Guidé jadis par ses élites, le monde moderne tend de plus en plus à

obéir aux volontés oscillantes des multitudes. Et comme les

civilisations sont arrivées à un degré de complication auquel les

cerveaux suffisamment développés peuvent seuls s’adapter, il en résulte

une tendance générale des foules à ramener violemment les sociétés à des

phases d’évolution inférieures mieux en rapport avec leur mentalité. Les

progrès du communisme traduisent cette aspiration.

Ainsi que nous le verrons dans un prochain chapitre, les foules sont

aujourd’hui en conflit avec les élites, bien qu’elles ne puissent se

passer d’elles.

LIVRE IV

LES FORCES POLITIQUES NOUVELLES

CHAPITRE PREMIER

LE CONFLIT ENTRE LES NÉCESSITÉS ÉCONOMIQUES ET LES ANCIENS PRINCIPES

«Ce n’est pas la fortune, dit Montesquieu, qui domine le monde. Les

Romains eurent une suite continuelle de prospérités quand ils se

gouvernèrent sur un certain plan, et une suite non interrompue de revers

lorsqu’ils se conduisirent sur un autre.»

Il est évidemment utile de posséder des principes directeurs et

dangereux de les perdre. Malheureusement, ces principes ne se

choisissent pas toujours, et la nécessité peut forcer à renoncer aux

meilleurs. Ce n’est pas volontairement que les Romains subirent les

guerres civiles qui transformèrent leur république en empire, et ce

n’est pas volontairement non plus que le Sénat romain finit par laisser

les légionnaires renverser et élire les empereurs, ce qui fut une des

causes de la décadence de Rome.

* * * * *

Les conflits entre d’anciens principes politiques et des nécessités

nouvelles constituent une phase critique de la vie des peuples. Il en

résulte généralement une orientation différente de leurs destinées.

L’Angleterre peut être citée comme exemple de conflits entre d’anciens

principes et des nécessités imprévues obligeant à les modifier.

Un de ses principes essentiels était le libre-échange. Il avait assuré

la prospérité commerciale de la Grande-Bretagne et semblait inviolable.

Mais l’Angleterre ne constitue plus un empire régissant autocratiquement

des colonies lointaines. Plusieurs de ces colonies sont devenues des

Dominions, possédant des parlements, presque indépendants. Ils

consentirent à envoyer des troupes au secours de la métropole pendant la

grande guerre, mais les y obliger eût été impossible. On en eut la

preuve lorsque après la défaite des Grecs à Smyrne, le premier ministre

de l’Empire britannique ayant demandé des soldats aux Dominions vit sa

requête rejetée par tous.

Ces dominions se montrent de plus en plus exigeants. On le constata

notamment lorsque leurs représentants réunis à Londres demandèrent que

l’Angleterre, au moyen de taxes douanières sur les marchandises des

autres pays, réservât principalement sa clientèle à ses anciennes

colonies.

L’Australie ayant besoin de capitaux pour étendre ses chemins de fer,

ses canaux, etc., affirma ne pouvoir les obtenir qu’en exportant les

produits de son agriculture et de son élevage. Il fallait donc que

l’Angleterre entravât, par des droits protecteurs, l’entrée sur son

territoire des marchandises d’autres pays et, par conséquent, adoptât

des principes contraires à la liberté d’échange qui avait créé la

prospérité de l’Empire. Le premier ministre d’Australie alla jusqu’à

déclarer que son pays n’accepterait la venue d’ouvriers anglais sur le

territoire australien qu’autant que l’Angleterre lui assurerait ses

marchés. Il fit remarquer que la Grande-Bretagne, en réservant

spécialement sa clientèle aux Dominions, y trouverait les débouchés que

le reste du globe ne lui fournit plus. L’Empire britannique, quoique

dispersé dans les cinq parties du monde, pourrait ainsi vivre sur

lui-même.

Une des difficultés du problème est que tous les dominions, le Canada

notamment, n’ayant pas les mêmes intérêts ne professent pas les mêmes

principes. Ceux qui possèdent, par exemple, une industrie développée,

n’ont nullement l’intention de la sacrifier aux besoins des

manufacturiers anglais.

Parmi les causes de la campagne protectionniste figure encore le désir

de fermer en grande partie le marché britannique à la concurrence

allemande et américaine. Les Anglais voudraient bien, naturellement,

vendre leurs produits aux Allemands, mais acheter le moins possible les

marchandises de ces derniers.

Les perturbations économiques dont l’Angleterre est aujourd’hui victime

sont considérables. En 1926 elle était obligée de nourrir 1.500 mille

chômeurs, charge fort lourde pour son budget.

Leur accroissement, cauchemar de la Grande-Bretagne, résulte de ce que,

ayant perdu ses plus importants clients: Russie, Allemagne, Autriche, et

aussi un peu l’Extrême-Orient, elle voit se réduire le chiffre de ses

exportations et, par conséquent, celui de sa production.

* * * * *

La lutte entre les anciens principes et les nécessités nouvelles

s’accompagne souvent d’illusions politiques capables d’aveugler les

peuples sur leurs véritables intérêts.

Certains pays, comme la France et la Belgique, sont difficilement

gouvernables par suite des principes contradictoires des partis

politiques qui se succèdent au pouvoir. Les difficultés créées par les

rivalités politiques dans divers pays, Italie, Grèce, Espagne, etc, sont

devenues telles que pour les surmonter il a fallu recourir à des

dictatures.

L’Orient lui-même, malgré sa stabilité séculaire, n’a pas échappé au

désordre engendré par les conflits entre les principes anciens et les

nécessités nouvelles. J’ai rappelé comment la Turquie, dont la force

était surtout d’origine religieuse, avait supprimé le chef suprême des

croyants pour le remplacer par un président de république et un

parlement. Les auteurs de cette transformation s’imaginaient sans doute

que des siècles d’hérédité peuvent s’effacer en un jour.

* * * * *

Si les luttes entre les nécessités et les principes résultaient

seulement de l’apparition d’exigences économiques dues aux progrès de

l’évolution scientifique et industrielle, il serait relativement facile

d’en triompher. Elles sont malheureusement aussi les conséquences

d’exigences populaires n’ayant que des illusions sentimentales ou

mystiques pour soutien.

Nous venons de voir que des peuples fort traditionalistes comme

l’Angleterre, étaient obligés de renoncer à certains principes

fondamentaux de leur politique. Elle en est même arrivée à placer

momentanément à la tête de son gouvernement le chef du parti socialiste.

Il est vrai qu’en Angleterre le poids de la tradition est si fort que ce

ministre socialiste gouverna exactement comme l’eût fait un ministre

conservateur. Loin de réduire les armements il en accrut l’importance.

Ces conflits entre les principes anciens et les nécessités économiques

nouvelles ont plongé l’Europe dans une série de bouleversements dont la

fin ne s’entrevoit pas encore.

* * * * *

Les observations qui précèdent suffiraient à montrer que le gouvernement

des peuples modernes est entouré de difficultés formidables que les âges

antérieurs n’avaient pas connues.

Presque isolés de leurs voisins, les anciens souverains n’avaient pas à

se préoccuper des répercussions infinies que l’interdépendance des

nations engendre aujourd’hui. Ils gouvernaient avec quelques principes

universellement admis et rarement contestés.

La situation des conducteurs d’hommes est actuellement bien différente.

Une simple erreur de jugement engendre parfois de terribles

catastrophes. Pour s’être trompés dans leurs prévisions les souverains

de l’Allemagne, de l’Autriche et de la Russie ont plongé leurs peuples

dans un abîme de désolation.

* * * * *

Ayant perdu leurs vieux principes directeurs, entourés de forces dont la

puissance dépasse souvent celle des volontés, beaucoup d’hommes d’État

modernes gouvernent au jour le jour, dominés par la crainte des

conséquences de leurs actes.

A l’exception de quelques illuminés poursuivant des chimères, les

gouvernants actuels vivent dans l’incertitude et doivent souvent

entendre, à l’heure du repos, la menace qui poursuivait Macbeth, devenu

roi:

«Tu as tué le sommeil, Macbeth, le doux sommeil qui, de l’écheveau

emmêlé de la vie, fait une pelote de soie unie... Macbeth a tué le

sommeil. Macbeth ne dormira plus.»

Ces complications de la politique grandissent sans cesse. La vie

matérielle et morale des peuples est bouleversée. Les idéals qui

orientaient la conduite ont perdu leur prestige.

La désagrégation des anciens concepts est générale. Les vieux rêves de

fraternité se voient remplacés par des haines violentes entre les divers

peuples, et aussi entre les classes de chaque peuple.

L’universel mécontentement a eu, je l’ai montré, pour conséquence, dans

tous les pays, l’avènement de partis extrêmes proposant des formules

pour assurer le bonheur.

Cette période d’anarchie ne saurait durer; l’équilibre détruit finit

toujours par renaître. Nous savons ce qu’était la société d’hier, nous

voyons celle d’aujourd’hui. Que sera celle de demain?

CHAPITRE II

ROLE MODERNE DES FORCES COLLECTIVES.

DIVISION DES SOCIÉTÉS EN GROUPEMENTS CORPORATIFS

En dehors du socialisme qui n’est encore qu’une menace et dont

l’expérience russe a montré l’impuissance et les dangers, deux éléments

politiques nouveaux jouent un rôle essentiel dans les sociétés modernes.

Le premier est la substitution des forces collectives aux forces

individuelles, le second la division des grandes sociétés homogènes en

petits groupes hétérogènes ou syndicats.

Les gouvernements modernes sont de plus en plus dominés par les forces

collectives. Jadis, un chef d’État se préoccupait fort peu des exigences

populaires. L’opinion ne pouvait guère l’influencer puisqu’elle arrivait

rarement jusqu’à lui.

Il en est tout autrement aujourd’hui. Les volontés populaires agissent

profondément sur les volonté conscientes et surtout inconscientes des

gouvernants.

Les plus grands événements de l’histoire contemporaine, les guerres de

1870 et 1914, peuvent être donnés comme exemples d’actes attribués aux

volontés de souverains supposés tout puissants, alors que ces actes sont

issus en réalité de volontés collectives.

En ce qui concerne la guerre de 1870, j’ai déjà rappelé qu’elle naquit

d’une explosion soudaine d’indignation populaire provoquée par une

dépêche inoffensive falsifiée par Bismarck, persuadé qu’une guerre avec

la France était nécessaire pour fonder l’unité allemande. Utilisant

l’irritabilité collective du peuple français, il obligea Napoléon III,

qui déjà malade souhaitait vivement la paix, à déclarer la guerre.

Le conflit de 1914 fut également imposé à l’empereur Guillaume par la

volonté de son entourage, conforme d’ailleurs aux conclusions de tous

les écrivains germaniques. En réalité, le but de sa politique était de

posséder une armée et une flotte assez fortes pour imposer ses volontés

sans jamais avoir besoin de déclarer la guerre.

Une des caractéristiques des volontés collectives est qu’avant d’agir

sur les volontés conscientes individuelles, elles agissent d’abord sur

les volontés inconscientes. La mode opère justement de cette façon:

arts, toilettes, etc., pensées même, obéissent à ses lois. Son

despotisme est tel que toutes les classes sociales, des plus humbles aux

plus élevées, le subissent sans discussion. L’homme moderne devient de

plus en plus un être collectif et l’originalité est de moins en moins

tolérée.

Les opinions collectives, issues d’événements du moment, sont

généralement très instables. Celles fondées sur les croyances

religieuses et politiques sont au contraire assez fixes, comme

l’histoire des religions et des partis politiques le prouve.

La force de ces croyances collectives est de donner à tous les hommes

des volontés identiques, c’est-à-dire une unité de pensée et de

sentiment qui les font agir d’une même façon dans des conditions

semblables. C’est pourquoi le rôle des croyances est si considérable.

* * * * *

Parmi les conséquences des influences collectives qui dominent le monde

moderne il faut citer la transformation progressive des sociétés en

petits groupes corporatifs, dits syndicats. Uniquement préoccupés des

intérêts de leurs groupes, ces syndicats restent indifférents à

l’intérêt général.

Le syndicalisme et le socialisme s’associent quelquefois contre un

ennemi politique commun, mais ces deux doctrines sont fort différentes.

Le socialisme veut confier à un État omnipotent la gestion de toutes les

entreprises; le syndicalisme prétend établir dans l’État une série de

petits états indépendants. Les formules syndicalistes: la mine aux

mineurs, les chemins de fer aux cheminots, etc., représentent bien les

tendances de la doctrine.

Le socialisme, surtout sous sa forme communiste, constitue, au moins en

théorie, une forme parfaite d’altruisme social. Le syndicalisme

représente au contraire un égoïsme de groupes complètement indifférents

à l’intérêt général.

Ces syndicats se soucient fort peu, d’ailleurs, des théories politiques,

le seul but les intéressant est l’augmentation de leurs salaires. Pour

l’obtenir ils ne reculent pas, comme l’ont montré en France et en

Angleterre les cheminots, les mineurs et les postiers, devant l’arrêt

total de la vie d’un pays.

Dans sa dernière menace de grève, le syndicat anglais des cheminots

annonçait qu’il arrêterait brusquement tous les trains de chemin de fer

quand cela lui plairait, sans prévenir le public.

Peu importe, d’ailleurs, à ces syndicats que les chefs d’entreprise

aient l’argent nécessaire pour satisfaire leurs demandes. Ils exigent

qu’on impose à leur profit le reste de la nation.

C’est justement ce que fit d’abord le gouvernement anglais en accordant

aux mineurs des suppléments de salaire aux frais du trésor pour empêcher

la fermeture des mines. Cette maladroite concession ne pouvant durer,

les subsides furent supprimés et il en résulta une grève de six mois qui

menaça l’existence industrielle de l’Angleterre.

Le syndicalisme, qui divise chaque pays en groupes, animés d’intérêts

corporatifs souvent contraires à l’intérêt commun, n’a conquis sa

puissance actuelle qu’à la suite de l’évolution industrielle moderne

chiffrant par millions les ouvriers de certaines professions, mines,

chemins de fer, etc.; mais son apparition n’est pas nouvelle dans

l’Histoire. Il fit périr dans les dissensions plusieurs républiques

italiennes du moyen âge, Florence notamment. Pour échapper à l’anarchie

syndicaliste, l’illustre république en fut réduite à subir le joug des

Médicis.

Syndicalisme et socialisme constituent aujourd’hui deux grandes forces

contre lesquelles les sociétés auront souvent à lutter.

CHAPITRE III

LA LUTTE DU NOMBRE CONTRE LES ÉLITES

Toutes les civilisations furent toujours guidées par les élites,

c’est-à-dire par un petit nombre d’individus possédant une intelligence

supérieure à celle des multitudes.

Ces élites ont varié suivant les besoins de chaque époque, mais elles

eurent toujours pour caractéristique extérieure le prestige. Dès que ce

prestige s’affaiblit, l’influence de l’élite sur la foule tend à

disparaître.

C’est à ce dernier phénomène que nous assistons aujourd’hui. Pour des

raisons diverses, les élites perdent de plus en plus leur influence.

L’aveugle multitude se dresse contre elles et prétend les remplacer.

* * * * *

Comment se crée et se perd le prestige? Ayant déjà étudié cette question

ailleurs il serait inutile d’y revenir. Remarquons seulement que le

mécontentement général créé par l’incapacité de divers Parlements

suffirait à expliquer pourquoi le prestige politique exercé jadis par

certaines classes dirigeantes est si affaibli aujourd’hui.

Tant que les élites conservent leur prestige, les gouvernements restent

assez forts pour se faire obéir; lorsque ces élites sont divisées en

groupes politiques rivaux toujours en lutte, leur autorité s’évanouit et

le pays tombe dans l’anarchie.

En Russie, l’élite ayant fini par devenir impuissante, la victoire du

nombre a été complète. En France, les anciennes élites semblent

conserver encore quelque autorité; mais cette autorité s’affaiblit

chaque jour et le torrent populaire avance. Des députés craintifs ne

cherchent plus qu’à plaire aux volontés mobiles des électeurs et

oublient de plus en plus les intérêts généraux de leur patrie.

* * * * *

Un seul pays en Europe, l’Angleterre, semblait soustrait à la révolte du

nombre. Le peuple anglais était le plus traditionaliste de l’univers.

Une politique immuable le guidait depuis des siècles. Les volontés des

morts orientaient impérieusement les actions des vivants. Comment un tel

peuple eût-il pu se révolter contre des élites dont l’influence

séculaire avait déterminé sa grandeur?

Et voici qu’une importante fraction d’une nation qui semblait un bloc

immuable, solidifié pour toujours, a récemment tenté une des plus

profondes révolutions dont les chroniques du monde aient gardé la

mémoire.

Brusquement, sur l’ordre bref d’un comité de meneurs, et sans aucun

signe précurseur de l’orage, postes, usines, chemins de fer, bateaux, en

un mot, tout ce qui constitue la vie journalière d’un pays, cessa de

fonctionner.

Si le gouvernement n’avait pas immédiatement trouvé assez de volontaires

pour remplacer sommairement les millions d’ouvriers ayant cessé le

travail, l’Angleterre se fût trouvée condamnée par cette grève générale

ou à périr de famine, ou à prendre comme maîtres de l’empire les chefs

du mouvement révolutionnaire: roi, ministres, parlement eussent disparu

comme, jadis, les dirigeants de la Russie, pour faire place à la petite

oligarchie de meneurs représentant la puissance du nombre.

Si cette révolution fut évitée, c’est que le gouvernement anglais

conserva un prestige assez fort pour opposer une barrière au nombre;

mais combien de temps encore pourra-t-il dominer une immense armée fort

dangereuse parce qu’elle met une puissance considérable au service

d’exigences d’une réalisation impossible?

* * * * *

Il est intéressant de remarquer que, malgré l’insistance des chefs de

l’Internationale, la foule anglaise des grévistes ne trouva, en dehors

de quelques platoniques adhésions de fonctionnaires français et de

révolutionnaires russes, aucune aide dans les autres pays. Une fois

encore, le nationalisme fut plus fort que l’internationalisme.

L’envoi de la dépêche d’adhésion de fonctionnaires français aux

grévistes anglais mérite d’être noté, parce qu’il révèle à quel point le

principe d’autorité se désagrège en France. Une telle adhésion eût

constitué un phénomène invraisemblable, il y a quelques années.

Si les agents de l’administration anglaise, au lieu d’aider leur

gouvernement à se défendre, se fussent joints aux fonctionnaires

français pour se mettre du côté des révoltés, toute la puissance de

l’Angleterre se fût écroulée rapidement.

Parmi les enseignements de la grève anglaise, un des plus typiques est

l’obéissance aveugle des syndiqués aux ordres impératifs de leurs chefs.

Jamais despote asiatique ne fut plus servilement obéi.

La même obéissance s’observa en Italie et en Espagne, lorsque

l’énergique action des dictateurs supprima les violences exercées par le

syndicalisme. Elle constitue une caractéristique de l’âme populaire. Les

foules sont trop incapables de penser et de raisonner pour se passer

d’un chef.

Dans les révolutions analogues à celle dont la nation anglaise faillit

être victime, l’influence des meneurs est rendue facile parce qu’elle a

pour soutien des intérêts aussi visibles qu’une promesse d’augmentation

de salaires; mais l’Histoire prouve que les multitudes ne sont pas

toujours conduites par des motifs aussi intéressés. Des mobiles très

immatériels, comme une croyance politique ou religieuse, suffisent

parfois à les entraîner. J’en ai donné de frappants exemples dans un

livre jadis publié sous ce titre: _Les Opinions et les Croyances_.

* * * * *

La lutte du nombre contre l’élite s’est répétée plus d’une fois au cours

de l’Histoire. De l’antiquité grecque à nos jours, elle a coûté à divers

peuples leur indépendance.

Les moyens permettant de dominer l’anarchie créée par la révolte du

nombre ne sont pas nombreux. La dictature d’un chef est un des plus

efficaces. Nous avons déjà dit et y reviendrons encore, que c’est à

cette méthode qu’eurent recours, récemment, l’Italie et l’Espagne pour

échapper aux désordres causés par les socialistes.

Les formes nouvelles des aspirations populaires ont été nettement

marquées par lord Grey, dans les lignes suivantes relatives à la grève

anglaise:

«La grève générale a posé un problème dans lequel la question des

salaires des mineurs disparaît entièrement. Il ne s’agit pas,

maintenant, de savoir ce que seront ces salaires, mais si le

gouvernement démocratique parlementaire doit être renversé. C’est par

ce gouvernement démocratique que la liberté a été conquise et c’est

par lui seul qu’elle peut être maintenue. Les autres solutions sont le

fascisme ou le communisme. L’un et l’autre sont contraires à la

liberté et lui sont funestes. Ni l’un ni l’autre ne permettent la

liberté de la presse, de la parole, la liberté d’agir et la liberté

même de se mettre en grève.»

C’est justement parce que l’idéal démocratique dont vivaient les nations

modernes a perdu son empire sur les âmes que plusieurs peuples sont

entrés dans une période de bouleversements qui ne prendra fin que le

jour où naîtra un idéal assez fort pour unifier les pensées et pacifier

les cœurs.

CHAPITRE IV

LES POLES POLITIQUES NOUVEAUX ET LES FUTURS MAITRES DU MONDE

Les pôles politiques du monde se sont souvent déplacés, au cours de

l’Histoire. Ninive, Babylone, Thèbes et Memphis ont disparu dans la nuit

éternelle après avoir soumis de nombreux peuples à leurs lois.

Sans remonter à ces époques lointaines, voisines de la préhistoire, que

de changements depuis moins de cent cinquante ans! Paris, momentanément

devenu la vraie capitale de l’Europe sous l’égide d’un grand capitaine;

la Prusse, presque rayée de la carte du monde par le même conquérant,

arrivant à fonder un empire assez puissant pour disputer à l’Angleterre

son hégémonie commerciale et rêver l’asservissement de l’Europe.

A l’autre extrémité de l’univers, une petite colonie anglaise, jadis

perdue au sein de tribus sauvages qui semblaient devoir bientôt

l’anéantir, devenue si grande et si forte, sous le nom d’États-Unis,

qu’elle rivalise aujourd’hui avec la formidable puissance britannique.

Parmi ces nouveaux venus sur la scène du monde, il faut encore citer une

petite île, jadis ignorée, peuplée d’hommes jaunes alors sans prestige,

devenue assez puissante pour imposer un traité de paix au gigantesque

empire des tzars et rêver la domination de l’Asie.

* * * * *

L’Histoire enseigne que tout pouvoir politique qui grandit aspire à

l’hégémonie et tente de conquérir ses voisins jusqu’à ce qu’il soit

conquis à son tour.

L’Allemagne n’a pas échappé à cette antique loi. Peu de temps avant la

guerre, l’empereur Guillaume assurait que la divine Providence, dont il

connaissait les décrets par de mystérieuses voix, avait confié à

l’Allemagne le gouvernement des peuples. Cette constatation ne faisait

que préciser, d’ailleurs, les enseignements des philosophes et des

savants germaniques sur la supériorité supposée du peuple allemand.

La guerre terminée, ce fut l’Angleterre qui prétendit exercer son

hégémonie sur le monde. Dans un de ses discours, le premier ministre de

l’empire britannique, M. Lloyd George, homme pieux connaissant les

volontés du ciel, déclarait à son tour, je l’ai rappelé déjà, «que la

Providence avait visiblement désigné l’Angleterre pour gouverner les

peuples».

L'évolution actuelle du monde: illusions et réalités · 第 6 / 16 段