Ses compatriotes acceptèrent sans peine cette révélation, mais les

Américains ne l’admirent pas du tout. Après être venus au secours de

l’Europe, ils rêvaient de la dominer financièrement d’abord,

industriellement ensuite, en raison des supériorités diverses dont leur

race les rendait, suivant eux, détenteurs.

* * * * *

Il n’est pas de regard assez pénétrant pour lire les pages de la future

Histoire. Bornant les observations à l’heure présente, on doit bien

constater que les États-Unis tendent à réduire une partie de l’Europe à

un de ces vasselages financiers d’où le vasselage politique découle

bientôt. Un créancier suffisamment fort impose toujours ses lois à son

débiteur.

L’Angleterre a très bien compris cette situation et, pour éviter de

tomber sous la tutelle financière de l’Amérique, s’est empressée de

régler sa dette avec elle espérant, d’ailleurs, se faire rembourser par

la France.

Si cette double opération avait pu complètement réussir, l’empire

britannique eût évité d’être le vassal financier des États-Unis, alors

que la France tombait à la fois sous le vasselage de l’Angleterre et

sous celui de l’Amérique.

* * * * *

On sait que, d’après certains arrangements, la France devrait payer sa

dette envers les États-Unis en soixante-deux annuités, dont les

premières seraient de trente millions de dollars (soit neuf cents

millions de francs par an au cours du change) et les dernières de cent

vingt-cinq millions (soit, en monnaie française, environ trois

milliards). Cette dette extérieure de la France sera doublée quand

viendra s’y ajouter celle de l’Angleterre.

Les journaux français ont accueilli avec une résignation un peu irritée

ces conventions. Les lignes suivantes du _Gaulois_ résument assez bien

l’opinion générale:

«... Nous ne pensons pas qu’aucun homme en possession de son bon sens,

des deux côtés de l’Atlantique, puisse croire qu’un règlement aussi

draconien soit supportable par six générations de Français.»

Le chiffre des dettes françaises est en voie de devenir tellement

invraisemblable que leur paiement semblera bientôt impossible.

Un grand journal anglais, le _Morning Post_, faisait, à propos de la

situation financière actuelle de la France, les réflexions suivantes:

«... Les pays alliés sont appelés à supporter les charges qui

résultent de la défaite, alors que les Allemands jouissent d’une

prospérité qui reviendrait de droit aux vainqueurs. La réalité de la

guerre est qu’elle s’est déroulée exclusivement sur les territoires

alliés; la réalité de la paix, que ce sont les Alliés qui ont à

supporter tous les frais.»

* * * * *

Ce n’est pas ici le lieu d’examiner la prodigieuse série de maladresses

économiques et diplomatiques qui amenèrent nos gouvernants à consentir

d’aussi écrasants paiements à l’Angleterre et à l’Amérique, alors que

l’Allemagne était de plus en plus dégrevée dans des conférences

successives.

Le «Français moyen», étranger à toutes ces erreurs, voit seulement que

l’Angleterre et l’Amérique, qui ont immensément profité de la guerre,

prétendent faire payer à la France les frais d’une opération jugée si

lucrative que lord Curzon reconnaissait, en plein Parlement, que «les

bénéfices de la guerre avaient dépassé pour l’Angleterre tout ce qu’elle

aurait pu rêver».

* * * * *

Si les diplomates français acceptèrent, au début de la paix, les

combinaisons dont les résultats heurtent violemment le bon sens

populaire aujourd’hui, c’est qu’à cette époque, si rapprochée par le

nombre des années mais si lointaine par le changement des idées, ils

professaient à l’égard des interventions de l’Angleterre et de

l’Amérique des opinions bien erronées.

La France, suivant eux, devait à l’Angleterre et à l’Amérique une

reconnaissance éternelle. N’était-ce pas simplement pour défendre le bon

droit outragé que ces deux puissances étaient généreusement venues à son

secours?

Tous les documents publiés depuis cette époque,--parmi lesquels les

aveux des intéressés eux-mêmes--ont montré que les interventions en

faveur de la France n’eurent aucune trace de générosité pour mobile. Ce

fut uniquement dans leur propre intérêt que l’Angleterre et l’Amérique

participèrent au conflit. Elles n’y entrèrent, d’ailleurs, qu’à la

dernière extrémité, et alors qu’il leur était vraiment impossible d’agir

autrement.

En ce qui concerne l’Angleterre, si sa première intention avait été de

se joindre à la France, elle l’eût déclaré avant les hostilités, et

l’empereur d’Allemagne n’eût vraisemblablement pas entrepris la guerre.

Elle ne se décida à y participer que lorsque la marche des Allemands sur

Anvers et Calais lui montra de quel danger sa puissance maritime était

menacée.

La France est, en réalité, une alliée indispensable pour l’Angleterre.

Comme l’écrivait justement le _Morning Post_:

«C’est sur la France que nous devons compter pour nous venir en aide

dans les dangers à venir. La sécurité de la France est une condition

de la sécurité de l’Angleterre.»

Supposons que l’Angleterre eût laissé vaincre la France en ne se mettant

pas à ses côtés; combien de temps se serait-il écoulé avant que l’empire

britannique subît le même sort? Si la Grande-Bretagne put rester neutre

en 1870, c’est qu’alors l’Allemagne ne possédait pas une flotte

suffisante pour résister à celle de l’Angleterre.

* * * * *

La dernière guerre fut, en réalité, une lutte entre les aspirations

hégémoniques commerciales de l’Allemagne et celles de l’Angleterre. On

pourrait donc dire, sans paradoxe, que l’Angleterre vint au secours de

l’Angleterre avec le concours de la France. Les incidents de la Serbie

et de la Russie constituèrent simplement des causes occasionnelles d’un

conflit que diverses circonstances rendirent mondial, mais qui n’était,

au fond qu’une guerre anglo-germanique.

Des observations analogues pourraient être formulées pour l’Amérique,

qui n’entra dans le conflit qu’après y avoir été forcée par le

torpillage de ses vaisseaux de commerce. Malgré ses hésitations, elle

finit par comprendre de quel poids aurait pesé sur elle le triomphe de

l’Allemagne.

* * * * *

Alors que la France a été ruinée par la guerre, l’Angleterre et les

États-Unis ont largement bénéficié du conflit.

«La guerre, écrivait un grand journal anglais, a valu aux États-Unis

une prospérité illimitée et en a fait l’arbitre financier du monde.»

La prospérité actuelle de l’Amérique est indubitable. Elle a pu, sans se

gêner, prêter plus de cent milliards à l’Europe, équiper une importante

armée et créer de toutes pièces une immense flotte. Grâce à une

technique supérieure, résultat de son système d’éducation, elle tend à

dépasser, au point de vue industriel, tous les peuples du monde. Ses

ouvriers sont les mieux payés de l’univers, et leur aisance est

supérieure à celle d’un grand nombre de bourgeois européens.

C’est aussi au développement du régime capitaliste, si honni des

doctrinaires socialistes européens, que les États-Unis doivent en grande

partie leur prospérité industrielle et la richesse de leurs citoyens. On

conçoit aisément, dès lors, le mépris avec lequel ils rejettent les

utopies socialistes.

C’est justement parce que l’Europe tend de plus en plus à se courber

sous l’étatisme, phase ultime du socialisme, qu’elle devient impuissante

à lutter industriellement et commercialement contre les pays repoussant,

comme les États-Unis, cet oppressif régime.

Laissant de côté les causes et tenant compte seulement des effets, on

peut dire que les États-Unis d’Amérique s’apprêtent à priver l’Europe de

son antique prépondérance et à devenir les grands pôles politiques du

monde.

* * * * *

Comme le faisait remarquer un journal espagnol, _Sol_ du 8 septembre

1926, l’Europe doit tâcher de s’unir pour contrebalancer la puissance

commerciale et financière de l’Amérique et se relever économiquement.

«Elle possédait avant la guerre des crédits immenses sur l’Amérique.

Bien que politiquement indépendant, le nouveau monde devait de grandes

sommes à l’Europe. Avec les intérêts l’Europe payait les matières

premières et les aliments qu’elle recevait d’Amérique.

Tout cela a changé. Aujourd’hui c’est l’Amérique qui est créancière.»

Les lignes suivantes, extraites d’un rapport des experts de la

commission des réparations, publiées par le _Temps_ du 4 février 1927,

montrent à propos de l’Allemagne à quel point devient étroite la

domination financière exercée par les États-Unis sur l’Europe:

«L’Allemagne, disent-ils, est entièrement entre les mains des

États-Unis, qui, par les sommes énormes qu’ils lui ont prêtée, la

tiennent complètement sous leur domination. Elle fera ce qu’ils

voudront. Si les États-Unis tiennent la main à ce que l’Allemagne

paie, et ils feront tous leurs efforts pour cela, elle s’exécutera.»

Si l’on considère que l’Angleterre et la France doivent probablement aux

États-Unis des sommes aussi importantes que l’Allemagne, on entrevoit

combien pourrait être lourde dans l’avenir la tyrannie financière de

l’Amérique. C’est une forme d’hégémonie que le passé n’avait pas connue.

Si l’Europe continuait à s’endetter à l’égard de l’Amérique, on pourrait

considérer comme une forme nouvelle d’esclavage l’obligation où elle se

trouverait d’être assujettie à de durs labeurs pour payer un lourd

tribut annuel à une nation devenant infiniment riche pendant que

l’Europe deviendrait infiniment pauvre.

Cet avenir est, d’ailleurs, peu probable pour diverses raisons,

notamment celle-ci, qu’avec l’évolution mentale actuelle du monde, les

peuples préféreront toujours la guerre à une forme quelconque de

servitude.

LIVRE V

NÉCESSITÉS DÉTERMINANT LES INSTITUTIONS POLITIQUES.

POURQUOI L’EUROPE MARCHE VERS LA DICTATURE

CHAPITRE PREMIER

LA DÉCADENCE DU PARLEMENTARISME ET L’ÉVOLUTION DES PEUPLES VERS LA

DICTATURE

Beaucoup d’écrivains, de Platon et Aristote à Montesquieu, ont disserté

sur les avantages et les inconvénients des diverses formes de

gouvernement: monarchie, république, etc.

C’est dans les temps modernes seulement qu’on a bien compris que les

institutions traduisent les besoins d’un peuple à une époque déterminée

et ne dépendent pas du caprice des législateurs. Le césarisme ne fut pas

créé par César, mais imposé à César. Si Bonaparte n’eût pas mis fin à

l’anarchie révolutionnaire, un autre général eût agi comme lui. Sans la

crainte inspirée par les socialistes, Napoléon III n’eût pas recueilli

sept millions de suffrages.

Il semble démontré aujourd’hui, malgré des illusions très répandues

encore, surtout chez les extrémistes, que les institutions politiques ne

se décrètent pas. Elles naissent des besoins d’un pays, de sa situation

géographique, etc. C’est ainsi, par exemple, que dans les temps

antiques, la vie politique et sociale de l’Égypte fut déterminée par les

crues du Nil.

De nos jours, l’importance des influences extérieures n’a fait que

grandir, la possession du charbon a déterminé l’évolution économique de

l’Angleterre, puis de l’Allemagne et leurs aspirations à l’hégémonie.

Les peuples changent parfois leurs institutions mais ils se bornent le

plus souvent à en modifier les formes extérieures. La centralisation de

la France moderne n’a fait qu’accentuer celle de l’ancien régime.

L’Allemagne démocratique d’aujourd’hui est bien voisine de l’Allemagne

monarchique d’hier. On a dit avec raison:

«La pensée, la philosophie, la littérature allemandes, depuis Hegel,

subordonnent l’individu à l’État, l’absorbent dans l’État, alors que

c’est précisément sur l’opposition de l’individu et de l’État, sur la

souveraineté de l’individu contrôlant l’État, qu’est fondée la

démocratie.»

* * * * *

Malgré ces évidences, les illusions sur la puissance réformatrice des

lois restent générales. Des cohortes de législateurs prétendent, au

moins chez les peuples latins, transformer la vie sociale à coups de

décrets.

Sans doute des conditions exceptionnelles ont permis aux

révolutionnaires russes de transformer la vie sociale de la Russie. Mais

cette transformation apparente, loin d’être contraire aux conceptions

qui précèdent, n’a fait que les justifier. On voit en effet, que malgré

un pouvoir absolu et le massacre total des opposants, le régime

communiste étatiste russe, imposé par la force, retourne graduellement

au régime abhorré de l’initiative privée, du capitalisme et de la

propriété individuelle.

Suivant les observations d’un diplomate publiées dans la _Revue

hebdomadaire_:

«Les Soviets en sont réduits à admettre le retour à l’ordre normal de

toutes les sociétés humaines: la propriété privée, la liberté des

transactions, la monnaie, bientôt l’héritage...

Il n’y a guère que les commerces d’exportation et d’importation qui

soient restés encore un monopole de l’État.»

Si le régime communiste a pu se prolonger en Russie, bien que heurtant

plusieurs des conditions fondamentales d’existence des peuples, ce fut

simplement parce qu’il eut pour défenseurs des paysans entre lesquels

les terres avaient été partagées. J’ai déjà fait remarquer ailleurs que

ce fut précisément pour une raison analogue (vente à vil prix des

propriétés seigneuriales à la bourgeoisie), que la Révolution française

put se maintenir quelque temps malgré ses violences. Tant que les

paysans russes resteront possesseurs des terres, ils s’opposeront

naturellement à tout retour de l’ancien régime.

La grande difficulté pour un peuple n’est pas de choisir les

institutions les meilleures, mais d’accepter celles adaptées à sa

structure mentale. Il va parfois de révolution en révolution avant de

les découvrir.

Nous sommes justement à un âge où les peuples ayant perdu leur foi dans

des institutions qui ne leur ont pas évité les ruines d’une guerre

désastreuse, cherchent à les remplacer. Ils s’adressent naturellement

aux formes politiques les plus intelligibles, c’est-à-dire les plus

simples, et c’est pourquoi l’antique régime autocratique qualifié de

dictature reparaît partout.

* * * * *

Parmi les causes prépondérantes de cette nouvelle évolution se trouve

l’impuissance des collectivités constituées par les parlements, devant

les complications de l’âge moderne.

Les assemblées parlementaires se sont toujours montrées impuissantes à

résoudre des problèmes difficiles. Leur capacité est médiocre, comme

celle de toutes les collectivités. Elles obéissent toujours à quelques

meneurs, esclaves eux-mêmes d’autres meneurs: les clubs pendant la

Révolution, les comités électoraux et les congrès de nos jours. On sait

avec quel craintif respect les socialistes les plus autoritaires de la

Chambre actuelle attendent les décisions des congrès de leur parti:

autorisation ou défense d’entrer dans une combinaison ministérielle,

etc.

Dans toute assemblée politique, aussi bien à l’époque révolutionnaire

que de nos jours, les groupes extrêmes à volontés fortes arrivent vite à

dominer les groupes modérés à volontés faibles.

Si avancé que soit un parti, il se voit lui-même bien menacé par un

autre qui, pour le supplanter, renchérit sur chacune de ses

propositions.

Ce phénomène de la surenchère, qui contribua à rendre les parlements si

impuissants, s’observa toujours dans les grandes assemblées. Camille

Desmoulins s’en plaignait déjà. Elle conduisit les Girondins à la

guillotine, où les suivirent rapidement d’autres renchérisseurs: Danton,

puis Robespierre.

Aujourd’hui comme autrefois, la surenchère, momentanément utile à ses

auteurs, finit par leur devenir funeste. Les socialistes de notre

Parlement en firent l’expérience lorsque après avoir promis aux

électeurs, pour obtenir leurs suffrages, la réduction des impôts, ils se

virent obligés au contraire de les augmenter.

* * * * *

Dans l’évolution actuelle du monde, les Parlements de plusieurs États de

l’Europe se sont montrés tellement inférieurs à leur tâche qu’il fallut

bien, ou les supprimer, comme en Espagne, ou les placer, comme en

Italie, sous l’autorité d’un dictateur capable de gouverner le pays.

L’impuissance des Parlements à s’adapter aux conditions nouvelles de

l’évolution moderne est devenue si évidente que, même en Angleterre,

berceau du parlementarisme, les journaux présagent sa fin. Voici comment

s’exprimait récemment, à ce sujet, un des principaux organes anglais, la

_Westminster Gazette_:

«Le système parlementaire perd du terrain dans toute l’Europe

occidentale. Les partis conservateurs n’aiment pas un système qui

implique un gouvernement faible, dont l’existence précaire n’est faite

que de compromis. Les socialistes se rendent compte qu’avec le système

actuel, ils ne pourront jamais effectuer quelques-unes de leurs

réformes sociales. C’est pourquoi ils n’en sont pas plus partisans que

les conservateurs. On dirait certainement que nous allons traverser

une période de gouvernements autocratiques.»

Nos députés sont entourés d’une atmosphère d’illusions que les réalités

ne franchissent plus. Courbés sous la domination de socialistes

menaçants, impérieux et bruyants, hantés par la crainte d’électeurs

auxquels furent faites d’irréalisables promesses, ils votent les mesures

les plus dangereuses, et se perdent dans de byzantines discussions,

renversant les ministres sous les plus futiles prétextes. Un ancien

rapporteur de la commission des finances, M. Lamoureux, a tracé dans les

termes suivants cet aspect de la vie parlementaire:

«Pendant six mois j’ai eu affaire à sept ministres des finances, à

quatre présidents du conseil et j’ai dû soutenir quatre projets de

budget.»

Si le parlementarisme continue à se maintenir dans quelques pays il

subira forcément la transformation suivante:

Pouvoir dictatorial confié à un premier ministre par le Parlement pour

une période limitée de quatre ou cinq ans.

M. Lloyd George, en Angleterre, a exercé pendant quatre ans une

dictature analogue, mais il fut renversé par un simple vote du

Parlement, alors que les futurs premiers ministres dictateurs devront

être indépendants de tels votes.

* * * * *

L’évolution des gouvernements européens vers des formes diverses de

dictature semble inévitable mais il est impossible d’indiquer avec

certitude de quels partis politiques proviendront les futurs dictateurs.

Dans une intéressante étude, le savant historien Madelin, après avoir

insisté sur la marche de l’Europe vers le césarisme, ajoutait: «que les

dictateurs ne sortent généralement pas des partis dits réactionnaires,

mais, au contraire, des partis de gauche.» Bonaparte fut appuyé, en

effet, par les Montagnards ayant échappé à la guillotine, et Mussolini

appartenait, jadis, au parti socialiste avancé. Sans doute, les

dictateurs peuvent sortir du parti populaire. C’est pourquoi la future

dictature pourrait bien être une dictature socialiste rappelant la

Commune de 1871, avec ses massacres et l’incendie des plus beaux

monuments de la capitale, mais l’histoire montre aussi que les

dictateurs peuvent venir de partis fort divers. Le dictateur Sylla était

chef du parti aristocratique, et Marius, chef du parti populaire. De nos

jours, Napoléon III qui, à ses débuts, doit être considéré comme un

simple dictateur, fut poussé au pouvoir aussi bien par la droite que par

la gauche, et il est difficile de dire que le dictateur espagnol Primo

de Rivera ait été, en Espagne, le représentant des partis avancés.

Quoi qu’il en soit de ces interprétations, on peut dire que si

l’évolution politique actuelle de l’Europe continue, les peuples en

seront réduits à choisir entre une dictature fasciste, une dictature

militaire ou une dictature communiste.

Ce n’est pas la force de l’idéal démocratique qui préservera les états

européens des dictatures. Cet idéal s’est profondément modifié depuis la

Révolution française. De la vieille devise: «Liberté, égalité,

fraternité», toujours gravée sur nos murs, l’égalité seule a conservé

son prestige. La fraternité a été remplacée par la lutte des classes, et

de la liberté, les partis politiques n’ont nul souci.

Nous montrerons bientôt comment s’est faite, dans plusieurs grands pays

européens, la transformation de monarchies constitutionnelles en

dictatures.

* * * * *

En dehors des considérations psychologiques précédentes, le mouvement

qui se dessine de plus en plus en Europe contre le parlementarisme peut

être considéré comme une phase nouvelle de l’antique lutte entre les

forces individuelles qui dirigèrent toujours le monde et les forces

collectives qui prétendent les remplacer.

Les forces collectives restent immenses mais, privées de direction,

elles sont surtout destructrices. Dès qu’un peuple s’élève à certaines

formes compliquées de civilisation, les pouvoirs collectifs, comme les

parlements, deviennent incapables de le gouverner.

Les forces individuelles pouvant être constructives sont nécessaires à

la direction des forces collectives. La pensée individuelle est aux

puissances collectives ce qu’est le gouvernail d’un cuirassé à la masse

formidable du vaisseau. Ce gouvernail paraît bien faible; sans lui

pourtant, le navire se briserait vite sur les écueils.

Jamais la lutte entre les forces individuelles et les forces collectives

ne fut aussi violente qu’aujourd’hui. Syndicalisme, communisme et toutes

les variétés du socialisme se coalisent contre l’individualisme. La

colossale et catégorique expérience de la Russie n’a encore converti

personne.

* * * * *

Le parlementarisme, issu des votes populaires, avait établi une sorte de

transaction entre la pensée individuelle et les forces collectives;

mais, avec les nécessités de l’évolution moderne, les Parlements sont

devenus, en raison même des infériorités psychologiques de toutes les

collectivités, totalement impuissants, quand ils n’ont pas à leur tête

une personnalité suffisamment forte. C’est justement pourquoi, depuis

plusieurs années, les premiers ministres des divers parlements tendent

comme je le disais plus haut à se transformer en véritables dictateurs.

Ainsi, par des voies nouvelles, l’individualisme arrive à reprendre son

rôle de conducteur du monde. S’il devait succomber devant la force

brutale et aveugle des foules, les grandes civilisations subiraient une

décadence qui précéderait de bien peu la fin de leur histoire.

CHAPITRE II

LES FORMES RÉCENTES DE DICTATURE RÉALISÉES EN EUROPE

Les dictatures nouvellement nées en Europe ont revêtu des formes

diverses suivant les pays: prolétarienne en Russie, militaire en

Espagne, en Turquie en Pologne et en Grèce, politique en Italie.

Laissant de côté la dictature prolétarienne russe, qui ne diffère qu’en

théorie de l’ancien tzarisme, la dictature grecque, qui ne représente

qu’un conflit d’ambition militaire, les dictatures polonaise et turque

qui restent encore un régime demi-constitutionnel, nous n’envisagerons

ici que les dictatures italienne et espagnole. Nous dirons ensuite

quelques mots de la demi-dictature spontanément réalisée en France à

l’époque de la chute du franc.

* * * * *

La dictature italienne sortit de l’excès du désordre dans lequel

socialistes et syndicalistes avaient plongé l’Italie. Meurtres et

pillages ne se comptaient plus. L’armée restait indifférente, le roi

impuissant.

On sait comment un citoyen énergique, M. Mussolini, mit fin au désordre

en marchant sur Rome à la tête d’une légion d’anciens combattants et

détermina le roi à l’accepter pour chef de son gouvernement.

Le peuple italien l’acclama comme un sauveur et en fait, le dictateur,

dégagé de l’influence d’un parlement qu’il ne conserva que pour la

forme, sut réorganiser rapidement son pays.

Résumant les doctrines du nouveau maître, le _Matin_ écrivait:

«Mussolini parle des principes de 1789 comme de l’antithèse des siens.

A l’égalité il a substitué la hiérarchie, à la liberté la discipline,

à la fraternité la dévotion aux destins de la patrie.»

L’énergie et le jugement du dictateur le firent accepter par tous les

partis, y compris le communisme et le syndicalisme. Les dirigeants de la

Confédération du Travail demandèrent à s’associer au nouveau

gouvernement. Beaucoup de socialistes renoncèrent à leurs théories.

L'évolution actuelle du monde: illusions et réalités · 第 7 / 16 段