fondateurs de la nouvelle république turque, établie à Angora, croient
pouvoir remplacer l’ancien idéal musulman par des principes
démocratiques européens. Une politique exclusivement localisée à la
Turquie entraîna l’abandon de toute solidarité religieuse et c’est
pourquoi, pendant les différends de l’Égypte avec l’Angleterre, le
Parlement turc renonça à la fraternité musulmane.
Les républicains d’Angora ont-ils raison de croire la politique fondée
sur le nationalisme plus forte que celle établie sur le panislamisme
religieux? L’expérience seule pourra répondre.
En changeant d’idéal, c’est-à-dire en substituant l’idée d’une patrie
locale, basée sur la communauté de race, à l’idée d’une patrie générale
basée sur la communauté de croyance, les Turcs sont évidemment entrés
dans une voie nouvelle. L’Europe civilisée y gagnera sûrement, mais il
est douteux que les pays orientaux y gagnent quelque chose, puisque si
les principes d’Angora s’étendaient à tout le monde islamique chaque
contrée musulmane se trouverait réduite à elle-même.
* * * * *
La révolte du Maroc ne s’est prolongée qu’en raison de la protection que
lui accordèrent les socialistes. Si on les avait écoutés, la Tunisie et
l’Algérie eussent été bientôt menacées d’une guerre d’invasion destinée
à l’expulsion des chrétiens. Le fait que les socialistes n’aient pas
perçu de telles évidences montre une fois encore à quel point les idées
les plus claires peuvent devenir inaccessibles aux esprits hypnotisés
par une croyance.
Quoi qu’il en soit de son évolution sur un point encore très localisé du
monde musulman, l’Islam constitue toujours une grande force et il en
coûterait cher aux Européens de la méconnaître. C’est pour l’avoir
ignorée qu’un ministre anglais fit perdre à l’Angleterre l’espoir de
posséder définitivement Constantinople en lançant les Grecs contre la
Turquie.
* * * * *
Bien que fort supérieurs aux Russes et à la plupart des populations
balkaniques, les Musulmans en général, ceux de Turquie en particulier,
sont considérés par beaucoup d’écrivains, un peu trop ignorants de la
politique et de l’histoire, comme des peuples demi-barbares dépourvus de
culture. Leur opinion est assez bien résumée dans une publication:
_Étude Franco-Grecque_, dont voici un passage:
«Quoi qu’on en puisse dire, l’Islam a été et sera toujours un grand
destructeur; il n’admet d’autre science que la connaissance du Coran.
Brutal, intolérant, il est l’un des plus grands fléaux qui jamais se
soient abattus sur le monde.»
Évidemment, l’auteur de pareilles diatribes n’a jamais vu un des
merveilleux monuments musulmans de l’Espagne, de l’Égypte et de l’Inde.
Il ignore le rôle prépondérant joué par les universités musulmanes dans
la civilisation européenne.
C’est pourtant avec de telles ignorances que s’écrivent les livres
servant de guides aux politiciens modernes. Le chef du gouvernement
anglais n’en connaissait probablement pas d’autres quand il songeait à
expulser les Musulmans de l’Europe.
Sans doute, les Turcs ont successivement perdu--le plus souvent au
profit de l’Angleterre--les plus importants fragments de leur empire:
Bulgarie, Syrie, Mésopotamie, Palestine, Égypte, Chypre, Malte etc.,
mais ils paraissent décidés, aujourd’hui, à en sauver le reste.
Le gouvernement bolcheviste, qui avait tenté d’étendre sa propagande en
Turquie, n’y a obtenu aucun succès. Ses visées sur les détroits et
Constantinople, conformes aux anciennes prétentions des tzars, inspirent
naturellement aux Turcs une profonde méfiance.
La France pourrait en profiter pour renouer ses anciennes relations avec
la Turquie, mais l’influence des socialistes entrave toute sa politique
extérieure.
CHAPITRE V
LES MENACES DE CONFLITS ASIATIQUES
Pondant que se multiplient en Europe congrès et conférences destinés à
rendre la paix moins précaire, des dangers plus graves, peut-être, que
les menaces de guerres européennes, grandissent en Orient.
Notre petite planète est habitée, on le sait, par 1700 millions
d’hommes, sur lesquels 500 millions de blancs exploitent plus ou moins à
leur profit, depuis des siècles, 1200 millions d’hommes de couleur:
nègres, jaunes, etc., considérés comme des races inférieures.
Aujourd’hui, ces populations, si longtemps demi-asservies, prétendent
repousser leurs anciens maîtres. L’Inde et d’autres colonies réclament
l’indépendance. L’Égypte, qui tient la route de l’Inde par le canal de
Suez, la réclame également. La Chine ne veut plus subir l’influence
étrangère.
* * * * *
L’hégémonie de l’Europe sur l’Orient se trouve d’autant plus ébranlée
que la solidarité européenne qui maintenait cette hégémonie s’est
désagrégée. L’Asie sait les États européens profondément divisés et
incapables d’union. Elle n’ignore pas que les blancs ne pourraient plus,
comme à l’époque de la révolte des Boxers, envoyer une expédition
internationale en Chine.
La défaite écrasante infligée par les Japonais aux Russes a d’ailleurs
montré aux Asiatiques que l’Europe n’était plus invincible.
En Orient comme en Occident, certains mots possèdent un magique empire.
Des formules telles que: «L’Inde aux Hindous, l’Afrique aux Africains»,
soulèvent les âmes, bien que ne correspondant à aucune possibilité. Que
deviendrait, par exemple, l’Inde, sans la domination anglaise? Ce
qu’elle était à l’époque de la puissance mogole: une collection de
royaumes profondément séparés par la race, la religion, la langue, sans
industrie, sans commerce et constamment en guerre. On connaît également
le sort misérable des républiques nègres: Haïti, Libéria, etc., que les
hasards des guerres coloniales avaient fait naître.
Les illusions sur le pouvoir transformateur des institutions européennes
que les Orientaux rêvent d’adopter, menacent également, nous l’avons vu,
de désorganiser la Turquie, et les pays soumis à la loi du prophète.
Les soixante millions de musulmans qui prétendent ravir aux Anglais la
domination de l’Inde deviendront peu dangereux le jour où ils auront
perdu leur foi. Le bloc encore unifié par la communauté de croyances ne
serait bientôt plus qu’une poussière d’hommes.
Les Orientaux sont, d’ailleurs, bien excusables de commettre des erreurs
dont tant d’Européens sont victimes quand ils oublient que les phases
politiques, comme les phases biologiques, ne peuvent être franchies que
par étapes successives.
* * * * *
Cette évolution, ou plutôt cette révolution de l’Orient, a surtout
inquiété l’Angleterre, qui espérait conserver l’hégémonie commerciale du
monde définitivement conquise par la dernière guerre.
On sait que la Grande-Bretagne, pays surtout industriel, est obligée de
se procurer au dehors les produits nécessaires à son alimentation, alors
que la France, pays agricole, pourrait, à la rigueur, vivre des produits
de son sol. Il est donc naturel que les questions coloniales, un peu
négligées en France, jouent un rôle capital en Angleterre.
Sans doute, les colonies anglaises constituent pour elle, comme le
disait Disraéli, un moyen de s’enrichir, mais elles sont d’abord un
moyen de vivre. Isolés du reste de l’univers, les Anglais périraient
bientôt de famine dans leur île.
* * * * *
Dans une intéressante conférence, M. Albert Sarraut, ancien ministre des
Colonies, envisage comme fort menaçante une guerre que pourraient faire,
sans trop de difficultés, les peuples de l’Orient à ceux l’Occident.
Les luttes guerrières dont l’Asie semble menacer l’Europe, et qui ont
vivement frappé cet homme d’État, ne sont pas les plus redoutables. Les
luttes économiques seraient peut-être plus meurtrières.
Ce côté essentiel de la question ne paraissant pas avoir attiré
l’attention de M. Sarraut, je vais résumer quelques-unes des pages que
j’écrivis, jadis, à ce sujet, dans mon livre sur l’Inde, publié à la
suite d’une mission en Asie dont m’avait chargé le gouvernement
français.
Les luttes militaires font périr en bloc un grand nombre d’hommes, mais
les luttes économiques comme celles qui se préparent entre l’Orient et
l’Occident, pour être plus pacifiques en apparence, n’accumuleraient pas
moins de ruines.
Par suite de l’évolution industrielle qui transforme aujourd’hui le
monde, l’Orient tend à devenir l’envahisseur commercial de l’Occident,
au lieu d’être, comme jadis, envahi par lui.
Invasions d’autant plus redoutables qu’elles n’amèneraient avec elles ni
hommes, ni canons, c’est-à-dire rien de ce qu’on puisse vaincre, mais
seulement des forces que l’on ne peut pas vaincre.
Dans la phase actuelle du monde, les armes avec lesquelles combattaient
autrefois les peuples tendent de plus en plus à se transformer. Ils
lutteront probablement beaucoup plus, désormais, avec leurs produits
industriels et agricoles qu’avec leurs canons.
Dans une telle lutte, l’avantage cesse de plus en plus d’appartenir à
l’Occident. Le rapprochement des deux mondes sous l’influence de la
vapeur et de l’électricité aura bientôt pour conséquence une égalisation
générale de la valeur des produits industriels et agricoles, et, par
conséquent, des salaires à la surface du globe.
Naturellement, le taux moyen de ces salaires sera déterminé par celui de
la journée de travail dont se contentent les peuples ayant le moins de
besoins et pouvant, par suite, produire à meilleur marché.
Dans une telle concurrence, les Orientaux, qui forment la majorité du
monde et qui sont en même temps les plus sobres de tous les peuples,
deviendront fatalement les régulateurs des salaires. Ces salaires
s’élèveront probablement un peu, mais ceux des Européens devront
s’abaisser considérablement.
Nos descendants se trouveront en face d’une lourde tâche s’ils veulent
demeurer quelque temps encore à l’avant-garde de l’humanité, et ne pas
sombrer trop vite dans l’abîme éternel où les lois de l’évolution
conduisent fatalement les hommes, les empires et les dieux.
* * * * *
Le bref exposé qui précède explique comment les problèmes de l’Orient
seront bientôt plus graves que les maigres questions politiques qui
préoccupent tant les Européens aujourd’hui. Un des plus importants,
peut-être, résultera du développement rapide de la puissance du Japon.
Cette nouvelle puissance paraît devoir exercer en Orient une hégémonie
analogue à celle rêvée par l’Allemagne et l’Angleterre en Occident.
Libéré, maintenant, de toutes influences étrangères, le Japon traite
d’égal à égal avec les grandes puissances européennes. Sa flotte est une
des premières du monde. Les États-Unis jettent des regards inquiets vers
ce minuscule pays, dont il y a moins d’un siècle l’Europe connaissait à
peine l’existence, et dont le rôle est devenu aujourd’hui considérable.
Le petit peuple japonais resta dédaigné jusqu’au jour où, à la
stupéfaction universelle, il obligea le plus vaste empire du monde à
signer une humiliante paix.
Grâce à ses incessants progrès, l’Empire du Soleil Levant est capable,
aujourd’hui, de tenir tête aux grandes puissances et vise à devenir
maître de l’Asie.
Une de ses forces principales réside dans l’accroissement rapide de sa
population. Alors que plusieurs peuples de l’Occident voient diminuer
leur natalité, celle du Japon augmente annuellement de près d’un
million. Nous avons rappelé déjà que les trente millions d’habitants de
1870 dépassent soixante millions aujourd’hui.
Ce surpeuplement rapide oblige impérieusement le Japon à chercher des
territoires pour y verser l’excédent de sa population. Impossible de
caser cet excédent en Chine, déjà trop peuplée. La place ne manquerait
pas aux États-Unis et dans les Dominions anglais: Australie, Canada,
etc. Mais Anglais et Américains ne veulent à aucun prix accepter
l’invasion des jaunes et leurs raisons ont une grande force.
Ils soutiennent, en effet, que le jaune pouvant, grâce à sa sobriété,
travailler à des prix beaucoup moins élevés que ceux des blancs, ferait
aux ouvriers de race blanche une concurrence désastreuse. Ils remarquent
ensuite que la race japonaise se multipliant beaucoup plus vite que la
race blanche, les États-Unis et l’Australie deviendraient, en peu
d’années, par ce seul fait, de véritables colonies japonaises.
On conçoit donc que les États-Unis ne soient nullement disposés à suivre
le conseil humanitaire donné par M. Albert Sarraut, de se serrer un peu
pour faire place aux Japonais.
Les Japonais, étant bien forcés de déverser quelque part l’excédent
d’une population que, prochainement, ils ne pourront plus nourrir,
entreront fatalement en lutte avec les peuples refusant de les accepter
sur leurs territoires.
Dans l’état actuel du monde, et à moins de découvertes scientifiques
imprévues, cette lutte semble aussi inévitable que le furent, jadis,
celles de l’empire romain contre les invasions germaniques déterminées,
elles aussi, par un excédent de population.
* * * * *
J’ai beaucoup de sympathie pour le peuple japonais, depuis que j’ai
appris à le connaître. J’étais très lié avec un de ses plus éminents
représentants, le baron Motono, alors ambassadeur à Paris. Cet éminent
homme d’État voulut bien traduire en japonais plusieurs de mes ouvrages
et publier une longue étude d’ensemble sur mes livres de psychologie
politique. Nous avons souvent causé du problème qui vient d’être exposé,
sans y découvrir de solution claire. Ce sont justement les remarquables
qualités des Japonais, leur sobriété, leur ingéniosité et aussi leur
fécondité, qui les rendent si dangereux pour des peuples ne possédant
pas des aptitudes pareillement développées. Il faut donc laisser à
l’avenir le soin de résoudre un problème dont aucune solution pacifique
n’apparaît encore.
* * * * *
Dans la conférence à laquelle nous faisions allusion plus haut, M.
Albert Sarraut envisage non seulement la lutte entre le Japon et les
États-Unis, mais aussi celle de l’Europe contre tous les peuples de
l’Orient, et il écrit:
«Si la conciliation n’intervient pas entre les forces antagonistes,
éclatera le plus formidable conflit de l’Histoire, auprès duquel la
guerre que nous avons subie cinq ans n’aura que la valeur d’une
escarmouche.»
Il est évidemment possible que les peuples de l’Orient, ayant les armées
russes à leur tête, envahissent un jour l’Occident. Un journaliste
assurait que le traité russo-japonais serait le prélude d’une alliance
entre le Japon, la Russie et l’Allemagne.
On peut échafauder sur de tels sujets une foule d’hypothèses
effrayantes. Mais leur réalisation doit être envisagée comme appartenant
à la série des événements sur lesquels nous ne pouvons rien, tels qu’un
tremblement de terre ou le refroidissement inévitable de notre planète.
CHAPITRE VI
LES GUERRES INTÉRIEURES ET LES VOLONTÉS POPULAIRES
Les trente congrès réunis à Londres et à Paris pendant dix ans, et les
règlements de la Société des Nations, avaient pour but d’empêcher les
guerres entre peuples rivaux; mais personne ne paraît s’être préoccupé
des conflits entre les partis politiques d’un même peuple.
Ces conflits intérieurs sont pourtant aussi dangereux que les guerres
extérieures. Si le triomphe momentané du communisme en Hongrie, en
Allemagne et en Italie, s’était prolongé, il serait devenu plus
destructeur encore que des guerres d’invasion.
Un coup d’œil rapide jeté sur la situation actuelle de quelques grands
pays de l’Europe montrera à quel point les guerres sociales deviennent
menaçantes.
Ne pouvant faire l’historique de toutes les révolutions sociales, dont
la plupart des pays de l’Europe,--Allemagne, Russie, Autriche, Hongrie,
Grèce, Bulgarie, Turquie, etc.--ont été récemment victimes, nous ne
considérerons que les trois grandes nations latines: l’Italie, l’Espagne
et la France.
* * * * *
On sait dans quel désordre les succès du communisme et du syndicalisme
avaient plongé l’Italie. Le pillage des propriétés et des usines ainsi
que les assassinats étaient journaliers. L’armée devenait hésitante,
l’action du pouvoir royal complètement nulle.
Devant l’imminence d’une catastrophe, d’anciens combattants se réunirent
sous le commandement d’un chef vaillant, M. Mussolini, pour tenter de
sauver leur pays de l’anarchie. A la tête d’une nombreuse milice, le
futur dictateur marcha sur Rome et força le roi à l’accepter comme chef
du gouvernement.
L’énergie du nouveau maître lui conquit bientôt tous les suffrages. Les
socialistes eux-mêmes se déclarèrent ses partisans.
Grâce à cette intervention, l’Italie fut sauvée des guerres intérieures.
L’Espagne a été--comme l’Italie--menacée d’une guerre civile et n’en fut
également préservée que par un dictateur. Le coup d’État réalisé, en
septembre 1933, par le général Primo de Rivera, et le Directoire
militaire qui en est sorti ont totalement supprimé les partis politiques
espagnols, toujours en luttes acharnées. Constitution, ministres, Sénat,
tout a été balayé et, il faut bien le constater, à la grande
satisfaction du pays.
La France n’a pas encore, depuis la paix, subi de révolutions analogues
à celles de l’Italie et de l’Espagne, mais elle en est menacée par
l’intervention croissante de socialistes extrémistes chaque jour plus
nombreux. Son avenir, comme celui de divers pays de l’Europe, dépendra
des résultats de la lutte entre les partis qui préparent les guerres
intérieures et ceux qui tâchent de les prévenir.
Le conflit entre les forces de destruction et celles de cohésion grandit
chaque jour. Ces deux forces s’équilibrent à peu près en France; c’est
pourquoi il sera relativement facile d’y faire pencher la balance d’un
côté ou de l’autre.
On en eut la preuve lorsque, pour obéir aux théories de jacobins qui
préféreraient voir périr le pays plutôt que leurs principes, un
gouvernement dominé par les socialistes s’aliéna tous les catholiques en
supprimant l’ambassade du Vatican, et aussi, la majorité des Alsaciens
en prétendant supprimer leurs anciennes libertés. Un nouveau
gouvernement, comprenant que l’art de gouverner ne consiste pas à
appliquer des théories, mais à tenir compte des réalités, réussit, en
quelques jours, à pacifier l’Alsace en lui laissant ses libertés et à
calmer les catholiques en rétablissant l’ambassade auprès du pape.
C’était fort simple; mais, à un certain moment, le fanatisme des
extrémistes inspirait une telle crainte que les ministres timorés
n’osaient pas résister à des suggestions devenues bientôt des ordres.
* * * * *
L’action des foules est aujourd’hui prépondérante dans tous les états
modernes, et c’est en partie pour cette raison que les gouvernements
européens deviennent si instables. Leur existence dépend de votes
populaires toujours incertains.
Un des grands dangers de l’âge actuel résulte de l’influence des masses
dans la conduite des nations. Leurs sentiments sont violents, leur
raison faible et leur aptitude à prévoir complètement nulle.
L’incapacité des foules à prévoir les conséquences de leurs actes et
surtout de leurs votes, fut toujours un péril pour les gouvernements
populaires. Elles obéissent aux impulsions du moment comme jadis Ésaü
vendant son droit d’aînesse futur pour un plat de lentilles présent.
Cette mentalité est celle du barbare, et l’homme le plus intelligent
mêlé à une foule agissante redevient un barbare.
* * * * *
On s’illusionnerait fort sur l’importance des votes populaires en
oubliant que le vote d’un électeur traduit beaucoup plus son
mécontentement que ses opinions. C’est surtout en s’appuyant sur ce
mécontentement que les meneurs conduisent les hommes.
Les électeurs qui donnèrent jadis leurs votes à un capitaine condamné à
mort pour trahison, puis à un autre officier ayant voulu livrer un
bâtiment à l’ennemi professaient-ils vraiment les opinions subversives
que de pareils votes sembleraient supposer? En aucune façon. Ces
électeurs révolutionnaires étaient simplement des mécontents.
Les votes qui en 1924 amenèrent un grand nombre de socialistes au
parlement eurent pour origine de tels mécontentements exploités par les
meneurs.
Du groupe des mécontents faisaient partie des fonctionnaires irrités de
ne pas obtenir les salaires réclamés, des universitaires sourdement
indignés de ne pas voir reconnaître les qualités qu’ils se supposaient,
de petits bourgeois exaspérés de l’élévation constante du prix de la
vie, qu’ils attribuaient au gouvernement, etc.
Les candidats députés utilisèrent ces mécontentements, et firent de si
brillantes promesses de réformes que les électeurs se laissèrent
facilement séduire.
Les sentiments populaires sont généralement perturbés par les flatteries
des politiciens. «Le peuple ne se trompe jamais», disait déjà
Robespierre. Les politiciens modernes répètent cette assertion, et
enseignent aux foules qu’étant les vrais souverains, elles doivent tout
obtenir. Le résultat de cette propagande est d’avoir fait naître des
espérances et des haines aveugles dans l’âme des multitudes.
Le mécontentement, la défiance, la jalousie et la haine sont ainsi
devenus les véritables mobiles d’action des gouvernants obligés de
suivre les impulsions populaires.
* * * * *
L’extension dans tous les pays de l’Europe, y compris les plus
rationalisés, tels que l’Angleterre et le Danemark, des sentiments que
je viens d’énumérer, explique l’orientation universelle vers des partis
extrémistes riches en promesses.
Il est donc naturel que la religion socialiste, avec ses mystiques
espérances de bonheur, se généralise. Le communisme, qui promet aux âmes
simples le retour à ces temps primitifs où le sol et les femmes étaient
en commun fait également des progrès dans les couches inférieures des
populations.
Comme il est impossible de faire entrer beaucoup d’idées à la fois dans
les cervelles primitives, et qu’il s’agit surtout pour les meneurs
d’exciter des sentiments d’hostilité, quelques formules suffisent: lutte
des classes, dictature du prolétariat, suppression du capitalisme,
socialisation des richesses, etc. Sur dix mille électeurs, on n’en
trouverait peut-être pas un capable d’expliquer nettement le sens de ces
formules, et surtout de pressentir les conséquences de leur application,
mais elles impressionnent les auditeurs et cela suffit au but poursuivi
par les meneurs.
Le pouvoir magique de ces formules est à l’abri de tout argument
rationnel. La plupart des ouvriers restent persuadés qu’ils travaillent
uniquement pour enrichir quelques patrons, que des conseils d’ouvriers
remplaceraient facilement.
* * * * *
Comment expliquer que tous les pays ne voient pas leur civilisation
périr sous l’influence des forces révolutionnaires destructives, qui
continuent à grandir, et les menaces de guerre civiles redoutables?
Pourquoi, dans certaines nations, les votes populaires ne sont-ils que
transitoirement extrémistes et généralement suivis de votes très
conservateurs?
Simplement parce que le mécontentement et l’irritation dont nous
parlions plus haut, sont des sentiments momentanés, recouvrant un
substratum rigide constitué par l’âme des aïeux. C’est en s’appuyant sur
cette âme ancestrale que les dictateurs italien et espagnol purent
sauver leur pays de l’anarchie.
On ne comprend bien l’histoire qu’en recherchant derrière des agitations
violentes, mais fugitives comme les vagues de l’Océan, l’âme profonde de
la race. Elle intervient toujours dans les grandes circonstances où les
intérêts de cette race sont menacés. L’âme collective des foules est
très mobile, l’âme de la race très fixe quand elle a été stabilisée par
un long passé.
L’accroissement de la puissance des foules a été considérablement
favorisé par l’évolution profonde de l’industrie. La multiplication
immense d’ouvriers sur un même point a déterminé la création de forces
collectives telles que le syndicalisme dont le rôle grandit constamment.
* * * * *