les canons et l’or britanniques, occupaient Smyrne et une partie de la
Turquie, en attendant l’heure de marcher sur Constantinople.
Réfugiés dans les régions montagneuses voisines d’Angora, les musulmans
semblaient dans une situation désespérée.
Elle ne l’était pas, pourtant. Le talent d’un général la transforma
complètement. Avec une armée bien inférieure en munitions et en hommes à
celle de l’adversaire, il marcha sur Smyrne, mit les Grecs en complète
déroute et les expulsa jusqu’au dernier du territoire ottoman.
Peu de victoires eurent d’aussi prodigieuses conséquences. Ce n’était
pas, en réalité, les Grecs, mais bien l’Angleterre et aussi un peu
l’Europe qui, aux yeux des musulmans, devenaient les vaincus.
Sachant très bien qu’aucun pays n’enverrait de troupes contre la
Turquie, les délégués d’Angora venus à Lausanne signer la paix parlèrent
en vainqueurs et il fallut céder à leurs plus invraisemblables
exigences: évacuation complète de Constantinople par les Anglais,
abandon des capitulations, etc., tout fut accepté.
Les discussions de Lausanne eurent un retentissement considérable dans
le monde de l’Islam. L’ancien chef du gouvernement anglais, M. Lloyd
George, écrivait avec raison:
«Cette paix est la plus humiliante que l’Angleterre ait jamais signée.
Les Turcs ont regagné presque tout ce que les Britanniques leur
avaient enlevé en quatre longues années de guerre. C’est une tache
indélébile sur la politique étrangère du gouvernement.»
Les journaux italiens exprimèrent la même opinion sur la paix de
Lausanne. _L’Idea Nazionale_ disait:
«Toutes les puissances occidentales ont plus ou moins capitulé devant
la Turquie.
L’Europe--ou plus exactement l’Angleterre, représentant l’Europe et
l’Occident--avait commis l’erreur grossière d’accepter la catastrophe
grecque comme sa propre défaite. Elle a effacé sa grande victoire
mondiale devant la petite victoire locale des Turcs; elle s’est laissé
dicter par les kémalistes le «pacte national» d’Angora; elle est
passée directement de l’exagération manifeste du traité de Sèvres, qui
reléguait la Turquie dans les montagnes d’Anatolie, à l’humiliation
manifeste du traité de Lausanne.»
La victoire qui détermina cette brusque déviation de la marche du destin
sera souvent invoquée contre l’opinion des économistes, soutenant que
les guerres sont à notre époque inutiles, puisqu’elles ruinent le
vainqueur autant que le vaincu.
Il en est souvent ainsi, mais pas toujours. Où en seraient aujourd’hui
les Turcs sans la victoire de Smyrne? Et si le Japon, petit peuple fort
dédaigné de l’Europe il y a bien peu d’années encore, traite aujourd’hui
d’égal à égal avec les plus grandes puissances, n’est-ce pas simplement
parce qu’il anéantit en quelques heures la flotte russe à Toutshima et
força le plus vaste empire du monde à signer une humiliante paix?
Dans les temps modernes comme dans les temps antiques, la victoire reste
le thermomètre décisif de la force d’un peuple.
* * * * *
Parmi les guerres inévitables ou à peu près inévitables, on pourrait
faire figurer aussi la dernière guerre. Elle représente l’effort
accompli par l’Allemagne pour la conquête de l’hégémonie que lui
disputait l’Angleterre.
Certains hommes d’État anglais ont complètement oublié l’origine
véritable de cette lutte lorsqu’ils assurent que l’Angleterre entra dans
le conflit uniquement pour venir au secours de la France et lui
reprochent son ingratitude.
M. Lloyd George traduisait nettement l’opinion anglaise sur ce point
quand il disait:
«Où en serait la France si la Grande-Bretagne n’avait pas fait tant de
sacrifices en hommes et en argent? Elle serait dans l’état où se
trouve actuellement l’Allemagne.»
L’auteur de cette assertion peut-il vraiment croire que si la France
avait été écrasée, l’Allemagne ne se fût pas tournée immédiatement
contre l’Angleterre, concurrente beaucoup plus dangereuse pour elle que
la France?
Les sentiments réels de l’Allemagne à l’égard de l’Angleterre sont fort
bien marqués dans les réflexions suivantes de l’empereur Guillaume II:
«J’avais rêvé une réconciliation avec la France. J’aurais voulu former
avec elle, dans l’intérêt général, un bloc continental assez fort pour
mettre un frein aux ambitions de l’Angleterre, qui cherche à
confisquer le monde à son profit.»
M. Lloyd George sait parfaitement qu’au moment de la guerre, des hommes
d’État influents, dont il fut le plus actif, voulaient que l’Angleterre
restât neutre. Elle n’eût sûrement pas pris part au conflit si l’armée
allemande n’avait envahi la Belgique et menacé directement les intérêts
anglais en se dirigeant sur Anvers.
Ce même ministre, et beaucoup de ses compatriotes, semblent persuadés
que c’est l’Angleterre qui vint au secours de la France. Lorsque, dans
un nombre d’années indéterminé encore, il sera possible d’étudier avec
impartialité les origines de la grande guerre, les historiens
reconnaîtront, sans aucun doute, qu’en dépit des apparences, ce fut,
tout au contraire, la France qui vint au secours de l’Angleterre. On
considérera alors la conflagration européenne comme une Hutte pour
l’hégémonie entre l’Allemagne et l’Angleterre. Si la France, la Belgique
et d’autres pays y furent mêlés, ce fut simplement parce qu’ils se
trouvèrent sur le chemin des deux grands rivaux qui aspiraient à la
domination commerciale du monde.
A examiner seulement les résultats de la guerre, il n’est pas douteux
que c’est grâce à la France que l’Angleterre triompha d’un rival dont
elle sentait grandir la menace puissante. Grâce encore à la France, elle
hérita de l’hégémonie allemande et réussit à se constituer un empire
tellement immense que, suivant la déclaration même de lord Curzon au
Parlement, il dépasse tout ce que l’Angleterre pouvait rêver.
A la liste des guerres presque inévitables, il faut ajouter la future
lutte entre le Japon et les États-Unis, conséquence du refus de
l’Amérique d’accepter sur son sol l’excédent de population que le Japon
ne pourra bientôt plus nourrir. Nous aurons l’occasion d’y revenir en
étudiant les conséquences d’un développement trop rapide de la
population.
CHAPITRE III
LES GUERRES RÉSULTANT D’UN EXCÉDENT DE POPULATION
Il n’existe pas de peuple plus convaincu de la puissance des lois que
les Latins. Il en existe peu qui les respectent moins.
C’est justement parce qu’ils sont persuadés du pouvoir des lois que les
Latins en accumulent sans cesse et c’est parce que l’expérience leur
montre l’impuissance des lois, qu’ils ne les respectent pas longtemps.
Les lois reconnues inefficaces se trouvent bientôt remplacées par
d’autres, chargées des mêmes espérances, et nos parlements resteront des
machines à légiférer jusqu’au jour où on découvrira que les lois utiles
naissent des nécessités et des coutumes, mais ne les précèdent pas.
Si les lois n’ont qu’un pouvoir constructeur bien faible et demeurent
incapables de refaire les sociétés--contrairement aux convictions de
certains partis politiques,--elles peuvent exercer une action
destructrice très grande. C’est ainsi, par exemple, que la loi de huit
heures dans la marine rendait notre commerce extérieur de plus en plus
impuissant à lutter contre la concurrence étrangère, et l’eût finalement
anéanti si cette loi n’avait été abrogée. C’est ainsi également que les
décrets sur les loyers ont paralysé la construction d’habitations
nouvelles et rendu plus aiguë une crise à laquelle ces décrets
prétendaient remédier. C’est ainsi encore que les lois proposées par les
socialistes contre le capital, la propriété et l’industrie, ont
déterminé rapidement la fuite des capitaux à l’étranger, provoqué une
baisse considérable de la valeur du franc et, par voie de conséquence,
un nouvel accroissement du prix de la vie.
* * * * *
Le problème de la natalité, qui passionne aujourd’hui tant d’esprits en
France, va nous fournir un nouvel exemple des illusions sur la puissance
attribuée aux lois.
Chacun sait que le chiffre de la population française reste à peu près
stationnaire. On formerait une bibliothèque avec la collection des
discours, conférences et règlements destinés à augmenter ce chiffre.
Les propositions des réformateurs se ramènent le plus souvent à établir
des impôts sur les célibataires au profit des familles nombreuses. Une
des plus typiques de ces suggestions est celle de l’académicien Émile
Picard que ses méditations prolongées conduisirent à proposer un impôt
spécial aux dépens des individus n’ayant pas trois enfants et au profit
des familles qui les possèdent.
Le simplisme déconcertant de telles conceptions prouve à quel point le
problème de la natalité reste incompris.
* * * * *
Étant données les causes profondes des variations de la natalité, on
peut considérer comme certain que les lois et discours formulés depuis
vingt-cinq ans n’ont accru nulle part le chiffre de la population.
Il faut se féliciter de cet insuccès. En étudiant la question de plus
près, les économistes ont fini par découvrir que la plupart des pays de
l’Europe présentaient des excédents de population. Un des plus savants
d’entre eux, M. Keynes, a très justement fait observer:
«Qu’avant la guerre, l’Europe était déjà beaucoup trop peuplée et se
procurait de plus en plus difficilement les moyens de subsistance, et
encore grâce aux ressources de moins en moins abondantes du nouveau
monde. Aujourd’hui, la capacité de production des peuples est si
réduite qu’on peut affirmer que l’Europe possède un excédent
d’habitants qu’elle ne pourra bientôt plus nourrir.»
Plusieurs peuples européens sont déjà fort gênés par leur surcroît de
population. L’Angleterre a quinze cent mille chômeurs; l’Allemagne, un
million sept cent mille; l’Italie, dont la population augmente de plus
d’un demi-million par an, ne saura bientôt, comme l’a fait observer M.
Mussolini, où déverser l’excédent de ses habitants.
La difficulté sera d’autant plus grande que les pays étrangers se
ferment chaque jour davantage. Les États-Unis ont déjà réduit à quatre
mille cinq cents par an le chiffre des émigrés dont ils toléreront
l’entrée. Les républiques de l’Amérique du Sud se coalisent aussi,
maintenant, pour empêcher l’immigration.
Plusieurs nations considéreraient volontiers qu’un excédent de
population leur constituerait un droit à s’emparer des colonies pour y
verser cet excédent. Le journal anglais _Observer_ du 12 décembre 1926 a
fait à ce propos les très justes réflexions suivantes:
«Aucun pays n’est fondé, du simple fait d’une natalité très forte, à
s’emparer de territoires appartenant à autrui. Du point de vue
philosophique, la thèse qu’il convient de limiter une natalité trop
forte est tout aussi valable que celle qui soutient que les annexions
forcées sont justifiables dans le cas d’une race qui se plaît à
produire un excédent biologique. Nous vivons à une époque où le nombre
seul compte de moins en moins.»
La justesse de cette dernière réflexion sur le rôle moderne du nombre
reste assez contestable. Il est possible que le nombre devrait compter
de moins en moins mais, en réalité, il compte souvent de plus en plus.
* * * * *
Les Asiatiques sont également victimes d’une trop intense natalité. Le
Japon, qui contenait trente-trois millions d’habitants il y a un
demi-siècle, en possède aujourd’hui soixante millions et ne sachant
littéralement où placer cet excédent, voudrait forcer les États-Unis,
qui s’y refusent, à l’accepter.
Tous les peuples orientaux, dont aucune considération n’a modéré la
fécondité, se multiplient avec la même effrayante rapidité. L’Inde est
surpeuplée et le serait beaucoup plus encore si des famines qui font
périr plusieurs millions d’hommes, comme la célèbre famine d’Orissa, ne
ramenaient fréquemment la population à un chiffre en rapport avec ses
moyens de subsistance.
La Russie a subi un accroissement analogue: de soixante-cinq millions
d’habitants en 1850, elle est passée aujourd’hui à cent soixante-dix
millions. Or, d’après les leçons de l’Histoire, dès qu’une population
dépasse ses possibilités d’existence il lui faut émigrer ou envahir
militairement ses voisins. Ce sont de telles émigrations qui
détruisirent en Gaule la civilisation romaine.
* * * * *
L’observation et le raisonnement démontrent facilement que les
législateurs sont impuissants à modifier par des décrets les nécessités
économiques et psychologiques qui déterminent le mouvement d’une
population. Tout ce qu’on peut obtenir, c’est d’arriver, par des mesures
hygiéniques convenables, à réduire la mortalité, comme y a réussi
l’Allemagne. La mortalité infantile est en effet moitié plus forte en
France que dans les pays germaniques.
L’Histoire fournit plusieurs exemples de l’impuissance des lois sur le
mouvement de la population. Le plus frappant est celui de l’empereur
Auguste, qui, devenu maître du monde, s’imagina être assez fort pour
remédier par des mesures draconiennes à la diminution de la population
romaine. Elle avait été fortement réduite à la suite des hécatombes
engendrées par les guerres sociales qui amenèrent la destruction de la
république et son remplacement par des dictateurs couronnés.
C’est en réalité sur des amoncellements de cadavres que s’était édifié
l’empire. Les socialistes de l’époque, dont les doctrines ne différaient
guère de celles des socialistes modernes, n’étaient pas plus tendres que
ces derniers. Cinquante ans de luttes intestines avaient
considérablement réduit la population romaine. A lui seul, Sylla avait
fait massacrer plus de vingt-cinq mille citoyens. Marius, chef du parti
populaire, avait fait égorger par milliers les plus éminents citoyens de
Rome, deux cents sénateurs et trois mille chevaliers.
Comprenant très bien les dangers de la dépopulation, Auguste essaya
d’accroître le nombre des citoyens par d’impératifs décrets. La loi
Julia, par exemple, frappait de peines sévères les célibataires et
récompensait d’avantages divers le mariage et la paternité. Les
résultats obtenus furent nuls. Rome continua à rester dépeuplée de
Romains et peuplée d’étrangers. Ce fut une des causes principales de sa
décadence.
* * * * *
La tendance fondamentale de la nature est de faire naître infiniment
plus d’êtres qu’elle n’en peut nourrir. Cette fécondité, qui joua un
rôle prépondérant dans l’évolution des êtres aux époques géologiques, a
exercé une action aussi importante dans d’histoire des peuples.
Devenus trop nombreux pour trouver sur leur sol des moyens de
subsistance, ils vont les chercher au dehors. L’histoire de divers pays
est surtout celle des invasions qu’ils ont entreprises ou subies.
Quand ces invasions se multiplient, les peuples envahis ne résistent pas
longtemps. Malgré toute sa force, la civilisation romaine périt sous un
flot d’envahisseurs ne possédant que des rudiments de culture. Les
Babyloniens et les Assyriens avait déjà connu un pareil sort.
La fécondité d’un peuple est donc redoutable pour ses voisins.
L’Allemagne n’était pas trop peuplée encore, au moment de la guerre,
mais elle allait bientôt l’être. Cette surpopulation prochaine était
invoquée par ses écrivains pour conseiller l’envahissement des nations
voisines. Mais tous les peuples menacés par l’Allemagne s’unirent pour
opposer le nombre au nombre. Il en sera sans doute de même dans
l’avenir, et c’est pourquoi l’Allemagne hésitera probablement longtemps
avant d’entreprendre une nouvelle invasion.
* * * * *
L’insuccès des lois d’Auguste et de ses imitateurs modernes tient à ce
principe fondamental, ignoré évidemment des réformateurs, que le
mouvement de la population résulte de nécessités supérieures aux
volontés des législateurs.
D’une façon générale, on peut dire que les naissances diminuent quand
l’enfant devient, comme dans la bourgeoisie actuelle, trop coûteux à
élever. Les naissances se multiplient chez les paysans, où l’enfant
constitue au contraire une utilité. Chez les ouvriers, la natalité
diminue en même temps que la nuptialité augmente, parce que la femme est
productive, et que l’enfant apparaît souvent comme un accident gênant et
dispendieux.
* * * * *
En dehors des causes particulières qui font varier la natalité dans les
diverses classes sociales, on peut dire que la situation économique
présente du monde aura bientôt pour résultat une limitation certaine de
la population. La surproduction est générale, et générale aussi son
inévitable conséquence, le chômage.
On sait que l’Angleterre se procure au dehors, grâce à ses marchandises,
la presque totalité de son alimentation. Ne trouvant plus depuis la
guerre un sombre suffisant d’acheteurs elle limite ses fabrications et
subit un lourd chômage.
Avant que la Grande-Bretagne revienne à son ancienne richesse sa
population devra diminuer notablement.
Dans l’évolution actuelle du monde, les pays dont le sol ne pourra pas
nourrir ses habitants deviendront fatalement les moins prospères.
Cette destinée ne menace pas la France, puisque son sol produit la
presque totalité de ses moyens de subsistance et les produirait
entièrement si l’on faisait subir à l’agriculture des perfectionnements
analogues à ceux qu’a réalisés l’Allemagne.
* * * * *
La destinée des peuples dont la multiplication est trop rapide se trouve
chargée de périls.
Dans un travail récent, l’amiral Rodger, ancien commandant de l’escadre
asiatique des États-Unis, déclarait que, «lorsque la population
américaine atteindrait deux cents millions, le pays serait forcé de se
livrer à des guerres agressives pour donner des territoires nouveaux à
ses habitants». C’est là une application de la vieille loi de Malthus,
dont la justesse, bien que souvent contestée, fut toujours vérifiée par
l’Histoire.
* * * * *
Comme conclusion de ce qui précède, nous pouvons dire que malgré les
lamentations des philanthropes, la France n’a pas à regretter de voir sa
population rester stationnaire. Elle possède un nombre presque suffisant
d’habitants; il ne lui en faudrait qu’un peu plus pour éviter l’invasion
d’ouvriers étrangers.
Voici plus de vingt-cinq ans que j’ai soutenu ces thèses. Elles
paraissaient paradoxales alors, mais les événements en ont montré
l’exactitude.
Plusieurs économistes ont fini par arriver aux mêmes conclusions. Je me
crois donc fondé à répéter avec l’un d’eux:
«De tous les périls qui menacent l’humanité civilisée, celui de la
surpopulation est le plus net, le plus sûr et non le plus lointain; si
bien que toute la question internationale, les guerres possibles de
l’avenir et le désarmement tant rêvé en dépendent directement.»
CHAPITRE IV
LES CONFLITS AVEC L’ISLAM
Les conflits de l’Europe avec l’Islam ont déjà joué un rôle considérable
dans l’histoire. Les Musulmans dominèrent longtemps l’Espagne, le nord
de l’Afrique, l’Égypte, la Perse et une partie de l’Inde. Pour lutter
contre leur puissance, le monde européen entreprit plusieurs croisades.
Aujourd’hui le pouvoir politique de l’Islam se réduit à quelques îlots
tels que la Turquie et le Maroc, mais son influence sur les âmes s’étend
jusqu’aux confins de la Chine.
On sait le rôle néfaste joué par la Turquie dans la dernière guerre et
on sait aussi que l’insurrection du Maroc a coûté bien des millions à la
France et à l’Espagne.
Pour réduire un des chefs de la révolte, Abd-el-Krim, il fallut une
importante armée commandée par un illustre maréchal.
Le chef musulman a été capturé, mais la pacification complète du Maroc
exigera beaucoup de temps encore.
Les idées d’Abd-el-Krim sont connues puisqu’il les a exposées dans
plusieurs interviews, notamment dans celle reproduite par le journal
italien _El Popolo_.
Il attribue à cette guerre une origine religieuse et assure que les
Espagnols l’avaient entreprise pour exécuter une partie du testament,
vieux de cinq cents ans, d’Isabelle la Catholique, relative à la
nécessité de détruire l’Islamisme.
Avec les indications publiées dans diverses interviews et la
connaissance de la mentalité musulmane, on peut déterminer les pensées
d’Abd-el-Krim. En voici une approximative esquisse:
«Ma situation est glorieuse; j’ai détruit, il y a peu d’années, une
armée espagnole de cent mille hommes, pris son matériel et obligé le
roi d’Espagne à me payer une rançon de quatre millions de pesetas pour
racheter ses prisonniers. Finalement, l’Espagne avait renoncé à
l’occupation du Maroc.
«Je me suis alors tourné contre les Français, espérant que j’en
triompherais aussi facilement que des Espagnols. La France m’a vaincu
mais n’y a réussi qu’en envoyant contre moi une grande armée commandée
par le plus habile de ses maréchaux.
«L’ennemi a montré à quel point il me redoutait, puisque son
gouvernement faillit être renversé à la suite d’un refus devant le
parlement de m’envoyer des émissaires solliciter la paix.
«Si je suis devenu un personnage dont les actes étaient enregistrés
par tous les journaux de l’univers, c’est parce que je représentais la
puissance musulmane, très redoutée depuis qu’à Smyrne un autre général
musulman vainquit une armée grecque appuyée par le gouvernement
britannique.
«Donc, je représente l’Islam, qui est aujourd’hui presque sans chef,
puisque le commandeur des croyants a été si maladroitement expulsé de
Constantinople.
«Ne suis-je pas aussi, en réalité, un des héritiers du grand empire
musulman qui s’étendait jadis de l’Espagne à l’Inde? Mes ancêtres ont
occupé la plus grande partie du territoire espagnol pendant plusieurs
siècles et l’ont civilisée, ainsi d’ailleurs que le reste de l’Europe.
N’est-ce pas dans les grandes universités musulmanes de l’Espagne que
tous les étudiants d’une Europe, alors demi-barbare, venaient
s’instruire et chercher dans nos livres la connaissance de la
civilisation gréco-romaine dont nous étions alors, avec Byzance, les
seuls représentants?
«Sans doute, ces temps sont passés; mais le drapeau de la foi
islamique, abandonné par les vainqueurs de Smyrne, qui oublient qu’un
peuple ne renonce pas impunément à ses dieux, doit être arboré par
quelqu’un. Les deux cent cinquante millions de Musulmans dispersés
dans le monde ont besoin d’un chef spirituel. Pourquoi ne serais-je
pas ce chef? Je suis prisonnier mais ma destinée n’est peut-être pas
terminée encore.»
* * * * *
Le conflit marocain acquiert une grande importance quand on le rapproche
des événements récents dont la Turquie musulmane a été et est encore le
siège.
Le canon ne constitue pas uniquement, comme on le dit quelquefois,
l’_ultima ratio regum_, mais aussi la dernière raison des idéals qui
cherchent à triompher.
L’Orient musulman traverse aujourd’hui une de ces rares époques où les
peuples renoncent aux dieux qu’ils adoraient pour en choisir d’autres.
On connaît l’influence colossale jouée par l’Islamisme dans les annales
du monde. Il sut donner à des nomades ignorés de l’histoire une
communauté d’idées, de sentiments et de pensées qui leur permit, en
quelques années, de conquérir une partie de l’Empire romain et de fonder
un royaume étendu de l’Espagne aux rives du Gange.
A la suite d’événements divers qui amenèrent, beaucoup plus tard, la
conquête de Constantinople par les Turcs, cette grande ville était
devenue le centre de l’Islam. La parole sainte du commandeur des
croyants restait révérée du Maroc jusqu’à l’Inde.
L’Islamisme continuait ainsi à unir la pensée de races les plus
diverses. C’est au nom de cette puissante foi que les cinquante millions
de Musulmans de l’Inde formaient un bloc si dangereux pour l’Angleterre,
et au nom de la foi musulmane encore qu’un chef marocain put lancer ses
tribus contre les chrétiens considérés comme ennemis de leur croyance.
Or voici que les héritiers du vieil empire ottoman renoncent, en
Turquie, aux forces religieuses qui unissaient leurs âmes et prétendent
lui substituer un nationalisme étranger à toute religion, ne tenant
compte que des intérêts de chaque peuple.