éléments de la

vie sociale se trouvent ainsi paralysés.

Les purs socialistes ne se soucient pas davantage de liberté. Leur rêve

est un étatisme étroit gouvernant avec rigidité la vie des citoyens. Les

lois votées sous leur influence n’ont fait qu’effacer de plus en plus

les traces de liberté dont les hommes jouissaient encore. Dans les pays

latins ils semblent s’y résigner facilement.

Ici nous touchons à un élément psychologique fondamental dont la

connaissance éclaire ce qui précède. Si les universités des États-Unis

considèrent comme essentielle l’éducation du caractère, si négligée des

universités latines, c’est qu’elles savent bien que l’homme qui parvient

à se dominer lui-même n’a pas besoin d’être gouverné par d’autres.

Possédant une discipline interne qui le dispense de toute discipline

externe, il est son propre dictateur. Rien ne remplace pareille

dictature.

LIVRE VI

LES ILLUSIONS SUR L’ORIGINE ET LA RÉPARTITION DES RICHESSES

CHAPITRE PREMIER

LES ILLUSIONS SUR LA NATURE DU CAPITAL

La haine du régime dit capitaliste est devenue un des éléments

fondamentaux du socialisme et du communisme. Leur but principal est de

détruire ce régime soit violemment, soit au moyen d’amputations répétées

imposées au capital.

Bien que les illusions ne se réfutent guère avec des mots, il ne sera

pas inutile de résumer brièvement les idées qu’on peut se faire

aujourd’hui sur la nature du capital.

Ce résumé montrera, une fois encore, que l’incompréhension des mots,

beaucoup plus peut-être que celle des idées, se trouve à l’origine de

bien des mouvements révolutionnaires.

Examinons donc le sens réel du terme _capital_, l’un des plus chargés

d’illusions de l’âge moderne.

Pour les socialistes, le capital résulterait uniquement d’un prélèvement

sur le salaire des ouvriers. Son principal rôle serait de constituer des

rentes à une catégorie d’exploiteurs qualifiés de capitalistes.

* * * * *

Certaines idées très répandues encore sur le capital correspondent à une

phase ancienne d’évolution que les progrès de l’industrie ont fait

disparaître depuis longtemps.

Sous sa forme primitive, le capital était représenté par des trésors,

l’or notamment, accumulés dans des coffres d’où ils sortaient rarement;

sa valeur restait par conséquent invariable.

Aujourd’hui, le capital est sorti des coffres, et sa grandeur, loin

d’être invariable, varie sans cesse. Elle dépend en effet de divers

facteurs: l’intelligence entre autres.

J’ai déjà montré dans un précédent ouvrage que la richesse d’un individu

ou d’un peuple dépend de la rapidité de circulation du capital dont il

dispose. Peu importe que le capital soit minime si, grâce à l’influence

des facteurs capacité et travail, sa vitesse de circulation devient

considérable.

Cette loi est analogue à celle qui régit en mécanique la grandeur de la

force vive. Elle est égale, on le sait, au demi-produit de la masse par

le carré de la vitesse. Une balle de masse petite, mais animée d’une

grande vitesse, est beaucoup plus pénétrante qu’une balle cent fois plus

lourde, mais de faible vitesse.

Cette analogie mécanique doit être introduite dans les définitions de la

richesse. L’or enfermé dans un coffre représente une balle de fusil

immobilisée. La vitesse seule rend actifs l’or et la balle.

Il faut donc toujours, dans les définitions de la richesse, considérer

ces deux facteurs: grandeur du capital et rapidité de sa circulation.

Dans la richesse le facteur vitesse dépend surtout de la capacité:

capacité technique de l’ouvrier et surtout capacité de la direction.

Ces notions fondamentales se répandent de plus en plus. Résumant mes

explications à ce sujet, M. l’ingénieur en chef Marcel Bloch rappelait,

dans un remarquable rapport sur l’organisation des chemins de fer, ma

démonstration que l’importance du capital dépend de la vitesse de sa

circulation. Un capital relativement modeste, mais à circulation rapide,

aura bientôt une grandeur très supérieure à celle d’un capital important

mais à faible vitesse de circulation. La vitesse c’est de la richesse.

Travailler vite c’est s’enrichir, travailler lentement c’est

s’appauvrir.

* * * * *

Dans les trois facteurs dont se compose le capital moderne: l’or,

l’intelligence et le travail, l’intelligence est généralement le plus

important. On a constaté depuis longtemps, en Amérique surtout, que dans

beaucoup d’usines le rendement était au moins doublé en y introduisant

le facteur capacité.

Contrairement aux croyances communistes, la capacité intellectuelle, qui

dépassait à peine jadis en valeur la capacité manuelle, lui est,

aujourd’hui, si supérieure que la seconde ne peut plus rien sans la

première.

C’est la capacité intellectuelle qui permet de réaliser les découvertes

dont profite l’humanité, alors que la capacité manuelle ne profite guère

qu’à chaque travailleur. On a évalué à un tiers du revenu actuel de

l’Angleterre la part imputable à la capacité d’une petite élite.

Le capital est devenu aujourd’hui l’élément essentiel de la vie

industrielle; vouloir le réduire par toute une série de mesures

vexatoires comme le rêvent les socialistes, c’est méconnaître son rôle

prépondérant dans la vie des peuples. Un impôt sur le capital n’a

d’autre résultat que d’augmenter le prix des objets et de rendre

l’existence plus chère.

* * * * *

Ces notions, un peu abstraites pour des ouvriers latins, sont bien

comprises de leurs confrères américains. Plusieurs journaux ont

mentionné la pétition signée par des ouvriers pour obtenir qu’un grand

constructeur d’automobiles fût exempté des impôts capables de réduire

son capital. Les signataires comprenaient parfaitement que ces impôts

auraient pour résultat final d’augmenter le prix de vente des

automobiles dont un grand nombre d’entre eux étaient acquéreurs.

L’impôt sur le capital n’est qu’une illusion. Création de l’envie et de

la haine, il ne ferait qu’appauvrir davantage les classes dont il

prétend améliorer le sort.

Les théories socialistes ont été réfutées tant de fois et ont reçu un si

clair démenti des expériences tentées dans divers pays, qu’il serait

inutile d’y revenir.

Le régime dit capitaliste se modifie, d’ailleurs, chaque jour. Le

capital, qui soutient les industries, se diffuse actuellement de plus en

plus en un tel nombre de mains qu’il n’y aura bientôt plus d’individus

pouvant être qualifiés de grands capitalistes.

* * * * *

A quelques-unes des considérations qui précèdent sur le régime

capitaliste, les socialistes répondent que, s’ils veulent supprimer les

capitalistes, leur intention n’est nullement de détruire le capital,

mais bien de le remettre aux mains de l’État, qui serait alors chargé de

la gestion de toutes les industries.

Malheureusement pour cette conception, des expériences cent fois

répétées ont prouvé que les produits des industries gérées par l’État,

c’est-à-dire par un personnel non intéressé au succès des entreprises,

reviennent beaucoup plus cher que ceux dus à l’industrie privée. Le prix

de revient des marchandises fabriquées dans les pays étatisés serait tel

qu’elles ne pourraient concurrencer à l’étranger les produits dus à

l’industrie des pays ayant échappé au régime socialiste. La Russie

soviétique en fournit un frappant exemple.

* * * * *

Ne pouvant entrer ici dans l’étude détaillée des questions concernant le

capital et la monnaie qui le représente, je me bornerai à résumer en

propositions brèves quelques points fondamentaux:

--La valeur d’un capital dépend surtout de la rapidité de sa

circulation.

--La richesse d’un peuple ne réside pas dans l’or qu’il possède, moins

encore dans des monnaies artificielles sans garantie, fabriquées à

volonté. Un peuple est pauvre ou riche, suivant que les produits de son

sol, de ses usines, de son commerce, sont inférieurs ou supérieurs à ses

besoins.

--Un peuple s’appauvrit lorsqu’il consomme plus qu’il ne produit; c’est

ce qui arrive lorsque les marchandises qu’il fabrique deviennent, par

suite de la réduction des heures de travail ou d’autres motifs, trop

chères pour être exportées.

--Quand un peuple exporte une quantité de marchandises d’une valeur

exactement égale à celle qu’il importe, sa monnaie, fût-elle entièrement

fiduciaire, garde le même pouvoir d’achat.

--Lorsqu’un peuple importe plus de marchandises qu’il n’en exporte, et

si faute de ressources il est obligé d’effectuer ses paiements en

monnaie fiduciaire, cette monnaie subit une perte dépendant du degré de

confiance que l’acheteur lui accorde. Les marchandises achetées au

dehors augmentant forcément de prix, l’élévation du coût de la vie en

sera la conséquence.

--Dans les échanges de marchandises de valeur équivalente, l’or

n’intervient que comme unité de compte, sans qu’il soit besoin de le

déplacer des caisses où il est conservé.

--Lorsque le débiteur d’un capital de grandeur quelconque dispose d’un

temps suffisant, il peut, par le mécanisme de l’amortissement, réduire

cette dette, si grande qu’on la suppose, à un chiffre aussi faible qu’on

le désire.

CHAPITRE II

LES CONFLITS ENTRE L’INTELLIGENCE, LE CAPITAL ET LE TRAVAIL

Le mécontentement général, dont les effets ont été étudiés plusieurs

fois au cours de cet ouvrage, s’observe surtout dans la masse ouvrière

bien que sa situation matérielle n’ait jamais été aussi satisfaisante

qu’aujourd’hui. Les salaires, même en les ramenant à l’ancien étalon-or,

ont considérablement augmenté.

Mais, à mesure que ces salaires s’élevaient, naissaient de nouvelles

aspirations et de nouveaux besoins qui dépassèrent bientôt les moyens de

les satisfaire. Par un phénomène déjà observé à la veille de la

Révolution, la haine des classes inférieures à l’égard des classes

supérieures s’est accrue en même temps que par leurs ressources, les

premières se rapprochaient des secondes. On pourrait énoncer, comme une

loi de philosophie politique que, dans la vie des peuples les grandes

inégalités de situation sociale se tolèrent facilement alors que les

inégalités légères ne se supportent pas.

Le besoin d’égalité et la haine de l’autorité sont devenus des

caractéristiques de la mentalité populaire moderne. Le rêve de nombreux

travailleurs est de s’emparer violemment des mines, des usines, des

chemins de fer, etc., pour les administrer à leur profit. Les formules:

la mine aux mineurs, les chemins de fer aux cheminots, etc.,

synthétisent parfaitement ces aspirations.

L’illusion des classes ouvrières est de croire qu’elles gagneraient

quelque chose à cette transformation alors qu’elles y perdraient

beaucoup.

Les productions industrielles modernes exigent, en effet, non seulement

des capitaux mais surtout des capacités. Sans elles les industries les

plus brillantes péricliteraient rapidement.

Le public entier profite des concentrations industrielles actuelles,

dues à la combinaison des grands capitaux et des grandes capacités. Il

est évident, par exemple, qu’un petit patron n’occupant qu’une dizaine

d’ouvriers aura fatalement des prix de revient plus élevés que celui

dont l’usine comprend un millier de travailleurs. Le petit patron est en

effet obligé, pour vivre et payer ses frais généraux, de prélever une

part importante sur le travail de chaque ouvrier, alors qu’un chef

d’usine employant, je suppose, mille ouvriers, gagnerait soixante-quinze

mille francs par an en se bornant à prélever journellement vingt-cinq

centimes de bénéfice sur le travail de l’ouvrier payé cinquante francs

par jour.

Réduire les prix de revient, comme le fait la grande industrie, dite

capitaliste, c’est, en réalité, accroître l’aisance des ouvriers

puisque, avec la même somme, ils peuvent acheter plus d’objets.

* * * * *

L'évolution actuelle du monde: illusions et réalités · 第 8 / 16 段